7 étapes pour comprendre la « crise de JNU » qui secoue l’Inde

Depuis plus d’une semaine, l’Université Jawaharlal Nehru (JNU) à New Delhi est au cœur d’un débat qui secoue tout le pays. L’établissement historique, connu pour sa tradition de contestation et la forte politisation à gauche de ses élèves, est en grève. 

Le suicide de Rohit Vemula

Le 17 janvier 2016, Rohit Vemula, un doctorant à la Hyderabad Central University, se suicide après avoir été expulsé de l’établissement car il menait des actions politiques en faveur de la reconnaissance des castes inférieures. Les associations étudiantes de gauche dénoncent « un meurtre institutionnel » et appellent à des manifestations massives, appel rapidement suivi dans tout le pays.

La mort de Rohit Vemula réveille les débats autour de la discrimination des étudiants intouchables dans l’enseignement supérieur.  L’opinion publique est choquée d’apprendre que des membres du BJP – parti nationaliste Hindou d’extrême droite actuellement au pouvoir – ont usé de leur influence pour inciter l’Université à expulser Rohit Vemula. A New Delhi, JNU participe activement au mouvement contestataire.

Marche pacifique en hommage à Rohit Vemula des étudiants de JNU. La police « lathicharge » (attaque au bâton) et arrêtent l’ensemble des manifestants. Crédits photos : CrossWorlds/Anouch Carracilly.

Marche pacifique en hommage à Rohit Vemula des étudiants de JNU. La police « lathicharge » (attaque au bâton) et arrête l’ensemble des manifestants. Crédits photos : CrossWorlds/Anouch Carracilly.

 

Des slogans « antinationalistes »

A la fièvre contestataire autour de la mort de Rohit Vemula s’ajoute un second évènement. Le 9 février, l’Union Démocratique des Etudiants (DSU), un parti d’extrême gauche, organise sur le campus de JNU un rassemblement en la mémoire d’Afzal Guru, Indien originaire du Cachemire exécuté par pendaison en 2013. Il avait été déclaré coupable d’avoir participé à l’attentat terroriste contre le Parlement indien en décembre 2001.

Les manifestants rassemblés accusent la justice indienne d’avoir condamné Afzal Guru à la peine capitale malgré un manque de preuves afin d’apaiser une population ébranlée. Le parti étudiant d’extrême droite affilié au BJP tente d’interdire la manifestation.

Les activistes des deux partis s’affrontent dans une joute de slogans qui manque de dégénérer. L’agence de presse ANI diffuse une vidéo où sont audibles des slogans demandant la libération du Cachemire, attaquant la politique indienne et soutenant le Pakistan. Considérés comme « antinationalistes », ces slogans sont à l’origine d’une vague d’indignation d’une partie de la population.  

L’ampleur donnée aux événements par les médias et les rapides réactions des hommes politiques contribuent à donner une dimension nationale à l’incident. Rapidement, c’est la communauté de JNU dans son ensemble qui est attaquée. Un mouvement « anti-JNU », composé essentiellement d’activistes du BJP et de RSS (groupe paramilitaire associé à l’extrême-droite), demande la fermeture définitive de l’Université

Manifestants "anti-JNU" bloquent l'entrée principale du campus. Ils crient des slogans tels que « Desh ke gaddaron ko goli maro saalon ko » (Tirez sur ceux qui sont des traîtres à la Nation depuis des années) ou encore « Maar daalo » (Tuez-les).

Manifestants « anti-JNU » bloquent l’entrée principale du campus. Ils crient des slogans tels que « Desh ke gaddaron ko goli maro saalon ko » (Tirez sur ces bâtards, ces traîtres à la Nation) ou encore « Maar daalo » (Tuez-les), 19 Février 2016. Crédits photos: CrossWorlds/Anouch Carracilly.

Raid de police sur le campus

Vendredi 12 février, un large contingent de policiers pénètre sur la campus de JNU pour y enquêter sur l’affaire des « slogans antinationalistes ». D’après l’Association des Professeurs de JNU, de nombreux policiers civils s’introduisent dans les chambres sans la présence des gardiens dont la présence est pourtant obligatoire et fouillent également les résidences de filles. Ces méthodes sont une première depuis l’Etat d’urgence (1975-1977) et un symbole fort dans un pays où les résidences de filles sont considérées comme des lieux quasi sacro-saints.

Kanhaiya Kumar, le Président de l’Association Etudiante de JNU, est arrêté pour sédition et conspiration criminelle en vertu des sections 124-A et 120-B du Code Pénal indien. Il est placé en détention provisoire. Un mouvement de panique prend les étudiants qui s’inquiètent de la disproportion du raid mené.

Dans les jours suivants, l’Association des Professeurs de JNU vote l’arrêt complet des cours en soutien avec Kanhaiya Kumar et se joint aux manifestations.

Selon les consignes des organisateurs de la manifestation pro-JNU: "Si les activistes d'extrême droite nous provoquent, s'ils nous lancent des pierres, nous répondrons avec des fleurs". Une étudiante tient une pancarte en Hindi: "Arrêtez la chasse aux étudiants", 18 Février 2016. Crédits photos : CrossWorlds/Anouch Carracilly.

Selon les consignes des organisateurs de la manifestation pro-JNU: « Si les activistes d’extrême droite nous provoquent, s’ils nous lancent des pierres, nous répondrons avec des fleurs ». Une étudiante tient une pancarte en Hindi: « Arrêtez la chasse aux étudiants », 18 Février 2016. Crédits photos : CrossWorlds/Anouch Carracilly.

