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« No más AFP » : les Chiliens manifestent pour leur droit de vieillir sereins

A l’approche des élections présidentielles en novembre prochain, le contexte social se tend au Chili. Dimanche dernier, ce sont plus de deux millions de personnes qui sont descendues dans la rue, selon les responsables du collectif « NO+AFP » (No más AFP). Une mobilisation massive pour exiger une réforme des AFP, le système actuel de retraite, que nous raconte notre correspondante depuis Valparaiso.

La ferveur politique épouse les rues de Valparaiso ce dimanche 26 mars. Il est 11h lorsque commence ce qui fut annoncé comme la plus grande mobilisation nationale contre le système de retraite chilien. Le soleil accorde d’ailleurs une trêve automnale, presque en signe d’approbation. Un char aux couleurs partisanes prend la tête du cortège face à une foule plus que jamais unie, le ton est donné : « Aujourd’hui, le Chili refuse de financer les intérêts des grandes entreprises et ceux des politiques corrompus. Ces mêmes représentants politiques qui ont rejeté le projet de réforme. Nous savons et n’oublierons pas qui ils sont ! ». Le port s’embrase sous le bruit des tambours mêlé aux chants militants.

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Manifestation sur l’avenue Pedro Montt, Valparaiso. Crédit photos : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

 

Que sont les AFP ?

Les AFP, Administradora de Fondos de Pensiones, sont les agences privées chargées de la gestion du système de retraite chilien. Elles sont crées sous la dictature militaire d’Augusto Pinochet, en novembre 1980, par le décret-loi n°3.500. Cette mesure réforme l’ancien système de retraite par répartition en faveur d’un système de capitalisation individuelle. Tous les travailleurs chiliens sont obligatoirement affiliés à une AFP à laquelle ils doivent verser 10% de leur salaire.

Ce décret-loi est modifié en 2002 par la loi 19.795 qui introduit la notion de « multifonds ». Apparaît dès lors, au sein des AFP, cinq fonds de pensions différents classés par échelle de risque financier. Les Chiliens ont donc le choix d’investir leur cotisation du fonds le plus risqué (A) au plus conservateur (E). Les fonds de pensions risqués permettent d’envisager un majeur bénéfice sur le long terme tout en s’exposant aux lois du marché et donc, au risque de perte de l’investissement.

À ce jour, il existe six entreprises privées à la tête des AFP et la majorité des travailleurs chiliens concentrent leurs épargnes sur les fonds B et C, respectivement considérés comme risqué et intermédiaire pour tenter d’augmenter tant bien que mal une pension retraite très souvent insuffisante.

 

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Des familles entières manifestent à Valparaiso dans un rassemblement inter-générationnel. Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

Les raisons de la colère

Les manifestations qui ont eu lieu sur tout le territoire national dénoncent les conséquences des AFP sur les pensions retraites des travailleurs et réclament leur abolition. D’où le nom du collectif « No más AFP » : « nous ne voulons plus d’AFP ».

En 2016, la moyenne des pensions au Chili s’élève à 286 euros par mois selon les chiffres du think tank de gauche Fundacion Sol . Rapporté au coût de la vie, beaucoup de retraités doivent continuer à générer une activité économique ou imposer une lourde charge financière à leurs familles. Une manifestante révoltée s’insurge :

« Nous sommes ici parce que nous sommes tous obligés de contribuer à un système qui n’apporte que la misère ».

Dans l’air est perceptible un vif sentiment d’injustice face à cet héritage de la dictature. Sentiment également alimenté par l’enrichissement des AFP : 2.3 millions de dollars par jour en 2015. Et leur relation avec les grands groupes financiers et commerciaux du pays : les AFP investissent plus de 31.000 millions de dollars dans dix banques présentes sur le territoire. Cela signifie que les travailleurs chiliens financent par ce biais les mêmes groupes bancaires qui leur accordent des crédits à la consommation, auxquels ils ont recours pour remédier aux bas salaires et faibles retraites, avec des taux d’intérêts annuels pouvant dépasser les 20%, 30% ou encore 40%.

« La lutte sociale, c’est le plus important »

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Miguel regarde le char de la coordinadora NO + AFP. Crédits photos : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

Au-delà du sentiment d’injustice réside l’espoir d’un changement qui naîtrait de la force collective. C’est ce que défend Miguel, un octogénaire plein de fougue et toujours au front des manifestations de son port natal : « La lutte sociale, c’est le plus important. Il ne faut pas se diviser à cause des partis politiques mais s’unir et se mobiliser pour changer ce système ». Il laisse flotter au vent un drapeau chilien qu’il brandit fièrement mais qui lui rappelle des heures plus sombres. Il reçoit 200 euros de pension retraite par mois. Miguel explique qu’il a travaillé toute sa vie pourtant. Il est dans la rue aujourd’hui « pour défendre la dignité de tous les travailleurs ». Et il descendra dans la rue, son drapeau comme cerf-volant, jusqu’à atteindre ce rêve collectif.

Pour les partisans du changement, ce rêve se défend d’ailleurs d’être une utopie : il a été traduit sous forme de réforme politique par le collectif  NO+AFP. Cette réforme propose la mise en place d’un nouveau système de répartition solidaire et tripartite entre Etat, entreprises et travailleurs. Des manifestations pour soutenir leur abolition ont eu lieu dès cet été au Chili.

« L’avenir entre les mains des enfants ». Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

La marche dominicale se termine par d’intenses remerciements aux étudiants, travailleurs et professionnels mobilisés tout au long du pays et grâce auxquels la proposition de réforme a pu voir le jour. La présidente Michelle Bachelet a proposé de convertir ce système de retraite en une AFP publique, pour casser le monopole des six agences privées. Mais ces Chiliens dans la rue veulent leur abolition. Et ils scandent : « Nous ne lâcherons rien ! ».

Cyndi Portella

Des mouvements étudiants à la mairie, découvrez celui qui promet un « Valparaíso aux citoyens »

Il y a moins d’un mois, les urnes défiaient encore une fois les sondages en France lors de l’élection du candidat aux primaires de la droite et du centre, à travers le choix du candidat conservateur, François Fillon. Récemment, au Chili, la surprise a également été de mise mais de l’autre côté de l’échiquier politique. Retour sur l’élection du maire de Valparaiso que personne n’avait vue venir.

Mercredi 7 décembre sur le coup de 16h, une foule se forme sur le perron de la mairie. Jeunes parés de sac à dos et drapeaux à la main, la ferveur politique au coin de l’œil, familles, personnes plus âgées, ils n’attendent qu’une seule chose : la cérémonie d’investiture du nouveau maire de leur port chéri, Jorge Sharp.

Jorge Sharp. Discours à l’intérieur de la mairie après la cérémonie de passation. Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

L’aventure commence le 23 octobre lors du résultat des élections municipales de Valparaíso. Tout le pays découvre avec une immense surprise la victoire du jeune avocat Jorge Sharp, candidat indépendant et affilié au mouvement politique de la Izquierda Autónoma (Gauche Autonome). Il remporte l’élection avec 53,8% des voix laissant le goût amer d’une sévère défaite aux candidats des deux partis politiques traditionnels : Leopoldo Méndez Alcayaga représentant de la Nueva mayoria, coalition du centre et de la gauche menée par l’actuelle présidente Michelle Bachelet, et Jorge Castro Muñoz candidat de l’Union Demócrata Independiente (UDI) représentant de la droite conservatrice et successeur du maire sortant.

