Tous les articles par Clara Wright

Kwanzaa : une fête pour célébrer l’identité africaine-américaine

Lorsqu’il était candidat, Donald Trump accusait Barack Obama de souhaiter « bon Kwanzaa » mais pas « joyeux Noël » aux Américains – ce qui était faux. Une fois élu président, Donald Trump a présenté ses vœux à tous ceux qui célèbrent la fête de Kwanzaa, célébration qui s’est achevée en début de semaine. Beaucoup d’activistes ont dénoncé un comportement hypocrite.

Que représente cette fête pour les Américains ?

Les sept jours de célébration de Kwanzaa sont animés par des spectacles. © Flickr/CC/Black Hour

Les sept jours de célébration de Kwanzaa sont animés par des spectacles. © Flickr/CC/Black Hour

 

« Nous »

Depuis 1966, chaque année du 26 décembre au 1er janvier se déroule une fête des Africains-Américains appelée « Kwanzaa ».

Elle a été inventée par Maulana Karenga, professeur et intellectuel connu dans la communauté noire aux Etats-Unis pour son activisme. Figure importante du mouvement Black Power dans les années 1960 et 1970, il a ensuite cofondé avec Hakim Jamal l’organisation Us, un groupe nationaliste noir en concurrence avec les Black Panthers. Us désigne « us » c’est-à-dire « nous » les Noirs, en opposition à « them » c’est-à-dire « eux », les oppresseurs.

La fête du Kwanzaa revêt une signification particulière et politique pour la communauté noire américaine. Ce n’est pas une célébration religieuse mais une fête qui tend à rassembler les Africains-Américains autour de leur héritage culturel commun, prônant l’affirmation de soi.

Le nom vient de la phrase « matunda ya kwanza » qui signifie ”premiers fruits” en swahili, langue africaine majoritairement parlée en Afrique de l’Est. C’est une référence aux célébrations qui suivaient les premières récoltes en Afrique et au panafricanisme.

Héros

Lors de Kwanzaa, que ce soit en famille ou entre étudiants dans les universités, on célèbre les héros de l’histoire des Africains-Américains, on organise des évènements culturels et culinaires pour redonner de l’importance à la culture noire, et à sa place dans l’Histoire tout court.

Des hommages sont rendus à des figures historiques comme Rosa Parks, Martin Luther King ou à des artistes qui ont marqué l’histoire de leur domaine, comme Bob Marley par exemple. Il s’agit aussi de faire une fête pour les Noirs,  Noël étant perçu comme une fête pour les Blancs. Pour des raisons religieuses ou traditionnelles, les Africains-Américains n’ont, bien sûr, pas à choisir entre Noël et Kwanzaa.

Une fête très symbolique, mais moins célébrée

Toutefois, très peu d’Américains célèbrent Kwanzaa, qui semble être moins populaire que jadis. Selon Mark Anthony Neal, auteur et professeur d’études africaines-américaines, le déclin s’explique par le sentiment que c’est une fête fabriquée et artificielle et par le fait que la nouvelle génération africaines-américaine ne ressent pas le besoin de cette fête pour apprendre ou célébrer son héritage car elle est plus facilement au courant de l’histoire de sa communauté et de ses combats, grâce à Internet notamment. Mais avec des mouvements plus récents comme #BlackLivesMatter qui peuvent être intégrés dans Kwanzaa, un regain d’intérêt est espéré par certains militants.

Se déroulant juste après Noël et Hanoukka, le manque de popularité de Kwanzaa peut aussi venir de la relation méfiante entre les églises noires qui n’encouragent pas toujours leurs fidèles à célébrer cette fête considérée païenne.

7 jours pour 7 valeurs

Kwanzaa dure sept jours et ce n’est pas un chiffre choisi par hasard. Chaque jour est célébrée l’une des sept valeurs suivantes, « nguzo saba » en swahili : « umoja » qui désigne l’unité, « kujichagulia » qui désigne l’auto-détermination, « ujima » qui désigne le travail collectif et la responsabilité, « ujamaa » qui désigne la coopération économique, « nia » qui désigne le but, « kuumba » qui désigne la créativité et « imani » qui désigne la foi.

Le symbole de ces principes est un bougeoir à sept branches et sept bougies appelé « kinara ». Trois bougies vertes, une noire et trois rouges, en référence au drapeau panafricain présenté en 1920 par le militant Marcus Garvey lors de la première convention de l’Universal Negro Improvement Association (UNIA). Sur les étales des magasins de cartes postales, on peut trouver des cartes aux couleurs de ce drapeau souhaitant un “Happy Kwanzaa !” et les bougeoirs sont placés dans les salons avec d’autres décorations représentant l’Afrique.

Astrig Agopian

« Orange days » : notre sélection d’articles sur la lutte contre les violences faites aux femmes

Ce week-end, la Journée contre les violences faites aux femmes a lancé les « orange days » : 16 journées de campagne menées par l’ONU pour mettre fin à ces violences. Pour que le « non » aux violences faites aux femmes soit exprimable, audible et respecté.

A cette occasion, nous vous proposons une sélection d’articles rédigés ces dernières années par nos correspondants, qui éclairent la situation dans leurs pays d’accueil.

Le « non » de Judith Couvé

Notre correspondante au Panama, Judith Couvé, a exprimé en disant sa vision du "non". © CrossWorlds / Judith Couvé

Notre correspondante au Panama a dessiné sa vision du « non ». ©CrossWorlds / Judith Couvé

Etats-Unis

Lors d’un Regard Croisé sur l’aube dans 8 pays du monde, notre correspondante à Washington écrivait sur ces femmes qui s’organisent pour lutter contre le harcèlement de rue. Rencontre avec Lauren Taylor, fondatrice de l’association Defend yourself à l’occasion de cette journée internationale :

CINQ HEURES — Washington, quand la nuit inspire la peur

Corée du Sud

Des centaines de personnes se réunissent chaque mercredi devant l’ambassade japonaise de Séoul pour protester contre l’impunité de ce crime de guerre.

« Femmes de réconfort » : le passé d’esclavage sexuel dont le Japon a du mal à se débarrasser

Argentine

Malgré un statut pénal existant, la situation reste critique dans le pays où une femme est assassinée toutes les 32 heures. Retour sur cette situation alarmante à l’origine du mouvement #NiUnaMenos :

L’Argentine punit le « féminicide ». Et pourtant…

Irlande

Parmi le portrait de femmes, découvrez celui de Joan, l’oreille des femmes abusées.

Angleterre, Canada, Irlande… Ces femmes qui nous interpellent

Afrique du Sud

Un pays où 53 617 cas de viols ont ainsi recensés par la police en 2014-2015, sachant que seule une faible proportion des femmes porte plainte.

La banalité silencieuse des violences faites aux femmes en Afrique du Sud

Leur Hollywood à eux : à San Diego, une étoile fuyante se raconte

Leur Hollywood à eux (4/6). Nos correspondants au Canada entament un long voyage dans l’ouest des Etats-Unis. Ils vous proposent de comprendre le pays qu’ils traversent à travers l’image que les habitants s’en font, à travers le film projeté dans leurs têtes pour parler de leur nation, en bref : à travers leur Hollywood à eux.

On vous parle d’Amérique et vous voyez les grandes chevauchées à travers les déserts rocailleux, des policiers qui résolvent des enquêtes un café à la main, des surfeurs-coureurs zigzagant entre les palmiers, des forêts d’immeubles éclairés ou encore des stations services perdues dans des champs de blé. Des images colorées, vibrantes – des images de cinéma. Lorsqu’enfin vous arrivez aux États-Unis, tout vous semble presque familier. Fantasmes et songes trouvent enfin un endroit où se poser. Les images des westerns se superposent aux grandes plaines arides de l’Utah, et il vous semble apercevoir l’ombre de vos personnages préférés déambuler entre les collines de San Francisco.

Vous, c’est nous. Rime et Clément. Nous avons quitté le Canada pour découvrir ce pays voisin. On observe les gens autour de nous, dont ce décor de cinéma est le quotidien. Mais quel film représente le mieux leur pays ? Quel personnage de film les rend fier ? Dans quel film aimeraient-ils vivre ? Quel film représente ce qu’ils détestent le plus des États-Unis ? Ces quatre questions guideront nos rencontres.

Quatrième épisode : San Diego

Nous voilà arrivés à San Diego, ville de vacances perpétuelles. Après avoir passé de longues heures polluées dans les mythiques embouteillages de Los Angeles, les start-uppeurs hyperactifs de la Sillicon Valley peuvent enfin se reposer. Dans le quartier d’Ocean Beach, tout mène à la plage. Sur la longue artère principale, les promeneurs au pas languide, une glace à la main et des tongs au pieds, déambulent sans fin sous les longs palmiers. Le vent est puissant, et l’on croirait presque entendre le bruit des vagues depuis l’auberge de jeunesse à quelques pas de là (auberge d’ailleurs classée la meilleure aux Etats-Unis, comme en témoigne l’article fièrement accroché au mur). L’établissement ne manque pas de style : ses murs multicolores sont envahis de dessins d’algues, méduses et autres merveilles océaniques, et un peace lumineux brille sur le toit. Dans l’entrée, quelques surfeurs se rincent rapidement avant de ranger leur planche de surf, promenant avec eux une odeur de sel.

Roberta, l’étoile fuyante

Le soir, une tournée des bars est organisée. Seuls les mineurs qui n’ont pas encore atteint leur vingt-et-unième année restent dans la véranda de l’auberge, noyant leur infortune au son d’un mauvais air de guitare, buvant la bière qu’ils ont quand même réussi à acheter. Le lendemain matin, certains sont encore là, refusant de mettre fin à leur soirée. Dans ce tableau classique, une seule étrangeté : une femme âgée à la voix de fumeuse, la peau tannée et ridée, ses immenses ongles manucurés posés sur des cuisses découvertes, raconte avec emphase l’histoire de sa vie à un groupe de jeunes impressionnés.

Roberta Steinberg vient de Los Angeles. Elle a plus de soixante-ans, de faux cheveux blonds parfaitement lissés et des joues poudrées. Avec elle on retrouve les frasques et les contrastes de Los Angeles, la vieillesse masquée par la poudre rose, les rides se mélangeant au bronzage. Elle accepte sans hésiter de répondre à nos questions, mais demande à aller se recoiffer avant de se faire photographier. Roberta Steinberg aime parler, romancer sa vie. Elle dit avoir écrit des films et gagné de l’argent, avant d’arrêter pour retrouver de l’authenticité. Elle dit aussi avoir été victime de l’Eglise de Scientologie, qui lui aurait pris sa fille et ses parents et la poursuivrait sans relâche, l’obligeant à voyager sans cesse. Ses histoires sont invérifiables. Roberta Steinberg semble effectivement avoir inventé plusieurs films, mais sur sa propre vie.

Roberta Steinberg dans la cour de l’auberge de jeunesse. © Clément Foutrel

Roberta Steinberg dans la cour de l’auberge de jeunesse. © Clément Foutrel

 

 

– Quel film représente le mieux votre vision de l’Amérique ?

Tout dépend de l’époque qui vous intéresse aux Etats-Unis. Quand j’étais enfant, il y avait un film qui s’appelait Du Silence et des Ombres (To Kill a Mockingbird). Je rêvais d’être l’avocat dans ce film.  Je pensais que c’était ça, les Etats-Unis : l’équité, la justice… Mais je ne dirais pas que c’est encore le cas aujourd’hui.

Bande-annonce du film To Kill a Mockingbird

 

– Pourquoi n’est-ce plus valable ?

L’Amérique a changé. Avant, on valorisait l’intégrité, l’honneur, l’honnêteté. Bien sûr, les gens voulaient être riches avant aussi, mais leur éducation ne les poussait pas à désirer la richesse. On leur apprenait à aspirer à des principes plus importants, à avoir bon caractère. Tout le monde se fiche aujourd’hui d’avoir bon caractère, ils s’intéressent juste à combien d’argent ils ont. Et s’ils ont beaucoup d’argent, il y a de grandes chances pour qu’ils n’aient pas bon caractère !

Maintenant, on est attirés par les criminels, les escrocs. Il y a un film qui s’appelle L’Arnaque (The Sting), dans lequel des criminels installent un faux câble dans une course de chevaux, et gagnent beaucoup d’argent grâce à ça.

Voilà ce à quoi les gens aspirent : gagner de l’argent, honnêtement ou pas.

Les valeurs ont changé. Personne ne parle plus du niveau d’éducation d’une personne, de si elle lit beaucoup, si elle parle correctement… Non. Il n’y en a que pour l’argent que ça rapporte. Avant, un candidat à la présidentielle était quelqu’un de cultivé, parfois un intellectuel. Maintenant, c’est juste quelqu’un qui a de l’argent.

Bande-annonce du film The Sting

 

– Donc, quel film choisiriez-vous pour représenter l’Amérique d’aujourd’hui ?

Vous savez quel est le dernier film que j’ai vu ? Vous allez mourir de rire. C’était à propos du gars qui a inventé Facebook, Mark Zuckerberg. Ca s’appelle The Social Network. J’ai été fascinée par la manière dont Zuckerberg a créé le réseau. Même si en fait, l’histoire n’est pas si fascinante que ça, il voulait juste rencontrer des filles ! Mais Mark Zuckerberg est quelqu’un que j’admire, car même s’il est riche et célèbre, il a fait quelque chose pour le mériter.

J’utilise beaucoup Facebook moi-même. En ce moment, j’écris un livre sur la Scientologie, pour montrer que c’est une organisation criminelle. C’est grâce à Facebook que j’ai réussi à rentrer en contact avec d’autres victimes de la scientologie. Avant, je me demandais, « Est-ce que je suis la seule à être au courant de ça ? ». Puis je suis allée sur Facebook, et j’ai découvert toutes ces autres victimes de l’organisation. C’était vraiment une bonne chose pour moi.

Bande-annonce du film The Social Network

 

– Quel genre de film vous écriviez ?

C’était il y a très longtemps … C’était des comédies. Quand j’étais petite, j’étais fan de films, et mes parents étaient aussi dans le cinéma, donc j’ai été élevée dans ce milieu, à Los Angeles. Lorsque j’avais 20 ans, j’avais un théâtre qui s’appelait Kentucky Fried Theatre. Oui, comme Kentucky Fried Chicken (KFC). On était un groupe d’amis, avec David, Jerry Zucker, Jim Abrahams, et on faisait des sketches.

Au début des années 70, on a écrit un film à partir de nos sketches. On a gagné beaucoup d’argent grâce à ça. J’ai épousé le gars avec qui j’écrivais, et on écrivait jour et nuit, il y avait beaucoup de drogues … C’était un vrai ego trip, je ne pouvais plus le supporter. C’était amusant lorsqu’on ne gagnait pas d’argent, mais quand on a commencé à en gagner on n’arrêtait plus de se disputer. Ce n’était pas fait pour moi.

– Vous regrettez cette période de votre vie ?

Je ne le regrette pas, mais je n’en suis pas fière. Je pense que c’était une mauvaise période de ma vie. Ce n’était pas authentique, il y avait trop de drogues … Pas un style de vie qui valorisait l’intégrité. C’était comme se prostituer, en un sens. 

Je n’en parle jamais, parce que lorsque je m’en suis sortie, j’ai vécu une meilleure vie, une vie plus heureuse. Je n’ai pas gagné autant d’argent et personne ne me demandait mon autographe, mais pourquoi aurais-je besoin de ça de toute façon ? Beaucoup des gens avec qui je travaillais sont déjà morts, ou malades à cause de tous les trucs qu’ils prenaient, et regardez-moi ! Je vais bien, je m’en suis sortie.

C’est l’une des raisons pour lesquelles je trouve ça si difficile de regarder des films. Lorsque je regarde des comédies, je me dis que je devrais être en train d’en écrire ! Mais j’ai décidé que ce n’était qu’un monde fantastique, et que je voulais vivre dans la réalité. Mais je suis sûre que l’industrie du cinéma a changé aujourd’hui, c’est ce que m’ont dit des anti-scientologie.

– Quel film représente ce que vous détestez en Amérique ?

Vous savez, si je vais voir un film et que je le déteste, je me lève et je sors du cinéma ! Si je déteste un film, je ne le regarde jamais jusqu’au bout.

Propos recueillis par Rime Abdallah (texte) et Clément Foutrel (photo)

Découvrez les autres épisodes de notre série « Leur Hollywood à eux »

Pourquoi des Taïwanais veulent-ils préserver l’ancienne léproserie Lo Sheng 樂生 ?

A Taïwan, le quotidien des habitants d’une ancienne léproserie est menacé par un projet de construction de métro, suscitant la mobilisation d’artistes et d’étudiants. Que représente la léproserie pour ces Taïwanais ? Notre correspondante s’est rendue sur place.

Lo Sheng (樂生), c’est une léproserie au nord-est de la banlieue de Taipei, tout au bout d’une ligne de métro ; un espace de trente hectares dédié au soin et au confinement de lépreux taïwanais. Le site est imaginé par un pasteur canadien à la fin des années 1920. Il estime à l’époque que les lépreux sont entre autres malades à cause de leurs conditions d’hygiène et de vie, et qu’il faut leur offrir un espace sain au milieu de la nature pour les guérir. Lo sheng veut dire ‘Endroit joyeux’.

Aujourd’hui, Lo Sheng représente un endroit où le temps semble figé. Un microcosme à l’architecture atypique où bâtiments de l’ère coloniale, san he yuan ( 三合院 ) et constructions des années 50 se côtoient. Un lieu tranquille où la nature a repris ses droits ; ce vert est une singularité à Taipei de nos jours. Quand on arpente les allées du village, le silence règne, à l’exception des bruits de gorge de cinq septuagénaires sirotant du thé, sur fond sonore des dernières actualités crachées par un poste de télévision démodé, unique rappel du monde extérieur.

L'ancienne léproserie Lo Sheng à Taïwan. © CrossWorlds / Camille Camdessus

Dans l’ancienne léproserie Lo Sheng à Taïwan, l’arrière-cour d’une maison de style san he yuan. © CrossWorlds / Camille Camdessus

 

Les patients de Lo Sheng viennent des quatre coins de l’île. « C’est un microcosme de la société taïwanaise », nous explique Sylvie Ragueneau, auteure de ‘Losheng : témoin de la construction identitaire de Taiwan‘. Sylvie Ragueneau est une habituée du lieu : elle salue les habitants et s’arrête boire un verre de thé à leurs côtés.

Comme un petit Taïwan

La micro-société de Lo Sheng est, selon elle, à l’image de l’insularité taïwanaise : un espace clos dans lequel différentes cultures doivent apprendre à cohabiter. Elle nous raconte : « Les personnes qui ont été enfermées à Lo Sheng sont des personnes qui ont été atteints par la lèpre mais qui habitaient dans des endroits très différents de l’île. Au moment de l’arrivée du Kuomintang, de Tchang Kai Shek et du retour de l’armée, il y a également eu des malades qui sont arrivés à Taiwan et qui ont aussi été enfermées à Lo Sheng. Ainsi, on retrouve à Lo Sheng des ‘représentants’ des différentes cultures géographiquement présentes à Taiwan. »

L’île de Taiwan, habitée initialement par une population aborigène, a été habituée à de nombreuses vagues de migration d’habitants venant de différentes régions de Chine continentale. L’insularité de Taïwan contraint donc depuis longtemps des peuples de différentes coutumes, religions, cultures et même de différentes langues à cohabiter, non sans certaines difficultés ou tensions. A Lo Sheng, il y a un temple et une église, des patients originaires des quatre coins de l’île. Les conversations se font en japonais ou en mandarin, deux langues importées à Taïwan (le japonais par l’occupation nippone, le mandarin par les militaires et les forces du KMT).

Pour comprendre Lo Sheng, il faut remonter le cours de son histoire. Les colons japonais présents sur l’île depuis 1895 administrent rapidement le site, avec brutalité. Les lépreux taïwanais dont le nombre varie entre 300 et 1000 n’ont droit à aucun contact avec l’extérieur, une sorte de mise en quarantaine à vie. Naît donc à Lo Sheng une micro-société : espaces cultivables, élevages de cochons, de pigeons, de poulets et même une prison, Lo Sheng à tout pour s’auto-suffire. « A travers l’histoire de la léproserie, on retrouve aussi les différentes phases de l’histoire taïwanaise », constate Sylvie Ragueneau.

L’évolution de l’architecture du site est pareille à celle de la gouvernance de Taïwan : les forces nationalistes du Kuomintang (KMT) fuient la Chine continentale et se replient sur Taiwan. Le gouvernement KMT succède à l’administration nippone, les maisons coloniales japonaises sont remplacées par des maisons du style san he yuan ( 三合院 ), puis à des petits immeubles en béton.

Une ancienne supérette dans Lo Sheng, lieu qui fut une léproserie à Taïwan. © CrossWorlds / Camille Camdessus

Une ancienne supérette dans Lo Sheng, lieu qui fut une léproserie à Taïwan. © CrossWorlds / Camille Camdessus

 

De l’exclusion à la vie

Les progrès de la médecine parviennent heureusement jusqu’aux habitants de Lo Sheng. Dès la fin des années 70, les habitants sont tous guéris, bien que les séquelles physiques de leur maladie soient permanentes. Nombres d’entre eux ne souhaitent pas quitter le site de Lo Sheng qui, plus qu’un lieu de soin, est devenu depuis longtemps leur lieu de vie.

La paisibilité de la léproserie de Lo Sheng est pourtant perturbée en 1994. Le département du Système de Transit Rapide de Taipei prévoit de construire un dépôt de métro sur le site. Le directeur de la léproserie de l’époque, Chen Ching Chuan, s’oppose au projet. Les habitants de Lo Sheng ne sont tout d’abord prévenus de ce projet que par une association d’étudiants de l’université de Fu Jen (( 輔仁大學)), proche du site.

A la recherche d’un compromis, le gouvernement propose en 2001 de construire une tour-hôpital comme alternative au village. Le mécontentement des habitants, des associations étudiantes et de quelques ONGs se fait sentir. En 2005, le Conseil pour les Affaires Culturelles nomme le lieu monument historique temporaire, ce qui ne clôt pas le débat de la démolition du lieu.

Le 11 mars 2007, les étudiants et patients de Lo Sheng organisent un sit-in devant la maison du Premier Ministre de Taiwan, Su Tseng Chang. Le 15 avril, ils sont des milliers à défiler dans les rues de Taipei, alors que le projet de démolition du village s’apprête à commencer. La mobilisation s’étend même à l’étranger. Des Taïwanais étudiant à Paris organisent deux événements de distribution de câlins gratuits devant le Centre Pompidou et la Cathédrale Notre-Dame pour sensibiliser la population française au sujet.


Câlins gratuits 聲援樂生行動 Paris 4/08 : action étudiante pour apporter un soutien à Lo Sheng

Le 30 avril, la Commission Publique sur la Construction décide que les 39 foyers d’anciens lépreux seront préservés, 10 reconstruits et 6 démolis.

