En Allemagne, le Mur n’a pas fini de tomber

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

« Est-ce que François Hollande peindrait la Tour Eiffel en rouge criard si un sponsor dégageait du fric pour la France en plein déficit? »

« Les Athéniens seraient-ils prêts à reconvertir l’Acropole en centre commercial et retirer quelques colonnes antiques à l’avant pour donner accès aux camions de livraison? »

Voilà comment s’interroge le Berliner Zeitung, principal quotidien berlinois. L’East Side Gallery, galerie à ciel ouvert unique en son genre, attire chaque année des millions de touristes, venus admirer tant les œuvres de 118 artistes venus du monde entier, que l’un des plus longs tronçons du mur encore debout. Le projet d’un entrepreneur, validé par la mairie de Kreuzberg-Friedrischain, prévoit pourtant la destruction de ce patrimoine classé monument historique. Tandis que la version officielle justifie cet acte par la reconstruction du pont de Brommy, détruit lors de la 2nde Guerre Mondiale, artistes et riverains dénoncent des raisons bien différentes : Hôtels de luxe, bureaux et résidences seraient érigés en lieu et place d’un site, où des dizaines d’opposant furent abattus, tentant de passer à l’ouest.

Alors oui, tout ça s’est bien loin de ton année étudiante à l’étranger et de ta chambre de bonne du XVème. Tu te dis peut être que ça ne te concerne pas. Tu as tort.

photo tirée du site http://messineaventure.canalblog.com. traduction: "'il s'agit de faire tomber beaucoup de murs"

Traduction: « ‘il s’agit de faire tomber beaucoup de murs ». photo tirée du site http://messineaventure.canalblog.com 

 

Ce projet témoigne une fois de plus d’un paradoxe bien allemand. Berlin est une ville où les souvenirs se croisent et se mélangent, où l’on trouve au coin de sa rue les signes encore vivants des bombardements de 1945 puis de la reconstruction soviétique ; sans parler des traces indélébiles laissées par le Mur. La capitale allemande avait su dépasser son côté ville-musée, renaitre de ses cendres en recyclant les stigmates du passé, attirer artistes et jeunes à la recherche d’un nouvel espace vierge et créatif. Le Mur réapproprié par les artistes, dans un mouvement spontané d’exorcisation d’un des derniers vestiges de l’oppression soviétique, en est l’un des exemples les plus éloquents.

Ce projet, validé par une mairie étonnamment ancrée à gauche, piétine pourtant 30 années d’une histoire pas seulement allemande mais européenne, et met en péril l’attractivité d’une ville qui n’a comme atout que son authenticité. Arm, aber sexy. Ce ne sont pas seulement les œuvres d’une centaine d’artistes qui sont ici menacées. Plusieurs clubs ont déjà été chassés de ce côté de la Spree, et d’autres sont menacés d’expulsion, comme le Watergate, le Trésor ou le Sage dont le gérant s’indigne : «Ici il y avait des installations de tir automatique, des gens sont morts à cet endroit. Construire maintenant des appartements de luxe ici, c’est comme si l’on ouvrait une station-service sur l’île des musées.»

Vendredi 2 Mars 2013, 300 personnes ont manifesté contre la démolition de l’East Side Gallery. Leur pétition, signée par plus de 90000 personnes, a permis la négociation d’un compromis bancal : une destruction limitée du site, le programme immobilier restant d’actualité.

Ce projet comme cette anecdote restent des événements mineurs, mais symptomatiques d’une ville dont l’attractivité décroit au fur et à mesure de la hausse des loyers, de la gentrification et de la fermeture de lieux emblématiques. Doucement mais surement, l’âme de Berlin se noie dans les projets immobiliers initiés par des élus qui ne cessent de faire des courbettes aux investisseurs. Un an après la fermeture du Tacheles, haut lieu de « l’alternativisme » européen, les artistes ne sont plus les bienvenus. Ils se replient massivement vers le sud de la capitale et Neukölln, quartier turc en pleine recrudescence, quand ils ne fuient pas carrément vers Hambourg ou Leipzig, à la recherche du « nouveau Berlin ».

Cette scène artistique et alternative a été l’un des moteurs de Berlin depuis la chute du Mur. Aujourd’hui, les ex-quartiers populaires qui l’accueillaient autrefois sont en pleine mutation. La vie s’est chargée de couper les cheveux d’hipsters-bobos trentenaires, venus fonder une famille à Kreuzberg et bruncher le dimanche à Prenzlauer Berg. Parce que tu sais, c’est tellement alternatif.

traduction: "mon dieu, aide moi à survivre cet amour mortel". Photo tirée de konbini.fr

Traduction: « mon dieu, aide moi à survivre à cet amour mortel ». Photo tirée de konbini.fr

 

Fondée au lendemain de la chute du Mur par deux collectifs d’artistes berlinois, l’East Side Gallery fut pensée comme un monument à la paix et au dialogue. Sa destruction serait, selon Kani Alavi, porte parole de ses défenseurs : « un acte de destruction pur et simple de la création ». Artistes et défenseurs du mur ont érigé leur lutte pour la sauvegarde du Mur comme l’un des derniers sursauts d’une ville déterminée à préserver son identité. 24 ans après sa chute, le Mur n’a pas fini de tomber.

 

Rémi. 

Une réflexion au sujet de « En Allemagne, le Mur n’a pas fini de tomber »

  1. This article is a great prove of awareness about what is going on in Berlin. Despite the fact that you’ve been there only a few month, you’ve really understood the main dilemma of this city. Hope the attractiveness of Berlin will remain for a few years from now… Keep posting this kind of article maaan

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