Derrière l’homme, la victoire des mouvements sociaux

Jorge Sharp est  populaire, c’est un fait : un simple coup d’œil à la marée humaine présente lors de son investiture officielle suffit pour s’en convaincre. Les deux étages du bâtiment municipal frémissent sous les slogans scandés avec ferveur: « C’est possible » et « Sharp, ami, le peuple est avec toi ». L’émotion est palpable, les sourires se dessinent, les poings se lèvent. Des drapeaux de la Izquierda Autónoma et d’autres mouvements amis s’agitent comme des cerfs-volants survoltés. On écoute avec attention et fierté le discours du nouveau maire. Le message est clair, il ne s’agit pas d’une victoire personnelle : « Le succès électoral historique du 23 octobre n’est pas celui de la personne qui lit ces lignes devant vous, il est celui de toutes les volontés qui ont lutté durant des années pour une ville et un pays plus justes et qui aujourd’hui sont les acteurs principaux de ce projet », scande Jorge Sharp.
Ce triomphe politique ne se résume pas à un individu, ni à une municipalité ; il incarne un sentiment bien plus large d’espoir pour tout le pays et ses organisations sociales. En effet, le groupement politique de la Izquierda Autónoma, dont Jorge Sharp est membre fondateur, naît directement des mouvements sociaux étudiants chiliens.

 

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Un enfant, vêtu en clown, regarde avec admiration les militants du second étage dans la mairie. Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

Depuis 2011, apogée des manifestations pour une réforme du système éducatif, les fédérations étudiantes ne cessent de revendiquer le droit à une éducation publique gratuite et égalitaire et s’élèvent contre la marchandisation de celle-ci. Très vite, la mobilisation prend de l’ampleur et d’autres corps sociaux s’unissent à cette lutte afin de dénoncer un système néolibéral hérité de la dictature où l’éducation, les retraites, les ressources naturelles sont privatisées.

L’ignorance des gouvernements, et les réponses peu satisfaisantes données aux revendications qui animent cette lutte sociale, ont permis l’émergence de nouvelles forces politiques de gauche qui s’émancipent des partis politiques traditionnels. Ce contexte singulier laisse à penser que l’élection de Jorge Sharp initie une « révolution silencieuse », d’après les termes d’un récent article du journal britannique The Guardian.
Le nouveau maire semble avoir pleinement conscience de l’influence que pourrait avoir son mandat à l’échelle nationale et termine son discours sur ces mots : « Notre message et témoignage se transmettront, sans aucun doute, à tout le pays. Car nous savons que tout le long du territoire national existent également des centaines de personnes qui comme nous rêvent d’une patrie plus digne et plus juste ».

Vers une démocratie participative : l’idée de la “Mairie Citoyenne”

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Superposition photographique: un danseur de cueca lors du concert de clôture de la cérémonie et le sac à dos décoré d’un militant. Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

La campagne de Jorge Sharp s’est construite autour de l’idée d’une « Mairie Citoyenne » qui donne directement le pouvoir aux habitants de Valparaíso sur les décisions et initiatives politiques à prendre pour améliorer leur quotidien. Dès lors, il parcourt la ville et organise des rencontres ouvertes aux citoyens afin d’élaborer un programme participatif où les idées sont débattues et les conclusions qui en émanent sont ajoutées au programme politique municipal. Il est également possible d’envoyer des propositions sur la page internet de Jorge Sharp pour tout ceux qui n’ont pas pu se déplacer.

La phrase emblématique de la campagne « Récupérons Valparaíso avec les mains propres » veut dénoncer un pouvoir corrompu et détenu depuis longtemps entre les mains des mêmes hommes et intérêts politiques. Aujourd’hui, Valparaíso serait entre les mains de ses citoyens, selon Jorge Sharp, et ce dernier se décrit lui- même comme un canal permettant de transmettre leur volonté. La marche vers une démocratie participative a débuté: des rencontres de voisins ont été organisées dans les différents secteurs de la ville afin de définir les priorités de la nouvelle municipalité.

Pour le moment, les problématiques les plus urgentes concernent la question de l’hygiène publique et celle des risques d’incendie. Jorge Sharp hérite d’une ville dont le bilan ne pousse pas à l’optimisme : 8,1% de taux de chômage, des problèmes de transport en commun, de saleté généralisée dans les rues et un conséquent déficit budgétaire. Mais, à entendre le chant des citoyens exaltés ce 7 décembre, journée d’investiture, « C’est possible! » et on a envie d’y croire.

 

Cyndi Portella

 

 

 

Il y a presque un an, les sondages argentins n’avaient pas prévu l’élection de l’actuel président

L’élection américaine a mis en évidence la faillite des sondages à prédire le prochain président des Etats-Unis. Cet effet de surprise, l’Argentine l’a connu plusieurs fois car en matière de politique, l’atypique y fait loi. L’actuel président de la République argentine est l’exemple d’homme politique argentin parvenu au pouvoir contre toute attente.

L’histoire du pays recèle d’anecdotes improbables, d’hommes et de femmes politiques arrivés au pouvoir par ce qui semble parfois être le plus grand des hasards ou par des chemins tortueux. Isabel Martinez de Perón, deuxième femme de Juan Domingo Perón, ancienne danseuse folklorique, devenue Première Dame puis présidente en 1974 à la mort de son mari, en est une illustration. Le gouvernement actuel n’est pas en reste en terme de personnalités atypiques, dont l’un des exemples pourrait être Sergio Bergman, rabbin conservateur devenu Ministre de l’environnement et du développement durable en 2015.

Le président qui a mis fin au règne kirchneriste

L’actuel président de la République argentine est l’exemple d’homme politique argentin parvenu au pouvoir contre toute attente. Les époux Kirchner avaient en effet été au pouvoir pendant douze ans, avec un mandat de Nestor Kirchner suivi de deux mandats de son épouse, Cristina. Ce mouvement politique, qui a vu le jour en 2003, se veut héritier du président Perón et de son idéologie fondée sur la conquête des droits sociaux et le refus du néo-libéralisme. Le péronisme est le fil conducteur de l’histoire politique argentine depuis 1945. Sur les trente-trois années de démocratie qu’a connu l’Argentine depuis la fin de la dictature militaire en 1983, vingt-cinq ont été sous l’égide de gouvernement péroniste.

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L’actuel président de la Nation Argentine, Mauricio Macri. Crédits photo : Presidencia Argentina

 

En 2015, Mauricio Macri change donc la donne après plus d’une décennie kirchneriste en gagnant les élections présidentielles contre Daniel Scioli, le candidat favori de la majorité.

Coup de théâtre : ce que les sondages n’avaient pas prévu

L’élection a été riche en suspens, puisqu’au premier tour, Macri était arrivé en seconde position avec 34% des suffrages, derrière Scioli qui en avait 37%. L’actuel président l’a finalement remporté contre le grand favori au second tour, avec 51,4% des voix. Cette victoire a énormément surpris l’opinion publique : et les médias et les grands instituts de sondages prévoyaient une large victoire de Scioli, candidat péroniste soutenu par Cristina Kirchner, selon le journal web El destape.

Scioli était en effet un candidat très solide, bénéficiant d’une expérience politique à l’échelle nationale puisqu’il a été vice-président de la Nation pendant le mandat de Néstor Kirchner de 2003 à 2007, et à ce titre il a également exercé la fonction de président du Sénat. En outre, Scioli était appuyé par Cristina Kirchner qui jouissait encore en 2015 d’une grande popularité: selon Juan Manuel Germano, directeur de l’institut de sondages Isonomia Consultores, la présidente sortante bénéficiait d’une image positive auprès de 50% de la population.

La surprise a été d’autant plus grande que les quatre chefs d’Etat non péronistes élus à travers les urnes depuis 1945 n’ont pas mené leur mandat à terme – deux d’entre eux ayant été renversés par des coups d’état militaires, et les deux autres renoncé durant leur mandat. Macri souffrait donc d’un manque de crédibilité dû à la faiblesse de l’opposition au péronisme antérieure à son élection et à l’échec des politiques non péronistes. Le péronisme se dressait comme un vainqueur évident, habitué à la victoire dès le premier tour lors des trois précédentes élections présidentielles. Macri a déjoué les pronostics une première fois en mettant en ballotage le favori, puis a donné le coup de grâce en remportant l’élection au second tour.