Un héritage à préserver

Aujourd’hui, le village de Lo Sheng est fragile. Les travaux entrepris dans le projet de dépôt de métro ont déstabilisé la colline sur laquelle repose le village. Des protections et renforcements ont dû être installés sur plusieurs habitations. Reconnue monument historique, cette partie du village n’est donc pas concrètement menacée de destruction par les projets de métro, mais elle en subit les séquelles.

Pour Sylvie Ragueneau, il faut désormais réfléchir au futur de Lo Sheng. Pour ce faire, elle a ouvert une petite exposition sur le site. L’objectif est d’attirer du monde sur le lieu afin de continuer à le faire vivre. Gaëlle est une étudiante taïwanaise de Mme Ragueneau, en master de politique et de médiation culturelle à l’université de Fu Jen . Elle a travaillé avec ses camarades à la mise en place de cette exposition : « Prendre soin de notre héritage là où nous sommes ».

La jeunesse taïwanaise a parfois du mal à se connecter à son histoire et son patrimoine. Pour Gaëlle, la mobilisation sociale de 2007 a permis à de nombreux jeunes de prendre conscience de ce problème. « Je crois que Lo Sheng est maintenant connu grâce à tous ces mouvements. »

L’exposition sur le site de Lo Sheng n’est pas un cas isolé de la mobilisation artistique sur le sujet. L’artiste Chen Chieh Jen a exposé cette année à la biennale de Taipei une œuvre sur la Léproserie de Lo Sheng : Realm of reverbation (Domaine de réverbération). Dans une salle plongée dans le noir, le spectateur est invité à visionner quatre écrans. Des images en noir et blanc du site délabré, de scènes de la vie quotidienne et de témoignages de résidents défilent simultanément.

Les habitants de Lo Sheng vieillissent et il est bien possible que le lieu ne soit plus habité d’ici une dizaine d’années.  Comment sera-t-il alors possible de préserver le lieu ? Au ministère de la Culture, on murmure un projet de musée de la santé. Difficile à croire pour Sylvie Ragueneau :  trop complexe, trop coûteux et les acteurs concernés sont trop nombreux. Un tel projet concernerait au moins le ministère de la Santé  de la Culture, des Transports, le comté de Taipei et de Taoyuan. L’obtention de l’aval de toutes ces parties semble peu probable.

Une majorité en faveur du projet de métro

Aucune chance non plus de demander l’appellation de patrimoine mondiale par les Nations Unies ; Taiwan n’y possède pas de siège et devrait alors déposer cette candidature au nom de la République Populaire de Chine. L’hypothèse semble peu plausible, compte tenu des relations diplomatiques entre les deux pays.

Bien qu’elle souhaite que le site de Lo Sheng soit préservé, l’étudiante Gaëlle pense que le problème de Lo Sheng ne sera pas résolu tant que les intérêts de tous ne seront pas réellement pris en compte.

« On a pris en compte l’intérêt des habitants de Lo Sheng mais on a ignoré en même temps la majorité autour de Lo Sheng. » 

Cette majorité, c’est celle qui désire voir ce projet de métro aboutir. L’aventure de la léproserie de Lo Sheng, témoin privilégié d’une histoire taïwanaise tumultueuse, semble donc loin d’être terminée.

Camille Camdessus (Taipei)

Leur Hollywood à eux : premier arrêt à Portland

Leur Hollywood à eux (1/6). Nos correspondants au Canada entament un long voyage dans l’ouest des Etats-Unis. Ils vous proposent de comprendre le pays qu’ils traversent à travers l’image que les habitants s’en font, à travers le film projeté dans leurs têtes pour parler de leur nation, en bref : à travers leur Hollywood à eux.

On vous parle d’Amérique et vous voyez les grandes chevauchées à travers les déserts rocailleux, des policiers qui résolvent des enquêtes un café à la main, des surfeurs-coureurs zigzagant entre les palmiers, des forêts d’immeubles éclairés ou encore des stations services perdues dans des champs de blé. Des images colorées, vibrantes – des images de cinéma. Lorsqu’enfin vous arrivez aux États-Unis, tout vous semble presque familier. Fantasmes et songes trouvent enfin un endroit où se poser. Les images des westerns se superposent aux grandes plaines arides de l’Utah, et il vous semble apercevoir l’ombre de vos personnages préférés déambuler entre les collines de San Francisco.

Vous, c’est nous. Rime et Clément. Nous avons quitté le Canada pour découvrir ce pays voisin. On observe les gens autour de nous, dont ce décor de cinéma est le quotidien. Mais quel film représente le mieux leur pays ? Quel personnage de film les rend fier ? Dans quel film aimeraient-ils vivre ? Quel film représente ce qu’ils détestent le plus des États-Unis ? Ces quatre questions guideront nos rencontres.

Premier épisode : Portland

Des flammes et des drapeaux rouges et noirs s’élèvent dans les rues du centre-ville tandis que des hauts-parleurs posés sur des camions blindés annoncent la prochaine charge des policiers. C’est la journée du travail à Portland ; des policiers suréquipés font face à des anarchistes encagoulés. Si une centaine de manifestants ne peut résumer une ville, Portland semble malgré tout bien incarner cette Amérique de la contre-culture. Cafés, librairies, magasins… : tout ici est conceptualisé, idée avant-gardiste. Il faut éviter, à tout prix, la culture mainstream (dominante). Une bulle de restos vegans au pays des fast-food, où l’originalité fait loi. Ici, on s’indigne à voix haute du non respect des droits de l’homme. Pourtant, devant les galeries d’art dénonçant la condition des transgenres au Mexique, sont allongés sur le trottoir des hommes et des femmes qui font la manche.

Claire, fille de la contre-culture

Non loin de là, dans un petit hostel (auberge de jeunesse), le soir tombe et la pluie s’éternise. Hipsters en robes amples et cheveux longs se repaissent tranquillement de chou kale et beurre vegan. Claire est serveuse au café de l’hostel depuis janvier. Avant, elle profitait encore des largesses du soleil californien à Humble County, sa ville d’origine. Comme la plupart des gens que l’on croise sur notre chemin, elle dit ne rien connaître au cinéma. Intriguée pourtant, elle accepte de répondre aux questions, interrompue de temps à autres par le va-et-vient des clients.

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Claire derrière le bar de l’auberge de jeunesse. © CrossWorlds / Clément Foutrel

 

– Quel film représente le mieux votre vision de l’Amérique ?

Je pense que les films de Gregg Araki offrent une représentation intéressante de l’Amérique. En fait, c’est un réalisateur japonais. Il fait une description apocalyptique de la culture américaine, de comment les américains ne mangent que des burritos et de la malbouffe, et ne s’intéressent à rien.  C’est important de parler de cette culture de la malbouffe. J’aime particulièrement le film The Doom Generation (La Génération Maudite). En gros, ça parle de notre génération, et peut-être de celle d’avant aussi. C’est un film de science-fiction, avec des éléments sexuels aussi. C’est une description de la jeunesse, de cette génération d’entre-deux  qui a tous ces objets de consommation autour d’elle. On ne trouve pas ce genre de choses dans les médias mainstream ou le cinéma hollywoodien.

– Quel personnage aimeriez-vous être dans un film et pourquoi ?

Je dirais que … Mince, je n’ai pas de réponse sous la main … Je regarde beaucoup de dessins animés, donc … Princesse Mononoké, ça compte ? J’aime juste beaucoup le fait que ce soit une badass (dure à cuire) qui se bat pour la vie, et qui est proche de la nature. Ce n’est pas du tout un film américain, mais bon…

– Dans quel film aimeriez-vous vivre ?

Harry Potter, Le Seigneur des Anneaux, un monde fantastique j’imagine. C’est sûrement parce que j’aime les créatures surnaturelles. Dans Le Seigneur des Anneaux par exemple, j’aime le lien que les personnages ont avec la nature. Je suis bizarre, je sais.

– Quel film représente ce que vous détestez aux Etats-Unis ?

Il y a beaucoup de films que je n’aime pas beaucoup, surtout les plus récents. Je dirais sûrement les films romantiques. Aucun en particulier ne me vient à l’esprit, mais je pense surtout à toute cette mise en scène hollywoodienne, avec une femme et un homme qui tombent amoureux, tout ce décor … Cette idée que l’amour vous sauve, cette idée du prince charmant… J’ai l’impression que ça amène les gens à penser que c’est cela, l’amour, et ça m’insupporte.

La nouvelle version de la Belle au Bois Dormant (Maléfique) m’énerve, je ne sais pas trop pourquoi. Déjà, je n’aime pas vraiment Angelina Jolie. Et je n’aime pas trop les animations 3D : c’est fait par ordinateur et non pas par des gens, donc ça tue la créativité artistique.

Propos recueillis par Rime Abdallah et Clément Foutrel

Découvrez les autres épisodes de notre série « Leur Hollywood à eux »

Taiwan : premier pays d’Asie en voie de légaliser le mariage pour tous

L’île de Taiwan légalisera-t-elle bientôt le mariage pour tous ? Le Conseil constitutionnel de Taiwan a rendu une décision historique mercredi 24 mai, jugeant qu’il était illégal d’interdire à deux personnes de même sexe de se marier.

Par cette décision, le Conseil constitutionnel donne deux ans au gouvernement taïwanais pour se plier à la règle. Le Parlement taïwanais est justement en train de débattre plusieurs propositions de lois visant à légaliser le mariage pour tous, une promesse phare de la campagne présidentielle de Tsai Ing-Wen, présidente élue en janvier 2016.

A Treasure Hill à Taipei, deux personnes se font un câlin, entourées d'un drapeau arc-en-ciel, représentant la communauté homosexuelle. © CrossWorlds / Camille Camdessus

Le 26 décembre 2016, un couple drapé dans un drapeau LGBT devant le parlement Taïwanais, au moment où un amendement introduisant le mariage gay était voté en 1ère lecture. © CrossWorlds / Camille Camdessus

 

Premier pays d’Asie

Taiwan s’apprête ainsi à être le premier pays d’Asie à franchir ce pas décisif, dans une région où l’homosexualité est parfois sévèrement réprimée. L’île a longtemps été pionnière en matière de droits LGBT, organisant la plus grande gay pride d’Asie, réunissant 85 000 personnes chaque année. La légalisation du mariage gay est débattue depuis 2003 dans le pays. Dans le quartier de Treasure Hill, réputé artistique et progressiste, certains murs, ornés de stickers militants, crient plus fort que d’autre .

La lutte pour la reconnaissance des droits des homosexuels placardée dans un quartier progressiste de Taïwan. © CrossWorlds / Camille Camdessus

La lutte pour la reconnaissance des droits des homosexuels placardée dans un quartier progressiste de Taïwan. © CrossWorlds / Camille Camdessus

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Camille Camdessus

Présidentielle française : pour qui voteraient les Irlandais, s’ils le pouvaient ?

Prendre le pouls d’un pays pour connaitre son avis. Notre correspondante s’est plongée dans les journaux irlandais et a confronté leurs analyses du deuxième tour de l’élection présidentielle française à l’avis d’Irlandais aux professions variées. Nous déclinons leur identité comme eux l’ont souhaité (nom complet ou incomplet, photographié ou non.)

St Denis Street, la rue principale de Tralee dans le sud de l'Irlande. © CrossWorlds / Olga Lévesque

St Denis Street, la rue principale de Tralee dans le sud de l’Irlande. © CrossWorlds / Olga Lévesque

 

Vu des médias

A en croire le Irish Times, le deuxième quotidien le plus lu d’Irlande, Emmanuel Macron, candidat au second tour de l’élection présidentielle française de 2017, a déjà gagné la présidentielle qui l’oppose à Marine Le Pen. Au lendemain du premier tour, le journal titrait “Macron will be President but France will never be the same again” (“Macron sera Président mais la France ne sera plus jamais la même”). Le 4 mai, juste après le dernier débat entre les deux candidats, le journal se projetait déjà dans les futurs combats du pays en qualifiant de “troisième tour” les législatives de juin (“In France’s ‘third round’, things could get very interesting”,pendant le “troisième tour” français, les choses pourraient devenir très interessantes), omettant alors complètement le deuxième tour.

L’Irish Independent, journal le plus lu en République d’Irlande, est plus réservé sur les prognostics. Le 3 mai, le quotidien affichait plus neutrement : “Stark French choice : fiery Le Pen or novice Macron?” (“Le difficile choix français : l’impétueuse Le Pen ou le débutant Macron ?”).

Qu’en disent les Irlandais ?

À Tralee, capitale du comté Kerry au sud-ouest de l’île, nous sommes allés à leur rencontre pour leur demander leur avis sur cette élection : s’y intéressent-ils ? Que pensent-ils d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen ? S’ils le pouvaient, pour qui voteraient-ils ? Nous leur avons présenté des photos de Marine Le Pen et d’Emmanuel Macron afin de les aider à les identifier. 

Ceux qui voteraient Emmanuel Macron

Cathal Foley, assistant parlementaire du parti nationaliste irlandais Sinn Féin. © CrossWorlds / Olga Lévesque

Cathal Foley, assistant parlementaire du parti nationaliste irlandais Sinn Féin. © CrossWorlds / Olga Lévesque

Cathal Foley, assistant parlementaire du parti nationaliste irlandais Sinn Féin

« Nous sommes un parti pour l’unité de l’Irlande, notre but principal est d’accéder à la réunification des deux Irlandes, mais c’est sur le long terme.
Sur le court terme, nous travaillons à l’intégration des groupes défavorisés dans notre société, comme les gens pauvres, les ouvriers, les minorités.

Dans ce sens-là, je pense que nous sommes à l’opposé de Marine Le Pen : je la trouve raciste.

Ses politiques sont anti-immigrants et anti-réfugiés. Je pense que Marine Le Pen serait une mauvaise chose pour la France, elle est dépassée : elle pense encore comme dans les années 30.

Macron est pour les marchés économiques libres, je ne suis pas toujours d’accord avec ça. Mais il est libéral en ce qui concerne les immigrés et les réfugiés. Si je pouvais voter, je voterais pour lui.

Marine Le Pen tenterait de faire sortir la France de l’Union Européenne : ce serait un désastre pour la France. Il n’y a qu’à regarder la Grande-Bretagne. Ils s’isolent et sont complètement seuls.

Je suis un républicain, la République vient de France. Nous, les Irlandais, nous admirons la tradition “Liberté, Egalité, Fraternité » et je ne crois pas que Marine Le Pen ait aucune de ces qualités. »

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Ciara, pharmacienne. © CrossWorlds / Olga Lévesque

Ciara est pharmacienne.

« J’ai regardé une partie du débat hier soir et Marine Le Pen est vraiment impressionnante. Je me considère comme étant féministe donc en soi, je serai ravie qu’une femme devienne présidente. Mais en tenant compte de ses vues extrêmes et de qui est son père, je ne voterais pas pour elle. Macron à l’air assez jeune. Je ne sais pas si c’est positif ou négatif.

L’élection française m’intéresse dans le sens où le mouvement “anti-système” grandit et que ça m’inquiète.

Surtout après l’élection de Trump. »

Juana Lopez, d’origine colombienne, vit depuis de nombreuses années en Irlande

Juana Lopez, colombienne expatriée en Irlande. © CrossWorlds / Olga Lévesque

Juana Lopez, colombienne, vit depuis plusieurs années en Irlande.

« Macron est seulement chanceux qu’il y ait eu le scandale des emplois fictifs de la femme de Fillon chez les Républicains. Il a juste eu de la chance. Pour moi, il est trop jeune. Ça n’a rien avoir avec son âge, c’est plutôt un manque d’expérience.

Marine Le Pen n’a pas de programme pour la France. Elle a un programme pour les étrangers, mais sinon rien.

Je suis assez inquiète par rapport à ça. Si je pouvais voter, je voterais Macron, mais sans vraiment être convaincue. »

Ceux qui comprennent Marine Le Pen

Notre correspondante a rencontré un Irlandais d’une cinquantaine d’années sur la place principale de Tralee. Il a accepté avec plaisir de répondre aux questions mais a insisté pour rester anonyme et ne pas être photographié.

« J’ai bien suivi les présidentielles françaises. Marine Le Pen d’extrême-droite face à Macron avec son nouveau mouvement.

Je peux comprendre le point de vue de Marine Le Pen sur l’immigration.

Quand on émigre aux Etats-Unis ou en Australie, on nous demande de remplir des papiers, pour prouver en quoi on serait utile à la société. Pourquoi n’en serait-il pas de même en Europe? J’espère que Le Pen ne sera pas présidente mais tout ça devrait être un signal d’alarme pour la France. C’est vraiment un beau pays et tout ce qu’il s’est passé, les attentats notamment, m’attriste beaucoup. »

Et la non-adhésion à Emmanuel Macron

Fergal Dooley, barman. © CrossWorlds / Olga Lévesque

Fergal Dooley, barman. © CrossWorlds / Olga Lévesque

 

Fergal Dooley est barman.

« Marine Le Pen est une p***** de cinglée ! Elle ne passera pas. Mais Macron est élitiste et trop instruit. »

Ceux qui font dans l’originalité

Tom Lowry, Sarah Steffens, Marian Ryan, travaillent pour une ONG. Ils ont répondu ensemble à nos questions.

Tom Lowry, Sarah Steffens, Marian Ryan, travaillent pour une ONG. Ils ont répondu ensemble à nos questions. © Crossworlds / Olga Levesque

 

« Les candidats sont Marine Le Pen et Emmanuel Macron, c’est ça? On la connaît plus elle parce qu’on a regardé un reportage sur l’Europe récemment qui décrivait son programme anti-européen. Elle est vraiment extrême et contre l’Union Européenne  : c’est pour nous la raison principale de s’opposer à elle. Macron à l’air plutôt sympathique. Si on cache ses yeux [sur la photo], il a l’air vraiment canon. »

Jack Walsh, Irlandais © CrossWorlds / Olga Lévesque

Jack Walsh, Irlandais © CrossWorlds / Olga Lévesque

Jack Walsh, « sans métier défini » selon lui, écrit des textes quand on l’aborde.

« Je ne connais pas grand chose à la politique, mais lui je l’ai déjà vu quelque part [en pointant la photo d’Emmanuel Macron]. Il a l’air jeune. Il a 39 ans ? Mais c’est l’année du serpent en astrologie chinoise, ça ! Ce sont souvent des gens qui aiment bien s’habiller et qui risquent de ne pas être toujours justes avec tout le monde.

Je ne sais pas si c’est de mauvais augure, mais il est né sous le signe du serpent.

Elle[en pointant la photo de Marine Le Pen] a l’air d’aimer la bonne nourriture en tout cas, et elle pourrait être pro-américaine.

Ça ne serait pas Angela Merkel ?

Mais ça ne me fait pas peur, les politiciens, y compris Trump, sont tous des marionnettes. »

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Georges, retraité. © CrossWorlds / Olga Lévesque

Georges est retraité.

« Ah mais oui, les candidats sont MarTine Le Pen et le monsieur dont le nom commence par un M ! Elle est plutôt jolie, MarTine, mais je ne voterais pas pour elle parce qu’elle est assez extrême. Après ce que je sais de la politique, c’est ce que les médias me disent. Les médias n’aimaient pas Trump, ils aimaient Clinton. On sait tous qui est le Président des Etats-Unis… Je crois que dans notre ville, les gens ne s’intéressent pas trop à la politique internationale – mais j’espère qu’au final tout ira pour le mieux. »

Propos recueillis par Olga Lévesque

VIDEO — Retour sur notre événement : « La cuisine : ingrédient d’intégration ? »

Vendredi 24 mars, vous êtes nombreux à avoir répondu présents à notre invitation à débattre de la cuisine comme vecteur d’intégration autour d’un dîner afghan : merci ! Du contenu de l’échange à celui de l’assiette, tout était à la hauteur de nos attentes. Nous avons pensé à ceux qui n’ont pas pu se joindre à nous : nous voudrions que les absents puissent aussi découvrir les porteurs de projet invités à discuter.

Intervenants :

Le Baba — Projet lancé en septembre dernier, Le Baba sera bientôt un marché-cantine citoyen réunissant des chefs réfugiés et immigrés souhaitant partager avec les parisiens les petits plats de leurs pays. Mais ce sera aussi un lieu de vie, où nous pourrons tous venir rencontrer les personnes qui font la diversité de notre pays, et découvrir des activités toujours étonnantes.

Chef Massoud — Né dans la province de Baghlan, au nord de l’Afghanistan, Massoud fuit son pays en 2010 sous la pression du gouvernement et des talibans qui le menacent. Après deux mois et demi de route qui le conduiront en Europe, il s’installe à Paris. Massoud se met à la cuisine pour ses frères et ses amis. D’un projet à l’autre, il finit par intégrer l’équipe du Baba.

Meet my Mama — Entreprise soutenue par Kiwanda, l’incubateur de l’association de soutien aux réfugiés Singa, Meet My Mama s’est donné une mission : vous faire découvrir des cuisines typiques du monde entier, préparées et racontées avec amour par celles qu’ils appellent les “mamas”, des mamans d’ici ou d’ailleurs, pleines de talents et de passion.

Eat & Meet — C’est l’histoire de quatre étudiants qui se sont rencontrés au Brésil et en sont revenus avec une conviction : accepter le repas d’un étranger est la première forme de confiance. En transformant des bus en cuisines mobiles, les fondateurs de Eat & Meet veulent promouvoir la culture des réfugiés à travers des événements culinaires.

Le Récho — Projet solidaire et itinérant mené par dix femmes, Le Récho se concrétise par un food truck qui fait le tour des camps de réfugiés d’Europe, pour y créer du lien à travers la cuisine. Elles viennent de s’arrêter à Grande-Synthe, et c’est un succès !

Damien Carême — Maire de Grande-Synthe, où vivent 1700 réfugiés dans le camp de Grande-Synthe. Il vient de publier un livre On ne peut rien contre la volonté d’un homme, écrit avec la journaliste du Monde, Maryline Baumard.

Chef Emad — Originaire de Damas, Chef Emad a appris le français derrière les fourneaux. Il a comme projet d’ouvrir un food truck de cuisine syrienne sur le canal Saint-Martin.

Discussion animée par Clara Wright, notre fondatrice et rédac chef et suivi du dîner aux saveurs afghanes cuisiné par Chef Massoud.

Merci au Petit Bain de nous avoir accueillis !

Portrait urbain : “New York, tu l’as rêvée aussi, fantasmée même”

Notre correspondant à Montréal a pris la route vers le Sud et s’est rendu à New York. Dans un récit illustré de ses photographies, il nous livre son impatience, ses frustrations, et le bouillonnement qu’il a trouvé dans cette ville et qu’il emporte avec lui.

Bien sûr, on s’y attend. On te l’a dit et redit : New York te submergera, tu n’auras l’air de rien, de plus rien. Tu le sais,  une ville – la ville, cette ville – change un corps. Tu lèveras la tête mais le ciel n’aura plus de bleu. Tu fermeras les yeux mais le noir t’éblouira. Tu tenteras de ne plus écouter mais le silence aura fui car, là-bas, ce sont les sons qu’on respire. Tout ça tu le sais.

