Le bac sud-africain : le certificat d’incertitude nationale

75,8% de réussite. Voici les résultats du National Senior Certificate (NSC), annoncés début janvier par Angie Motshekg, la ministre de l’Enseignement primaire et secondaire sud-africain. Équivalent du baccalauréat français, le NSC ou Matric Certificate sanctionne 12 années d’enseignement primaire et secondaire (basic education) et permet sous certaines conditions de poursuivre des études supérieures. Si ce chiffre de 75,8% peut paraître honorable, il ne suffit pas à dissiper les nombreuses inquiétudes liées à l’éducation en Afrique du Sud, parmi lesquelles un niveau en baisse, un corps enseignant qualitativement et quantitativement insuffisant et de multiples affaires de corruption et de tricherie.

Le relevé de notes d’un candidat au NSC ayant obtenu les résultats nécessaires à la poursuite d’études. Crédits photos : CrossWorlds/Gabriel Goll

Des résultats inquiétants

Premier signe d’alerte pour les résultats du Matric Certificate 2014, un recul de près de deux points et demi par rapport à l’an passé ; une dizaine d’établissements à travers le pays présente même un taux de réussite de 0% à l’examen. Alarmant.

De plus, cette moyenne nationale de 75,8% de réussite ne tient pas compte de tous les élèves qui ont quitté le système scolaire avant l’examen. Sur les 1 252 071 élèves qui ont commencé à fréquenter les bancs des écoles sud-africaines il y a 12 ans, seulement 532 860 (55%) ont passé leur NSC, dont 403 987 avec succès. Le reste, une grosse moitié donc, a été perdu en cours de route.

L’accès aux études supérieures demeure un privilège

Pire encore, parmi cette promotion de 1,2 millions d’élèves, 12% à peine ont désormais l’opportunité d’entrer à l’université. Il ne suffit pas d’obtenir son NSC pour pouvoir rejoindre le supérieur, encore faut-il parvenir à un certain seuil. Ce seuil est pourtant très bas, le diplôme s’obtenant avec moins de 40% (8/20) de moyenne générale. L’accès à l’université lui se négocie aux alentours de 50% (10/20) à condition de n’avoir aucune note en dessous de 30% (6,5/20) dans quelque matière que ce soit. Sans ces prérequis, inutile de vouloir s’inscrire à la fac ni même d’essayer de s’y rendre. En ce début d’année 2015, l’Université de Johannesburg (UJ) ne laisse entrer personne dans son enceinte qui ne soit préalablement inscrit. Les panneaux « no walk-ins » ont fleuri autour de l’université, encore traumatisée par la mort en 2012 d’une jeune femme, piétinée dans une queue de jeunes disqualifiés par leurs résultats au NCS mais venus tenter leur chance. 22 autres personnes avaient été blessées.

L’enceinte principale de l’Université de Johannesburg. L’institut compte 48 000 étudiants sélectionnés sur la base de leurs résultats au NSC. Crédits photo : CrossWorlds/Gabriel Goll

 

Quid donc de ceux qui ne sont pas de ces 12% et pour qui l’université n’est qu’un rêve inaccessible ? Certains auront la possibilité d’entrer dans un Further Education and Training College, une alternative à l’université qui ne convainc pas, car onéreuse et encore peu reconnue par les employeurs. La majorité de ces jeunes a en fait déjà grossi le rang des chômeurs et des travailleurs non-qualifiés (pompistes, surveillants de parking, peseurs de légumes en supermarché, etc.) ou est en passe de le faire. Le tocsin sonne, le modèle éducatif sud-africain est en péril.

Pénurie de professeurs, faux diplômes, emplois fictifs et ghost pupils

A la lumière de ces éléments, la presse sud-africaine a largement insisté sur l’incapacité du taux de réussite du Matric à fonctionner comme un indicateur pertinent de l’état dans lequel se trouve l’éducation en Afrique du Sud. Même son de cloche du côté du ministère de l’éducation, qui récemment dans un lucide message déclarait que le NSC ne permet pas de mesurer la réussite scolaire, et qu’il n’avait pas été conçu à cet effet.