L’une des explications de cette victoire peut être que Scioli vient de l’aile droite du mouvement péroniste, à l’inverse du couple Kirchner, et fut très proche de Carlos Menem, l’ancien président de la République dont le mandat a abouti à la crise économique de 2001. Malgré le soutien de Cristina Kirchner, Scioli n’était donc pas garant de continuité, notamment en termes de politique sociale. On peut donc penser que l’électorat argentin a choisi, quitte à avoir un changement, de ne pas en avoir en demi teinte et de choisir un candidat réellement différent, Macri.

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Au Patio Olmos, à Cordoba, le 22 Novembre 2015, une affiche anti-kirchnériste lors de la victoire de Macri . On peut y lire « Corruption, mensonge, Orgueil. Merci Macri pour l’espèrance » ainsi que « enfin tu t’en vas » et « justice pour Nisman »/ Crédits photo : CrossWorlds/Marine Segura et Alicia Arsac

 

Macri a donc créé une grande rupture, renversant la dynastie créée érigée douze ans par les Kirchner. Il est assez ironique de rappeler que Nestor Kirchner avait lui-même été élu en 2003 alors qu’il était encore un illustre inconnu, gagnant avec 22% des votes après l’abandon de son adversaire, Menem, pourtant en tête à l’issue du premier tour, selon les résultats officiels. Avant de devenir une figure iconique de la politique argentine, Nestor Kirchner avait lui aussi été un outsider que personne n’avait vu venir. Les coups de théâtre ne sont donc pas rares sur la scène politique argentine.

Pour le meilleur ou pour le pire ?

Qui est donc Mauricio Macri, l’homme qui a réussi à s’imposer et à faire de son parti d’opposition le parti dirigeant ? Macri est tout d’abord un homme d’affaires venant d’une des plus riches familles argentines. Il fut notamment président du club de football Boca Juniors, véritable institution locale digne du PSG français. Il est nommé député national en 2005, année où il fonde son parti politique, Propuesta Republicana (Proposition Républicaine, souvent abrévié à PRO). En 2007, il devient Chef du gouvernement de Buenos Aires et l’une des principales figures politiques argentines. En 2015, il devient donc président de la République argentine en remportant l’élection au second tour. Son élection a ouvert une nouvelle ère de l’histoire argentine et une reconfiguration de l’horizon politique, respectant les promesses de sa campagne axée sur le changement. Une nouvelle période démarre également pour le péronisme qui doit retrouver sa place dans la politique du pays, désormais force d’opposition.

Les campagnes des deux candidats se sont intensifiées avec le ballotage. Ici, des militant pro-Macri sur l’une des places principales de Cordoba le 19 Novembre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Marine Segura et Alicia Arsac

 

Une arrivée au pouvoir inattendue, pour le meilleur ou pour le pire ? La première année de gouvernement de Macri s’est faite sous le signe des réformes : réduction de postes dans la fonction publique, réduction de subventions aux factures d’eau, électricité et gaz… Cette politique de rigueur budgétaire et d’austérité cause le mécontentement de nombreux Argentins, selon le Grupo de Opinion Publica, essentiellement issus des classes modestes.  En effet, bien que ces réformes aient été annoncées dans le programme électoral de Macri, leur application a causé l’insatisfaction et la colère des Argentins. L’exemple le plus parlant est peut-être celui de la hausse des factures, réalisée de façon très brutale avec des hausses de tarifs pouvant atteindre 700%.

Soutenu par les milieux économiques et les organismes internationaux, Macri a encore tout à faire pour susciter une adhésion globale. Au terme de sa première année, les résultats se font encore discrets dans un pays ruiné par l’ingérence économique des dernières décennies et le Président aura besoin de temps pour convaincre des bienfaits de sa politique. Conscient que le redressement économique ne peut se faire en un mandat de quatre ans, Macri s’est engagé dans une course contre la montre en vue de l’élection présidentielle de 2019.

Agathe Hervey (Buenos Aires, Argentine)

  • Retrouvez l’article sur l’élection de Mauricio Macri, dont sont issues nos photos, de nos précédentes correspondantes Alice Arsac et Marine Segura depuis Cordoba l’année dernière.

 

 

Donald Trump Président : qu’en pensent les voisins ? Réponses au Mexique

Florilège des réactions de citoyens de Mexico City. Hommes, femmes, vendeur de tacos, professeurs universitaires, ils ont accepté de partager leurs émotions, pensées et ressenti à l’annonce du résultat des élections états-uniennes.

Trump, la nouvelle mode pour les piñatas d’anniversaires. Crédits : flickr/CC/torbakhopper

Trump, la nouvelle mode pour les piñatas d’anniversaires. Crédits : flickr/CC/torbakhopper

 

Marco de la Vega, 26 ans, travaille pour une industrie de boissons énergétiques de Coca-Cola.

« Nadie lo quería creer y pues yo tampoco. Pero en el fondo lo sabía, creo que el ser humano tiene una tendencia natural hacia la dominación. Va a ser el primero millonario a vivir en la Casa Blanca, donde antes vivía una familia negra. Pero el drama no es tanto su elección pero lo que refleja, que vivimos en un mundo dominado por el racismo, la violencia y el rechazo del otro. »

En français. « Personne ne voulait y croire et, naturellement, moi non plus. Mais au fond je le savais car pour moi l’être humain a une tendance naturelle à vouloir dominer. Il sera le premier millionnaire à vivre dans la Maison Blanche, où avant vivait une famille noire. Cependant le drame n’est pas tant son élection en soi, mais dans ce qu’elle reflète : nous vivons dans un monde régi par le racisme, la violence et le rejet de l’autre. »

 

Manuel Castillo Menezes, 45 ans, technicien de surface.

«Creía que Hillary iba a ganar. Ahora tengo un poco de incertidumbre, veremos si se va a portar bien con nosotros este señor. Yo solo pienso en mis familiares y amigos en California, algunos no tienen papeles, y siento un poco de temor. »

En français. « Je croyais qu’Hillary gagnerait. Maintenant je suis un peu perdu, on verra s’il se comporte correctement envers nous, ce monsieur. Je pense surtout à ma famille et mes amis en Californie, certains n’ont pas de papiers, et j’ai un peu peur. »

 

Sofía Villella Romero, 20 ans, étudiante en communication

« Hasta las 9h30 todo se veía equilibrado así que estábamos confiados en la victoria de Hillary, pero luego estados empezaron colorearse a favor de Trump. Me dieron ganas de llorar, sentí desconcierto e impotencia. Hasta qué punto un demagogo puede llegar a manipular las personas? A principio me imaginé lo peor, pero el Trump que conocimos, que se promocionó a través un discurso inventado de odio para llamar atención de los blancos que odian a los extranjeros no será el Trump electo. Sus propuestas son irracionales y me extrañaría que pasan por el congreso. Es un empresario y algunas propuestas irrealizables como construir  el muro o pelearse con China lo harían perder sus clientes, no sé si realmente lo va a hacer. »

En français. « Jusqu’à 9h30 tout était équilibré, donc nous demeurions confiants dans la victoire d’Hillary, puis plusieurs Etats ont commencé à se teinter d’une couleur favorable à Trump. J’ai eu envie de pleurer, je me suis sentie déconcertée et impuissante. Jusqu’où un démagogue peut réussir à manipuler les gens ? Au début, je me suis imaginée le pire, mais le Trump qu’on connaît, promu par un discours de haine créé pour capter l’attention des blancs qui haïssent les étrangers – ne sera pas le Trump élu. C’est un homme d’affaire et ses propositions irréalisables comme de construire un mur ou de se mettre à dos la Chine lui feraient perdre ses clients, je ne sais pas si il le fera réellement. »

 

Rúben Aguilar, analyste et coordinateur de communication gouvernementale de l’Etat mexicain.