New York, tu l’as rêvée aussi, fantasmée même. Car, on ne sait trop pourquoi, l’écrasement a quelque chose de séduisant. Cette décomposition, tu veux la vivre ne serait-ce qu’une fois, non pas pour dire que « tu l’as fait » mais pour modeler tes sens à jamais.

Et puis tu l’as déjà vue et revue ; mais toujours à travers les autres, leurs photos, leurs récits. Tu t’es projeté tout entier dans ces gens, ces paysages , ces sons. Mais les images défilaient et tu restais dans le fauteuil rouge. Il fallait te lever.

De sorte que, dans l’avion qui t‘y mène, il n’y a rien d’autre en toi que ce mélange de savoirs et de rêves, de certitudes et d’imaginaires.

Froid inhumain : de glace et d’acier

New York, février 2017. © CrossWorlds / Clément Foutrel

New York, février 2017. © CrossWorlds / Clément Foutrel

New York, février 2017 © CrossWorlds / Clément Foutrel

New York, février 2017 © CrossWorlds / Clément Foutrel

 

Sortant du métro, une glace venteuse t’accueille. Les flocons aveuglants givrent tes cils et tu baisses la tête, masquant tes rictus dans une écharpe humide. Quand le vent suspend son souffle, tu relèves la tête : tu veux voir, retenir les premières images de cette ville qui se cache. Mais il n’y a que des ombres, de vagues silhouettes vacillant dans le vent. Les mots et les couleurs se diluent et seules les lignes noires des immeubles résistent. Il n’y a que cette lumière donnée par un camion publicitaire jaune drapé d’un drapeau américain. Une bourrasque reprend et tu replonges la tête, les yeux collés au sol.

New York, février 2017. © CrossWorlds / Clément Foutrel

New York, février 2017. © CrossWorlds / Clément Foutrel

 

Dans une station métro, tu veux trouver le repos. Mais la violence de l’architecture se substitue à celle de la nature, le flou neigeux est chassé par une lumière écrasante. En bas, au creux de cette colombe, serpentent des hommes bien trop nets. Il faut sortir de cette prison de l’irréel.

New York, février 2017 © CrossWorlds / Clément Foutrel

New York, février 2017 © CrossWorlds / Clément Foutrel

 

Dehors, la glace a cessé sa course, figeant la ville et le ciel. Le soleil blanc jette maintenant sa lumière sur des tours d’un bleu bien trop pâle où tout se reflète sans qu’il n’y ait rien à montrer. Piégées dans des câbles rectilignes, les voitures flottent dans l’acier du pont de Brooklyn, filant vers des rives où les arbres n’ont plus leur place. Au-dessus de l’Hudson River et sans air, tu dois monter.

New York, février 2017 © CrossWorlds / Clément Foutrel

New York, février 2017 © CrossWorlds / Clément Foutrel

New York, février 2017 © CrossWorlds / Clément Foutrel

New York, février 2017 © CrossWorlds / Clément Foutrel

 

Alors tu montes haut, là où l’homme ne monte plus, où seules quelques tiges en verre viennent briser un ciel vide. Plus de nature, plus d’homme, le monde est gris. En bas, l’air ne passe plus. Les vitres se succèdent, identiques, étouffant l’espace. Ni dessus, ni dessous, cette masse de verre et d’acier est tout : un tout de petites fenêtres carrées et d’escaliers de secours. Le regard perd prise. Sans assise, il vole d’immeubles en immeubles. Piégés, tes yeux s’enivrent et les cimes tranchantes des gratte-ciels forment peu à peu une forêt accueillante. Il est temps d’y replonger pleinement.

La sueur des briques et des hommes

New York, février 2017 © CrossWorlds / Clément Foutrel

New York, février 2017 © CrossWorlds / Clément Foutrel

 

A ton retour au sol, dans le creux des aiguilles de verre, la glace a fondu dans les vapeurs humaines. Les lignes se font courbes et l’horizon semble s’être bouché pour mieux te protéger. La brique se mêle au fer et les sons dansent dans la pierre. Tout est mouvement et il ne te reste plus qu’à tourner dans le bruit des sirènes.

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New York, février 2017 © CrossWorlds / Clément Foutrel

New York, février 2017 © CrossWorlds / Clément Foutrel

New York, février 2017 © CrossWorlds / Clément Foutrel

 

Le soir, les immeubles longeant Central Park baignent dans un ciel rosé. Tu rejoins alors quelques badauds qui déambulent le long du Réservoir profitant de la chaleureuse simplicité des soirées hivernales. Un peu par hasard, tu atteins finalement Harlem où un « jazz live » écrit à la craie te convainc d’y passer la soirée.

New York, février 2017 © CrossWorlds / Clément Foutrel

New York, février 2017 © CrossWorlds / Clément Foutrel

New York, février 2017 © CrossWorlds / Clément Foutrel

New York, février 2017 © CrossWorlds / Clément Foutrel

 

A l’intérieur, adossée au mur, une poignée de musiciens fait vibrer les briques et chantonner les habitués. Dans la pénombre, une octogénaire bat la mesure de ses doigts, le sourire et les yeux dans le souvenir de ses jeunes soirées. Et toi, tu es là, au milieu de ces femmes qui se déhanchent et de ces hommes qui les admirent. Tu bois ces regards qui t’entourent, tu sens cette chaleur qui t’aspire. A la pause, les bras se serrent et les rires s’élèvent, avant que les corps se mêlent de nouveau à la mélodie cuivrée du saxo.

New York, février 2017 © CrossWorlds / Clément Foutrel

New York, février 2017 © CrossWorlds / Clément Foutrel

 

Et puis, enfin, tu reprends le métro. Un métro non plus blanc comme la mort mais noir comme les traces de la vie. En face, un homme simplement.

 

Clément Foutrel

 

Macron en Allemagne : notre petite pièce de théâtre

Assister à une conférence politique, c’est un peu comme voir une pièce de théâtre : des têtes d’affiches prisées des organisateurs, des répliques qui s’enchaînent, prévisibles, un soupçon d’improvisation, des idées devenues images et de vaillantes équipes techniques en coulisses. C’est avec cette idée en tête que notre correspondant en Allemagne a écrit ce compte-rendu d’une discussion intitulée “Le futur de l’Europe” organisée à Berlin le 16 mars 2017 entre Jürgen Habermas, Emmanuel Macron et Sigmar Gabriel.

Seuls certains extraits de la conférence, qui a duré une cinquantaine de minutes, ont été repris. Les paroles des intervenants ont été modifiées formellement (traduction et versification) mais restent fidèles au fond de leurs propos. Enfin, un personnage imaginaire, la Mauvaise Foi, commente la représentation.

HABERMAS, MACRON, GABRIEL ET LE FUTUR DE l’EUROPE

Comédie

Mars 2017. Une école de politique a convié trois figures prestigieuses, Jürgen Habermas, Emmanuel Macron et Sigmar Gabriel, à s’exprimer sur le futur de l’Europe.

ACTEURS

LE PRÉSIDENT DE L’ÉCOLE, introduit les trois invités
LE MODÉRATEUR, vice-président de l’école, pose des questions à chacun, en allemand, en français ou en anglais. Sa modération est très discrète, les trois invités étant d’accord entre eux.
JÜRGEN HABERMAS, philosophe allemand
SIGMAR GABRIEL, ministre allemand des affaires étrangères
EMMANUEL MACRON, candidat à l’élection présidentielle française
LA MAUVAISE FOI, observe et commente la discussion

La scène est à Berlin.

 

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De gauche à droite : M. Gabriel, M. Macron, M. le modérateur et M. Habermas. Jeudi 16 mars 2017. Photo publiée avec l’autorisation de Hertie School

 

LE PRÉSIDENT DE L’ÉCOLE
(Affectant un air grave, il détache chaque syllabe d’un ton cérémonieux)
Mesdames et Messieurs, j’ai le grand privilège
D’accueillir aujourd’hui trois hôtes distingués
Pour parler de l’Europe, car elle se désagrège,
En proie à la montée de terribles idées.
Le populisme gronde aux portes de l’Union !
Nombreux sont-ils ceux qui, radicaux et instables,
réclament un changement, d’autres institutions !
L’incertitude est là, qui rôde, irrémédiable,
En attestent amplement les succès du Brexit,
de Trump, et le dur sort des migrants en transit.
Le climat politique souffre de turbulences :
Les prochaines élections en Allemagne, en France
se profilent à l’instar d’orages menaçants.

LA MAUVAISE FOI
Qu’en d’admirables termes on parle du beau temps
Et de la pluie ! Vraiment, la conduite des Affaires
Et le flash météo ont ça de similaire,
Qu’à grand renfort de gestes on y brasse du vent.

(Le Président continue, évoquant pêle-mêle l’austérité, l’anti-intellectualisme qui sévit à l’ère de la post-vérité et plus généralement l’ensemble des problématiques qui apparaissent avec la mondialisation. Il enjoint la future génération de décideurs à s’engager intellectuellement et politiquement et à se saisir de ces formidables challenges.)

JÜRGEN HABERMAS
(En allemand. Après les remerciements d’usage, il commente le mouvement “En Marche !”)
Emmanuel Macron a osé traverser
La ligne rouge qui, très sainte et révérée,
depuis Quatre-vingt-neuf jamais ne fut franchie !

LA MAUVAISE FOI
Jürgen peut être vieux, point de secret ici,
Mais s’agissant d’Histoire on peut lui faire confiance
Il en a vu beaucoup depuis sa prime enfance.

JÜRGEN HABERMAS
Droite et gauche jusque-là étaient inconciliables,
Clivées, dans une impasse !

LA MAUVAISE FOI
Oh ! C’est incontestable !
Les alternances produisent des cataclysmes :
Qu’au pouvoir soit la droite ou bien le socialisme,
Quel saisissant contraste ! Je plaisante bien sûr,
Et sais pertinemment, qu’entre gauche et droite dure
La frontière n’est plus, depuis belle lurette !
Pour ma part je veux bien féliciter Macron
De nous débarrasser de vieillottes étiquettes
Mais certainement pas pour sa Révolution.

JÜRGEN HABERMAS, à propos du futur de l’Europe
Les peuples européens resteront incapables
D’ensemble décider ce qui leur est souhaitable
Tant qu’il ne seront pas impliqués plus à fond
Dans le processus de prise de décisions !
Trop longtemps confinés aux universitaires
Les sujets décisifs ne doivent plus se taire,
Mais être débattus sur la place publique.
Élites! Ayez confiance en la masse civique !
Que chacun comprenne les différentes options.
Quitter la zone euro, approfondir l’Union
(après tout pourquoi pas !) Les choix dont on dispose
Ne pourront être faits qu’en connaissant la chose.

LA MAUVAISE FOI
Ainsi, dis-tu, il faut que les classes régnantes
Cessent de décider pour les masses ignorantes ?
Tu fais bien de tenir pareille logorrhée
Dans l’enceinte cloîtrée d’une école privée
Devant six-cent cravates aux reflets noirs, sinistres,
Une nuée d’officiels et deux sombres ministres !

(En écho aux flatteries d’Habermas, Macron se voit rappeler par le modérateur (en français) qu’il est le seul politicien qui ait le courage de mêner la politique qu’il faille à la France.)

EMMANUEL MACRON
Merci de me laisser m’exprimer en français,
Vous savez ô combien je chéris cette langue !

LA MAUVAISE FOI
Que cache cet amour soudain pour Rabelais ?
Son anglais serait-il totalement exsangue ?
Le bougre s’en sort bien ! Moi qui me figurais
Qu’être moderne allait de pair avec l’anglais !

EMMANUEL MACRON
L’Europe, aussi, c’est savoir la langue d’autrui.

LA MAUVAISE FOI
Tant que l’autre c’est toi, pas de souci pardi !

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Quel futur pour l’Europe ? Discussion à la Hertie School en Europe avec Emmanuel Macron, Jürgen Habermas, Sigmar Gabriel et M. le Modérateur. Photo publiée avec l’autorisation de Hertie School


EMMANUEL MACRON, sur le fond
Pour moi l’Europe est mue par l’envie et l’ennui.
Le rejet de Lisbonne, il est clair, nous a nui !
Rien ne se passe plus dans l’Union depuis lors :
Voilà dix ans déjà que le désir est mort !
Combattons la routine et relançons le couple
Franco-allemand.

LA MAUVAISE FOI
Tu devrais battre ta coulpe
Plutôt que de filer de laides métaphores !
Tu décries l’absence de réformes et d’efforts
Ces dix dernières années, pourtant rappelle-t-en,
Tu fus à l’Elysée puis à Bercy quatre ans
Et n’y réussis guère ! Aussi épargne-nous
Psychologie de couple et trucs à quatre sous.

EMMANUEL MACRON
Il faut réconcilier responsabilité
et justice sociale !

LA MAUVAISE FOI
Que veut-il suggérer ?
On cherche ce qu’il dit après qu’il a parlé,
Comme dirait Molière, dont le théâtre au moins
Fait rire de bon cœur plus qu’il ne rend chafouin.

EMMANUEL MACRON
Je veux dire par là que trop peu de réformes
En Europe sont prises, faute de récompenses ;
Or sans prime au sérieux, l’inertie est énorme !
L’impulsion doit venir d’Allemagne et de France
Et les autres pays s’y joindre avec entrain.
Il n’est pas juste que des actes responsables
D’attitudes égoïstes aient à subir le frein.

LA MAUVAISE FOI
Pitié Emmanuel, arrête donc tes fables,
Je vois clair dans ton jeu ! Tu loues les bons élèves
Mais à la vérité, tu dis “marche ou bien crève”
Aux petits de l’Union. Sois sincère ce soir,
Et dis tout net aux Grecs qu’ils aillent se faire voir !  
De la justice, dis moi, qui fit ton instruction,
Et d’où donc tires-tu cette étrange acception ?
Viendrait-ce de ce dicton tiré d’un autre auteur :
“La raison du plus fort est toujours la meilleure” ?

EMMANUEL MACRON
Avec moi au pouvoir, France, je te promets
Que tu regagneras ta crédibilité !
Le retard sur l’Allemagne sera comblé.

LA MAUVAISE FOI
Que n’as-tu fait cela depuis ton Cabinet ?
Les Allemands sont-ils concurrents ou alliés ?
Je ne comprends plus rien à tes billevesées.
Le récit de l’Europe n’est pas une mince affaire,
Mais l’incohérence du tien nous exaspère !

Emmanuel Macron et Jürgen Habermas, jeudi 16 mars 2017. Photo publiée avec l'autorisation de Hertie School

Emmanuel Macron et Jürgen Habermas, jeudi 16 mars 2017. Photo publiée avec l’autorisation de Hertie School

SIGMAR GABRIEL
Le succès de l’Union exige une narration
Plus optimiste et saine au coeur des Nations,
Particulièrement chez nous autres Allemands.
De ce récit meilleur, tout l’avenir dépend.
Convainquons l’Allemand que l’Europe lui est bonne !
Nous contribuons plus que les autres pays,
Oui, mais en y gagnant ! Car l’argent que l’on donne
Nous procure en retour de conséquents profits,
L’industrie s’enrichit, en Europe elle s’étend !

LA MAUVAISE FOI
Parle-t-on de récit ou bien de politique ?
L’histoire est bonne à dire à un public allemand ;
Mais fera-t-elle rire aux bords adriatiques ?
A l’Est, agitera-t-on ses zygomatiques ?
Et puis l’Europe est-elle union économique,
Ou bien marché livré à des conquistadors,
Fossoyeurs d’équité juchés sur un tas d’or ?

SIGMAR GABRIEL
Il nous faut entreprendre et beaucoup réformer.
L’Allemagne, en exemple, a beaucoup dépensé
Dans les renouvelables et le social aussi.
Des plafonds de la dette, et oui, nous fîmes fi !
Voici ce qui permit de sauver Germanie
Qui n’est pas cet as de l’austérité qu’on dit !

LA MAUVAISE FOI
Pour l’Allemagne, point de règles européennes ?
À pareil catéchisme il nous faut dire amen.
L’Europe à deux vitesses a Sigmar pour apôtre :
Relance pour les riches, famine pour les autres !

SIGMAR GABRIEL, sur la question de la solidarité entre pays membres
Socialiste moi-même et démocrate en sus,
La solidarité ne m’est pas inconnue.

(L’audience rit)

LA MAUVAISE FOI
Le voilà maintenant, seul, qui se paie sa tête
Je ne sais plus au juste pourquoi je m’embête !
Après tout je n’ai rien de Mauvais que la foi,
Quand ces politiciens le sont de haut en bas !
Vous êtes forts messieurs, je tire mon chapeau
Et quitte net la place ! Abaissez le rideau !

(Le médiateur demande à M. Macron de clore la discussion en exposant la première mesure européenne qu’il prendra s’il est élu, en une phrase. S’ensuit un long monologue. Les applaudissement retentissent. La salle se vide. Le spectacle continue dans le hall, où attendent Jean-Pierre Elkabbach et trois grosses caméras.)

Gabriel Goll

L’intégralité de la conférence (non versifiée) est à retrouver sur ce site : https://www.hertie-school.org/en/events/event-highlights/2017/which-future-for-europe/

DÉBAT-DÎNER — Ferez-vous le « premier pas » ?

Vous aimez notre Regard Croisé sur la cuisine dans une quinzaine de pays ? Vous êtes sensible à la thématique de l’intégration ? Le Baba et notre équipe vous invitons à la table du chef afghan Massoud le vendredi 24 mars, au Petit Bain. Pour réserver votre place : http://bit.ly/2nlOqQR

Né dans la province de Baghlan, au nord de l’Afghanistan, Massoud fuit son pays en 2010. Il se sent menacé par le gouvernement et les talibans. Ses deux frères à ses côtés, il laisse derrière lui ses parents, ses amis et un pays blessé dans lequel il ne se reconnaît plus. S’ensuivent des semaines de route qui, de l’Iran à l’Italie, en passant par la Turquie, le mèneront jusqu’à Paris.

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Le chef Massoud, originaire d’Afghanistan, aimerait ouvrir son restaurant en France et a rejoint l’équipe du Baba cette année. © CrossWorlds / Théo Depoix-Tuikalepa

 

Avant son arrivée, la France se résumait pour lui à Napoléon, Victor Hugo… mais aussi l’islamophobie et le « cerveau colonial » à l’origine d’une politique étrangère qu’il condamne. Pourtant, il s’étonne d’aimer y vivre. « J’aime les Français et leur accueil. » Il apprend leur langue, découvre la gastronomie française en même temps qu’il se met à cuisiner pour ses frères et ses amis. « La cuisine française est une grande cuisine », dit-il, mais elle n’a évidemment pas le goût de celle de son pays. Alors Massoud s’investit, redouble d’efforts derrière les fourneaux : nostalgique de sa terre autant que désireux d’en partager les saveurs.

D’un projet à l’autre, il intègre l’équipe du Baba. « En Afghanistan, on ne parle pas à table, par respect pour la nourriture. Mais les Français aiment discuter quand ils mangent. » Le chef y voit une aubaine : autour de ses plats, les Français peuvent échanger et lui poser des questions sur son pays natal.

Pour le dîner de vendredi soir, le chef Massoud a choisi de vous cuisiner ses plats préférés qu’il a — secrètement — appris par-dessus de l’épaule de sa mère restée au pays ; elle qui ignore encore aujourd’hui que son fils a enfilé le tablier. Ce repas est pour lui « un morceau d’Afghanistan », une invitation à découvrir ce pays qui a trop peu l’occasion de parler de lui-même. Ce repas est un « premier pas », libre à chacun de poursuivre la découverte.

Théo Depoix-Tuikalepa

Plus d’informations sur l’événement et sur les intervenants (Le Recho, Eat&Meet, Meet my Mama) en cliquant ici

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F. M. Corrao : « Ce n’est pas juste de devoir adapter son comportement à celui des hommes. En Italie, c’est dû à la période Berlusconi »

Née en Sicile, Francesca Maria Corrao est considérée comme l’une des plus grandes expertes italiennes du monde arabo-musulman. Elle enseigne à Sciences Po et  fait partie de la minorité de femmes professeurs à la LUISS (Libera Università Internazionale degli Studi Sociali, Rome).  Aujourd’hui, elle reçoit notre correspondante, Isabel Del Real Corral-Humbert.

Avec un chapeau sur la tête. « C’est un chapeau de mec, mais ça m’est totalement égal », lâche-t-elle en riant.

"C'est un chapeau de mec, mais ça m’est totalement égal", dit en riant la Professeure Corrao. 8 mars 2017. © CrossWorlds / Isabel Del Real Corral-Humbert

« C’est un chapeau de mec, mais ça m’est totalement égal », dit en riant la Professeure Corrao. 8 mars 2017. © CrossWorlds / Isabel Del Real Corral-Humbert

 

CrossWorlds – On a célébré cette semaine la Journée internationale des droits des femmes. Quels sont-ils pour vous ?

Les droits des femmes sont liés à la grande trinité de Liberté- Égalité- Fraternité, déclarée en France il y a de cela trois siècles. Aujourd’hui, c’est encore un idéal difficile à atteindre, surtout en Italie. Certes, nous avons le droit de vote, le droit à un salaire égal, mais dans les faits… ce n’est pas toujours vrai. Voilà, les hommes et les femmes n’ont pas les mêmes opportunités. Plus qu’une question de droits que l’on accorde aux femmes, c’est une question de comportement humain : la société italienne est encore très machiste et patriarcale.

– Et pourtant, il y a eu du progrès durant le XXième siècle !

Il y a eu de grandes avancées.

Tenez par exemple, je peux vous raconter l’histoire de mon père. Ludovico Corrao, il était l’avocat de la sicilienne Franca Viola, la première femme à se rebeller contre le « mariage réparateur » en 1965. Sous cette expression, se cachait en réalité le mariage forcé d’une victime avec son violeur.

Mon père, en tant que sénateur en 1981, à changé la loi à ce sujet, en soutenant l’abrogation de l’article 544 du Code pénal italien, une étape fondamentale pour l’émancipation de la femme en Italie.

– La pression sociale contre Franca Viola et votre père était-elle forte à l’époque ?

Mon père n’a pas subi de pressions à cette époque, de toute façon, il avait déjà été excommunié [rires]. C’était un démocrate-chrétien, très catholique, mais aussi très modéré, moderne et pacifiste. Il ne voulait plus de la pensée vieillotte de l’Église, alors il a quitté les démocrates-chrétiens et créé un parti social en Sicile. Alors bon, les pressions sociales…

En vérité en Sicile, en Italie, les temps étaient mûrs pour permettre à Franca Viola de se rebeller, son action restant incroyablement admirable. L’élite voulait s’émanciper des comportements patriarcaux médiévaux et elle a été encouragée. Une quinzaine d’années plus tard, quand mon père a changé la loi sur le mariage forcé après un viol, il a été très soutenu. C’était un homme progressiste, très courageux, qui m’a donné beaucoup de liberté. Grâce à lui, j’ai pu aller étudier seule sept ans au Caire. Aujourd’hui, c’est courant, mais il y a quarante ans, c’était tabou en Sicile.

