Avortement en Argentine: retour sur l’histoire d’une loi, rejetée par le Sénat

Une vague d’espoir et de foulards verts avait inondé les rues de Buenos Aires le 14 juin 2018. Les députés s’étaient prononcés en faveur de la dépénalisation et la légalisation de l’avortement, jusqu’à maintenant puni d’un à quatre ans de prison, et seulement autorisé en cas de viol ou de danger pour la mère. Mais le Sénat vient de rejeter le projet, à 38 contre 31.

Cécile Marchand Ménard revient sur ce projet de loi historique, portée par une mobilisation sans précédent, avec les photographies d’Esther Meunier.

Des manifestantes crient de joie après avoir appris que le Congrès argentin se prononce en faveur de la légalisation de l'avortement, le 14 juin 2018. © CrossWorlds / Esther Meunier

Des manifestantes crient de joie après avoir appris que le Congrès argentin se prononce en faveur de la légalisation de l’avortement, le 14 juin 2018. © CrossWorlds / Esther Meunier

Manifestante tout sourire après avoir appris que le Congrès argentin se prononce en faveur de la légalisation de l'avortement, le 14 juin 2018. © CrossWorlds / Esther Meunier

Manifestante tout sourire après avoir appris que le Congrès argentin se prononce en faveur de la légalisation de l’avortement, le 14 juin 2018. © CrossWorlds / Esther Meunier

 

 

Alors que l’Église catholique s’y oppose, des foulards verts envahissent la capitale. Accroché aux sacs dans le métro, autour du cou dans les parcs, dans les cheveux ou brandi à la main en manifestation, le Pañuelo verde se pare d’un slogan :

« Éducation sexuelle pour décider, contraception pour ne pas avorter, avortement légal pour ne pas mourir »

 

Un pays précurseur mais ralenti par son Église

D’un point de vu législatif, l’Argentine s’avère être un pays précurseur dans plusieurs domaines. Par exemple, la loi régissant les médias, adoptée en 2009, a bénéficié d’une consultation citoyenne inédite qui a, depuis, inspiré de nombreux pays à travers le monde. L’Argentine est surtout un des premiers pays à avoir légalisé le mariage homosexuel en 2010 et mis en place une loi sur l’identité de genre en 2012. Dans ce contexte, la pénalisation de l’IVG semble contre-intuitive.

Mais c’est sans compter l’influente de l’Eglise catholique argentine. L’IVG reste considérée comme un « délit contre la vie » pour ses militants anti-avortement. Cette influence s’exerce considérablement fort sur l’État conservateur présidé par Mauricio Macri, à droite de l’échiquier politique. De plus, ce vote aurait une portée symbolique d’autant plus forte que l’actuel pape est argentin. Le pape Francisco, souvent décrit comme progressiste, reste opposé à l’avortement, qu’il voit comme « un péché grave parce qu’il met fin à une innocente ». Pourtant, l’accès à l’IVG est un problème de santé publique.

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Plusieurs pancartes fustigent l’Eglise catholique lors du Martes Verde du 29 mai 2018 © CrossWorlds / Cécile Marchand Ménard

450 000 femmes avortent clandestinement

L’IVG clandestine est la seule option pour des milliers de femmes chaque année en Argentine. Néanmoins, tandis que les classes supérieures ont les moyens de financer un avortement dans une clinique privée, les femmes aux ressources moindres se retrouvent prises au piège et meurent fréquemment des suites d’un avortement illégal.

Selon une étude commandée par le Ministère de la santé et réalisée par les chercheuses Edith Pantelides et Silvia Mario en 2005, 450 000 femmes par an ont recours à l’avortement, ce qui en fait la première cause de mort maternelle dans 17 des 24 provinces argentines. Selon une étude publiée en 2014, 300 femmes meurent chaque année après avoir subi un avortement clandestin en Argentine.