« No me sorprendí con la elección. Las encuestas ya no funcionan. Hace 20 años 90 % de los interrogados respondían se lograba por eso se podía tener muestras representativas pero hoy hay una taza de rechazo superior al 90 por ciento. En este caso en particular en Estados-Unidos quien apoyaba a Trump era ante-establishment y probablemente no querían responder a medios de comunicación que consideraban a favor de  las instituciones envés de apoyar a Trump. Ahora qué tipo de presidente va a ser no lo puedo decir. Cuando alguien llega a la presidencia de un país y tiene una experiencia política podemos saber a qué esperarnos por haber visto esta persona como diputado o senador. Pero Donald Trump no tiene trayectoria política, absolutamente ninguna experiencia. Y como empresario no ha sido tan bueno, fue muy intolerante y especializado en declarar bancarrota de sus empresas. Su mayor éxito fue en evadir el pago de impuestos corporativos en Estados-Unidos… Su primer discurso fue moderado y conciliador y espero que siga este modelo. »

En français. « Je n’ai pas été surpris par les élections. Les enquêtes ne fonctionnent plus. Dans ce cas particulier aux Etats-Unis, ceux qui soutenaient Trump étaient anti-establishment et n’ont probablement pas voulu répondre aux sondages des médias qu’ils considéraient en faveur des institutions. Maintenant je ne peux pas dire quel type de président il sera. Quand quelqu’un arrive à la présidence d’un pays et a de l’expérience politique, il est possible de savoir à quoi s’attendre car on l’a vu travailler en tant que député ou sénateur. Mais Donald Trump n’a pas de trajectoire politique, absolument aucune expérience. En tant que chef d’entreprise il n’a pas été bon non plus, le spécialiste pour déclarer la faillite de ses entreprises. Son premier discours présidentiel fut modéré et conciliateur, et j’espère qu’il suivra ce chemin. »

 

Marcial Lara, 63 ans, commerçant

« Obama lo tachaban de muy buena gente pero nunca fue buena gente con las deportaciones y con el muro que continuaba construyendo. Creo que Trump fue sincero y por eso ganó las elecciones. También creo que necesitaban una persona agresiva ya que China y Russia están amenazando pasar a Estados-Unidos.  Creo que no debemos tener miedo porque más malos no podemos quedar. No hay seguridad, no hay salud, no hay infraestructura. »

En français. « On disait qu’Obama était un type bien mais il n’a jamais été un type bien quand on pense aux reconductions à la frontière. Je pense que Trump a été sincère, et pour cela il a gagné les élections. Ils avaient besoin d’une personne agressive vu que la Chine et la Russie menacent de dépasser les Etats-Unis. Je pense qu’on ne doit pas avoir peur car notre situation ne peut pas empirer. Au Mexique, il n’y a pas de sécurité, pas de santé, pas d’infrastructure. »

 

David Martinez, 18 ans, lycéen en classe équivalente à la Première.

« Hicieron un trabajo formidable para ultrapasar México y lograr tener el presidente más estúpido del mundo. Eligieron  a un humpa-lumpa más grande que la norma, pero igual de pendejo. Si esto pasó en Estados-Unidos, que va a pasar aquí? »

En français. « Ils ont fait un merveilleux travail pour surpasser le Mexique et réussir a avoir le président le plus stupide du monde. Ils ont élu un humpa-lumpa plus grand que la moyenne mais tout aussi con. Si ça a pu se passer aux Etats-Unis, qu’est ce qui va se passer ici ? »

 

Fernanda Montaño, 34 ans, psychanalyste.

 « Si hoy los mercados financieros amanecen nerviosos es por pura especulación y va pasar. La pregunta fundamental es : de todo que prometió Trump durante su campaña como echar abajo el tratado de libre comercio, sacar los inmigrantes indocumentados o levantar el muro, cuanto es lo que realmente va a poder hacer una vez en la Casa Blanca? »

En français. « Aujourd’hui les marchés financiers sont nerveux mais ce n’est qu’un produit de la spéculation et ça va passer. La question fondamentale est : de tout ce que Trump a promis pendant sa campagne comme de supprimer le traité de libre échange, renvoyer tous les immigrants sans papiers ou ériger le mur, que va-t-il réellement pouvoir faire une fois à la Maison Blanche? »

 

Maria-Yvonne Murillo, professeure universitaire d’Affaires Publiques.

« Fue un voto de castigo para los demócratas. En relación a reformas que hizo Obama  pero sobretodo contra Hillary Clinton que nunca fue aceptada. Tenía resultados ridículamente inferiores a los de Obama. Muchos la veían como representante del sistema establecido que sienten poco equitativo. Pero la otra parte de los electores es nacionalista y racista, personas que se sienten amenazados por trabajadores de acá o de otros países. Es un voto de rechazo a la globalización por parte de personas con poca educación que no entienden sus beneficios. Y mirando el rechazo al tratado de paz en Colombia, las manifestaciones anti-democráticas en Brasil, el Brexit en Reino-Unido, la elección de Trump solo hace parte de la radicalización del mundo actual. No estoy ni un poco optimista en relación a las elecciones a venir, que sea en Europa o en América Latina. »

 En français« Ce fut un vote-punition contre les démocrates. Par rapport aux réformes d’Obama mais surtout contre Hillary Clinton, qui n’a jamais été acceptée. Beaucoup la voyaient comme représentante du système établi et perçu comme peu équitable. Mais l’autre partie des électeurs est nationaliste et raciste, des personnes qui se sentent menacées par des travailleurs d’ici ou d’autres pays. C’est un vote de rejet de la mondialisation de la part de personnes qui n’en comprennent pas les bénéfices. Et en regardant le rejet du traité de paix en Colombie, les manifestations anti-démocratiques au Brésil, le Brexit au Royaume-Uni, l’élection de Trump est juste encore une partie de la radicalisation du monde actuel. Je ne suis pas du tout optimiste vis-à-vis des élections à venir, que ce soit en Europe ou en Amérique Latine. »

 

Propos recueillis par Helena Magnan Coelho, pour CrossWorlds.

 

Super Tuesday à Santa Barbara : « Le mouvement libertarien rassemble tout le meilleur de l’Amérique »

À l’occasion du Super Tuesday (étape décisive de la campagne des primaires américaines), notre correspondante en Californie nous livre une série de portraits. Découvrez ces « Humans of Santa Barbara », des étudiants de l’université californienne de Santa Barbara, qui prennent la parole.

Brandon, étudiant en Sciences politiques et classes préparatoires de Droit, 4e année

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Brandon, libertarien et fervent partisan d’un Etat au rôle limité. Crédits photos : CrossWorlds/Marie Jactel

 

Philosophiquement, je me situe dans le courant des Libertariens. Et parce qu’en Californie ils sont très présents au sein du parti Républicain, j’y ai adhéré. Je pense que le mouvement libertarien rassemble tout le meilleur de l’Amérique : la liberté d’expression, de mouvement, le fait que l’État n’ait pas à mettre son nez dans la chambre à coucher, n’a pas à dire ce que tu peux consommer ou non. L’idée aussi que l’armée doit être utilisée seulement pour des mesures défensives, et non pour une présence internationale impérialiste. La défense des droits des États et du fédéralisme. Les droits des individus de s’associer librement sur leurs lieux de travail. L’opposition à l’espionnage domestique sans mandat… toutes ces choses sont liées.