– Quels droits devraient avoir les femmes ?

D’être respectées. D’être écoutées. D’avoir la possibilité de pouvoir décider pour elles-mêmes. Parce qu’aujourd’hui, nous ne décidons pas.

Quand une femme obtient le pouvoir, elle tend à se comporter comme un homme, et ce n’est pas de l’émancipation.

C’est un pas en avant, mais ce n’est pas encore l’égalité. Nous sommes différents, hommes et femmes, les femmes ne sont pas agressives de nature. Pourtant, quand elles ont un poste à responsabilité, elles peuvent facilement le devenir. Et puis, les femmes ne devraient pas utiliser leurs corps pour devenir des femmes de pouvoir.

– Alors, que voudriez-vous de plus pour les femmes ?

Je voudrais qu’elles soient plus écoutées. Je voudrais qu’il y ait une plus grande harmonie dans le rapport hommes-femmes. Les femmes deviennent agressives quand elles veulent quelque chose, et je ne veux pas cela, ça ne va pas.

Professeure Corrao. 8 mars 2017. © CrossWorlds / Isabel Del Real Corral-Humbert

Professeure Corrao. 8 mars 2017. © CrossWorlds / Isabel Del Real Corral-Humbert

 

– En Italie, les femmes sont-elles aujourd’hui particulièrement prisonnières d’un schéma familial encore très patriarcal ?

Ce n’est pas seulement être prisonnière de la famille : c’est du consumérisme, ce qui est bien pire. Cela regarde les hommes et les femmes certes, mais c’est particulièrement grave en Italie. Nous, les Italiennes, étions très conscientes du fait d’être une femme avant d’être un objet de consommation. Mais nous retournons dans le vieux rôle de la femme séductrice et non respectée parce qu’elle montrerait trop son corps. C’est un changement négatif.

– Selon vous, il y a une régression des conditions de la femme en Italie ?

Oui, et c’est notamment dû à toute la période Berlusconi : une régression de la condition de la femme due au retour du patriarcat venant de la remise en scène de la femme-objet.

J’explique ceci avec la politique culturelle de Berlusconi. Il avait ouvertement des prostituées, c’est devenu une normalisation de la prostitution. Pour moi, c’est une folie, une honte. Pour ces jeunes filles, c’est normal. Elles ne comprennent pas qu’elles sont utilisées, qu’on les abuse dans cette histoire. L’image de la femme n’est pas constante. Ce sont des schémas en mouvement : dans le monde arabe, les femmes se couvrent et nous, on se dénude.

– En tant que spécialiste du monde arabo-musulman, quelle est votre image de la condition féminine au Moyen-Orient ?

J’ai la chance d’être née en Europe, et d’avoir grandi dans les années 70, où il y avait le boum du féminisme en Italie. Donc j’ai eu de la chance d’être consciente de mes droits, de ma dignité, de mes différences. Puis, au Caire, j’ai appris que je pouvais accepter qu’une femme porte le voile. Même si c’est renoncer à sa propre liberté, elles prennent le voile pour pouvoir aller à l’université ou avoir le droit de sortir en ville.

– Selon vous, quelle sera l’évolution de la condition des femmes ?

Rien ne peut arrêter le féminisme. Même si nous sommes dans une phase de crise, nous continuons.

– Vous dites que : « Rien ne peut arrêter le féminisme », c’est pourtant un concept décrié !

On peut changer les mots, c’est sans importance. Ce qui compte, ce sont les droits. Les droits et les devoirs.

Si les hommes continuent avec leurs comportements dominateurs, les femmes doivent, en réaction, avoir de l’humour ou leur crier dessus. Ce n’est pas juste de devoir adapter son comportement.

Propos recueillis par Isabel Del Real Corral-Humbert

Angleterre, Canada, Irlande… Ces femmes qui nous interpellent

Pour la Journée internationale des droits des femmes, nos correspondants vous font rencontrer une femme de leur pays d’accueil. Molly, Joan, Arije, Judy… Des femmes de notre époque qui les ont interpelés ou inspirés.

Chili : Nicole, la voyageuse

Nicole m’invite à la rejoindre au réveil sur son petit balcon. Elle regarde inspirée le port de Valparaíso, ses yeux sont des miroirs à facettes et sa peau respire encore les Caraïbes. On la surnomme pajarito (petit oiseau) et cela fait deux semaines qu’elle est rentrée au nid. Du haut de ses vingt six ans, elle a parcouru pendant un an les terres d’Amérique latine, du Chili jusqu’au Mexique.

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Nicole, du thé et un balcon. Valparaíso © CrossWorlds / Cyndi Portella

 

Lorsqu’elle était enfant, Nicole regardait avec admiration les programmes télévisés où apparaissaient des journalistes aux quatre coins du monde. Elle se souvient que son cœur battait très fort : elle aussi rêvait de prendre la route. Pourtant, son premier grand voyage ne fut pas à la hauteur de son désir de petite fille. Il y a deux ans, elle est partie travailler trois mois en Californie aux côtés d’un ancien petit-ami.

Apparaissent les souvenirs, et un brin de mélancolie se dessine sur son visage : « Là-bas je me suis rendue compte de ma situation de dépendance, je n’arrivais pas à communiquer en anglais, ou seulement à travers lui, je me sentais en perte de confiance et dévalorisée ». Son retour au Chili n’efface pas le sentiment d’insécurité développé lors du voyage, il demeure la peur de ne pas être capable de s’adapter à de nouveaux environnements. Surgit alors la nécessité de repartir, seule cette fois. Elle se souvient précisément de la veille de son départ, les rues de Valparaíso, ses amis tristes et enjoués, son sac fait à la dernière minute, le petit-déjeuner avec sa mère et sa sœur. Une fois dans le train, une question la taraude : quand les reverra-t-elle ?

Nicole revient à sa sérénité naturelle et raconte l’itinéraire au cours duquel elle alterna entre volontariat et couchsurfing traversant le Pérou, l’Équateur, la Colombie, le Panama, le Nicaragua et le Mexique. Même si les pays et les rencontres s’additionnent, elle décrit avant tout ce voyage comme une évolution personnelle, un cheminement fait de longues introspections. Elle sent qu’elle a grandi, qu’elle s’est affirmée aussi.

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Nicole, pensées matinales. Valparaíso. © CrossWorlds / Cyndi Portella

 

“En tant que femmes, on nous limite beaucoup”

Nicole n’était pas seulement une voyageuse, elle était une femme qui voyageait seule. Un détail qui fait la différence. Le regard pensif sur sa tasse de thé, elle reconnaît avoir été confrontée à diverses réactions machistes pour le moins irritantes. Particulièrement en Colombie et en Amérique centrale, où elle dit s’être sentie objectifiée parfois. Sa manière de voyager en surprenait plus d’un et les mêmes interrogations revenaient en boucle : « tu es mariée ? » « Tu as des enfants ? » « Où est ton fiancé? » Elle laissait alors entendre qu’elle n’avait besoin de personne.

Voyager seule, pour Nicole, a été une voie pour gagner sa liberté. Pour se défaire de la peur inculquée depuis toute petite à travers les standards éducatifs, elle souligne comme une évidence: « en tant que femme, on nous limite beaucoup ». Puis, comme elle n’aime pas parler seulement d’elle, elle fait valoir l’empathie qui lui a permis d’accéder à une altérité inspirante : « Je croisais des femmes qui restaient enfermées chez elles, d’autres qui étaient porteuses de grands projets et cela me donnait la force pour continuer ma route. »

Cyndi Portella

 

Jordanie : Aïcha, le « quatrième frère de la famille »

 

Elle est de ces femmes qu’on ne croise pas souvent. Aïcha, 29 ans, œuvre à répandre l’amour dans la ville d’Amman. Tous les samedis soir, nous nous retrouvons au sein d’un cercle de femmes pour discuter de questions diverses : « qu’est-ce que le féminisme ? Qu’est-ce qu’être femme ? » Initiées suite à l’élection de Donald Trump par un groupe d’amies et inspirées par les Women Marches de janvier 2017, ces rencontres hebdomadaires offrent à chacune un espace de partage exclusivement féminin.

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Aïcha. Amman. © CrossWorlds / Camille Lévy

A travers sa campagne « Al Ataa Bi Hob » [donner avec amour], Aïcha apprend aux autres à faire du crochet. Il s’agit, selon elle, de « donner aux gens par amour, parce qu’ils font partie de notre famille, plutôt que de donner par pitié ».

D’origine soudanaise, Aicha est née et a grandi avec sa mère en Jordanie. Sa mère, dit-elle, est sa plus grande source d’inspiration. Elle lui a appris à être forte, indépendante. « A marcher dans la vie avec plus de pouvoir ». Être une fille en Jordanie, poursuit-elle, c’est être façonnée par les normes et les traditions des gens qui nous entourent. C’est obéir à la culture de l’interdit, de l’immoral, dictée en particulier par les normes religieuses de l’islam. La pression sociale, la peur du « qu’en dira-t-on », imposent aux filles, puis aux femmes, des règles genrées auxquelles Aïcha tente d’échapper.

A partir de 15 ans, il n’est plus question pour une fille de faire du vélo dans la rue. Il faut couvrir son corps, rentrer de bonne heure, rester discrète. Difficile alors de jouer, comme avant, avec les garçons du quartier. Difficile aussi, en grandissant, d’être une femme « très active, efficace » : la société jordanienne, semble-t-il, rechigne encore à l’émancipation des femmes.

« Je pense que si j’étais un jeune homme dans cette ville, ma vie serait plus facile », conclut-elle.

En Jordanie, une loi permet au violeur d’épouser sa victime. C’est la cause qui, en termes de droit des femmes, lui tient le plus à cœur. Aïcha évoque également le harcèlement de rue, au travail et partout ailleurs. Sifflements, klaxons, regards pénibles et paroles vulgaires : c’est le quotidien d’une femme à Amman. Des sanctions plus sévères, dit-elle, sont nécessaires. En mai dernier, une manifestation invitait le gouvernement à criminaliser le harcèlement de rue – affaire à suivre.

La femme est forte, dit-elle, mais l’ « on prend de ses forces et de ses énergies pour prouver sa propre existence, pour défendre son propre espace ». Aïcha voit en chaque femme « le soleil, l’arbre, la puissance de la terre et de la nature ». En chacun.e d’entre nous, m’explique-t-elle, cohabitent une part masculine et féminine de notre personne.

Aïcha, enfin, refuse l’étiquette de « féministe » : elle résiste en étant elle-même. En suivant simplement ses désirs et ambitions, elle se bat, chaque jour, pour briser les règles, renverser les normes et marcher vers l’égalité.

Camille Lévy

Chine : Xing Qian, la mère

 

La foule se presse dans le parc de People’s square pour le marché des célibataires. Le nom pourrait prêter à sourire, pourtant l’événement est on ne peut plus sérieux.

Je vais m’asseoir quelques instants sur un banc en retrait et c’est alors que Xing Qian (姓钱) se décide à m’accoster, attirée par la vue d’un visage d’expatrié.

Assise face à son mari, elle discute de vive voix avec d’autres parents autour d’elle, mais ne se mêle pas à cette horde de parapluies où sont entreposées les fiches symboliques, façon profil Tinder sur papier, détaillant les mérites des célibataires que ces parents déterminés viennent marier, sans leur accord ni leur présence.

Xing Qian rebondit rapidement quand elle m’entend parler français : sa fille aussi parle français. Le ton est donné, la mère est déterminée à trouver un partenaire de vie pour sa jeune fille de 21 ans. Les mots à son encontre sont durs : « Ma fille n’a ni tempérament, ni ami. Elle a besoin de moi pour s’en sortir » .

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Xing Xian, Shanghai. © CrossWorlds / Nadim Ben Lallahom

 

Xing Qian exprime avec une assurance inébranlable les multiples défauts de sa fille, symbolisant à chaque mot prononcé toute la pression exercée par ces parents qui, en Chine, ne peuvent accepter le célibat de ses enfants. Une phrase est sans cesse répétée,  comme un couperet qui s’abat dans un tempo régulier : « Elle n’a aucune assurance, aucune confiance » . Et moi de naïvement souligner l’importance du soutien familial dans la construction de notre identité. Pourtant, Xing Qian dissémine ça et là des bribes de vie de sa fille, et dresse le portrait d’une personne bosseuse : elle s’envolera en fin de semaine pour le Canada pour poursuivre ses études. Mais pour la mère, le statut de célibataire endurcie de sa fille est une honte qu’elle ne peut plus accepter. Ce célibat révèle pour elle un signe d’immaturité et une inadaptation à la vie en société. Dans la société traditionnelle chinoise, le mariage est une affaire sérieuse, une transaction de personnes. S’en explique ce marché peu commun. Là où les fiches de célibataires vantent les attributs des jeunes gens et formulent les conditions nécessaires au candidat, Xing Qian ne s’en accommode pas et semble résignée face au « cas » de sa fille, volontairement à l’écart de cette agitation commerciale.

Elle répétera néanmoins à maintes prises qu’elle peut appeler sa fille pour me rencontrer. Tout comme elle soulignera avec une malice certaine être surnommée « Qian », argent en chinois. Une façon peu subtile de rappeler l’importance de la dot et le poids financier du mari : un verrou de plus qui contribue à la pression sociale autour du mariage.

Nadim Ben Lallahom

Angleterre : Molly, féministe « plus âgée »

 

Elles sont quatre aujourd’hui : Vivienne, Josefa, Irena, Molly. Moyenne d’âge : 72 ans. Hissant leurs drapeaux du Older Feminist Network (Réseau de féministes plus âgées), ce groupe de femmes s’est réuni samedi dernier dans le centre de Londres pour manifester contre les coupes budgétaires prévues pour le système de santé public britannique (NHS).

Manifestation du " Réseau des féministes plus âgées" à Londres samedi 5 mars 2017. © Crédits photo : CrossWorlds / Lucile Pannetier.

Manifestation du Réseau des féministes plus âgées à Londres, samedi 5 mars 2017. © Crédits photo : CrossWorlds / Lucile Pannetier

 

Depuis 1983, ces Londoniennes se retrouvent le deuxième samedi de chaque mois autour d’une cup of tea pour papoter, organiser des actions, comme des sorties et des manifestations. Selon elles, le mouvement pour la libération de la femme des années 80 n’accordait pas d’attention ou de valeur suffisante aux expériences et besoins des femmes plus âgées. Molly, une dame au regard doux et au sourire facile m’explique : « Aujourd’hui, les femmes qui travaillent se battent pour leurs droits sur leur lieu de travail… mais nous, nous sommes retraitées, nous avons d’autres besoins. »  En tant que féministes âgées, elles se battent contre les stéréotypes négatifs autour de l’âge et du genre, la fragilité et l’incapacité par exemple.

Molly, membre du Réseau des Féministes plus âgées de Londres. © CrossWorlds / Lucile Pannetier

Molly, membre du Réseau des féministes plus âgées de Londres. © CrossWorlds / Lucile Pannetier



Malgré ces réalités différentes, elles se reconnaissent dans les combats des femmes de tout âge. En ce moment, elles lancent une campagne contre la mutilation génitale féminine. Le mois dernier, elles étaient à la Women’s March et ce week-end, elles participeront à la Million Women Rise march, une manifestation contre la violence faite aux femmes. En attendant, j’essaie de garder le rythme de leur marche en direction du Parlement. Alors qu’on piétine, Molly m’avoue : « J’ai entendu dire qu’il y avait plusieurs ‘vagues’ de féminisme, je ne sais pas ce qu’elles sont… Malgré les différences, je pense que les femmes font face à des problèmes similaires ». Le lien entre jeunes et féministes âgées est au cœur de leur projet : le désir commun de défendre leurs droits.

Clara Hernanz

Irlande : Joan, l’oreille des femmes abusées

 

En Irlande, plus de 300 000 personnes auraient été sévèrement abusées par un partenaire à un moment de leur vie, dont 213 000 femmes. Un chiffre communiqué lors de la campagne de sensibilisation « What would you do?«  (« Que feriez-vous ? ») et auquel Joan se confronte chaque jour.

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Joan, employée au Centre de Ressources pour Femmes de Tralee devant le mur aux citations. Derrière elle, on peut lire : « Vous n’êtes pas responsables si vous êtes à terre, mais c’est votre responsabilité de vous relever ». © CrossWorlds / Olga Lévesque

 

Au Centre de Ressources pour Femmes de Tralee, on accueille les femmes victimes d’abus, physiques ou psychologiques, ou de violences dans leur couple. C’est ici que j’ai pour la première fois rencontré Joan. Elle me reçoit dans une salle où les murs sont tapissés de phrases encourageantes et valorisantes. Avec une voix basse, un débit calme, elle pèse ses mots avant de répondre.

Le centre a été fondé il y a 35 ans. Joan en a pris connaissance quand elle était elle-même victime de violences conjugales. Après s’en être sortie, elle a décidé de s’engager. Elle travaille comme employée au centre depuis 19 ans. “C’est un travail incroyable et épanouissant”, dit-elle avec un sourire penseur aux lèvres. Elle reçoit des femmes dans le besoin cinq jours par semaine, de neuf heures à dix-sept heures, pour une conversation profonde ou simplement pour prendre le thé.

Elle anime actuellement un cours pour les femmes victimes de violences conjugales. Pendant trois mois, 14 femmes se regroupent deux fois par semaine pour parler des abus qu’elles subissent. Joan leur montre les chemins qui s’offrent à elles : quitter un compagnon abusif, rester tout en se protégeant, résister… Mais sans leur donner d’impératif.

« J’essaie de leur montrer qu’elles ont le choix. Mais jamais je ne leur dirai qu’elles doivent quitter leur partenaire. »

Afin que ces femmes aient toutes les cartes en main pour prendre la décision qui leur conviendra, le centre travaille en collaboration avec des psychologues professionnels mais aussi d’autres organismes qui sauront les aider à trouver des solutions de logement et à gérer leurs finances.

Chaque femme qui prend contact avec le centre a une situation qui lui est propre. Les origines sociales sont diverses, il n’y a pas de norme lorsque l’on fait face à des situations d’abus. Joan les écoute et surtout, elle les « croit » . C’est, selon elle, la condition sine qua non pour établir une relation avec celles qui viennent la voir.

Le second cours que Joan anime se concentre sur l’estime de soi. Elle raconte que les femmes abusées par leur entourage ne se reconnaissent pas à leur juste valeur. S’estimer et appréhender son pouvoir est d’ailleurs le sujet d’une discussion organisée par le centre et qui aura lieu le 8 mars pour la Journée internationale des droits des femmes. Pour Joan, cette journée est une véritable célébration.

Joan n’aime pas parler d’elle-même, mais elle rayonne quand elle évoque ces femmes qu’elle aide. Certaines ne viennent au centre qu’une fois, d’autres sont là depuis deux ans, voire même dix. La discrétion et la confidentialité sont de mise. On ne détaillera pas ici les bribes de conversations entendues dans les couloirs du centre. On sait en revanche que Joan sera là demain pour les recueillir.

Olga Lévesque

Canada francophone : Arije, l’ado rebelle devenue adulte assumée

 

Arije Mahmoud, 31 ans, cinq pieds, peau tannée, casquette insolente sur cheveux frisés. Adossée contre un bureau de travail encombré, où s’alignent scotch, tissu et crayons de couleur éparpillés ; avec lesquels elle réalise des décors pour émissions de télé. En face, un buste de mannequin vêtu de sequins qu’Arije s’amuse souvent à habiller.

Arije Mahmoud, Québecoise ayant rencontré nos correspondants pour la Journée internationale des droits des femmes. © CrossWorlds / Clément Foutrel

Arije Mahmoud, Québecoise ayant rencontré nos correspondants pour la Journée internationale des droits des femmes. © CrossWorlds / Clément Foutrel

 

Arije, syrienne de nom et de racines, mais au fond surtout québécoise. Ses parents ont coupé toute attache avec la Syrie, même si des bribes de tradition tentent de subsister au sein du foyer.

« Si j’avais écouté mes parents, je serais restée vierge jusqu’à l’âge de vingt-six ans », commente-t-elle en riant.

Mais Arije a détruit un à un les rêves de stabilité. A quatorze ans, lorsque son père découvre qu’elle a un copain, les liens semblent brisés – ils ne s’adressent plus la parole cinq ans durant.

« Mes parents voulaient que je me marie et que j’aie des enfants. Je ne me suis pas mariée. Des enfants, j’en veux pas, un job stable, j’en veux pas, une maison, le rêve américain que ma mère souhaitait pour moi… Il n’y a rien de tout ça.  Elle voulait que je sois chirurgien : je suis artiste. Il n’y a rien qui a fonctionné », lâche-t-elle avec un rire amusé.

Après de longues années, ses parents se sont adaptés. L’adolescente rebelle s’est transformée en adulte au mode de vie assumé. Seule sa mère, de temps à autres, lâche un mélancolique : « Oh Arije, tu n’aimerais pas me faire des petits-enfants…? ».  Les rêves bien rangés ne viennent pas que d’Orient.  « La seule pression sociale que j’ai récemment ressentie est venue de la famille de mes ex-petits amis québécois », raconte Arije. Des familles traditionnelles catholiques, attendant des petits-enfants qui ne venaient pas.

Pour les Canadiennes, les préjugés sociaux s’arrêtent rarement au cadre familial. Technicienne sur un plateau de tournage, Arije a souvent l’impression d’être ignorée.

« Est-ce que c’est parce que je suis une femme, ou est-ce à cause de ma position hiérarchique ? », se demande-t-elle, elle qui travaille comme assistante décoratrice.

« On pourrait trouver une liste de raisons : parce que j’ai des piercings, parce que je suis arabe, parce que je suis une fille … », lance la jeune femme en riant. Elle pense donc que les femmes doivent agir pour les minorités ethniques et culturelles, même si elle trouve parfois « que c’est une drôle de chose de rassembler tous ces combats sous le terme de féminisme ».

Lorsqu’on lui demande ce qu’est le droit des femmes, Arije répond simplement : « C’est le droit de chaque individu, c’est le droit tout court. C’est le droit de tout le monde ». Mais un peu plus tard, elle ajoute : « Dire que les femmes ont les mêmes droits, ça n’enlève pas les inégalités. Donc peut-être que j’aimerais dire que les femmes ont droit à plus. Plus de respect, plus de place dans l’espace public. Mais c’est touchy [délicat], hein ? ».

Rime Abdallah (texte) et Clément Foutrel (photo)

Canada anglophone : Judy, l’entrepreneuse (en anglais)

Judy Machado-Duque, creator of Life Purpose Playbook, an interactive daily planner meant to help people beat procrastination and encourage entrepreneurship.

Judy Machado-Duque, habitante de Toronto. © CrossWorlds / Tara Mirkovic

Judy Machado-Duque, habitante de Toronto. © CrossWorlds / Tara Mirkovic

 

On the balance between male and female energies in society: “Society has always been very much male centric. When you think about the possibility of adding more inherently feminine traits such as nourishment, supporting, community and kindness to humankind and the business world, and empower more women so that there are more of those natural traits that come with us in everything we do, just imagine what the world could look like. If more women are empowered in business especially and bring those traits to the forefront, I believe that the world’s going to be completely transformed. It’s already changing; we are rising, the feminine energy is rising, and it’s going to create a beautiful balance in society.”

