ElectricYerevan : éclairage sur les manifestations arméniennes

Depuis un peu plus de deux semaines, une vague de contestation inédite s’est emparée de la capitale arménienne. CrossWorlds vous propose un article en deux temps : un premier pour saisir les enjeux des manifestations avec un texte explicatif, un second pour vous plonger directement au coeur de l’action avec l’interview d’une manifestante.

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La foule qui défile à Yerevan. Crédits photo : Flickr /CC/t.ap.

Pourquoi les habitants d’Erevan sont-ils dans la rue ?

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« La jeunesse s’est mobilisée, et ça c’est déjà une victoire ! »

Bonjour Mariam, peux-tu commencer par te présenter ?

– Je suis une étudiante en quatrième année de langues, culture et politique de l’Europe et de la Russie. Mais je suis avant tout membre de la jeunesse arménienne et je participe, modestement, à l’action civile « Non au pillage ». 

Quelle était la réaction initiale des médias et de la population à l’annonce de la hausse des tarifs de l’électricité le 17 juin ?

– Je ne pense pas qu’il y ait des familles que ce sujet n’ait pas touché, même si l’impact était différent selon les différentes classes sociales. D’ailleurs, il est non seulement question de la hausse des tarifs, mais aussi de l’incompétence avec laquelle la situation est gérée, et il semble que les habitants de l’Arménie soient tenus comme responsables. Les médias arméniens ont réussi à dépeindre la situation de manière plus ou moins objective depuis le début. Il existe également des couvertures en direct des réunions.

A partir de quand la manifestation a-t-elle accédé à la notoriété ? Dès le premier jour, le 19 juin ?

– Le mouvement est devenu populaire lorsque des centaines de citoyens ont bloqué l’une des principales avenues de la capitale, en essayant d’approcher le palais présidentiel. Sans aucun doute, ce qui a déclenché l’intérêt des médias internationaux, c’est la matinée (du mardi 23 juin, NDLR) quand la police a tenté de disperser les manifestants pacifiques avec des canons à eau dès 5h du matin.

Quel était le sentiment dominant après que la police ait dispersé les manifestants ?

– Ce matin-là était un événement déclencheur qui a conduit à un mouvement plus large au sein de l’Arménie et à l’étranger. La réaction qui a suivi a été importante, plus de personnes se sont rassemblées sur l’avenue : des jeunes, des personnes âgées, des familles, des politiciens et des célébrités. En outre, la police est devenue plus tolérante et plus pacifique envers les gens qui s’étaient rassemblés.

Tu mentionnes la présence de politiciens : l’opposition essaie-t-elle de récupérer la mobilisation à des fins partisanes? Y a-t-il des figures d’opposition crédibles face au président actuel ?

– Il me semble que les politiciens qui prennent part au mouvement le font pour effectuer leur devoir civique, en tant que citoyens arméniens tout d’abord, et non en tant que membres de l’opposition. Il y a un an, il y avait des représentants de l’opposition et des candidats crédibles, mais de nos jours l’image des dirigeants de l’opposition ou d’un candidat possible face au président Sarkissian est peu claire et vague.

A partir de quand as-tu commencé à prendre part aux manifestations ?

– Comme la manifestation se déroule dans le cœur de la capitale et la question concerne chacun d’entre nous, il est difficile de ne pas y participer. Je dois souligner que, en comparaison avec d’autres, je ne représente qu’une partie infime du mouvement, même si bien sûr, chaque personne compte. Mais il y a des membres entièrement dévoués à la cause qui passent jour et nuit sur l’avenue pour faire progresser nos revendications.

Ces « cadres » ou « dirigeants » sont-ils des militants connus de longue date et liés à des associations ou des partis ou alors des nouveaux-venus en politique ?

– Les dirigeants appartiennent à une nouvelle initiative civique appelée « Non au pillage. » Les responsables sont des activistes civils, des jeunes citoyens d’Arménie mobilisés pour faire bouger les lignes dans notre société.