Si on limitait le gouvernement à ses fonctions absolument nécessaire, on serait capable d’investir dans ce dont on a vraiment besoin : la santé, l’éducation et la sécurité. Pour l’éducation les standards devraient être décidés État par État : ça encouragerait une saine compétition parce qu’aucun d’entre eux ne voudrait être l’État le moins éduqué. Pour la santé, je suis d’accord avec Trump : il faut un marché ouvert pour limiter les coûts, faire jouer l’offre et la demande. Dans tous les domaines, plus il y a de gouvernement fédéral, plus il y a de subventions donc les coûts augmentent. Les universités par exemple savent qu’une certaine quantité d’argent est garantie par les subventions. Du coup elles augmentent leurs frais de scolarité pour avoir encore plus.

« L’origine de mon engagement politique ? La propagande gouvernementale de la guerre contre la drogue. »

L’origine de mon engagement politique c’est la découverte de l’atrocité de la guerre contre la drogue. J’ai subi le même lavage de cerveau que toute ma génération : dire systématiquement « non ». Puis j’ai réalisé que le cannabis pouvait être utilisé à des fins médicales. À partir de là, je me suis demandé quels étaient les autres sujets de mensonge de la propagande gouvernementale. J’ai été volontaire pour de multiples campagnes en Californie et à Hawaï. Je lançais des pétitions, frappais aux portes, passais des coups de téléphone, écrivais des éditoriaux, faisais des discours publics… Je rédigeais aussi des rapports sur les décisions de justice et les nouvelles mesures législatives. Aujourd’hui, je suis vice-président des UCSB Young Americans for Liberty et je fais partie des Free Speech Patriots.

En 2013, la police du comté de Santa Barbara a abattu un mec, Brian Tacadena. La même année, il y a deux fois plus de personnes tuées par la police que par des civils pour tout le comté. Je me suis dit : « Si dans une ville comme Santa Barbara la police agit de manière incontrôlée, combien d’événements similaires arrivent ailleurs ? ». J’ai rejoint une association de surveillance des actions policières. On informait les citoyens sur leur droit de filmer la police, sur la façon d’interagir avec elle. À la même période, le comté a essayé de faire passer une mesure baptisée « Gang injunction ». Sous prétexte de lutter contre les gangs, c’était une tentative de restreindre la liberté d’association des Latinos. C’était complètement inconstitutionnel. C’est vraiment à ce moment là que j’ai commencé à me concentrer sur les droits à la liberté d’expression, à une police civique et à une procédure de justice équitable. Parce que pour moi, le respect de cette procédure englobe tout : l’espionnage domestique, les Noirs tués dans les rues… Si je pouvais envoyer une lettre au prochain occupant du Bureau Ovale, je mettrais ces trois choses en tête : la procédure équitable, la liberté d’expression et la fin de la guerre contre la drogue.

« Difficile de prévoir ce qui va se passer mardi. »

Mon candidat préféré est Gary Johnson, libertarien et ancien gouverneur du Nouveau-Mexique. Il a été banni des débats nationaux donc il n’a pas beaucoup de couverture, mais il est brillant. L’autre candidat aurait été Rand Paul. De toute façon, le dernier candidat d’un 3e parti à avoir été élu était Lincoln. Et encore, seulement parce que le vote des Démocrates de l’époque était dispersé.

C’est difficile de prévoir ce qui va se passer mardi prochain. Le système conspire contre Bernie comme contre Ron Paul[1] en 2012. On n’a jamais la personne que les gens choisissent vraiment. En 2000, le vote populaire n’était pas pour G.W. Bush. Il a été volé. Pour autant, je pense que l’avantage ira à Sanders, contre Trump. Je crois que les seuls soutiens d’Hillary sont les banques et les femmes. Ce qui est absolument mauvais. On devrait toujours voter pour quelqu’un selon ce qu’il pense et ce qu’il peut faire, pour sa compétence et non pour son genre/couleur de peau/etc. Je voterais pour une femme compétente plutôt qu’un homme incompétent, et vice-versa.

Propos recueillis par Marie Jactel.

 

[1]    Père de Rand Paul

Super Tuesday à Santa Barbara : « Je veux marquer la différence entre le centre et la gauche, entre Hillary et Bernie »

À l’occasion du Super Tuesday (étape décisive de la campagne des primaires américaines), notre correspondante en Californie nous livre une série de portraits. Découvrez ces « Humans of Santa Barbara », des étudiants de l’université californienne de Santa Barbara, qui prennent la parole.

Eric, étudiant en Théologie, 3e année

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« Je suis gauchiste. En l’absence de parti socialiste fort à l’échelle nationale, j’ai adhéré au parti démocrate pour voter aux primaires. Mais je me définis plutôt comme « gauchiste-non aligné ». Les valeurs de la gauche sont diverses. De manière générale, les gauchistes contestent la tendance impérialiste, interventionniste des démocrates. On dit qu’Hillary est solide sur la politique étrangère. En fait elle est belliqueuse, donc plus faible selon moi.

« Un de mes principaux souvenir d’enfance ? Une grève générale en faveur des sans-papiers. »

Je suis mexicain-américain. J’ai toujours été sensible aux mouvements en faveur de l’immigration. Quand j’avais 7 ans, il y a eu une grande grève générale en Californie pour protester contre la limitation de l’accès des sans-papiers aux services financés par l’État. Ma famille a pris part au mouvement. C’est un de mes principaux souvenirs d’enfance.

Mais je suis entré en politique de mon propre chef. Ma mère n’est pas engagée, et mon père est un libéral, non un gauchiste. Je me souviens d’un test fait en dernière année de lycée. C’était un questionnaire sur les convictions politiques qui cherchait à voir la corrélation entre nos idées et celles de nos parents : aucune n’existait entre mon père et moi. Il était plutôt au centre et j’étais à l’extrémité gauche de l’échiquier.

C’est difficile de déterminer exactement quand tout a commencé. J’étais définitivement un gauchiste avant l’université, probablement depuis le collège. J’ai longtemps été intéressé par la politique mais passif. C’est avec les médias, la lecture de la presse que j’en suis progressivement venu à mes propres conclusions. Un jour, il y a eu un débat en classe sur la Proposition 8 qui visait à invalider le mariage homosexuel en Californie. J’ai été le seul à m’opposer à cette mesure. C’est là que j’ai vraiment pris une position, contre mes camarades.

Aujourd’hui, je manifeste mon engagement politique de façon très basique à travers les réseaux sociaux, pour des pétitions notamment. Mais je participe volontiers à des manifestations sur le campus. Et je suis aussi l’administrateur du club pour Bernie.

« Je pense que Bernie Sanders sera plus à l’écoute des actions de démocratie directe »

Mon candidat favori est évidemment Bernie Sanders. Principalement parce que, je pense, et peut-être naïvement, qu’il serait plus à l’écoute des actions de masse et de démocratie directe. À mon âge, Bernie Sanders était quand même déjà en train de protester contre la ségrégation, il était actif pour les droits civils. J’aime aussi sa politique d’échange commerciale, sa position contre le TAFTA.

Même si on présente Obama comme socialiste, il n’est pas différent des autres dans son action. C’est aussi la raison pour laquelle je m’oppose à Hillary Clinton. Elle se vend comme culturellement/socialement libérale et économiquement progressiste, mais elle fera la même chose que d’habitude. Les autres Démocrates centristes diront qu’elle se bat pour le progrès, alors qu’en réalité elle se bat pour les intérêts des entreprises. Avec elle, il n’y aura pas de changement. Ce sera même pire puisqu’elle coupera dans les programmes d’assistance, comme Obama. Ce qui est inacceptable pour moi.

« Si Bernie l’emporte en Californie, il est sûr de gagner. »

Ça va être une course serrée mais Sanders a ses chances. Et mon objectif à court terme est de communiquer au maximum sur le fait que le processus des primaires n’est pas un sprint mais un marathon. Cela ne se joue pas seulement sur la règle du « winner-takes-all » qui veut que le candidat ayant obtenu la majorité simple remporte l’ensemble des grands électeurs d’un Etat : il y a aussi de la proportionnelle.