On women’s rights: “Neither governments nor religion are quite there yet, and I believe business or society in general are not at a place where equality has been achieved. Rather than coming at it from an aggressive point, I think women’s groups and companies that are really focusing on helping women to discover their voice and their passion are doing a better job at promoting equality. I’m excited about what I see but there’s also a lot of work to be done for sure.”

Tara Mirkovic

 

Ils ont voté pour Trump et nous disent pourquoi

Les sondages prévoyaient Hillary Clinton gagnante, mais c’est Donald Trump qui fut élu 45e président des Etats-Unis mardi 8 novembre 2016. Ses supporters l’ont soutenu plus ou moins ouvertement et certains votes ont particulièrement surpris : le soutien de 29% des Latinos-Américains et de 8% des Africains-Américains. Nos correspondants ont cherché à comprendre les raisons de leur vote.

Des supporters de Trump se mêlent au cortège d'étudiants de l'Université d'Etat de l'Ohio, manifestant leur désarroi et leur colère après l'élection de Donald Trump comme président des Etats-Unis. Crédits photo : CrossWorlds/Adrien Lac

Le 11 novembre 2016, des supporters de Trump dans l’Ohio. Crédits photo : CrossWorlds/Adrien Lac

 

Le vote des Américains d’origine hispanique en faveur de Trump a étonné. Par exemple, la Floride où un électeur sur quatre est d’origine hispanique, a été remportée par Donald Trump. C’était un Etat clef pour gagner cette présidentielle. Notre correspondante, Victoria David, a cherché à comprendre.

Katherine Vasconez : « Les valeurs du travail acharné »

Katherine Vasconez se présente comme jeune avocate. Née en Equateur, elle est citoyenne américaine et vit à Los Angeles. Son père est un vétéran de la Marine américaine qu’il a servie pendant 20 ans. Katherine est membre du Parti républicain depuis qu’elle a le droit de vote. Nous avons pris contact avec elle via la page Facebook intitulée “Latinos/Hispanics for Donald Trump” (suivie par 34 500 personnes, les Etats-Unis ayant environ 52 millions de citoyens Latinos-Américains). Nous avions envoyé un message expliquant notre démarche et Katherine nous a répondu. Elle nous a dit être très intéressée par la politique. Sa page Facebook personnelle nous indique qu’elle a également accordé des interviews à des médias américains et espagnols.

« Trump est un homme d’action et je crois que les actions parlent plus fort que les mots. Nous avions besoin de changement dans ce pays, un changement qui mette nos intérêts d’abord et fasse revivre le rêve américain qui s’est aujourd’hui évanoui. Il n’y a pas de proposition de Trump avec laquelle je ne sois pas d’accord, du moment qu’il fasse de la prospérité de l’Amérique sa PRIORITE. C’est pourquoi je l’ai soutenu depuis le début, et ce publiquement, sur Facebook.

Oui, j’ai été déçue de sa prestation lors du troisième débat, mais je n’ai jamais hésité. Le fait que j’ai toujours été républicaine a en partie influencé mon choix mais ce n’était pas la seule raison. J’apprécie le fait que Mike Pence soit son colistier.

Par ailleurs, je n’ai jamais pris ses commentaires personnellement. Je pense qu’ils ont été exagérés et généralisés à une communauté entière au-delà de ses intentions.

Nous vibrons pour les valeurs plus profondes du travail acharné. Si tu es sûr de la qualité des normes que tu t’imposes, alors aucune parole ne pourra t’affecter. 

Sa vision du monde était bien plus forte que ses défauts qui ont pu émerger durant la campagne, ou les erreurs qu’il a pu commettre.

Je suis surprise par les réactions que l’on a pu observer jusqu’ici. J’ai perdu des amitiés à cause de mon soutien à Donald Trump. J’en ai vu d’autres pleurer le lendemain de l’élection. Je veux leur dire que nous sommes tous ensemble et que la vision que Trump a pour nous vaut la peine d’être soutenue. Il n’est pas là pour restreindre nos libertés. Il est là pour faire de l’Amérique un endroit meilleur. »

Propos recueillis par Victoria David, le 9 novembre 2016.

La famille Vaca : « On a besoin de fermer nos frontières »

Alec Vaca et ses parents, Carminia et Ismail, sont venus assister au meeting de Mike Pence, le colistier de Donald Trump, organisé sur le campus de l’université de George Mason le 5 novembre 2016. Alec est né aux Etats-Unis, ses parents sont d’origine bolivienne. Ces derniers, installés aux Etats-Unis depuis 25 ans, sont désormais citoyens américains. Supporters de Donald Trump depuis le début, ils trouvent Hillary Clinton "dégoûtante". Ils se dissocient cependant du parti républicain qui a, selon eux, aussi fait de "mauvaises choses".

« On est là pour Donald Trump, pas pour le parti. On n’est pas d’accord avec ce qu’il a dit sur les femmes, bien sûr. On ne l’accepte en aucun cas, on est chrétiens, on va à la messe toutes les semaines ! Mais il faut garder en tête qu’il n’était pas encore dans la politique aux moments des faits.

Avec les attaques et tout ce qu’il se passe, ça devient dangereux, on a besoin de fermer nos frontières. Trump n’est pas vraiment extrémiste. Ce sont les médias qui le présentent comme tel, les médias sont contre Trump.On doit essayer, on doit au moins faire quelque chose. »

Propos recueillis par Victoria David, le 6 novembre 2016.

Carlos Salinas : « Trump a été le seul à dire la vérité sur nos communautés »

Carlos Salinas, 24 ans, consultant en marketing pour les avocats et patron de deux entreprises, vit dans le Connecticut. Carlos est né à Las Vegas. Son arrière grand-père était péruvien et sa grand-mère mexicaine, ils ont tous deux émigré légalement aux Etats-Unis. Nous l’avons également rencontré via la page Facebook “Latinos/Hispanics for Trump”. Il a répondu à nos questions par mail.

« J’ai voté pour Donald Trump parce que je crois que c’était le seul candidat qualifié pour la fonction. Certaines mesures prises par l’administration Obama, comme l’Obamacare ou encore l’Accord de partenariat transpacifique (TPP), sont très rétrogrades. Trump a dit qu’il en renverserait un certain nombre.

J’aime son avis sur les accords commerciaux. J’aime le fait qu’il veuille construire et restaurer l’infrastructure du pays. J’aime le fait qu’il soit le premier candidat républicain de l’histoire américaine à avoir porté le drapeau LGBTQ [le 30 octobre, lors d’un meeting dans le Colorado, Trump a porté ce drapeau sur lequel était inscrit ‘les gays avec Trump’ ndlr]. J’aime comment il a tendu la main aux communautés noires et hispaniques et offert son aide pour réparer nos systèmes défectueux.

Trump a été le seul à dire la vérité sur nos communautés et il a été critiqué pour cela.

Trump a simplement déclaré que nos communautés sont en train d’être détruites, notre système éducatif ne fonctionne pas, nos emplois ont disparu et nos voisinages deviennent de plus en plus dangereux. Il a parlé aux communautés hispaniques en leur disant qu’il ramènerait les emplois, ce dont nous avons vraiment besoin. 

Rien de ce qu’il a dit ne m’a affecté à cause de mes origines. De ce que je sais, il n’a rien dit négativement à propos des Latinos en tant que communauté. Il a dit qu’il aimait l’esprit des Mexicains, ce que j’apprécie. Il a aussi déclaré que le gouvernement mexicain envoie des criminels de l’autre côté de la frontière. Avec les viols, la violence, les trafics de drogue et les gangs qui arrivent à traverser, j’ai tendance à être d’accord. 

J’ai supporté Trump dès qu’il s’est porté candidat. Ce n’était pas un choix par défaut. Je suis d’ailleurs plutôt libertarien avec quelques tendances démocrates sur les questions sociales. Mais je juge en me basant sur les propositions et les solutions de Trump qu’elles sont celles dans lesquelles je me retrouvais le plus. Je n’aurais pas préféré un autre candidat républicain.

J’ai d’ailleurs adhéré au parti républicain pour pouvoir voter pour Trump lors des primaires. C’était ma toute première élection. Même si je n’ai pas eu le temps de m’engager dans la campagne, j’ai réussi à convaincre d’autres amis de voter pour Trump.

J’ai douté quand j’ai lu un titre disant : ‘Trump veut interdire tous les musulmans’. J’étais choqué et cela aurait été assez pour qu’il perde mon soutien. Cependant, j’ai fait des recherches pour voir ce qu’il avait vraiment dit. J’ai écouté ses discours sur le sujet au lieu de m’en tenir aux extraits que veulent nous montrer les médias dans un faux contexte. Il a dit clairement qu’il voulait mettre en place une procédure rigoureuse avant de laisser entrer davantage de musulmans étant donné que l’Etat Islamique attaque les pays musulmans.

Daesh ayant pour but d’infiltrer chaque pays musulman, c’est une mesure extrême mais raisonnable. J’ai donc continué à le soutenir.

Je ne comprends pas la surprise et l’hystérie que je rencontre maintenant à la suite des résultats de l’élection. J’ai l’impression que beaucoup de gens ont été endoctrinés par des médias biaisés, qu’ils vivent dans une fausse réalité. Si je devais répondre à ces personnes, je leur dirais: ‘s’il vous plait arrêtez de laisser les médias de masse nous diviser et soyez un peu plus intelligents. Quand vous avez chaque star d’Hollywood, chaque grande banque, chaque grand média et chaque politique important qui soutient un seul et même candidat, alors vous devriez vous méfier de ce candidat. Il y a évidemment une manipulation flagrante.’

Certaines personnes diront que j’ai été ‘blanchisé’ parce que je ne partage pas l’opinion de ma propre communauté. C’est le genre de mentalité qui ne nous mènera nulle part. »

Propos recueillis par Victoria David, le 9 novembre 2016.

Donald Trump s'adressant à ses supporters lors d'un rally à Fountain Park, Fountain Hills, Arizona. Crédits photo : Flickr/CC/Gage Skidmore

Donald Trump s’adressant à ses supporters lors d’un rally à Fountain Park, Fountain Hills, Arizona. Crédits photo : Flickr/CC/Gage Skidmore

 

Lors de sa campagne, Donald Trump a répété que la communauté africaine-américaine était en piteux état. 8% des Africains-Américains ont voté pour lui (contre 88% pour Hillary Clinton). Notre correspondant, Adrien Lac, a rencontré l’un d’entre eux.

Shea Wilson : « Trump a affirmé qu’il soutiendrait la communauté LGBT »

Shea Wilson est un jeune entrepreneur originaire de l’Ohio et habitant de Columbus dans le même Etat. Il a beaucoup voyagé au sein des Etats-Unis et vécu dans l’Illinois et la Californie. Il se présente comme un indépendant. Longtemps rebuté par les postures anti-gay du Parti républicain, puis très critique du bilan de politique extérieur d’Obama menée par Hillary Clinton, il a voté Trump pour cette élection. Shea est noir et homosexuel et ne pouvait se résigner à voter pour une candidate qui recevait des fonds de pays qui, selon lui, piétine les droits de la communauté LGBT. Notre correspondant, Adrien Lac, a rencontré Shea Wilson par une amie commune qui savait qu'il cherchait des témoignages de Trump.

« Trump a été très bon en ce qui concerne la communauté LGBT. Auparavant beaucoup d’hommes politiques ont été très offensants et condescendants envers celle-ci, particulièrement les républicains. Mais Trump est venu, a affirmé qu’il nous soutiendrait et a souligné que Hillary acceptait des fonds venant de l’Arabie Saoudite et du Qatar, deux pays qui traitent les femmes comme des citoyens de seconde classe et qui tuent des homosexuels. Pourquoi devrions-nous soutenir quelqu’un qui accepte ce genre de soutien ?

Les gens ont été très ignorants à propos de Trump. Ils n’ont pas compris ce qu’il voulait dire. Les médias orientaient les choses de manière à le dépeindre comme le Grand Méchant Loup, ce qu’il n’est absolument pas.

Oui, il a utilisé un langage très incorrect pour qualifier les immigrants illégaux. Mais quand il y a des gens en situation irrégulière dans un pays et que certains eux tuent des gens, violent des gens et bien il y a un gros problème parce qu’ils ne devraient pas être dans ce pays en premier lieu [ndlr : USA Today notait en 2015 qu’il est impossible avec les données actuelles de conclure que les immigrants illégaux commettent plus ou moins de crimes que qui qui ce soit].

Sans parler des conséquences économiques. Personne ne va engager quelqu’un au salaire minimum quand on peut engager un immigrant illégal pour faire le même travail pour presque rien. Certains vont répliquer que personne ne veut faire le travail que ces immigrants font, mais c’est faux. Il y a des emplois occupés par ces gens que certains citoyens américains aimeraient avoir. Dans un pays où nous avons 50% de chômage chez les jeunes noirs c’est inacceptable [ndlr : Politifact indique que d’après le ‘Bureau of Labor Statistics’  ce taux est en réalité de 27.1% en mai 2016].

A propos des suprématistes blancs, certains ont supporté Hillary, d’autres supportent Trump. Ils peuvent soutenir qui ils veulent. Il y aura toujours des gens mauvais qui soutiendront untel ou untel ça n’a rien à voir avec ce que la personne incarne. Trump a travaillé avec des femmes noires en tant que cadres dirigeants depuis des années au sein de son entreprise [ndlr : Associated Press indique qu’il y a peu de preuve tant qu’à la prétendue diversité dans les organes dirigeants de l’empire Trump principalement à cause du manque de coopération de la part de celui-ci]. Il n’avait pas à le faire mais il travaille avec elles depuis des années, donc s’il était si intolérant, elles ne seraient probablement pas là.

Je m’en fiche qu’il n’ait pas gagné le vote populaire. La façon dont il a gagné a été très stratégique et s’il avait eu besoin du vote populaire pour gagner, il aurait fait campagne différemment. Il a renversé des Etats qui avaient été gagnés par Obama en 2008 et 2012 comme le Michigan et le Wisconsin.

Tout le monde crie au racisme mais non, ce sont les mêmes qui ont voté pour Obama ! Seulement, ils ont été déçus et sont passés à Trump. »

Propos recueillis par Adrien Lac, le 15 novembre 2016.

Midwest républicain : après l’élection de Trump, des étudiants se bougent

Les républicains ont largement emporté les Etats de l’Ohio et du Missouri, dans le Midwest des Etats-Unis. Dans l’université d’Etat de l’Ohio et dans l’Université de Missouri, des initiatives sont organisées en réponse aux résultats de l’élection présidentielle, qui a consacré Donald Trump 45e président des Etats-Unis. 

Ohio : « Le droit de construire un mouvement, de combattre le racisme »

Sous l’œil de fonte de la statue de l’emblématique directeur de l’institution, plusieurs centaines d’étudiants de l’université d’Etat de l’Ohio se sont regroupés pour protester contre la nomination de Trump à la présidence.

Le 11 novembre 2016, manifestation d'étudiants de l'Université d'Etat de l'Ohio exprimant le désarroi et la colère après l'élection de Donald Trump comme président des Etats-Unis. Crédits photo : CrossWorlds/Adrien Lac

Le 11 novembre 2016, manifestation d’étudiants de l’Université d’Etat de l’Ohio exprimant leur désarroi et leur colère après l’élection de Donald Trump comme président des Etats-Unis. Crédits photo : CrossWorlds/Adrien Lac

 

Au milieu des voix éraillées des jeunes manifestants, s’élève celle bien plus assurée de Pranav Jami, professeur d’anglais à l’université :

« Cette victoire de Trump encourage l’extrême-droite et toutes les forces qui s’opposent aux femmes, aux gens de couleur, aux immigrants, aux gays et aux musulmans. Ces forces connaissent toutes un regain d’énergie en ce moment. »

Un professeur de l'Université prend la parole lors d'une manifestation d'étudiants de l'Université d'Etat de l'Ohio exprimant le désarroi et la colère après l'élection de Donald Trump comme président des Etats-Unis. Crédits photo : CrossWorlds/Adrien Lac

Un professeur de l’Université prend la parole lors d’une manifestation d’étudiants de l’université d’Etat de l’Ohio exprimant le désarroi et la colère après l’élection de Donald Trump comme président des Etats-Unis. Crédits photo : CrossWorlds/Adrien Lac

 

Pranav explique que l’université qui l’emploie n’aime pas le savoir engagé dans ce genre de manifestations. « Je comprends l’idée général qu’un professeur ne devrait pas dire à ses étudiants comment voter. Mais je pense aussi qu’il devrait avoir un espace pour une pensée critique où même un professeur pourrait s’exprimer. Je n’appuie aucun candidat aujourd’hui.»

 « Je parle du droit de construire un mouvement, du droit à l’action concrète et du besoin de combattre le sectarisme et le racisme », a poursuivi le professeur.

Le 11 novembre 2016, manifestation d'étudiants de l'Université d'Etat de l'Ohio exprimant le désarroi et la colère après l'élection de Donald Trump comme président des Etats-Unis. Crédits photo : CrossWorlds/Adrien Lac

Le 11 novembre 2016, manifestation d’étudiants de l’université d’Etat de l’Ohio exprimant leur désarroi et leur colère après l’élection de Donald Trump comme président des Etats-Unis. Crédits photo : CrossWorlds/Adrien Lac

 

Depuis la victoire de Lincoln en 1860, aucun candidat républicain n’est parvenu jusqu’à la Maison Blanche sans avoir gagné le soutien de l’Ohio, et seulement deux démocrates ont été consacrés sans l’appui de cet Etat. L’Ohio est un « swing state », c’est-à-dire un Etat clef pour remporter la présidentielle.

Cet Etat fait partie de la Rust Belt, région phare de l’industrie lourde américaine dans les années 70, mise à mal par les évolutions économiques récentes. En début de campagne, cette réalité économique faisait de la région une cible privilégiée pour les politiques dites populistes de Trump.

En 2012, Barack Obama a remporté l’Ohio. Le mardi 8 novembre, l’Etat a tranché pour Donald Trump. La ville de Columbus, où se trouve l’Université, fait exception.

Dans la foulée de la longue nuit électorale, Michael Drake, le président de l’université, aurait appelé ses étudiants à la réconciliation et à l’apaisement selon le journal étudiant local, The Lantern, en rappelant les valeurs de « respect, intégrité et compassion ».

Ce sont ces valeurs que les manifestants de ce 11 novembre semblent vouloir porter, davantage que des ambitions de renversement des dernières élections. Taylor Gleason est étudiante à Ohio State.

« Je suis venue pour exprimer mon soutien à toutes les femmes et les survivants de violences sexuelles. J’ai vu le comportement abusif de Donald Trump et cela me perturbe profondément, » nous a-t-elle expliqué.

Taylor dit aussi être touchée de voir des gens de tout bord se rassembler pour échanger et se soutenir.

« Je suis triste que ce soit dans ces circonstances que les gens se rassemblent, mais je suis heureuse de ce que j’ai vu aujourd’hui. »

Le 11 novembre 2015, manifestation d'étudiants de l'Université d'Etat de l'Ohio exprimant le désarroi et la colère après l'élection de Donald Trump comme président des Etats-Unis. Crédits photo : CrossWorlds/Adrien Lac

Le 11 novembre 2015, manifestation d’étudiants de l’université d’Etat de l’Ohio exprimant leur désarroi et leur colère après l’élection de Donald Trump comme président des Etats-Unis. Crédits photo : CrossWorlds/Adrien Lac

 

Sarah Mamo, étudiante à Ohio State, a co-organisé cet événement avec diverses associations militantes du campus, depuis l’association internationale socialiste à celle dédiée à la défense des droits des Noirs. Son combat n’est pas né avec l’élection de Donald Trump et ne se serait même pas achevé avec celle d’Hillary Clinton.

Selon elle, «même si Hillary avait été élue, nous aurions continué de voir des déportations, des meurtres de Noirs par les policiers, des administrateurs abusifs à notre université». Pour cette militante, il s’agit de mobiliser l’opinion, de rallier de nouveaux sympathisants plus que d’avancer des mesures pratiques quant aux dernières élections :

« Notre direction principale ne change pas. Nous allons continuer de faire ce que nous avons toujours fait. Trump en lui-même n’est pas un mal nouveau pour nous. »

Le 11 novembre 2016, manifestation d'étudiants de l'Université d'Etat de l'Ohio exprimant le désarroi et la colère après l'élection de Donald Trump comme président des Etats-Unis. Crédits photo : CrossWorlds/Adrien Lac

Le 11 novembre 2016, manifestation d’étudiants de l’université d’Etat de l’Ohio exprimant leur désarroi et leur colère après l’élection de Donald Trump comme président des Etats-Unis. Crédits photo : CrossWorlds/Adrien Lac

Ohio : « Ils devraient s’en prendre aux médias, pas à Trump »

Ce rassemblement n’est pas unanimement soutenu par tous les étudiants. Alors que la foule gagne la rue commerçante côtoyant l’université, des supporters de Trump se mêlent à la foule – discrètement pour certains, à grand renfort de pancartes et de slogans pour d’autres.

Des supporters de Trump se mêlent au cortège d'étudiants de l'Université d'Etat de l'Ohio, manifestant leur désarroi et leur colère après l'élection de Donald Trump comme président des Etats-Unis. Crédits photo : CrossWorlds/Adrien Lac

Le 11 novembre 2016, à l’université de l’Etat de l’Ohio, des supporters de Trump se mêlent au cortège de manifestants en désaccord avec l’élection du nouveau président des Etats-Unis. Crédits photo : CrossWorlds/Adrien Lac

 

Les échanges se font parfois vifs et la police doit intervenir pour empêcher les manifestants d’encercler les quelques nouveaux venus.

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Le 11 novembre 2016, à l’université de l’Etat de l’Ohio, des supporters de Trump se mêlent au cortège de manifestants en désaccord avec l’élection du nouveau président des Etats-Unis. La police intervient pour calmer les échanges. Crédits photo : CrossWorlds/Adrien Lac

 

Jake Liddic en fait partie. Il arbore sa casquette rouge et dit être venu pour écouter : « Ils ont parfaitement le droit d’être en colère. Je pense juste que leur colère est mal dirigée. Ils devraient s’en prendre aux médias pour les avoir tromper sur le compte de Trump. Moi je suis juste venu pour écouter et j’ai reçu plus de haine que je n’en ai jamais déversée sur quiconque au cours de ma vie.»

« Ce que je vois c’est que tous ces gens qui prônent la tolérance ne la mettent pas en pratique, » a-t-il poursuivi.

Des manifestations ont eu lieu dans d’autres universités, comme le rapporte Le Monde.

Missouri : faire de l’université un endroit « safe » pour les étudiants

Des moments de discussion pour aider à comprendre les résultats et leurs conséquences sont organisés, comme dans l’université de Missouri, située à deux heures de voiture de Ferguson, là où le jeune Africain-Américain, Mike Brown, a été abattu par la police en 2014 alors qu’il n’était pas armé.