Rumeurs et désinformation

Cette « crise de JNU » est complexifiée par de multiples rumeurs et le manque crucial d’objectivité des médias. Ainsi, certaines agences de presse ont suggéré l’existence de cellules terroristes au sein de l’Université. Le Ministre de l’Intérieur, Rajnath Singh, a donné corps à cette rumeur en affirmant que les étudiants de JNU étaient soutenus et organisés par Hafiz Saeed, le leader d’une organisation terroriste basée au Pakistan.

Ce dernier a démenti dans une vidéo postée sur Youtube : « Le ministre de l’Intérieur de l’Inde a allégué que je suis derrière la protestation des étudiants cachemiris dans l’Université Jawaharlal Nehru où ils ont scandé des slogans en faveur du Pakistan. […] Je ne suis ni derrière les manifestations étudiantes ni l’auteur d’un quelconque tweet les y incitant ».

La vidéo relayée par l’agence de presse ANI censée prouver l’existence d’éléments « antinationalistes » est au cœur des débats, celle-ci ne permettant pas d’identifier les auteurs des slogans controversés. Plusieurs autres vidéos circulent, certaines prouveraient que ce sont les activistes d’extrême-droite qui ont scandé ces slogans afin de nuire aux partis de gauche et à l’image de JNU. A ce jour, les auteurs n’ont toujours pas été identifiés.

Pause musicale sur le campus de JNU. "Nous sommes JNU, des pierres que vous nous lancez nous construirons une nouvelle JNU, car nous nous sommes JNU" et "Des temps sombres nous attendent, et il viendra un temps où nous devrons choisir entre ce qui est facile et ce qui est juste"., une citation tirée avec humour d'Harry Potter. Février 2016. Crédits photos : CrossWorlds/Anouch Carracilly

Pause musicale sur le campus de JNU. « Nous sommes JNU, des pierres que vous nous lancez nous construirons une nouvelle JNU, car nous nous sommes JNU » et « Des temps sombres nous attendent, et il viendra un temps où nous devrons choisir entre ce qui est facile et ce qui est juste »., une citation tirée avec humour d’Harry Potter. Février 2016. Crédits photos : CrossWorlds/Anouch Carracilly

La flamme du nationalisme

Le parti d’extrême-droite dénonce à l’unisson les « intolérables slogans antinationalistes ». Ainsi, Yogi Adityanath, député du BJP, déclare :

Les mesures prises dans l’affaire de JNU sont justifiées et vont dans le sens de l’intérêt national. Le fait que des slogans antinationaux  soient scandés à JNU montre que certains éléments antinationaux y sont actifs« .

Mais la gauche est plus divisée. Certains hommes politiques de gauche accusent le gouvernement de donner des proportions démesurées à l’incident afin de déstabiliser l’université JNU, un des rares bastions communistes dans une Inde qui tend vers l’extrême droite.

Rahul Gandhi, le Vice-Président du Congrès, un parti de centre gauche, manifeste rapidement son soutien aux étudiants et délivre un discours sur le campus de JNU prônant la liberté d’expression et le respect « à la voix des autres, même de mes propres détracteurs ». Il déclare plus tard :

“[Le groupe paramilitaire d’extrême-droite] RSS supprime la voix des étudiants indiens que ce soit à Delhi, Hyderabad, Lucknow et dans toutes les universités du pays. Nous n’accepterons pas cela, nous nous battrons contre cela ».

A la suite de cette déclaration il est accusé d’être antinationaliste et une plainte est déposée contre lui à la Cour d’Allahabad.

Des avocats deviennent violents

Lundi 15 février, Kanhaiya, le Président de l’Association Etudiante de JNU arrêté pour sédition et conspiration criminelle, apparaît pour sa première audience. Un groupe d’hommes en robes d’avocats tabassent et poussent hors du tribunal des professeurs, étudiants et journalistes qui assistaient à l’audience. Plusieurs personnes sont conduites à l’hôpital. Les journalistes expriment leur désaccord avec ces violences et organisent leur propre manifestation. Ils se positionnent désormais en faveur de la contestation estudiantine. 

Mercredi 17 février, un groupe d’avocats rassemblés devant Patiala House Court, le Tribunal dans lequel devait se tenir la deuxième audience, s’en prennent à nouveau aux manifestants « pro-JNU » ainsi qu’à des journalistes. Ils agrippent brutalement Kanhaiya Kumar alors qu’il est amené pour sa deuxième audience. Un avocat déclare à la télévision locale NDTV qu’en attaquant les manifestants il exerçait “son plus fondamental devoir”. Aucun avocat n’a été à ce jour interpellé.

Préparation d'affiches pour une manifestation des étudiants de JNU: "Vous nous saignez, nous le célébrons comme un printemps", 18 Février 2016. Crédits photos : CrossWorlds/Anouch Carracilly

Préparation d’affiches pour une manifestation des étudiants de JNU: « Vous nous saignez, nous le célébrons comme un printemps », 18 Février 2016. Crédits photos : CrossWorlds/Anouch Carracilly

« Qui sommes-nous ? »

Depuis quelques jours, la peur et la colère ont laissé place à une atmosphère plus optimiste de réflexion et de débats. En réponse aux accusations d’antinationalisme, les professeurs de JNU offre une série de huit lectures en plein air sur le thème : « L’Inde, la Nation et le Nationalisme »Les manifestants tirent de multiples parallèles entre l’affaire Rohit Vemula et celle de JNU: manque d’objectivité des médias, un gouvernement qui tente de plus en plus de museler la liberté d’expression et d’imposer son idéologie hindoue, crise de l’enseignement supérieur, abus des forces de l’ordre… 

Néanmoins, la situation reste inchangée puisque le campus est toujours entouré de policiers, les manifestants « anti-JNU » toujours stationnés devant l’entrée principale et Kanhaiya Kumar toujours détenu.

Anouch Carracilly