Donc, en perdant de peu au Nevada et en Iowa, Bernie a tout de même gagné des représentants. Maintenant, le plan c’est de s’accrocher jusqu’en Californie. On nous prête peu d’attention parce qu’on vote à la fin des primaires, mais c’est un Etat qui fonctionne sur la base du « winner-takes-all » justement, ce qui signifie rafler d’un coup le tiers des délégués nationaux . Si Bernie l’emporte ici, il est sûr de gagner.

Je me rappelle d’un sondage qui le donnait à 3 % contre Hillary en Californie. Un mois après il était à 30 %. Cela sans aucune campagne : il n’a fait que deux apparitions publiques. Rien qu’avec des actions de terrain, comme celles sur le campus, il a réussi à multiplier sa base par 10. Je ne serais donc pas surpris qu’il batte Hillary en juin [NDLR : la Californie vote le 30 juin, ce qui clôt le cycle des élections primaires].

« En tant que mexicain et américain, avec de nombreux proches sans papiers, la politique d’immigration de Trump me terrifie. »

Les Républicains ? C’est Trump qui va l’emporter à coup sûr. En tant que mexicain et américain avec de nombreux proches sans papiers, ça me terrifie. Si Trump met en œuvre sa politique d’immigration, ils pourraient être déportés alors qu’ils n’ont pratiquement jamais vécu au Mexique. Je pense qu’il ne faut pas sous-estimer Trump. Les Démocrates croient qu’il va perdre de façon automatique à cause de son manque de crédibilité. Mais ils disaient déjà ça quand il est entré en jeu. Et il est toujours là.

L’autre problème c’est que l’establishment démocrate ne s’est pas comporté de façon très équitable avec nous, notamment concernant les débats : 6 ont été prévus, contre plus d’une vingtaine aux précédentes élections ! Mais pire, les débats ont été programmés à des moments très mal choisis. L’un était le samedi avant Noël, l’autre le jour d’un des plus gros événements sportifs de football américain. C’était une façon de dire que le processus de primaire était déjà plié en faveur d’Hillary. Du coup, il y a beaucoup de ressentiment de la part des pro-Bernie. Et si Hillary gagne les primaires, une large portion de la faction progressiste ira voter soit pour un 3e parti – c’est mon cas –, soit ne votera pas du tout. Ça disperserait les voix et l’establishment devrait s’en soucier.

Actuellement, les deux partis principaux sont d’énormes coalitions de points de vue différents. Cela aspire les gens de gauche dans le parti Démocrate, parce qu’ils n’ont pas d’autre option. Mais des candidats comme Hillary disent qu’il faut faire des compromis et on a un déplacement vers la droite de l’échiquier politique.

« Mais ils disent ça parce qu’ils sont souvent blancs, aisés, donc ils s’intègrent parfaitement dans ce monde. »

C’est l’argument préféré des centristes : « il faut faire avec ». Mais ils disent ça parce qu’ils sont souvent blancs, aisés, donc ils s’intègrent parfaitement dans ce monde, ce n’est pas difficile de faire avec. Ma tâche c’est de faire en sorte que les étudiants ne soient pas seulement conscients de la différence entre les Républicains et les Démocrates, mais aussi de celle entre le centre et la gauche. »

Propos recueillis par Marie Jactel

Super Tuesday à Santa Barbara : « Il y a quelque chose de politiquement incorrect chez Trump »

À l’occasion du Super Tuesday (étape décisive de la campagne des primaires américaines), notre correspondante en Californie nous livre une série de portraits. Découvrez ces « Humans of Santa Barbara », des étudiants de l’université californienne de Santa Barbara, qui prennent la parole.

Eric, étudiant en sciences politiques et philosophie, 3e année

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Eric, qui se définit comme républicain attaché au conservatisme fiscal. Crédits photo : CrossWorlds/Marie Jactel

 

« Je suis adhérent du parti Républicain depuis 2012, la première année où j’ai pu voter. J’adhère au conservatisme fiscal. C’est une question de responsabilité. C’est une illusion de dépenser plus d’argent public, et une mauvaise voie pour les générations futures. Il faudrait se concentrer sur les coupures budgétaires lorsque c’est nécessaire.

Les questions sociales ? Je suis en faveur du mariage de même sexe et d’une libéralisation de la marijuana. Je suis plus progressiste sur ces sujets-là. Pour le reste je me place dans la même ligne que le parti républicain.

Mon engagement politique a vraiment débuté en 2012, en devenant volontaire pour une campagne du Congrès. J’ai passé des centaines d’heures au téléphone. En 2013, j’ai rempilé pour les élections sénatoriales. L’année suivante, à nouveau, j’étais impliqué dans la réélection d’un membre du Congrès. À UCSB [NDLR University of California of Santa Barbara], je suis le secrétaire du parti Républicain. Et en ce qui me concerne, la politique est une histoire de famille. Ça remonte à plusieurs générations des deux côtés : j’avais des arrière-arrière-grand pères engagés dans l’armée lors de la guerre de Sécession.

« Le principal danger pour la jeunesse c’est l’endoctrinement, que ce soit d’un côté ou de l’autre. »

D’une manière générale, je pense que la jeunesse est un bloc puissant parce qu’elle a l’énergie. Est-ce qu’on doit s’engager ? Est-ce une obligation ? À mon avis, le principal danger pour la jeunesse c’est l’endoctrinement, que ce soit d’un côté ou de l’autre. On devrait vraiment donner aux jeunes la possibilité de choisir par eux-mêmes, leur montrer tous les autres partis qui sont dans la nature.

La réforme que j’espère ? Jusqu’à récemment j’aurais dit l’éducation, mais il y a eu des progrès de ce côté-là. Ironiquement, parce que je suis très modéré en matière de politique étrangère, ce qui m’inquiète c’est le déclin de la réputation des Etats-Unis dans le monde. Mais je crois qu’on ne peut restaurer cette réputation que par une politique énergétique, c’est-à-dire en étant indépendant vis-à-vis du pétrole arabe. Je pense vraiment qu’une telle politique couplée à une stratégie internationale plus intelligente serait bénéfique. 

« Entre Ted Cruz, Donal Trump et Marco Rubio, c’est vraiment dur de choisir. »

Au début mes candidats favoris étaient Rand Paul et Ben Carson, mais le premier n’est plus dans la course et le second n’a aucune chance de gagner. Entre Ted Cruz, Donal Trump et Marco Rubio, c’est vraiment dur de choisir. J’ai toujours apprécié Rubio dans le sens où il pourrait incarner un changement générationnel. C’est un peu le JFK de droite : jeune, énergique, hispanique. Mais je ne pense pas que Rubio ait une chance d’être élu. Il n’a pas gagné un seul Etat et avec Cruz ils se tirent vers le bas… alors que Trump explose.

« Il y a quelque chose chez Trump, dans son culte de la personnalité, dans sa colère et ses positions, quelque chose de politiquement incorrect »

Si ça n’est pas Rubio, je serais pour Trump. Il y a quelque chose chez lui, pas dans ses idées mais dans son culte de la personnalité, dans sa colère et ses positions, quelque chose de politiquement incorrect. Il catalyse le mécontentement à l’égard de l’establishment de Washington. C’est le même phénomène autour de Bernie à gauche.

C’est difficile de prévoir ce qu’il va se passer mardi prochain parce qu’il y a un fort contraste entre les Etats du Nord qui vont voter et ceux du Sud. Je pense que certains comme la Géorgie pourraient voter pour Cruz. S’il ne résiste pas, alors Trump va gagner à sa place. »

Propos recueillis par Marie Jactel

 

Découvrez un autre point de vue : Jason, « le libertarien »

Elections en Argentine : Cordoba dit adieu au kirchnérisme avec allégresse

L’Argentine rompt avec douze années de Kirchnérisme : le pays a un nouveau président. Mauricio Macri, conservateur, a été élu le 22 novembre, avec 51,6% des suffrages, après une mise en ballotage contre le progressiste Daniel Scioli, soutenu par le pouvoir en place. Il incarne un changement duquel attendent beaucoup les Cordobeses. Retour sur son élection et sur les enjeux d’un mandat qui s’annonce difficile.