En octobre 2015, cette université a été bouleversée par des incidents raciaux qui ont donné naissance au mouvement « The Concerned Student 1950 » (c’est-à-dire « l’étudiant inquiet 1950 », en référence au premier étudiant africain-américain accepté dans cette prestigieuse institution du Midwest, en 1950). Ce mouvement a pris de l’ampleur en attirant les médias nationaux suite au soutien apporté par l’équipe de football locale à l’un des participants ayant entamé une grève de la faim. Un mois après la naissance du mouvement, le président de l’université a été poussé à se retirer, accusé d’être indifférent à la souffrance de ses étudiants.

Lors de ces protestations non-violentes, une menace de mort anonyme diffusée sur les réseaux sociaux avait ciblé les étudiants noirs. Des étudiants s’étaient même portés volontaires pour accompagner leurs camarades apeurés sur le campus. Le besoin d’avoir un endroit « sûr » (a safe space) où les étudiants africains-américains se sentent à l’aise, respectés et en sécurité, est encore au cœur des préoccupations des organisations dites « noires » du campus. Sur son compte Twitter, the Legion of Black Collegians, la principale organisation africaine-américaine du campus, a appelé à un moment de solidarité.

Le département de « Black Studies » invite tous les étudiants à réfléchir lors d’une conversation avec des professeurs la semaine prochaine.

Dans un mail envoyé à tous les élèves, le président intérimaire de l’université a lui aussi encouragé au dialogue, félicitant la première rencontre, apparemment apaisée, entre l’actuel et le futur président à la Maison Blanche. « Cela nous rappelle à tous que malgré nos plus grandes différences, nous pouvons nous unir avec civilité et respect ».

Cette union, des étudiants africains-américains de l’Université de Missouri l’ont voulue mardi dernier. À l’université de Missouri, il y a des « fraternités noires » et des « fraternités blanches ». La nuit de l’élection, une des fraternités noires a co-organisé une « Watch party » pour inviter les étudiants de toutes les communautés à regarder ensemble les résultats. L’un d’eux, Xavier, racontait alors que c’était important d’organiser cette soirée et d’agir en leaders. « Les gens dans ce pays ne nous présentent pas toujours comme des bonnes personnes. »

Après la victoire de Trump en Floride, des étudiants de l'Université de Missouri quittent la salle de projection de l'élection présidentielle, disant qu'il ne vaut plus la peine de regarder. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Après la victoire de Trump en Floride, des étudiants de l’université de Missouri quittent la salle de projection de l’élection présidentielle, disant que cela ne vaut plus la peine de regarder. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

 

Ces étudiants disaient avoir voté pour Clinton par défaut.

« J’ai peur qu’avec Trump le racisme déclaré soit plus acceptable. Je suis africain-américain, lui et moi avons des conflits d’intérêt », expliquait John.

« Mais tu sais, il y a des choses qu’on contrôle et d’autres non. J’ai voté, j’ai joué le jeu, si Clinton perd, c’est comme ça. »  « Demain, je vais me lever, aller étudier, puis aller travailler, puis faire mes devoirs », renchérit Xavier ce mardi 8 novembre. S’il doit s’inquiéter, Xavier le fera en janvier. Avec un clin d’oeil, il lâche : 

« Demain, Président Obama sera toujours président. »

Adrien Lac (Ohio, Columbus) et Clara Wright (Missouri, Columbia)

Le Brexit plâne sur l’avenir Erasmus au Royaume-Uni

L’année d’échange: une aventure que beaucoup d’étudiants se remémorent comme l’une des « meilleures années de leur vie », une expérience unique, de découvertes, de rencontres, d’apprentissage… L’auberge espagnole, ce rêve hédoniste et « séjour d’études » pourrait bientôt se finir pour les Brit.

Car le Royaume-Uni pourrait quitter l’Union Européenne, suite au référendum d’aujourd’hui qui invite les citoyens britanniques à voter pour que leur pays reste ou sorte de l’Union Européenne. Les universités, qui comptent 125 000 étudiants européens, s’en inquiètent. En effet, mobilité des étudiants, recherche, et attractivité des universités anglaises risquent d’en pâtir.

Crédits photos: Flickr/CC/Lukes_photos

Façade de l’University College London. Crédits photos: Flickr/CC/Lukes_photos

Des études en or

Aujourd’hui, les étudiants européens paient les mêmes frais que les Britanniques, et comme eux, ont accès aux prêts du gouvernement. Si le Royaume-Uni quittait l’Union européenne, les Européens pourraient quand même étudier dans les universités britanniques mais ne bénéficieraient plus de ce régime. Ils devraient payer les frais de scolarité des étudiants internationaux, qui s’élèvent à des dizaines de milliers de livres, variant d’une faculté à une autre (de 17 000 € pour une licence en Droit à University College London à 27 000 € pour une licence en Beaux Arts).

C’est que, si les Britanniques quittent l’Union, le programme de mobilité Erasmus+ pour le Royaume-Uni serait supprimé. Il faudrait alors rétablir des accords, et pour beaucoup d’universités en France et en Europe, il serait plus avantageux de choisir d’autres universités partenaires. D’après Anne-Catherine Guitard, directrice des programme à Kedge Business School à Bordeaux et interviewée par Le Figaro, il reviendrait plus cher d’envoyer les étudiants en Angleterre qu’aux Etats-Unis en cas de Brexit.

Ce qui fait tiquer Aria, étudiante actuellement à Londres et originaire d’Autriche :

« Pourquoi choisir le Royaume-Uni si les prix sont aussi élevés qu’au Canada ou aux Etats-Unis, où certaines universités sont plus réputées ?« 

Or c’est le prix accessible des études et le prestige des universités, qui attirent les étudiants. C’est en Ecosse, où le coût des études est moins élevé qu’en Angleterre et en Irlande, que le pourcentage d’étudiants européens est le plus fort du Royaume-Uni.

La baisse envisagée du nombre d’étudiants étrangers représenterait une perte économique importante pour les universités. A UCL, l’université qui se targue d’accueillir le plus d’Européens, la possibilité du Brexit met en danger 40 millions de livres en frais de scolarité.

Toutefois les universités les plus renommées ont beaucoup de moyens au-delà des fees des étudiants européens. Un “Brexit” symboliserait avant tout une perte de diversité culturelle, sur laquelle s’est construite une partie de la réputation de ses universités. D’après le président de UCL, Michael Arthur, interviewé par le journal anglais The Guardian, le Royaume-Uni perdrait son importance en tant qu’institution et comme pays.

Un “désastre” pour la recherche 

Les universités britanniques sont une success story de la mondialisation. Attirant des étudiants et chercheurs étrangers et recevant de nombreuses aides européennes, l’appartenance du Royaume-Uni à l’U.E. a eu un impact extrêmement positif sur ces universités de renommée mondiale.

Ainsi, 200 000 étudiants et 20 000 chercheurs et professeurs des universités britanniques ont étudié et travaillé en Europe à travers le programme Erasmus depuis sa création en 1987. En 2013/2014, ils étaient plus de 15,000 étudiants à avoir bénéficié du programme, d’après les statistiques d’Erasmus.

Mais un Brexit paralyserait le financement de l’éducation et de la recherche. D’après les graphiques réalisés suite à la Commission européenne par le quotidien britannique The Guardian (favorable au maintien dans l’U.E.), le Royaume Uni est le premier bénéficiaire de bourses du Conseil Européen de la Recherche (CER). Sur la base de l’excellence académique, University College London par exemple, avec Cambridge et Oxford, est l’une des universités recevant le plus de fonds du CER : à UCL, ce fond finance un chercheur sur huit.

D’après la même étude du Guardian, entre 2007 et 2013, quatre institutions britanniques (Oxford, Cambridge, UCL et Imperial) étaient dans le top 10 des bénéficiaires, hébergeant 380 projets de recherche CER, chacun d’une valeur entre 1,5 et 2,5 millions d’euros. Globalement, la recherche basée au Royaume-Uni reçoit un cinquième de toutes les aides distribuées par l’Union Européenne.

Les partisans du Remain (Rester), opposés au Brexit,  ont illustré l’importance de l’investissement européen dans la recherche avec l’investigation sur le graphene. Des recherches sur ce matériel ont débuté à l’université de Manchester en 2007 grâce aux fonds européens. Trois ans plus tard, cette même équipe a reçu le prix Nobel.

Même si leurs opposants disent pouvoir remédier au financement universitaire avec ce qu’ils “économiseraient” en quittant l’Union, le problème de la diversité culturelle se pose à nouveau. L’Union européenne a permis la collaboration scientifique entre pays. Au Royaume-Uni, la part de travaux de recherche entreprises par des universitaires internationaux est bien plus élevée qu’aux Etats-Unis, affirme encore The Guardian.

D’ailleurs, Stephen Hawking et 150 autres universitaires ont signé en mars dernier une lettre ouverte parue dans The Times dénonçant le “Brexit” comme un “désastre” pour la science et les universités britanniques.

Ces changements dans les universités ne se produiraient pas dans l’immédiat puisque la sortie du Royaume-Uni de l’Union s’effectuerait suite à un long processus de négociations. Mais pour le personnel académique et les étudiants, le futur des universités est en jeu demain. Rendez-vous à sept heures du matin demain.

Clara Hernanz

La banalité silencieuse des violences faites aux femmes en Afrique du Sud

« Mais quand des hommes vous complimentent innocemment, vous parlez de harcèlement. Vous risquez de ne pas trouver l’homme idéal pour vous marier ! »

C’est ainsi que le Président sud-africain Jacob Zuma s’est adressé à un groupe de femmes journalistes, il y a deux semaines. Il faut dire que le Président fait pâle figure en termes de défense des droits des femmes… Polygame, accusé de viol, même si la Cour de Justice a depuis déclaré que le rapport avec la jeune femme qui l’accusait était «consenti», tout cela ne l’empêchait pas de clamer la nécessité de « faire face à ce problème et d’éradiquer la culture de la violence dans notre pays » lors du lancement des 16 jours d’activisme contre les violences faites aux femmes en novembre dernier.

Assemblée de femmes dans la province de KwaZulu-Natal. Crédits photo : Flickr/ Steve Evans

Assemblée de femmes dans la province de KwaZulu-Natal. Crédits photo : Flickr/ CC/Steve Evans

Noir tableau de statistiques

Si le comportement du Président en a outré plus d’un.e, c’est aussi parce qu’il dirige un pays dans lequel le taux de violences faites aux femmes atteint des niveaux records. Les agressions sexuelles sont monnaie courante : 53 617 cas de viols ont ainsi été recensés par la police en 2014-2015, sachant que seule une faible proportion des femmes porte plainte. Si l’on peine à évaluer précisément le nombre réel de viols à l’échelle du pays, dans la province de Johannesburg et de Prétoria, la dernière étude en date a estimé que seulement 4% des viols faisaient l’objet d’un dépôt de plainte.

Toutes les huit heures, une femme meurt sous les coups de son (ex-)conjoint en Afrique du Sud.

En 2009, c’est une femme qui meurt sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint toutes les 8 heures, selon le South African Medical Research Council. Des cas emblématiques ont fait la une des journaux en Afrique du Sud mais aussi dans le monde, comme l’assassinat de Reeva Steekamps, la compagne d’Oscar Pistorius, abattue de trois balles tirées à travers la porte des toilettes de leur maison. Ce dernier, condamné pour meurtre, attend la sentence qui devrait être prononcée en avril. Ce cas hyper médiatisé, ou encore celui d’un animateur radio sud-africain récemment condamné à 20 ans de prison pour le meurtre de sa compagne, a attiré l’attention du public sur la question.

Des violences banalisées

Pourtant, malgré les efforts fournis par les associations pour sensibiliser à la lutte contre les violences faites aux femmes, ces violations de leurs droits et de leur dignité semblent être d’une effrayante banalité dans la société sud-africaine. Ainsi, outre les déclarations de Zuma qui prouvent à quel point ces atteintes sont déconsidérées en Afrique du Sud, une étude du Institute for Security Studies menée localement dans la province de Cape Town sur un échantillon de 1378 hommes indique que 42,3% d’entre eux admettent avoir déjà fait preuve de violence à l’égard d’une partenaire au cours des 10 dernières années.

Sous silence

Et le calvaire des victimes continue malheureusement après les agressions. L’association Rape Crisis Cape Town Trust rappelle ainsi qu’il n’est pas évident pour les femmes de parler des violences qu’elles subissent « par peur des représailles de leur agresseur« , « à cause de la stigmatisation dont les victimes font l’objet« , et « de la proximité voire du lien familial qui existe souvent entre la victime et l’agresseur« .

Les services d’aide aux victimes restent aussi encore difficiles d’accès pour les femmes sud-africaines. Le gouvernement dispose d’un numéro d’aide et beaucoup d’associations proposent des services similaires ou des permanences où les femmes peuvent s’informer et chercher de l’assistance. Mais nombre d’entre elles, et en particulier les plus pauvres – qui sont aussi les premières victimes – ne le savent pas.

Vers une meilleure prise en charge ?

L’Afrique du Sud dispose pourtant d’un riche réseau d’associations féministes œuvrant pour les droits des femmes, ainsi que d’ambassadrices de renom telles que Phumzile Mlambo Ngcuka, sous-secrétaire générale de l’ONU au Droit des Femmes et Directrice Exécutive d’ONU Femmes. Le prochain objectif fixé par cette dernière est de provoquer une prise de conscience chez les hommes afin qu’eux aussi se mobilisent pour l’égalité entre les hommes et les femmes.

Esther Meunier

L’Argentine punit le « féminicide ». Et pourtant…

22 février 2016. Deux touristes argentines sont portées disparues le 22 février 2016 à Montañita, en Equateur, alors qu’elles voyageaient avec leur sac à dos. Leurs corps sont retrouvés dans des sacs poubelle et toute l’Argentine s’affole. Deux jeunes femmes de Buenos Aires, rencontrées en Bolivie, évoquent leurs familles très préoccupées et la nécessité de leur envoyer des nouvelles chaque jour pour les tranquilliser.

Deux mois plus tôt, le 15 décembre 2015, Ibar Bek, une Allemande de 50 ans, est assassinée par son mari Claudio Angel López dans le quartier de Belgrano, à Buenos Aires. C’est leur fils d’une dizaine d’années qui alerte les secours après avoir été témoin de l’agression de sa mère à l’arme blanche. Le meurtre est classé à la rubrique « violence de genre » dans le quotidien argentin La Nación.

Le point commun entre ces deux faits divers ? Tous deux ont secoué le pays et pourtant, ils ne sont pas des cas isolés. En effet, depuis 2008, une femme a été assassinée toutes les 32 heures en Argentine, et 277 féminicides ont eu lieu en 2014 dans le pays, selon l’association féministe nationale La Casa del Encuentro.

Crédits photo : Flickr/CC/Ana Lignelli

En Argentine, le code pénal reconnait comme « circonstance aggravante » les meurtres perpétrés contre les femmes parce qu’elles étaient des femmes, depuis 2012. Crédits photo : Flickr/CC/Ana Lignelli en Argentine.

 

« Circonstance aggravante » depuis 2012

Ces crimes, en Amérique Latine, ont la particularité d’avoir un nom qui accuse, qui désigne et caractérise de manière précise l’acte d’assassiner une femme en raison de son genre. On parle de femicidio, c’est-à-dire de féminicide, un néologisme au sens évident qui n’a pas de valeur juridique en France. 

Le féminicide, en Argentine, est devenu une circonstance aggravante en décembre 2012 suite à une réforme du code pénal. Dans le cadre d’un jugement pour meurtre, le crime est passible de prison à perpétuité.  C’est d’ailleurs la peine qui a été appliquée lors du premier jugement pour ce nouveau chef d’accusation en novembre 2014 : Luis Barbato a été condamné à la prison à vie pour l’assassinat de Graciela Tirador le 13 janvier 2013, victime qu’il avait séduite via un site de rencontre.

La mort de Graciela Tirador, qui s’ajoute à celle de bien d’autres femmes, a fait naître en Argentine et en Amérique latine de nombreux rassemblements dont sont issus des organisations comme Ni Una Menos, très active sur les réseaux sociaux, et qui se battent pour faire reconnaitre et condamner les violences de genre en Argentine.

Sur les pas de Susana Chavez

Ni Una Menos a d’abord été un marathon de lectures organisé en Argentine en mars 2015 après le meurtre de Daiana Garcia, asphyxiée par un petit ami dont son entourage ne connaissait pas l’existence et qui s’était donné la mort par la suite. Le mouvement est né pour dénoncer la situation alarmante vécue par les femmes dans le pays. Sa dépouille avait été retrouvée au moment de l’anniversaire des dix ans de la mort de Susana Chavez à Ciudad Juarez, au Mexique. Les manifestations ont été baptisées d’après un poème de cette dernière, poétesse mexicaine militante des droits de l’Homme dont le meurtre avait déjà soulevé d’importantes réactions dans toute l’Amérique latine.

Elle a été suivie d’une protestation le 3 juin 2015 au Chili, en Uruguay et en Argentine (qui a réuni 300 000 personnes à Buenos Aires). Le hashtag et la page Facebook de Ni Una Menos sont aujourd’hui encore actifs : ils permettent le signalement des disparitions des jeunes femmes de toute l’Argentine, proposent nombre de conférences et de mobilisations contre les violences de genre et publient régulièrement des bilans de la situation du pays.

66.000 féminicides dans le monde chaque année

Aujourd’hui, les féminicides représentent 66 000 décès chaque année dans le monde selon Small Arms Surveys, un projet de recherche indépendant suisse. Ces chiffres prennent en compte à la fois les femmes assassinées et les « femicidios vinculados », les personnes assassinées « par accident » par le meurtrier et les victimes dites « colatérales », les enfants des victimes notamment.

Ce terme permet de rendre compte d’une réalité particulièrement alarmante concernant les violences faites aux femmes, qui restent trop souvent impunies.  Lucia Riba, auteur féministe argentine, n’hésite pas à affirmer dans plusieurs de ses essais que ces violences sont permises par un système patriarcal, qui donne l’impunité aux hommes qui s’en rendent coupables. Selon la même auteure, ces violences permettent une démonstration de virilité, et entretiennent la domination des hommes sur la société en général tout en excluant ceux qui refusent d’y prendre part.

Un statut pénal difficilement reconnu par les jurys

La décision d’intégrer au langage juridique le terme féminicide est une preuve de la prise de conscience de la société civile, notamment des associations de lutte contre les violences de genre. Néanmoins, comme le confie Gonzalo, un jeune avocat qui a travaillé dans le domaine des abus sexuel pendant plusieurs années :

« Si le statut de féminicide a le mérite d’exister, il est extrêmement difficile de le faire reconnaître par un jury ».

En effet, le jeune homme insiste sur la difficulté de convaincre les jurés du caractère particulier du féminicide, d’ajouter cette qualification propre au crime : on a tué parce qu’il s’agissait d’une femme. 

Malgré les avancées juridiques argentines, le pays fait encore régulièrement face à de grandes vagues de mobilisations et de protestation et réclame justice pour toutes les femmes qui sont maltraitées, agressées et tuées chaque année. La dernière manifestation, à Cordoba a eu lieu le 25 novembre, le jour de la lutte contre la violence de genre. Hommes comme femmes se sont retrouvés entre musique et slogans féministes, pour marquer leur mobilisation contre les féminicides.

« Pire que la mort, l’humiliation qui la suit »

1er mars 2016. Le post d’une argentine, étudiante en communication, fait le tour du web. «Ayer me mataron » ou « Hier, ils m’ont tuée » en français, est un hommage aux deux touristes assassinées en Equateur.

« Mais pire que la mort, il y a eu l’humiliation qui l’a suivie.

Depuis le moment où ils ont retrouvé mon corps inerte, personne ne s’est demandé où était le fils de pute qui avait effacé mes rêves, mes espoirs, ma vie. 

Non, au lieu de cela, ils ont commencé à me poser des questions inutiles. A moi! Vous vous imaginez ? une morte qui ne peut pas parler, qui ne peut pas se défendre. 

Quels vêtements tu portais?

Pourquoi tu voyageais seule?

Comment une femme peut-elle voyager sans compagnie?

Tu as été dans un quartier dangereux alors qu’est-ce que tu espérais ? »

Ce texte, devenu viral, revient sur le sexisme ambiant et accuse la société de justifier les féminicides, de déplacer la culpabilité sur la victime et de faire ainsi d’un meurtre un crime de seconde zone, explicable et donc, en quelque sorte, moins condamnable.

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« Les orgasmes, comme la terre, appartiennent à ceux qui la travaillent. Film : Las mujeres chiquititas » et « je ne veux pas de ma chatte fermée. Macri = néfaste », le 25 novembre à Cordoba, crédit photo : CrossWords/Marine Segura

 

Dans le domaine des violences de genre, l’Argentine est loin d’être un modèle mais a le mérite d’essayer de faire bouger les lignes. En France, la reconnaissance des féminicides n’existe pas et pourrait être une prochaine étape permettant de diminuer le nombre de féminicides – 146 chaque année selon le Ministère de l’intérieur.

Alicia Arsac et Marine Segura

Super Tuesday à Santa Barbara : « Je suis mexicain. Mais si je pouvais, j’adhérerais au parti des Républicains »

À l’occasion du Super Tuesday (étape décisive de la campagne des primaires américaines), notre correspondante en Californie nous livre une série de portraits. Découvrez ces « Humans of Santa Barbara », des étudiants de l’université californienne de Santa Barbara, qui prennent la parole.

Carlos, étudiant en philosophie, 4e année

S'il pouvait, Carlos adhérerait au parti des Républicains. Crédits photo : CrossWorlds/Marie Jactel

S’il pouvait, Carlos adhérerait au parti des Républicains. Crédits photo : CrossWorlds/Marie Jactel

 

« Je ne suis pas citoyen américain. Je suis Mexicain. J’ai émigré aux Etats-Unis quand j’avais 7 ans parce que mon père est un ambassadeur. Mais si je pouvais adhérer à un parti alors je serais probablement membre des Républicains.

Ils voient le rôle des institutions publiques différemment des Libertariens. Ils se préoccupent par exemple de la famille, de l’avortement, thèmes auxquels j’accorde beaucoup d’importance. Ce sont définitivement ces questions qui m’ont conduit à la politique.

Bien sûr, mon père est un politicien de carrière, mais on n’est pas d’accord sur certains enjeux comme l’économie. J’aime l’idée d’un marché libre. Par contre, dans ma famille on s’entend parfaitement sur les questions sociales : mariage, avortement, 2e amendement qui autorise le port d’armes. Peut-être parce qu’au Mexique l’environnement est catholique et conservateur.

