Journée de la femme ou des droits des femmes ? La confusion règne en Hongrie

En Hongrie, notre correspondante Aurélie Loek s’est entretenue avec des femmes, militantes féministes ou pas, au sujet du 8 mars. Journée célébrée avec ardeur du temps de l’ancien régime, les Hongroises peinent aujourd’hui à se la réapproprier.

« Le 8 mars a commencé comme une manifestation pour les droits des femmes et des travailleuses. Et puis, il s’est dégradé en devenant un jour où on donne des fleurs aux femmes », regrette Maria. Ukrainienne installée et travaillant à Budapest au sein d’un groupe de support d’une multinationale, cette femme profite de son temps libre pour se dédier à Rhythms of resistance.

Ce groupe, basé à Budapest, s’engage au sein de tous les mouvements de contestation qui s’organisent dans cette ville afin de les soutenir. C’est par ailleurs ce mouvement qui organisera la manifestation pour les femmes ce vendredi 8 mars.

« Tu devrais venir à la manifestation, il y aura également des discours sur la situation des femmes en Hongrie et surtout des femmes pauvres », m’encourage Maria, déterminée à ce que cet événement fasse date.

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Il faut dire que le discours actuel et les mesures natalistes prises par le gouvernement Orban récemment (exonération d’impôt sur le revenu des mères au bout de quatre enfants, aide aux familles pour acheter des véhicules…) n’aident pas à l’émancipation des femmes.

Bien que le mouvement Rhythms of resistance ne se revendique d’aucune nationalité, les militantes organisant la marche, elles, viennent toutes d’autres pays que la Hongrie. C’est par exemple le cas des quatre organisatrices de la marche de vendredi qui viennent d’Espagne ou d’Ukraine mais qui travaillent, étudient et militent à Budapest. Alors, où sont les féministes hongroises ?

Une journée qui n’est pas symbolique pour tous et toutes

Il faut dire qu’une confusion règne en Hongrie. Cette journée du 8 mars n’a pas la même représentation pour tout le monde.

« C’était une journée très importante avant le changement de régime, qui était imposée par le gouvernement au peuple. Maintenant ça n’a plus vraiment d’importance », raconte G. Heller Zsuzsa. « Et puis vous savez, en tant qu’artiste indépendante, je n’ai pas beaucoup de sous, pas beaucoup de temps, alors ce n’est pas quelque chose qui me paraît important. »

G. Heller Zsuzsa et Anikó ZöldG. Heller Zsuzsa et Anikó Zöld, artistes participantes à l’exposition « Femmes 2019 ». Budapest, Mars 2019. © Crossworlds / Aurélie Loek

 

La journaliste Eva Vamos raconte qu’à l’époque cette journée était surtout l’occasion pour les femmes dirigeant les syndicats de décider d’un cadeau à offrir aux syndiquées de chaque section. Même son de cloche pour l’artiste Ida Lencsés. Bien qu’elle expose au sein de l’exposition « Femmes 2019 » qui réunit des femmes artistes tous les deux ans à l’Ujpest Galeria, cette journée n’a pas de valeur symbolique pour elle.

Cette disparité sur la signification de cette date se retrouve à travers les différentes activités organisées de manière indépendante par les arrondissements de Budapest. Alors qu’Eva Vámos, journaliste au Journal francophone de Budapest explique qu’un débat organisé par son élue locale autour de la place des femmes au sein de la société hongroise se tiendra dans son quartier, l’artiste Anikó Zöld me montre un journal où la municipalité invite ses administrés à se retrouver autour d’un marché aux fleurs et d’un verre.

Journal municipal faisant la publicité d'un marché au fleur à l'occasion du 8 mars, journée internationale des droits des femmes. Budapest, mars 2019. © Crossworlds / Aurélie Loek

Journal municipal faisant la publicité d’un marché au fleur à l’occasion du 8 mars, journée internationale des droits des femmes. Budapest, mars 2019. © Crossworlds / Aurélie Loek

 

Elle était également représentée lors de l’exposition « Femmes 2019 » mais, comme Ida, elle n’a rien prévu de spécifique ce vendredi.