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Le Patio Olmos, lieu de rassemblement des Cordobeses après la victoire de Mauricio Macri 22 Novembre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/ Marine et Alicia

 

Victoire de la droite libérale : une dénonciation populaire du gouvernement

Cristina Kirchner était à la tête de l’Argentine depuis 2007. Elle a pris la succession de son mari, Nestor Kirchner, élu en 2003 et décédé en 2010. Tous les deux se revendiquent du Péronisme, c’est-à-dire de la politique socialiste et populiste de Juan Perón, président de l’Argentine et figure politique incontournable du XXème siècle. La présidente sortante a effectué deux mandats de 4 ans, n’ayant pas réussi à modifier la constitution pour pouvoir se représenter. Les cacerolazos (manifestations où l’on tape sur des casseroles) de juin, septembre et novembre 2012 pour l’en empêcher ont réuni plusieurs dizaines de milliers de manifestants (entre 50 000 et 200 000 selon les sources).

Les années 2014 et 2015 ont été marquées par de nombreuses manifestations populaires notamment pour dénoncer la corruption du gouvernement. La plus significative est « La marche des parapluies » en février 2014, qui a éclaté après le décès aux circonstances douteuses du juge Alberto Nisman et baptisée en hommage aux protestations contre les attentats antisémites de 1994 qui avaient eu lieu sous une pluie battante. Le juge Nisman entendait révéler des vérités choquantes sur ces attentats et l’implication de la présidente : il soupçonnait notamment Cristina Kirchner d’avoir fait obstruction à la justice et d’avoir dissimulé des preuves qui auraient pu permettre de condamner les responsables de l’attentat contre la mutuelle juive AMIA. Suicide ou assassinat politique ? La lumière n’a pas encore été faite sur les causes de sa mort.

Ces événements ont mené à une nouvelle vague de critiques de la présidence et au renforcement de l’opposition. L’incapacité du gouvernement à retrouver et à condamner les responsables de la mort du juge a montré que « la lutte contre l’impunité » (celle des responsables de la dictature, en particulier), principal cheval de bataille du parti kirchnériste, était loin d’être gagnée après une décennie « d’efforts ».

 

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Au Patio Olmos, à Cordoba, le 22 Novembre 2015, une affiche anti-kirchnériste lors de la victoire de Macri . On peut y lire « Corruption, mensonge, Orgueil. Merci Macri pour l’espèrance » ainsi que « enfin tu t’en vas » et « justice pour Nisman »/ Crédits photo : CrossWorlds/Marine Segura et Alicia Arsac

 

Un ballotage à enjeux

Les élections présidentielles de cette année ont été cruciales car elles mettaient en scène le parti Frente para la Victoria, progressiste et au pouvoir depuis 12 ans contre le parti Cambiemos, conservateur. Le premier est défendu par le poulain de Kirchner, vice-président pendant le mandat de son mari entre 2003 et 2007, aujourd’hui gouverneur de la province de Buenos Aires, Daniel Scioli. Mauricio Macri, maire de la ville de Buenos Aires depuis 2007, entrepreneur et descendant d’une riche famille argentine, ancien président du club de football Boca Rivers, représente quant à lui la coalition de droite Cambiemos.

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Tableau réalisé par Alicia Arsac d’après les sites électoraux des candidats

 

Le premier enjeu a d’abord été de savoir s’il y aurait un second tour. La majorité de la population, kirchnériste ou non, était persuadée de voir Scioli gagner du premier coup, notamment à cause des fraudes électorales enregistrées pendant les primaires obligatoires d’août 2015. Depuis les résultats du premier scrutin remporté de très près par Scioli (36,86% contre 34,33% des voix), le 22 novembre a pris une toute autre dimension.

Dans un pays où le premier tour se remporte avec une avance de 10% des voix et le second à la majorité simple, il était difficile de prédire le vainqueur des élections. On savait seulement que l’enjeu du deuxième tour se portait sur le report des voix données aux candidats non élus. Parmi eux, Sergio Massa, candidat du Frente Renovador, parti à orientation Péroniste, a atteint 21% des voix, le plaçant en 3e position lors du 1er tour des élections. Ce score était suffisant pour, qu’à lui seul, il puisse tout faire changer en se prononçant pour un candidat. Sergio Massa a pourtant préféré rester vague : il a affirmé ne pas soutenir Scioli sans clairement désigner Macri.

 

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Les campagnes des deux candidats se sont intensifiées avec le ballotage. Ici, des militant pro-Macri sur l’une des places principales de Cordoba le 19 Novembre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Marine et Alicia

 

Entre célébration de la victoire et inquiétudes

 Le 22 novembre 2015 dès 19h30, alors que seulement 4% des urnes avaient été dépouillées, les partisans de Mauricio Macri ont commencé à célébrer la victoire à coups de klaxons et de cris dans les rues de Cordoba. Ce n’est qu’après 23h que la victoire a été confirmée, et que la fête a commencé.

 

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Des jeunes sympathisants de Macri au Patio Olmos de Cordoba suite au résultat des élections. Crédits photo : CrossWorlds/Marine et Alicia

 

La province de Cordoba est celle qui a le plus voté en faveur de Macri, réunissant 74,89% des suffrages. Dès le début d’après-midi, des policiers étaient placés à tous les coins de rue, en particulier autour du Patio Olmos, lieu de rassemblement favori des Cordobeses. Les chansons pop d’Enrique Iglesias résonnaient sur la place, tandis que flottait une masse de drapeaux aux couleurs du vainqueur. Jusque dans la célébration de la victoire de Macri, on retrouvait les traditions argentines, entre l’asado, représenté par les vendeurs de chorripanes (sandwich typique) aux abords de la place, et l’hymne national qui retentissait au rythme des batucadas.

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Après les élections, les Cordoboses fêtent la victoire au Patio Olmos en s’aspergeant de mousse, le 22 novembre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Marine et Alicia

« Macri veut libéraliser le dollar »

Cet enthousiasme est pourtant loin d’être aveugle. « On ne sait pas ce qu’il va se passer, si toutes les réussites culturelles, éducatives et industrielles acquises durant le Kichnérisme vont continuer », nuance Bélen, une étudiante de 25 ans en Sciences de l’éducation. « On a eu un très long gouvernement Péroniste qui a mis en place des politiques populaires. Le gouvernement de Macri a des ambitions totalement différentes. Il veut libéraliser le dollar, ouvrir le libre-échange, ce qui favorise les entreprises et porte préjudice aux acteurs les plus pauvres. ». Comme beaucoup d’Argentins, Bélen craint que ce nouveau président n’abandonne la culture, l’éducation et les personnes les plus défavorisées. Alors pourquoi avoir voté pour Macri ? La voix argentine semble être le fruit d’un vote anti-Kirchner.

Et à Diego Brancadelli, kirchneriste et journaliste de La Nación, d’affirmer que « 12 années de droits, d’efforts, de sacrifices, de travail et de croissance se terminent par la victoire du mage sans dents ».

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Les drapeaux de l’Union-Pro, la coalition soutenant Macri, flottent au-dessus de la foule le 22 Novembre 2015/Crédits photo: CrossWorlds/Marine et Alicia

 

Pour Macri, les débuts s’annoncent difficiles car, au-delà des inquiétudes de sa population, il devra faire face à une forte opposition puisque le Parlement est toujours dominé par les Kirchnéristes. « Les militants de l’opposition ne vont rien pardonner à Macri. Ce sont des bagarres perpétuelles, des insultes, des différenciations, et tout cela ne changera pas », explique Bélen.