« C’est le groupe le plus controversé du campus, mais je m’en fous. »

Je suis président de l’Anscombe Society à UCSB, l’université de Santa Barbara. Le nom rappelle celui de la philosophe britannique catholique Gertrude Elizabeth Margaret Anscombe qui écrivit sur la nécessité d’une éthique sexuelle traditionnelle. Elle défendait ardemment les valeurs familiales les plus rigoristes. Et nous, on y défend le mariage naturel et la morale sexuelle traditionnelle. C’est le groupe le plus controversé du campus mais je m’en fous. J’écris aussi pour des sites et journaux conservateurs. Par exemple, je contribue de temps en temps au Daily Wire de Ben Schapiro.

Je crois que les jeunes doivent s’engager même s’ils le font souvent mal. Si on prend son devoir civique au sérieux, alors l’engagement politique est inévitable. Il faut contribuer au bien commun.

« Ted Cruz rejette l’idéologie de la Cour Suprême »

Ted Cruz est mon candidat préféré actuellement. Je suis d’accord avec lui sur presque tout. En fait, je lutte même pour trouver des points de désaccord ! Il veut limiter le gouvernement – mais pas autant que Rand Paul –, il prend la Constitution au sérieux, il a les mêmes valeurs sur les enjeux sociaux. Surtout, il rejette l’idéologie de la Cour Suprême. Ce que beaucoup de Républicains oublient c’est que la Cour Suprême ne devrait pas avoir le dernier mot sur tout. C’est contraire à la Constitution et c’est notre devoir civique de s’opposer à cette façon d’agir illégitime.

Cruz est le candidat le plus conservateur en lice mais il est en compétition avec Rubio et les voix sont dispersées entre eux deux. Pour que Cruz ait une chance contre Trump, il faudrait que tous les autres disparaissent. Du coup je suis plutôt pessimiste pour demain. »

Propos recueillis par Marie Jactel

Parcourez notre série de portraits et rencontrez également Jason, le libertarien qui soutient « l’outsider politique » Bernie Sanders et Eric, le républicain qui est attiré par « le politiquement incorrect » de Donald Trump.

Super Tuesday à Santa Barbara : « Bernie, un outsider politique qui crache sur l’establishment »

À l’occasion du Super Tuesday (étape décisive de la campagne des primaires américaines), notre correspondante en Californie nous livre une série de portraits. Découvrez ces « Humans of Santa Barbara », des étudiants de l’université californienne de Santa Barbara, qui prennent la parole.

Jason, étudiant en sciences politiques, 4e année

Jason s'exprime sur le Super Tuesday. Crédits photo : CrossWorlds/Marie Jactel

Jason s’exprime sur le Super Tuesday. Crédits photo : CrossWorlds/Marie Jactel

 

« Je m’identifie plutôt aux libertariens [NDLR : philosophie basée sur le libéralisme classique, les droits de l’individu supérieurs à ceux du collectif et le gouvernement réduit au minimum, au besoin primaire de sécurité]. Je ne me reconnais pas du tout dans les Républicains en ce moment. Trump parle de construire un mur sur la frontière mexicaine alors que je pense que les gens devraient avoir le droit d’aller partout dans le monde tant qu’ils agissent de façon civilisée. Même chose pour la guerre contre la drogue, le mariage de même sexe et toutes les questions sociales. Pour moi, les Républicains agissent de façon totalitaire et Trump, comme un néo-fasciste.

« J’étais socialiste. Je voulais être part de quelque chose de plus grand que moi-même. »

J’ai un parcours un peu spécial : je viens d’une famille de démocrates. Je me souviens avoir posé des affiches d’Al Gore quand j’étais petit, et de ma colère en voyant sa victoire volée par G.W. Bush. Mes parents faisaient parti des quelques 23 % d’Américains contre l’invasion de l’Irak. En 2011, il y a eu le mouvement Occupy Wall Street, auquel j’ai participé. À ce moment là je me considérais comme socialiste. Je voulais être part de quelque chose plus grand que moi-même. C’était un manque de confiance en soi. Beaucoup de garçons de 17 ans sont comme ça. Le plus grand véhicule derrière le socialisme, c’est le manque d’assurance : on se sent tellement fragile qu’on a besoin du support d’une idéologie forte.

« Personnellement, je critique le féminisme et les questions de race. »

Ensuite j’ai commencé l’université. J’ai pris un cours de sociologie qui s’est révélé être une publicité pour la pensée « libérale » : un aperçu de la pensée de masse, et je me suis senti très seul. J’ai lu des auteurs comme David Horowitz [NDLR : un écrivain conservateur américain qui dit s’opposer au politiquement correct de gauche] et ça m’a beaucoup fait réfléchir.

J’ai pris des cours d’économie et découvert des idéologies différentes. Ça c’était lors de ma 2e année, durant laquelle j’ai rejoint le groupe UCSB Young Americans for Liberty. Aujourd’hui, je suis vice-président de l’association. On essaie de contester les idéologies que l’on perçoit comme totalitaires. Personnellement je critique le féminisme et les questions de race.  Des sujets omniprésents dont il est impossible de questionner les dogmes sans être exclu, voire insulté.

« Je suis prêt à catalyser toute la haine si ça peut en encourager d’autres à dire ce qu’ils pensent. »

Les gens sont obsédés par la liberté de parole et pourtant ils réagissent de manière virulente dès qu’ils se sentent offensés. Ils savent que leur seul pouvoir dans cette université n’est pas d’argumenter mais de montrer du doigt. Les professeurs sont aussi très bons pour attaquer les jeunes. Quelques-uns m’ont humilié ouvertement devant toute la classe. Mais selon l’expérience l’expérience psychologique de Asch, si une seule personne montre l’exemple en s’élevant contre la masse, d’autres seront plus prêtes à sortir du bois… Alors je suis prêt à catalyser toute la haine si ça peut en encourager d’autres à dire ce qu’ils pensent.

« Bernie est un outsider politique qui crache sur Hillary et l’establishment. »

Je crois que je vais voter pour Bernie. Il est moins pro-gouvernement que ce qu’on croit et c’est un outsider politique qui crache sur Hillary et l’establishment. Franchement aucun candidat actuel n’est bon. Si j’avais pu, j’aurais voté pour Rand Paul [NDLR : sénateur du Kentucky, figure des mouvements libertarien et du Tea Party au sein du parti Républicain. Il a renoncé aux primaires en février, faute de soutiens solides]. Ça aurait été déjà mieux que ce qu’on a maintenant. Trump pousse au néo-fascime. Je préfère prendre un socialiste honnête et inefficace, plutôt qu’un candidat qui n’est pas authentique. On peut argumenter contre Bernie, avoir un véritable débat parce qu’il a des idées. Et je respecte ça. Mais il n’a aucune chance. L’establishment conspire pour le virer, comme pour Rand Paul .

Je ne préfère pas penser à mardi prochain parce que toutes les issues sont mauvaises. J’espère que ça sera Rubio car c’est le « moins pire ». Mais si c’est Trump contre Hillary, alors… ça va être une des élections les plus intéressantes de notre Histoire. »

Propos recueillis par Marie Jactel

Retrouvez le premier portrait de la série,  Eric, « le républicain ».

Dame un… peso

Mauricio Macri, leader du parti conservateur Cambiemos, a succédé à Cristina Kirchner le 10 décembre 2015 après les élections du 22 novembre. Les Argentins attendaient beaucoup de cette rupture avec les politiques péronistes de l’ancienne présidente. Retour sur les premières actions du gouvernement.

Mauricio Macri, actuel président argentin. Crédits photo : Flickr/CC/Gobierno de la Ciudad de Buenos Aires

Mauricio Macri, actuel président argentin. Crédits photo : Flickr/CC/Gobierno de la Ciudad de Buenos Aires

 

Dès les premiers jours de son mandat, Macri a commencé à tenir les promesses qu’il avait faites au peuple argentin. Que ce soit dans le domaine de la justice, de la politique ou des affaires internationales, le président agit sur tous les fronts : en effet, à peine 72h après sa prise de fonction, Macri avait déjà publié 29 décrets sous le titre « Protection des libertés de la presse et d’expression ». Mais une des mesures les plus attendues était celle relative à l’économie et au taux de change du peso, la monnaie argentine.

Le dollar « blue »

Depuis 2011, les Argentins connaissaient des restrictions de change qui visaient à éviter une fuite des devises. Ils ne pouvaient échanger qu’un montant restreint de pesos en dollars chaque mois. Le plafond pour ce change était déterminé au cas par cas, en fonction des raisons amenant une personne à demander des dollars (voyage/importations) entre autres limitations. Néanmoins, El Pais affirme que les Argentins pouvaient changer au maximum l’équivalent de 2 000 dollars par mois en 2011, alors que cette limite est désormais placée à 2 millions de dollars. 

  En effet, dans un pays où l’inflation bouleverse le quotidien des particuliers comme des entreprises, le dollar était une monnaie très prisée, en particulier pour l’épargne, contrairement au peso qui perdait rapidement de sa valeur depuis la crise de 2001.

Cette restriction des changes a limité les investissements en Argentine puisque les entreprises étrangères ne peuvent rapatrier leurs bénéfices qu’au compte-gouttes. Cette situation a conduit à l’émergence d’un marché noir extrêmement bien rodé et quasiment institutionnel puisque les Argentins, comme les étrangers, y ont systématiquement recours. Sur ce marché parallèle, on peut échanger en moyenne 1 dollar dit « blue » pour 14,50 pesos, contrairement au marché officiel où l’on obtenait 1 dollar pour environ 9,50 pesos.

La monnaie argentine : le peso. Crédits photo : Flickr/CC/Esteban Maringolo

La monnaie argentine : le peso. Crédits photo : Flickr/CC/Esteban Maringolo

 

Stabilisation depuis mi-décembre

Mauricio Macri avait donc pour objectif de « normaliser l’économie », ce qui a conduit à une dévaluation du peso, maintenu artificiellement haut pendant plusieurs années. Suite à cette mesure de fin ou plutôt de moindre restriction des changes, le dollar s’est stabilisé à 14 pesos depuis mi-décembre, soit une dévaluation de 30% de la monnaie argentine. Le dollar blue, taux du dollar au marché noir, semble réagir faiblement suite à cette dévaluation, puisqu’il se maintient légèrement au-dessus du nouveau taux officiel.

La presse argentine souligne les craintes des habitants quant à cette mesure. Certes, la restriction des changes était très impopulaire, cependant, beaucoup ont peur que l’inflation, conséquence de la dévaluation, affaiblisse le commerce et le niveau de vie en Argentine. D’autres considèrent que c’est un mal nécessaire pour rattraper les erreurs du Kirchnérisme.

L’économiste Nicolas Dujovne ajoute que l’inflation qui commence déjà à se faire sentir devrait baisser à partir d’avril, rapporte le journal local Infobae. En attendant, pour tenter d’éviter que l’inflation ne porte préjudice au niveau de vie des Argentins, Mauricio Macri doit rencontrer les syndicats en janvier pour discuter une augmentation des salaires.

Marine Segura et Alicia Arsac

Photos : un Noël de contrastes

Quelle signification revêt cette fête dans les pays de nos correspondants ? En 2013, lors de notre première édition, nous y avions consacré un regard croisé (Syrie, Canada, Israël, Allemagne, Angola…) En 2014, nous nous sommes également posé la question et y avons répondu en voulant capturant l’instant, en photos. Cette année, six de nos correspondants comparent les scènes de Noël dont ils sont témoins pour rendre compte de l’appropriation de cette fête dans le monde.

Noel Af du Sud Chine

En Afrique du Sud, pays composé à 80% de chrétiens, les bonnets rouges à pompons fleurissent sous un soleil de plomb. Dans le village de Tsitsikamma, on célèbre Noël autour d’un barbecue, tradition nationale.

En Chine, les joueurs de cartes n’ont pas arrêté leurs parties pour célébrer Noël, dans cette rue de Beijing, qui donne sur le temple du Ciel, où se trouve la salle des prières pour la bonne moisson. La religion la plus répandue est celle que l’on appelle « la religion traditionnelle », entre taoïsme et culte des ancêtres, dont les fidèles représentent 70% de la population.

Crédits photos : CrossWorlds/Esther Meunier – CrossWorlds/Camille Guillard

Noel Japon Maldives
Au Japon, un grand sapin scintille dans le ciel d’Osaka. C’est celui du marché de Noël, organisé par la communauté allemande, dont l’influence se fait sentir depuis que quelques prisonniers de guerre ont choisi de rester au Japon en 1919.

Aux Maldives, le grand palmier ne s’agite pas sur la plage déserte. Sur cet archipel où la masse des touristes côtoie dans l’indifférence le peuple local, l’islam est religion d’État. Depuis le coup d’État de 2008, la charia règne sans partage dans un climat extrêmement radical, et les entorses aux droits de l’Homme sont fréquentes.

Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire – CrossWorlds/Juliette Brigand

Noel US Russie

Aux États-Unis, on trouve des décorations estampillées Coca. Le Noël des magasins new-yorkais s’inscrit dans la tradition qui unit Noël et la marque au logo rouge, qui utilise le père Noël dans ses campagnes hivernales depuis 1931.

En Russie, les échoppes sont plus artisanales. Le grand marché de Saint Pétersbourg n’est pas un marché de Noël, mais du Nouvel An. Là-bas, les différentes échoppes célèbrent la culture locale, avec une grande variété de nourriture et des icônes religieuses, de même que les traditions internationales représentées dans des stands aux couleurs de pays variés, comme l’Allemagne ou la Suisse.

Crédits photo : CrossWorlds/Marie Jactel – CrossWorlds/Jeanne Richard

L’équipe

ElectricYerevan : éclairage sur les manifestations arméniennes

Depuis un peu plus de deux semaines, une vague de contestation inédite s’est emparée de la capitale arménienne. CrossWorlds vous propose un article en deux temps : un premier pour saisir les enjeux des manifestations avec un texte explicatif, un second pour vous plonger directement au coeur de l’action avec l’interview d’une manifestante.

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La foule qui défile à Yerevan. Crédits photo : Flickr /CC/t.ap.

Pourquoi les habitants d’Erevan sont-ils dans la rue ?

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« La jeunesse s’est mobilisée, et ça c’est déjà une victoire ! »

Bonjour Mariam, peux-tu commencer par te présenter ?

– Je suis une étudiante en quatrième année de langues, culture et politique de l’Europe et de la Russie. Mais je suis avant tout membre de la jeunesse arménienne et je participe, modestement, à l’action civile « Non au pillage ». 

Quelle était la réaction initiale des médias et de la population à l’annonce de la hausse des tarifs de l’électricité le 17 juin ?

– Je ne pense pas qu’il y ait des familles que ce sujet n’ait pas touché, même si l’impact était différent selon les différentes classes sociales. D’ailleurs, il est non seulement question de la hausse des tarifs, mais aussi de l’incompétence avec laquelle la situation est gérée, et il semble que les habitants de l’Arménie soient tenus comme responsables. Les médias arméniens ont réussi à dépeindre la situation de manière plus ou moins objective depuis le début. Il existe également des couvertures en direct des réunions.

A partir de quand la manifestation a-t-elle accédé à la notoriété ? Dès le premier jour, le 19 juin ?

– Le mouvement est devenu populaire lorsque des centaines de citoyens ont bloqué l’une des principales avenues de la capitale, en essayant d’approcher le palais présidentiel. Sans aucun doute, ce qui a déclenché l’intérêt des médias internationaux, c’est la matinée (du mardi 23 juin, NDLR) quand la police a tenté de disperser les manifestants pacifiques avec des canons à eau dès 5h du matin.

Quel était le sentiment dominant après que la police ait dispersé les manifestants ?

– Ce matin-là était un événement déclencheur qui a conduit à un mouvement plus large au sein de l’Arménie et à l’étranger. La réaction qui a suivi a été importante, plus de personnes se sont rassemblées sur l’avenue : des jeunes, des personnes âgées, des familles, des politiciens et des célébrités. En outre, la police est devenue plus tolérante et plus pacifique envers les gens qui s’étaient rassemblés.

Tu mentionnes la présence de politiciens : l’opposition essaie-t-elle de récupérer la mobilisation à des fins partisanes? Y a-t-il des figures d’opposition crédibles face au président actuel ?

– Il me semble que les politiciens qui prennent part au mouvement le font pour effectuer leur devoir civique, en tant que citoyens arméniens tout d’abord, et non en tant que membres de l’opposition. Il y a un an, il y avait des représentants de l’opposition et des candidats crédibles, mais de nos jours l’image des dirigeants de l’opposition ou d’un candidat possible face au président Sarkissian est peu claire et vague.

A partir de quand as-tu commencé à prendre part aux manifestations ?

– Comme la manifestation se déroule dans le cœur de la capitale et la question concerne chacun d’entre nous, il est difficile de ne pas y participer. Je dois souligner que, en comparaison avec d’autres, je ne représente qu’une partie infime du mouvement, même si bien sûr, chaque personne compte. Mais il y a des membres entièrement dévoués à la cause qui passent jour et nuit sur l’avenue pour faire progresser nos revendications.

Ces « cadres » ou « dirigeants » sont-ils des militants connus de longue date et liés à des associations ou des partis ou alors des nouveaux-venus en politique ?

– Les dirigeants appartiennent à une nouvelle initiative civique appelée « Non au pillage. » Les responsables sont des activistes civils, des jeunes citoyens d’Arménie mobilisés pour faire bouger les lignes dans notre société.

Quelle est l’ambiance des manifestations ? Qui sont les manifestants ? Quels sont les slogans scandés par la foule ?

L’ambiance est calme, paisible et conviviale. À mon avis, c’est cela qui différencie notre mouvement de beaucoup d’autres. Les slogans que vous pouvez entendre parlent de la force de la jeunesse, de notre objectif et de notre force. Les plus populaires sont : « Pas de vol ! », « Nous sommes les maîtres de notre pays! », « Une Arménie libre et indépendante! »

Les médias russes et européens n’ont pas hésité à comparer « ElectricYerevan » à l’EuroMaïdan ukrainien : la Russie et l’Union Européenne te semblent-t-ils le sujet des manifestations ?

– Il y a une tentative par certains de trouver un ordre du jour politique au mouvement. Les militants pensent qu’ils se réunissent pour une seule cause sociale, même si le mécontentement avec la Russie peut être lié au fait qu’Inter Rao (la compagnie qui gère les réseaux d’électricité arméniens NDLR) est russe.

Donc la question du choix d’un « modèle » ou d’un « camp » européen ou russe ne se pose pas de façon prioritaire parmi les manifestants ? L’Arménie est rentrée récemment dans l’Union Eurasiatique.

– Je dirais que non. Même si la société peut être parfois divisée à ce sujet, ce mouvement particulier ne pose pas la question de nos alliances politiques et économiques.

En quoi le mouvement se différencie-t-il pour l’instant de l’EuroMaïdan ukrainien ?

– Tout d’abord parce que nous ne voulons pas transformer les revendications intérieures en quelque chose d’autre. La Russie a longtemps été et reste à ce jour l’un de nos principaux alliés économiques que nous considérons comme un partenaire stratégique ; nous ne voulons donc pas nous l’aliéner.

Les manifestants sont bien plus en colère contre la structure du pouvoir d’Erevan qu’envers le Kremlin.

Le président a proposé une sortie de crise négociée : pourquoi les manifestants l’ont-ils repoussée ?

– Les manifestants ne sont pas satisfaits de cette solution temporaire, mais attendent plutôt une décision finale (sur le retrait de l’augmentation, ndlr). Si l’on parle d’audit, quel sera notre rôle là-dedans ?

Le mouvement exige-t-il la démission du gouvernement ? Quelles sont les demandes des manifestants ?

– Les militants semblent être clairs sur ce point: ce n’est pas un mouvement avec un agenda uniquement politique. Certes, les changements doivent se produire via la politique, mais c’est avant tout un mouvement social. Les demandes restent les mêmes : l’annulation complète de l’augmentation des tarifs de l’électricité. Le mouvement social continuera sa lutte jusqu’à ce que nos demandes soient satisfaites.

Quels sont les scénarios de sortie de crise possibles ? Quel est l’avenir du mouvement, qui n’a pour l’instant pas de structure politique ou partisane ?

– Le fait qu’il n’existe pas de structure politique ou partisane de ce mouvement est pour moi positif. Cela rappelle l’origine de ce mouvement, sa base et son principal moteur ; c’est une initiative collective et une lutte quotidienne, de citoyens qui ont besoin de mesures d’aide sociale du gouvernement et non de politiques qui aggravent le niveau de pauvreté.

En ce qui me concerne, je suis convaincue qu’il faut poursuivre le combat jusqu’à ce que nos revendications soient acceptées. Le fait que nous avons réussi à attirer l’attention des médias internationaux ainsi que du pays entier représente en soi une grande victoire. La jeunesse s’est mobilisée pour une cause importante et ça c’est déjà une victoire ! Plus tôt aujourd’hui, les manifestants ont été dispersés et l’avenue a été ouverte par la police. Mais je doute que le mouvement cessera d’exister.

Propos recueillis par Yann Rivoal, le 30 juin, actualisée le 7 juillet.

 

Armenian genocide : stories from the commemoration

Commemorations of the Armenian genocide were held in Turkey on April 24th, despite the other centennial that took place on the exact same day with the President for the victory of the Gallipoli battle against the Allies. Associations organized a gathering around a wishing tree for the dead and deported Armenians during the First World War in 1915 at the core of Istanbul, on Taksim Square. The organizers of the event aimed for this gesture to “bring Armenians from around the world together with citizens of Turkey in Istanbul”.

 Gathering on Taksim Square. There are posters of dead Armenian families and of Hrant Dink Crédits photos : CrossWorlds/Laura Knobloch

Gathering on Taksim Square. There are posters of dead Armenian families and of Hrant Dink Crédits photos : CrossWorlds/Laura Knobloch

 

The crowd was here, the policemen and their riot-control shields as well. But unlike usual demonstrations on Taksim Square, the crowd was discreet. A German observer told me that “the demonstration seemed half-hearted; 5 minutes after the speech the crowd dissolved and the wishing tree was removed. I did not find the atmosphere very emotional either : neither angriness, sadness or hope became apparent through the actions and expressions of the demonstrators nor through the several speeches given.”

Policemen and their riot-control shields lined up and ready on Taksim Square. Crédits photo: CrossWorlds/Damian Kashfia

Policemen and their riot-control shields lined up and ready on Taksim Square. Crédits photo: CrossWorlds/Damian Kashfia

 

Were the commemorators afraid of being louder? A historical conference called “Armenian genocide : concepts and comparative perspectives” – the first in Turkey to use the “G-word” in its title – was cancelled by the Rector’s Office of Bilgi University where it was supposed to be held just a few days before.

At the last minute, the conference was organized at the public Bogaziçi University. Academics from Turkey and from overseas lined up to talk reasonably, but not emotionally, about what is still called by the Turkish officials “the 1915 events”. At the end, the organizers warmly thanked the “security staff” and “the rectorate of the university” for “fighting for academic freedom” : “We have been able to talk without any political taboo today.”