« Moi je ne fais rien de particulier pendant cette journée, c’est juste une bonne journée pour les fleuristes. Avant le changement de régime, on la fêtait pour de vrai, les syndicats donnaient des cadeaux, des fleurs, du café. Maintenant, on se demande si c’est encore une fête. »

Un héritage socialiste

Pourquoi cette si grande disparité dans les attentes et les représentations ? Judith Wirth milite au sein de l’association NANE (Nők a Nőkért Együtt az Erőszak Ellen qui pourrait être traduit par « des Femmes pour des Femmes contre la Violence »), une organisation qui lutte contre les violences faites aux femmes. Elle est intervenue, mercredi 27 février, dans le cadre de la série de cours consacrés au genre organisée ce semestre à l’université de Corvinus à Budapest. Elle explique ces disparités par l’héritage, le poids du régime socialiste qui divise la société hongroise encore aujourd’hui.

Le « state socialist feminism » est défini par l’activiste comme un Etat où l’égalité des femmes est publicisée, mais pas effective pour autant. Elle explique que « l’émancipation des femmes faisait partie de la politique de l’Etat mais le rôle des femmes au sein de la sphère privée ne changeait pas ».

Ainsi, bien que dans la vie publique, les femmes aient du participer à l’effort de travail comme les hommes, elles conservaient aussi les rôles traditionnels dévolus au ménage, à la nourriture et aux enfants. Sans compter le plafond de verre qui ne leur permettait de s’investir dans les organisations politiques que jusqu’à un certain point.

Si bien que, durant la période de transition qui a suivi la chute du régime socialiste, des confusions sont nées. Eva Vámos par exemple se rappelle qu’alors, des femmes se sont demandées si elles devaient continuer à fêter cette journée ou non.

La date du 8 mars, au même titre qu’un certain vocabulaire propre aux mouvements de revendications pour les droits des femme furent difficiles à s’approprier. Pour Judith Wirth; « les mots ont une puissance et j’y suis très attachée. Il est nécessaire d’utiliser des termes forts pour nommer des choses importantes. Pourtant certains étaient trop politisés pour qu’on puisse les utiliser. C’est le cas d’ »oppression », ou de « détermination »… ».

Des mouvements engagés propres à la Hongrie

Malgré ces difficultés et le changement de régime, des associations féministes ont perduré jusqu’à aujourd’hui et de nouvelles ont vu le jour à partir des années 1990. L’activiste de NANE rappelle qu’on a « souvent accusé le féminisme de venir de l’ouest. Mais je ne pense pas qu’il y avait de pression de la part des féministes occidentales. Il y avait définitivement de l’influence, c’est vrai. La plupart de mes lectures étaient en anglais. Mais je n’ai accepté que ce qui faisait sens pour moi et je crois que c’est ce qu’ont aussi fait les autres activistes ».

Cet héritage socialiste continue donc de modeler la société hongroise et de manière plus spécifique les mouvements pour le droit des femmes en Hongrie.

« Avec la fin du socialisme, pour beaucoup de femmes hongroises, il fallait rejeter tout le système. Or malgré la libération, elles pouvaient toujours continuer à travailler pour de l’argent. L’idée devait-elle donc être de revenir à la cuisine, aux enfants, de rejeter en bloc les idées du socialisme sur la garde des enfants ? » s’interroge Judith Wirth, avant de poursuivre :

« Certaines questions sont importantes de toute manière. Les problèmes sur lesquels nous avons décidé de travailler étaient de véritables problèmes. »

Quelle que soit sa dénomination, la journée du 8 mars reste – ou redevient – une journée de manifestations et de revendications pour certains et certaines.

« Cela dépend si les personnes sont politisées ou pas », résume Eva Vámos. À Budapest, de nombreux événements sont organisés. Pour les militantes de Rhythms of resistance, le message est clair : « ce jour est pour montrer que sans nous, le monde s’arrête, c’est un jour pour aller dans la rue et dire que nous savons ce que ce système nous fait et que nous sommes contre. C’est un jour où nous sommes ensemble, durant lequel la sororité est bien plus qu’un concept politique ».

Vendredi, les discours seront aussi bien en Hongrois qu’en Anglais. Il y aura des orateurs et oratrices internationales comme venant d’organisations hongroises, à l’image de Nokert (association des femmes) ou de A Varos Mindenkie (association “La ville est pour tous”). Car en Hongrie comme ailleurs, il reste tant à faire pour les droits des femmes.

Par Aurélie Loek, à Budapest.

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