Le 10 décembre, Macri prendra ses fonctions de Président de la République Argentine. Pour que l’allégresse de sa victoire perdure, Macri va devoir convaincre les Argentins qui l’ont suivi jusque dans les urnes.

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Panorama du Patio Olmos de Cordoba suite à victoire de Macri, le 22 Novembre 2015/Crédits photo : CrossWorlds/Marine et Alicia

 

Alicia Arsac et Marine Segura

CHILI – Frontera Festival 2014 : quand l’Amérique du Sud se fait Une en musique

Samedi 15 novembre 2014, Santiago du Chili. L’événement est de taille : l’idée latente d’une Union Latino Américaine se concrétise enfin, donnant tort à mon professeur d’université chilien :

« En Europe, ils ont réussi à construire l’Union Européenne à 27 et à se doter d’une monnaie commune alors que nous ne sommes même pas capable de profiter de nos atouts : une langue et une culture que nous partageons. »

Certes, ce ne sera que pour une journée. Et l’on parle de musique, pas de politique. Mais qu’importe : l’édition 2014 du Festival Frontera fut un moyen de rassembler des groupes d’horizons, de style et d’accents différents mais avec un dénominateur commun : l’espagnol. Retour sur cet événement.

Entrée du festival Frontera 2014, à Santiago, Chili, le 15 novembre 2014. Crédit photo : CrossWorlds/Camille Russo

Entrée du festival Frontera 2014, à Santiago, Chili, le 15 novembre 2014. Crédit photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Frontera Festival n’en est encore qu’à ses débuts, mais son succès ne s’est pas démenti, avec ses 35 000 spectateurs venus applaudir plus de quinze formations chiliennes, argentines, colombiennes ou encore portoricaines. Et fini les clichés du gringo quant à la musique sud américaine : point de reaggeaton ou de salsa, et lorsqu’on écoute de la cumbia, elle est ici électronique.

 18h00 : de la folk chilienne au rock punk argentin
Les scènes principales du festival Frontera 2014, avec une ambiance encore calme, à Santiago, Chili, 15/11/2014. Crédit photo : CrossWorlds/Zeïneb Boughzou

Les scènes principales du festival Frontera 2014, avec une ambiance encore calme, à Santiago, Chili, 15/11/2014. Crédit photo : CrossWorlds/Zeïneb Boughzou

Arrivée sur les lieux. La première tête d’affiche qui m’est donnée de voir est Manuel Garcia, le chanteur de folk le plus populaire au Chili. Il mêle l’héritage de la Nueva Cancion Chilena, dont la plupart des membres durent s’exiler après le coup d’Etat, et des influences plus pop. Les fans sont au rendez-vous en fin d’après-midi pour profiter des ballades de l’artiste comme Tu Ventana, El Viejo Comunista ou Carcelero, tous des succès ici.

Mais le changement de style est radical avec Attaque 77, groupe de punk rock argentin adulé sur tout le continent. La foule reprend ses refrains en choeur. Fondé en 1987 à Buenos Aires et influencé par les Ramones et les Sex Pistols, ils connurent véritablement le succès à partir de 92 avec leur troisième album, pour s’ouvrir ensuite à d’autres styles tel que le rock alternatif. Le groupe continue à se produire et prépare actuellement un nouvel album. Et parmi les morceaux les plus populaires on peut citer Hacelo por mi (ci-dessous), Donde las aguilas se atreven ou Arrancacorazones.

20h00: l’heure du raggae jazzy argentin

La nuit tombe sur les Andes et le Club Hipico se remplit doucement. L’air se rafraichit à mesure que l’énergie monte.
Encore un changement de style avec une très belle découverte : le raggae jazzy de Dread Mar-I, chanteur argentin à la popularité croissante en Amérique Latine  réunit la foule sur la première scène, accompagné de son groupe de musiciens, les Guerreros del Rey.
Une performance musicale qui fait voyager vers d’autres horizons, une voix douce qui électrise le public : le tout accompagnant le spectacle du coucher du soleil, sous un ciel aux mille nuances rosées… Quelques extraits pour donner un aperçu de l’atmosphère en ce moment magique : Tu sin mi (Version live / Version studio), Mas alla de tus ojos (Version live / Version studio).

 21h00: l’électro colombienne

Direction la plus petite scène où se produisent en continu des formations émergentes. Les prochains à arriver sont les colombiens de Bomba Estereo.

Si le nom est à priori inconnu du grand public, les amateurs de FIFA reconnaitront leur titre phare Fuego qui a servi de bande son au jeu en 2010. Ce groupe bogotanais vaut le détour pour son mélange unique de cumbia et d’électro à écouter notamment avec le morceau Pajaros. Venus à Frontera interpréter les titres de leur dernier album, ils révèlent véritablement tout leur talent en live grâce à des morceaux rallongés, des arrangements inédits et une chanteuse à l’énergie contaminatrice – ici sur El alma y el cuerpo. Une performance impressionnante donc, dont la fin fut malheureusement quelque peu éclipsée à cause de la bonne demi-heure de retard prise au démarrage du set, et qui coïncidait du coup avec l’ultime performance.

22h00: la star ce soir, Calle 13

L’heure est arrivée. L’heure de celui pour qui la foule s’est déplacée en masse, la tête d’affiche principale du festival qui a – il faut bien l’avouer –fait un peu d’ombre au reste : Calle 13.

Si cette formation est encore méconnue en Europe, il s’agit d’un véritable phénomène ici. Groupe composé de trois membres d’une même fratrie, au style inclassable (entre rap-rock, fusion ou encore merengue et world music), il se revendique d’influences multiples et se veut reflet de la diversité musicale sud-américaine. Il est aussi connu pour ses paroles critiques face à la situation politico-sociale du continent ainsi que pour le profond engagement du chanteur, El Residente, farouche défenseur de l’identité latino-américaine.

La rumeur courait que leurs concerts étaient exceptionnels. Et, tel Saint Thomas, je le confirme l’ayant vu de mes yeux. Le groupe a livré une performance live en communion avec son public. 35 000 personnes vibrant ensemble. Surtout lors des chansons aux messages les plus forts, devenant des véritables manifestes : El Aguante, sorte d’inventaire non exhaustif de tout ce que les êtres humains de cette planèete –aguantar signifiant endurer (Version live / Version studio) ou Latinoamerica, déclaration vibrante à ce bout de terre vu sans ses frontières (Version live / Version studio), le tout entrecoupé de discours notamment rendant hommage aux 43 étudiants assassinés au Mexique.

Mais des moments de douceur aussi avec les ballades La Vuelta al Mundo ou Ojos color sol, chantée en duo avec Manuel Garcia pour le plus grand plaisir du public chilien comme en témoignaient les cris de joie et les exclamations de surprise lors de la venue du chanteur sur scène. Et nuage de poussière pour le rappel quand le public se met à sauter d’un seul mouvement sur Vamo’ a portarnos mal sur l’invitation du chanteur.

Abrazo entre le chanteur de Calle 13, El Residente et Manuel Garcia après leur duo. Photo publiée sur la page Facebook officielle du festival Frontera 2014.

Abrazo entre le chanteur de Calle 13, El Residente et Manuel Garcia après leur duo. Photo publiée sur la page Facebook officielle du festival Frontera 2014.

 

00h30. Santiago retrouve son calme. Frontera, c’est terminé. Mais à travers ces nombreuses découvertes musicales, toutes plus riches les unes que les autres, on en retiendra une idée. L’idée que malgré les différences, ce continent partage bel et bien quelque chose de commun, qui transcende les frontières. Aujourd’hui, c’était la musique. Demain, la monnaie ?

Camille R.