AFRIQUE DU SUD – 25ème Congrès de l’ANCYL : une famille décomposée

Mercredi 26 novembre 2014, en Afrique du Sud, la 25e conférence de l’ANCYL s’ouvre. L’ANCYL est la branche « jeune » créée notamment par Nelson Mandela en 1944, jugeant que l’ANC, l’organisation mère, s’essoufflait et qu’il lui fallait des idées nouvelles… 70 ans plus tard, les tensions entre la mère et la fille explosent à Soweto.

Lexique 
ANC : African National Congress, l'organisation-mère
ANCYL : African National Congress Youth League, la Ligue de la Jeunesse de l'ANC, l'organisation fille

Mercredi 26 novembre : l’ANC et l’ANCYL en osmose pour une journée 

La présence exceptionnelle du président Jacob Zuma marque le début de cette 25e conférence de la Ligue de Jeunesse de l’ANC. Il l’ouvre solennellement, devant plus d’un millier de délégués venus des neuf provinces du pays.

Ouverture du 25ème congrès de l'African National Congress Youth League, à Soweto, en Afrique du Sud, le mercredi 26 novembre 2014. Crédits photo: CrossWorlds/Gabriel Goll

Ouverture du 25ème congrès de l’African National Congress Youth League, à Soweto, en Afrique du Sud, le mercredi 26 novembre 2014. Crédits photo: CrossWorlds/Gabriel Goll

 

Ce 25e congrès coïncide aussi avec le 70e anniversaire de la création de ladite ligue par trois figures majeures de la lutte contre l’apartheid, à savoir Nelson Mandela, Olivier Tambo et Walter Sisulu. Une création décisive dans l’histoire du pays. Mais le président Zuma ne s’est pas rendu à Soweto tant pour célébrer cet anniversaire que pour jouer les pompiers.

Des élections annulées

Déjà la veille, ça commençait à sentir le roussi pour le bon déroulé de la conférence. Le Congrès devait débuter le mardi 25 novembre mais, au tout dernier moment, le bureau national de la Ligue (« National Task Team ») a décidé de repousser d’un jour le début de la conférence et, surtout, d’annuler les élections censées s’y tenir. Initialement, il était prévu que les militants y élisent leur nouveau comité exécutif (ANCYL National Executive Committee) et choisissent le Président de la Ligue de Jeunesse.  

A Jacob Zuma la mission d’apaiser les frustrations: une heure de discours pour expliquer aux jeunes délégués que c’était précisément pour éviter que le torchon brûle à nouveau au sein de la Ligue de Jeunesse que cette décision avait été prise.

Le président d’Afrique du Sud a alors rappelé le scénario catastrophe de la 24e conférence de l’ANCYL, qui s’était conclue en juin 2011 avec l’élection du sulfureux Julius Malema pour un deuxième mandat. Deux mois plus tard, J. Malema était entendu par la commission disciplinaire de l’ANC pour incitation à la haine raciale. En cause, ses slogans tels que « L’Afrique du Sud aux noirs et personne d’autre » ou encore la réactivation en 2009 du chant  Dubula ibhunu qui appelle à tuer les « Boers parce qu’ils sont des violeurs » , ce qui n’avait pas entaché sa popularité parmi les partisans de l’ANCYL, bien au contraire.

Il n’empêche, J. Malema fut finalement exclu de l’ANC en janvier 2012. Il créa par la suite l’EFF, le parti des Combattants de la Liberté Economique (Economic Freedom Fighters) qui devint aux élections générales d’avril 2014 la troisième force politique du pays. L’ANC conserva, certes, sa majorité absolue avec 249 des 400 sièges du Parlement, mais confirma la dynamique de déclin dans laquelle il se trouve depuis 1999 en perdant irrémédiablement des voix à chaque élection.

Mais, ce mercredi 26, le message du président Zuma est reçu positivement par les partisans, au son de « guide-nous Zuma ! », clamé en Zulu, de danses et de chants traditionnels de l’ANC comme « Umshini wam » (« apporte-moi ma mitraillette »).

Chants encourageant Jacob Zuma le mercredi 26 novembre 2014 à Soweto lors du 25e Congrès de l'ANCYL. Crédits photo: CrossWorlds/Gabriel Goll

Chants encourageant Jacob Zuma le mercredi 26 novembre 2014 à Soweto lors du 25e Congrès de l’ANCYL. Crédits photo: CrossWorlds/Gabriel Goll

 

Jeudi 27 novembre : le cas israélo-palestinien balaie l’union sacrée

Mais un jour après l’intervention de J. Zuma, il n’était déjà plus question d’union sacrée. Les voix des différents représentants s’élèvent à l’unisson contre les politiques intérieure et extérieure menées par l’ANC. En cause: la position du gouvernement sur le conflit israélo-palestinien, jugée trop laxiste, qui suscite le plus d’indignation.