Les résultats inquiétants de la session 2014 ont au moins le mérite de soulever les problèmes qui gangrènent l’éducation en Afrique du Sud, et il sont nombreux. L’un d’eux vient du manque de professeurs compétents : depuis la démocratisation scolaire post-apartheid, le pays a du faire face à de nombreux cas de fraude, comme lors de cette affaire qui avait ébranlé en 2013 le département aux affaires scolaires de la province du KwaZulu-Natal, à l’est du pays : 173 enseignants y étaient soupçonnés d’exercer avec un faux diplôme, ce qui avait poussé le département a renforcer ses contrôles au recrutement. En 2000, les autorités de la même province avaient découvert 350 emplois fictifs de professeurs ; le manque à gagner de cette fraude massive représentait une somme avoisinant les 20 millions de rands (1,5M €). Décidément très touché par les affaires de corruption et de détournement de fonds publics, le KwaZulu-Natal a enregistré en octobre dernier un énième scandale retentissant sous la forme de 200 000 ghost pupils, c’est-à-dire des élèves fictifs déclarés par des établissements désireux de percevoir davantage de subventions.

Parallèlement à ce climat gabegie, plusieurs établissements du pays sont régulièrement dans l’incapacité de fournir des manuels scolaires à plusieurs de leurs classes. Dans la province du Limpopo cette année, des élèves de 9e, 10e et 11e (l’équivalent des classes de 3e, 2de et 1ère) attendaient toujours leurs manuels huit mois après la reprise de cours. De quoi sonner le glas des espoirs de réussite scolaire de beaucoup d’élèves de ces zones rurales paupérisées.

Mais alors, que fait le gouvernement ?

Pas grand chose pour améliorer la situation réelle de l’éducation, ou trop peu. En revanche, les mesures prises ces 5 dernières années ont entraîné une nette amélioration du taux de réussite au Matric Certificate. Ce taux était de 60,6% lors de l’entrée en fonction de Zuma comme président en 2009 et a depuis continuellement et miraculeusement augmenté chaque année, jusqu’à atteindre 78,2% l’an dernier.

 

Matric pass rate history

L’évolution du taux de réussite au NSC depuis 1995 – Source : Twitter

 

Cette augmentation spectaculaire s’explique en grande partie par le remaniement des programmes scolaires, nivelés vers le bas, qui va de pair avec une exigence amoindrie de la part des professeurs. La mouture du programme de Matriculation grade (terminale) en vigueur depuis 2008 autorise les élèves à choisir eux-mêmes leurs matières. Ces derniers ne se privent pas d’écarter celles réputées difficiles, à savoir mathématiques et physique. Aberration suprême, certaines combinaisons de matières ne permettent ni de postuler à l’université ni d’obtenir du travail, quels que soient les résultats obtenus au NSC. De véritables impasses donc, dans lesquelles les élèves s’engagent pourtant par milliers, par inconscience ou par facilité.

L’éducation en Afrique du Sud paraît enfermée dans un cercle vicieux à base de programmes simplifiés et de niveau scolaire en baisse. Le tout se développe dans un atmosphère propice à la fraude, surtout à l’approche des examens comptant pour l’obtention du NSC. Cette année encore, le déroulement des examens a été entaché par différents cas de tricherie massive dans 58 des 117 centres d’examen des provinces du KwaZulu-Natal et de l’Eastern Cape. Dans un des centres, on a répertorié 40 copies identiques au mot près. Des cas de surveillants corrompus ont aussi été révélés dans ces deux provinces. Le Gauteng, province la plus riche qui abrite la mégalopole Johannesburg-Prétoria s’en sort mieux, avec six centres d’examen seulement impliqués dans des affaires de triche.

A bien des égards donc, il est impératif que le gouvernement sud-africain agisse dans le sens d’une amélioration effective de l’éducation à l’échelle de tout le pays. La démocratisation quantitative post-apartheid est dans l’impasse si elle ne se double pas d’une démocratisation qualitative. Il faudra compter aussi avec les établissements privés, chers mais meilleurs, qui contribuent à perpétuer les inégalités. A l’ANC, au pouvoir, de considérer l’éducation comme une priorité absolue. Certes le pays paye, 20 après encore, le lourd tribut de l’apartheid et revient de très loin. Il doit cependant encore gagner en crédibilité en matière d’éducation ; pas évident avec à sa tête un Président qui était encore analphabète à l’âge de 17 ans.

Gabriel Goll

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