Quelle est l’ambiance des manifestations ? Qui sont les manifestants ? Quels sont les slogans scandés par la foule ?

L’ambiance est calme, paisible et conviviale. À mon avis, c’est cela qui différencie notre mouvement de beaucoup d’autres. Les slogans que vous pouvez entendre parlent de la force de la jeunesse, de notre objectif et de notre force. Les plus populaires sont : « Pas de vol ! », « Nous sommes les maîtres de notre pays! », « Une Arménie libre et indépendante! »

Les médias russes et européens n’ont pas hésité à comparer « ElectricYerevan » à l’EuroMaïdan ukrainien : la Russie et l’Union Européenne te semblent-t-ils le sujet des manifestations ?

– Il y a une tentative par certains de trouver un ordre du jour politique au mouvement. Les militants pensent qu’ils se réunissent pour une seule cause sociale, même si le mécontentement avec la Russie peut être lié au fait qu’Inter Rao (la compagnie qui gère les réseaux d’électricité arméniens NDLR) est russe.

Donc la question du choix d’un « modèle » ou d’un « camp » européen ou russe ne se pose pas de façon prioritaire parmi les manifestants ? L’Arménie est rentrée récemment dans l’Union Eurasiatique.

– Je dirais que non. Même si la société peut être parfois divisée à ce sujet, ce mouvement particulier ne pose pas la question de nos alliances politiques et économiques.

En quoi le mouvement se différencie-t-il pour l’instant de l’EuroMaïdan ukrainien ?

– Tout d’abord parce que nous ne voulons pas transformer les revendications intérieures en quelque chose d’autre. La Russie a longtemps été et reste à ce jour l’un de nos principaux alliés économiques que nous considérons comme un partenaire stratégique ; nous ne voulons donc pas nous l’aliéner.

Les manifestants sont bien plus en colère contre la structure du pouvoir d’Erevan qu’envers le Kremlin.

Le président a proposé une sortie de crise négociée : pourquoi les manifestants l’ont-ils repoussée ?

– Les manifestants ne sont pas satisfaits de cette solution temporaire, mais attendent plutôt une décision finale (sur le retrait de l’augmentation, ndlr). Si l’on parle d’audit, quel sera notre rôle là-dedans ?

Le mouvement exige-t-il la démission du gouvernement ? Quelles sont les demandes des manifestants ?

– Les militants semblent être clairs sur ce point: ce n’est pas un mouvement avec un agenda uniquement politique. Certes, les changements doivent se produire via la politique, mais c’est avant tout un mouvement social. Les demandes restent les mêmes : l’annulation complète de l’augmentation des tarifs de l’électricité. Le mouvement social continuera sa lutte jusqu’à ce que nos demandes soient satisfaites.

Quels sont les scénarios de sortie de crise possibles ? Quel est l’avenir du mouvement, qui n’a pour l’instant pas de structure politique ou partisane ?

– Le fait qu’il n’existe pas de structure politique ou partisane de ce mouvement est pour moi positif. Cela rappelle l’origine de ce mouvement, sa base et son principal moteur ; c’est une initiative collective et une lutte quotidienne, de citoyens qui ont besoin de mesures d’aide sociale du gouvernement et non de politiques qui aggravent le niveau de pauvreté.

En ce qui me concerne, je suis convaincue qu’il faut poursuivre le combat jusqu’à ce que nos revendications soient acceptées. Le fait que nous avons réussi à attirer l’attention des médias internationaux ainsi que du pays entier représente en soi une grande victoire. La jeunesse s’est mobilisée pour une cause importante et ça c’est déjà une victoire ! Plus tôt aujourd’hui, les manifestants ont été dispersés et l’avenue a été ouverte par la police. Mais je doute que le mouvement cessera d’exister.

Propos recueillis par Yann Rivoal, le 30 juin, actualisée le 7 juillet.

 

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