Une déléguée se lève et déplore le manque de réactivité de l’ANC et l’absence de mesures concrètes, puis appelle à suivre le boycott des entreprises sud-africaines qui vendent des biens d’origine israélienne, mentionnant tout particulièrement la chaîne de distribution Woolworths, l’une des plus importantes dans son secteur en Afrique du Sud. Si le parti communiste sud-africain (SACP), allié historique de l’ANC a appelé à suivre ce boycott, le parti du Président Zuma n’en a rien fait, au grand regret d’une large frange de la Ligue de Jeunesse de l’ANC.

Un discours qui fait résonner les mots prononcés en 1997 par Nelson Mandela qui déclarait au nom des Sud-Africains : « notre liberté est incomplète sans celle des Palestiniens ».

Vendredi 28 novembre dès l’aube : la liberté économique exigée 

Le NTT, voulant terminer le Congrès plus tôt que prévu, a annoncé de but en blanc la lecture d’un rapport qui clôturerait la conférence, cela au bout de deux jours au lieu de cinq comme initialement prévu. Cette annonce a déclenché la furie des représentants, qui ont bruyamment exigé à amender le rapport. Ils ont finalement obtenu sa discussion en commissions, improvisées au milieu de la nuit. Et c’est d’une autre liberté qu’ils désirent désormais parler. 

Avant la lecture du rapport amendé, des chants s’élèvent dans la salle le jeudi 27 novembre 2014, à Soweto, en Afrique du Sud, pour le 25eme Congrès de l’ANCYL.

Car si la génération de Mandela s’est battue pour la liberté politique et l’a obtenue; la nouvelle génération doit se battre pour la « liberté économique ». L’expression utilisée désigne un Etat libéré du capitalisme dans lequel les noirs Africains pourraient enfin bénéficier des richesses du pays, indique le rapport.

Pour ce faire,  la Ligue appelle à une transformation radicale de l’économie, qui passe par une modification du mécanisme de distribution des richesses. L’idée originelle était de favoriser une transition acceptable pour les différentes parties impliquées dans les négociations: Noirs et Blancs. Une fois au pouvoir, l’ANC espérait voir émerger une classe d’industriels noirs, grâce à la démocratisation de l’enseignement. Cette classe était censée disputer les moyens de production et la direction de l’économie aux capitalistes blancs déjà en place, explique le rapport.

Cela a-t-il fonctionné ? Le rapport pose la question en ces termes :  « 20 ans après (la fin de l’Apartheid), la classe capitaliste noire a-t-elle arraché suffisamment de ressources aux monopoles contrôlés par les blancs ? ». « Absolument pas », répond catégoriquement l’ANCYL.

Elle condamne la concentration des moyens de production par une riche minorité, s’en prenant particulièrement au secteur minier. Les nationalisations sont perçues comme le meilleur moyen pour y parvenir. On comprend ici le succès qu’a eu l’EFF (Economic Freedom Fighters) de Julius aux dernières élections.

L’émancipation de la fille ? L’ANCYL revendique l’autonomie

Conséquence logique de ces divergences idéologiques entre l’ANCYL et l’ANC, certains jeunes délégués de la Ligue de jeunesse ont soulevé la question de l’autonomie de l’ANCYL pendant la conférence. La Ligue de jeunesse, conçue à l’origine comme un réservoir d’idées et de militants pour l’organisation-mère, semble chaque jour s’éloigner de l’ANC

Cette conférence de l’ANCYL permet de mesurer l’importance des difficultés auxquelles l’ANC doit faire face. Le parti au pouvoir à la lourde tâche de continuer un développement socio-économique sans heurt majeur ; dépositaire d’un passé révolutionnaire, le Congrès doit aussi préserver cet héritage sans sombrer dans la schizophrénie idéologique, tout en canalisation la fougue et l’impatience de sa jeunesse militante pour éviter que celle-ci aille grossir les rangs de partis plus radicaux comme l’EFF. Le Président Zuma en tout cas nourrit cette crainte, lui qui, ce mercredi 26 novembre encore, déclarait aux députés de la ligue de jeunesse : « si l’ANC s’écroule, le pays s’effondrera avec ».

Gabriel

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