Par ailleurs, si l’IVG est autorisée par la loi argentine en cas de viol ou de danger pour la mère, la pratique est toute autre, surtout dans les provinces plus conservatrices du pays. En mai dernier, une fillette de 11 ans, après avoir été violée par son beau-père, n’a pas pu avoir accès à une IVG. Enceinte de 19 semaines dans la Province de Salta, qui limite la possibilité de l’avortement à la douzième, elle s’était plainte de douleurs abdominales. Sous le feu des critiques, le gouverneur a finalement abrogé le décret interdisant l’accès à l’IVG après 12 semaines de grossesse dans la province.

L’émergence difficile d’un débat législatif

C’est en 2005 que la Campagne Nationale Pour le Droit à L’avortement Légal, Sûr et Gratuit a été lancée, à l’occasion de la Journée Internationale pour la Santé des Femmes. Dès lors, son slogan, porté par les foulards verts, est « Educación sexual para decidir, anticonceptivos para no abortar, aborto legal para no morir », qui se traduit par « Éducation sexuelle pour décider, contraception pour ne pas avorter, avortement légal pour ne pas mourir ».

C’est ce même collectif de près de 500 ONG qui a rédigé le projet de loi. Il aura fallu 6 tentatives et 11 ans pour qu’il passe le barrage des débats en commission initiés le 10 avril dernier. 700 intervenantes et intervenants ont alors été invités à s’exprimer les mardis et jeudis sur la légalisation de l’avortement jusqu’à 14 semaines de gestation (à titre d’exemple, c’est 12 semaines en France). Des discussions qui ont duré jusqu’au 31 mai.

« Mardis verts »

S’il est bien un élément qui a permis l’émergence et le soutien de ce projet de loi tout au long des débats, c’est la mobilisation citoyenne. Un mouvement féministe d’une ampleur inédite s’est uni autour de la question de l’avortement, si bien que les sondages d’opinions, dont celui intitulé « La opinión pública y el aborto. Ambito nacional » (L’opinion publique et l’avortement. Cadre national.), annoncent que

Plus de la moitié de la population argentine serait en faveur de sa légalisation.

À l’occasion des Mardis verts (Martes Verdes), des associations, collectifs, personnalités et artistes étaient invité·es à défendre l’accès à l’avortement légal, sûr et gratuit à travers tout le pays. Ces derniers ont été organisés chaque semaine depuis le début des débats au Congrès.

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« Avortement légal maintenant ! » est un des slogans qui accompagnent la défense du projet de loi pour la légalisation de l’IVG en Argentine © CrossWorlds / Cécile Marchand Ménard

 

Le 4 juin dernier, des milliers de manifestants se sont mobilisés pour la troisième édition de la manifestation nationale initiée par le mouvement féministe Ni Una Menos (pas une de moins). A l’origine dédiée à la lutte contre les violences faites aux femmes, le mouvement  a étendu ses revendications et soutient aussi la légalisation de l’IVG.

Pour Marta Alanis, membre de la Campagne Nationale pour le Droit à l’Avortement Légal, sans Risque et Gratuit interviewée par Le Monde, le changement culturel enclenché par une mobilisation féministe inédite aura permis une « dépénalisation sociale de l’avortement », sur laquelle un retour en arrière sera difficile.

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Un slogan lors de la manifestation du 4 juin 2018 en Argentine : « La maternité sera désirée ou ne sera pas » © CrossWorlds / Cécile Marchand Ménard

 

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Pour beaucoup, la mobilisation est trop forte et le changement culturel trop profond pour se contenter d’un rejet de la loi le 13 juin © CrossWorlds/Cécile Marchand Ménard

 

Pour Marta Alanis, membre de la Campagne Nationale pour le Droit à l’Avortement Légal, sans Risque et Gratuit interviewée par Le Monde, le changement culturel enclenché par une mobilisation féministe inédite aura permis une « dépénalisation sociale de l’avortement », sur laquelle un retour en arrière sera difficile.

Cécile Marchand Ménard (Argentine, Buenos Aires)

VIDEO à Buenos Aires :

 

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