This struggle between remembrance of Armenian genocide and Turkish nationalism comes up every year. Last year, Mr Erdogan’s declaration on April 24th of “compassion and respect to all Ottoman citizens who lost their lives” during the massacres of World War One was considered to be considerable progress. This year, the invitation sent to the Armenian President to participate in the national commemoration of the Gallipoli battle in the Dardanelles Straits that is celebrated on April 18th every year marks a will not to push the diplomatic advance any further. At the conference, Fatma Müge Göçek, a Turkish historian and sociologist teachingin the United States talked about the « silence » in which she was interested in and that made her decide to research the armenian génocide : « I had no idea of what had happened in the past. Today, by denying the responsibility in this genocide, we as Turks have lost our moral compass ».

My German observer was startled by the number of flags “of all sizes” visible on Taksim Square on the day of the centennial of the genocide. The day before, Turkey was celebrating the National sovereignty and Children’s day, that marked an important step in the making of the Turkish Republic. “The abundance of signs of Nationalism appeared to me to be a quite cynical set up for the commemoration festivities. To me, the Armenian genocide was a step toward creating a homogenous Turkish people that was the basis for the Turkish Republic.”

"Too many flags" on Taksim Square. Crédits photo: CrossWorlds/Laura Knobloch

« Too many flags » on Taksim Square. Crédits photo: CrossWorlds/Laura Knobloch

 

A Turkish observer, who goes to the commemoration every year “to feel like a human being ” was more startled by the slogans against the Turkish State : “While the commemoration was happening, there was a group of people shouting slogans, but not too loud. They were political and aggressive slogans: « all together or none of us » and « murderer state”. As for me, I feel alienated by these slogans. I’m not the spokesman of the Turkish government ; I do not need to justify my ideas, beliefs and feelings according to macro-level policies. I am a human. As an individual, Turkish or Armenian government’s policy interests are not my business. I feel sorry for what happened a hundred years ago when I hear grandchildren of those innocent victims one more time. I feel sorry because of people’s cruelty and indifference to others’ agony and sorrows.”

Gathering on Taksim Square. The picture raised show the face of Hrant Dink, Turko-Armenian journalist murdered in 2007 by a Turkish nationalist. Crédits photos : CrossWorlds/Laura Knobloch

Gathering on Taksim Square. The picture raised show the face of Hrant Dink, Turko-Armenian journalist murdered in 2007 by a Turkish nationalist. Crédits photos : CrossWorlds/Laura Knobloch

 

As if he had heard this message, Robert Fisk, an award-winning British journalist, concluded the conference by advising the Armenians to “help the Turks to understand and research the genocide, so that it is more rapidly recognized in Turkey”.

Marguerite Salles
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Au Chili, marcher pour avoir le droit d’avorter

Au Chili, chacun sa façon de célébrer la Journée Internationale des droits de la Femme. Les maires de certaines municipalités décident par exemple d’offrir une machine à laver en guise de prix d’honneur à cette occasion, ce qui n’est pas sans créer la polémique.

Une manifestante avec un bandeau sur la bouche lors de la Marche pour la légalisation de l'avortement à Santiago, capitale du Chili, le 6 mars 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Une manifestante avec un bandeau sur la bouche lors de la Marche pour la légalisation de l’avortement à Santiago, capitale du Chili, le 6 mars 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

« Pour un 8 mars sans avortement clandestin »

A Santiago, certains avaient une toute autre idée en tête. Vendredi 6 mars, avec un peu d’anticipation sur la date officielle, ce sont plusieurs milliers de personnes (plus de 5000 participants sur l’événement Facebook) qui ont répondues présentes à l’appel du collectif de coordination « Féministes en Lutte » pour une manifestation intitulée Marche «Pour un 8 mars sans avortement clandestin ». L’occasion de rappeler que le Chili reste l’un des derniers pays au monde à prohiber strictement l’avortement, qui ne peut être réalisé quels que soient les motifs.

Marche pour la légalisation de l'avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Marche pour la légalisation de l’avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Cette législation est un des héritages subsistant de la dictature : autorisé à des fins thérapeutiques en 1931, la modification du Code Sanitaire chilien en 1989, sous Pinochet, a entrainé l’interdiction de l’avortement. Aujourd’hui, une femme qui décide d’y avoir recours ou un médecin qui pratique une IVG encourent tous deux de 3 à 5 ans de prison. Retour sur les débats de ces dernières années.

Des manifestantes chiliennes lors de la Marche pour la légalisation de l'avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Des manifestantes chiliennes lors de la Marche pour la légalisation de l’avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Bataille de popularité entre l’Eglise et la Présidente

La situation pourrait être en passe d’évoluer sous peu, si l’on en croit la volonté de la présidente de la République. Michelle Bachelet, également ancienne responsable à la tête de l’ONU Femme de 2010 à 2013, a déposé un projet de loi au Congrès le 31 janvier dernier, qui viserait à dépénaliser l’IVG en cas de viol, de non-viabilité du fœtus ou de danger pour la vie de la mère. Même s’il apparaît certain que ce projet n’en est qu’au début de son processus législatif et va être soumis à de nombreuses modifications, il s’agit d’une avancée considérable sur le sujet. Après avoir mis l’accent sur l’accès à la contraception, et notamment à la pilule, lors de son premier mandat, cet autre thème semble devenir le nouveau cheval de bataille de la présidente.

Une manifestante et un bébé sur son ventre lors de la Marche pour la légalisation de l'avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Une manifestante et un bébé sur son ventre lors de la Marche pour la légalisation de l’avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Malgré tout, le débat sur le sujet reste houleux et complexe. En effet, l’Eglise et les partis conservateurs jouissent encore d’une grande popularité. Mais certaines polémiques récentes semblent avoir sensiblement atteint l’opinion publique. En 2013, le cas d’une jeune fille – ou plutôt une enfant – de onze ans, connue sous le nom d’emprunt de Belen a choqué le pays entier : violée par son beau-père, elle a été contrainte de mener à son terme la grossesse issue de ce viol, malgré la non-viabilité attestée du fœtus. En novembre de l’année passée, c’est lors d’une même affaire que s’est réouvert le débat sur l’avortement, après l’accouchement d’une adolescente de treize ans, également tombée enceinte après un viol, et dont l’enfant n’a pas survécu.

Entre 60 000 et 70 000 IVG clandestines par an

Un autre argument qui pousse à la modification de la législation est celui des inégalités. En effet, un pays où l’avortement est interdit ne signifie en rien que celui-ci y est absent. Au Chili, les IVG clandestines sont légion (entre 60 000 et 70 000 par an, d’après un rapport de l’ONU de l’année passée). Mais selon leurs ressources économiques, les femmes n’encourent pas le même danger pour leur santé. C’est d’ailleurs une déclaration sur ce thème qui aura coûté sa place à la précédente Ministre de la Santé le 30 décembre dernier. Celle-ci a en effet déclaré lors d’une interview que « dans toutes les cliniques privées [riches] de ce pays, beaucoup de familles conservatrices ont fait avorter leurs filles. »

« Les personnes les plus fortunées n’ont pas besoin de lois, parce qu’elles ont les ressources ».

Helia Molina a par la suite ajouté qu’elle ne regrettait pas ses paroles, quand bien même celles-ci l’auront poussée à présenter sa démission.

Un manifestant portant un t-shirt "Avorter librement ou mourir" lors de la Marche pour la légalisation de l'avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Un manifestant présente un marcel « Avorter librement ou mourir » lors de la Marche pour la légalisation de l’avortement le vendredi 6 mars 2015 à Santiago, capitale du Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Cependant, malgré une formulation malheureuse, l’ancienne ministre a bel et bien dénoncé une réalité. Sous prétexte d’une opération de l’appendicite et avec des moyens conséquents, il est effectivement possible d’obtenir une IVG dans une clinique privée. Pour les autres, il faudra alors se procurer des médicaments abortifs au marché noir, à travers Internet ou le bouche-à-oreille. Et avorter seule, à la maison avec les risques physiques et psychologiques que cela engendre. Se rendre à l’hôpital n’est envisageable qu’en cas d’urgence vitale, par peur des dénonciations.

« J’étais terrifiée, seule, avec les comprimés […]. Ce fut horrible, terrible, épouvantable » témoigne Laura[1], jeune femme ayant avorté clandestinement à l’âge de 26 ans.

Pour Alexandra, « Recourir à l’avortement est douloureux, et plus encore dans les conditions d’illégalités et de risques qui sont celles au Chili. J’ai eu très peur, sur une échelle de 1 à 10, ce serait un 10 ». Certaines ont dû faire face à des saignements pendant plusieurs mois. D’autres risquaient l’infection et se sont résolues à se rendre à l’hôpital, ce qui a rajouté à l’expérience déjà traumatisante. Toutes les femmes interrogées se déclaraient en faveur de la légalisation. Des témoignages extrêmement durs à entendre, en tant que jeune femme française et disposant de ce droit sans condition.

 

"Dépénaliser l'avortement n'oblige pas à avorter" peut-on lire sur une pancarte tenue par un homme lors de la marche en faveur de la légalisation de l'avortement au Chili, le 6 mars 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

« Dépénaliser l’avortement n’oblige pas à avorter » peut-on lire sur une pancarte tenue par un homme lors de la marche en faveur de la légalisation de l’avortement au Chili, le 6 mars 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

C’est donc dans ce contexte que, de 19h à 22h vendredi 6 mars 2015, des femmes mais aussi des hommes, des jeunes et des plus âgés, ont marché ensemble pour réclamer ce droit reconnu par l’ONU, qui a d’ailleurs demandé au Chili de modifier sa législation il y a quelques mois.

La manifestation en faveur de la légalisation de l'avortement au Chili le 6 mars 2015 a duré jusqu'à 22h. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

La manifestation en faveur de la légalisation de l’avortement au Chili le 6 mars 2015 a duré jusqu’à 22h. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Dans une ambiance somme toute bon enfant malgré la gravité du thème, de nombreux collectifs féministes et d’organisations politiques orientées à gauche, accompagnés de citoyens sont venus manifester. Dans le cortège défilaient également des futures mamans, qui veulent « avoir le choix ». De nombreux slogans résonnaient dans les rues, entre « Mourir : en luttant, soumise : jamais de la vie ! » ou encore « L’Etat oppresseur soutient l’agresseur et criminalise la victime », dans une atmosphère joyeuse. Cependant, au-delà de la bonne humeur générale, on ressent quelque chose de puissant, des frissons à voir ce mouvement d’union. Les manifestations au Chili, qu’elles concernent le droit des femmes, l’éducation ou les minorités ethniques ont quelque chose de particulier. Il souffle un vent de liberté, d’assurance, de rébellion. Ici, on a véritablement l’espoir de changer les choses.

Je n’aurais pu rêver meilleure occasion de célébrer ma condition féminine. Et comme on pouvait le lire sur l’une des nombreuses banderoles du cortège : « Quand une femme avance, aucun homme ne recule ».

 Camille Russo 

 

[1] Les prénoms ont été changés. Tous les propos rapportés sont issus d’un travail de recherche universitaire que j’ai effectué au premier semestre sur le thème de l’avortement et de ses conséquences en termes de politiques publiques. A cette occasion, j’ai pu m’entretenir avec cinq jeunes femmes ayant eu recours à une IVG clandestine.

 

Attentats à Copenhague : un hygge du deuil

Lundi 16 février, notre correspondante à Copenhague a assisté à la manifestation de soutien aux morts de samedi dernier, qui se tenait devant la salle de conférence où a eu lieu l’une des deux fusillades. Son récit, éclairé de témoignages de jeunes Danois récoltés au cours de la semaine.

La nuit est calme ce soir. Il fait froid, très froid. Des dizaines de milliers de personnes se tiennent debout sur une petite esplanade et pourtant, le seul murmure qu’on entend est celui de l’hélicoptère, haut dans la nuit.

Autour de nous, des enfants, des parents, des vieux et des étudiants, serrés les uns contre les autres. Beaucoup de grands, beaucoup de blonds. Et leurs visages sont calmes, pas exactement tristes, mais respectueux. On voit peu de pancartes, on n’a pas l’impression d’être à une manifestation. À la place, il y a beaucoup de flambeaux, et quelques fleurs. Ça et là, des drapeaux.

Un hygge contre la terreur

Une chanteuse danoise ouvre la scène. Elle commence avec une vieille chanson du pays qui fait référence à l’occupation allemande de la Seconde Guerre mondiale… Et aux liens du mariage. Toutes ces choses qu’on laisse nous emprisonner. La terreur, la prochaine ? Puis elle enchaîne avec Imagine, et l’assemblée chante avec elle. La nuit après les fusillades, les Danois chantent les Beatles. Un murmure, un frisson parcourt la foule.

Entre les chansons et les discours, le ronronnement de l’hélicoptère cadence la soirée. Il dérange un peu la minute de silence demandée par la Première ministre, Helle Thorning-Schmidt. Les dispositifs de sécurité sont visibles, pourtant on ne ressent pas de peur. Sauf peut-être Abdu, un jeune Danois musulman d’origine turque. Lui me confie avoir demandé à son ami blanc aux yeux bleus de ne pas le laisser seul. « Je suis venu parce que je suis désolé et triste ; mais je n’ai juste pas envie d’être seul avec des gens qui sont en colère après les attaques ».

Est-ce que les Danois ressentent de la colère, de la peur ? Ce n’est pas ce qui transparaît sur la place. Non, cette soirée a presque des airs de feu de camp de fin de colo. On chante la version danoise de Qui peut faire de la voile sans vent. « Je ne peux quitter mon ami, sans verser de larme », entonne la foule. Il y a des guirlandes sur la scène. Ce rassemblement, c’est presque un hygge contre la terreur. Le hygge (prononcer « hugueu »), cet art danois du repos entre amis, du moment convivial et chaleureux. Certains, comme Sigrid, ont l’espoir qu’on « utilise cette tragédie pour créer plus de solidarité dans ce beau pays qui est le nôtre».

Des attaques redoutées

Car beaucoup s’y attendaient. Après « Charlie Hebdo », il y avait comme un sentiment diffus que le Danemark serait la prochaine cible. « Samedi soir, après l’attaque contre le centre culturel dans l’après-midi, continue Sigrid, personne ne savait ce que c’était ou ce que ça pourrait devenir. Nous étions tous encore en train de nous remettre des attaques à Paris ». Cette nuit-là, la peur était présente. Les yeux étaient rivés sur la télévision, sur Twitter. Et à 1h du matin, une synagogue fut attaquée, provoquant la mort d’une personne de confession juive.

Mais dès dimanche matin, ce sentiment s’est transformé. Il y avait de nouvelles victimes certes, mais aussi « quelqu’un à blâmer ». Et c’est avec la diffusion de l’identité du tueur que tout a changé. « Même si ça ressemblait à une « terror attack » un peu abstraite que l’on avait imaginée mille fois, ça paraissait aussi moins « terroriste » que ce à quoi on pensait. Qui était cet homme ? Je ne suis pas sûre qu’il soit un symbole des ‘sombres pouvoirs qui veulent nous blesser’ comme le clament beaucoup de politiciens ». Sigrid n’est pas la seule à refuser de voir deux visions du monde s’affronter. Isabella voudrait éviter une guerre « nous contre eux ». « La question ce n’est pas la religion, mais les individus. J’aimerais qu’on se concentre sur les quelques fous radicaux, et pas sur les communautés ».

« Et s’il avait été blanc, est-ce qu’on aurait parlé de terrorisme ? »

Derrière ces réactions se dessine la question des minorités au Danemark, cristallisée par la question de Kelly et ses proches : « Et s’il avait été blanc, est-ce qu’on aurait parlé de terrorisme ?». Ça et là, on se souvient de Breivik, en Norvège. « Lui, on le considérait comme un cas à part, parce qu’il était blanc ». Il est encore trop tôt pour savoir comment le Danemark va traiter sa population musulmane. Il y a de l’espoir ; il y a une grande communauté qui refuse la catégorisation, qui refuse d’entacher l’unité d’un pays fier de son peuple.

Mais en cette année électorale, il y a aussi des présages qui rassurent peu. Isabella est «triste que la Première ministre n’ait dit qu’à la communauté juive qu’elle est importante, et pas à la communauté musulmane. Parce qu’elle l’est ». Depuis dimanche, la peur n’est pas liée à la terreur. La peur, c’est celle des nationalistes, de ceux qui vont utiliser les attaques pour craqueler encore un peu l’intégration à la danoise, comme le parti d’extrême-droite Dansk Folkeparti.

Danois, et forts derrière nos principes

Mais lundi, au rassemblement de soutien, c’est l’union qui prévalait. Les partis politiques étaient rangés derrière la Première ministre, qui n’a pas laissé place à la terreur. Intervenante la plus acclamée de la soirée, elle a parlé de fierté, d’unité. Au lieu de parler de ceux qui attaquent, elle a parlé de ce qui est à défendre. On reste danois, forts derrière nos principes ; et ce lundi soir, droits dans le calme et dans le froid. Même dans le fond, où la scène est peu visible et où le son ne porte pas très bien, pas d’agitation. On se tient ensemble, entend-on de partout : Vi stå sammen.

Et ce « ensemble » va au-delà des frontières. La ministre continue son adresse en anglais, pour exprimer sa reconnaissance envers la communauté internationale. « Nous sentons que nous ne sommes pas seuls ». L’assemblée approuve avec force acclamations. Et pour finir, quelques mots en français, pour nous « remercier de tendre la main dans ce moment difficile ». Au milieu des applaudissements, un « Vive la France » retentit.

Charlie et la Petite sirène

France, Danemark, même combat ? Sur le chemin du retour, j’aperçois une pancarte « Je suis danois ». Est-ce que Charlie et la Petite sirène sont frères ? C’est ce que beaucoup pensent, dont l’ambassadeur français, présent à la conférence sur la liberté d’expression où tout a commencé. La liberté d’expression, chère aux scandinaves… L’ambassadeur, depuis la scène, demande : « Jusqu’où devons nous mettre nos vies en danger ? Jusqu’où aller ? ». Cette question ne fait pas l’unanimité. On entend en France comme au Danemark qu’ils « n’auraient pas dû dessiner le prophète ».

Le dessinateur Hervé Baudry a réagi aux attentats de Copenhague du samedi 14 février 2015. Ce dessin a circulé sur les réseaux sociaux.

Le dessinateur Hervé Baudry a réagi aux attentats de Copenhague du samedi 14 février 2015, représentant le Danemark par une petite sirène, l’icône de sa capitale Copenhague, qui dit « Je suis Charlie », en référence aux attentats contre le journal Charlie Hebdo en France. Ce dessin a circulé sur les réseaux sociaux.

 

Alors que la question de dessiner ou non Mohammed fait toujours débat en France et au Danemark, Abdu me confie que « Ca fait mal quand ils se moquent de notre religion. Mais ce sont des Danois – ils ne sont pas assez religieux pour comprendre le respect du sacré. Cela ne veut pas dire qu’un vrai Musulman, même en colère, s’en prendrait à la vie des autres ». Des propos qui résonnent avec ceux de Magnus, un autre Danois : « j’ai peur que les esprits se cristallisent sur la défense de la liberté d’expression. Je ne crois pas que ce soit très malin à l’heure actuelle ».

Ce n’est pas le discours de l’ambassadeur, acclamé par la foule. Il fait de la défense des activistes un devoir. Il en appelle au droit de rire, au droit à la futilité, à « l’insouciance » (en français). Pour lui comme pour beaucoup, cette liberté fondamentale est au coeur de l’art de vivre danois. La défendre, c’est « le plus grand cadeau que la France et le Danemark font au monde ».

Laure Vaugeois

Marche républicaine – « Viens, on s’aime »

Nous avons participé à la marche républicaine organisée ce dimanche 11 janvier 2015. Un cortège pour exprimer la solidarité et l’unité ; car le bilan de fin de semaine est morbide : 17 personnes ont été tuées. 12 lors de l’attentat contre Charlie Hebdo, une policière lors de la fusillade à Montrouge et 4 lors de la prise d’otages dans l’Hyper Cacher près de la Porte de Vincennes.

Cette marche constitue encore une actualité particulière pour CrossWorlds puisqu’elle ne se passe au-delà de nos frontières mais chez nous. Un événement historique qui a rassemblé environ 1,5 million de personnes dans notre capitale d’après les estimations des forces de l’ordre et une quarantaine de chefs d’Etats.

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A Strasbourg Saint-Denis à Paris, lors de la marche républicaine du 11 janvier 2015. Crédits photo: CrossWorlds/Jessica Ho

Direction Place de la République, d’où part le cortège.
Place de la République pour la marche républicaine du 11 janvier 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Florian Perrier

Place de la République pour la marche républicaine du 11 janvier 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Florian Perrier

Un peu plus loin, à l’angle de la rue Oberkampf et du boulevard Voltaire, les manifestants trépignent.
A l'angle de rue Oberkampf et du boulevard Voltaire pour la marche républicaine le 11 janvier 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

A l’angle de rue Oberkampf et du boulevard Voltaire pour la marche républicaine le 11 janvier 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Aux fenêtres, les habitants du quartier observent et participent. L’un d’eux lance un « Hervé Gourdel, aussi victime du terrorisme ! » timide, qui est finalement applaudi.
Le 11 janvier 2015, à l'angle de la rue Oberkampf et du boulevard Voltaire à Paris, la foule attend que le cortège de la marche républicaine démarre tandis que les habitants du quartier regardent. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Le 11 janvier 2015, à l’angle de la rue Oberkampf et du boulevard Voltaire à Paris, lors de la marche républicaine après l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Sur les panneaux, les désormais célèbre « Je suis Charlie », « Je suis juif », « Je suis flic »

Le hashtag « Je suis Charlie » créé par Joachim Roncin a été diffusé sur les réseaux sociaux après l’attentat contre Charlie Hebdo. Mais aussi « Je suis flic » pour les policiers assassinés. Dans la journée de l’attentat, un rassemblement massif a eu lieu place de la République.

Le hashtag « Je suis juif » a été créé en solidarité aux personnes tuées dans l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Le lendemain, un rassemblement pour dénoncer l’acte antisémite a également été organisé, nous y étions.

Aujourd’hui, les manifestants sont Charlie, mais aussi juifs et policiers.
Le 11 janvier 2015, à l'angle de la rue Oberkampf et du boulevard Voltaire à Paris, lors de la marche républicaine après l'attentat contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Le 11 janvier 2015, à l’angle de la rue Oberkampf et du boulevard Voltaire à Paris, lors de la marche républicaine après l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Un peu de grammaire : je suis Charlie, tu es Charlie, il est Charlie… nous serons Charlie.
Le 11 janvier 2015, à l'angle de la rue Oberkampf et du boulevard Voltaire à Paris, lors de la marche républicaine après l'attentat contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Le 11 janvier 2015, à l’angle de la rue Oberkampf et du boulevard Voltaire à Paris, lors de la marche républicaine après l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Des drapeaux français, mais aussi israéliens, plus loin portugais.
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Le 11 janvier 2015, à l’angle de la rue Oberkampf et du boulevard Voltaire à Paris, lors de la marche républicaine après l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Après 1h30 d’attente, les barrières sont retirées et les manifestants rassemblés rue Oberkampf peuvent enfin rejoindre le cortège.
Le 11 janvier 2015, des panneaux de solidarité et des messages d'amour dans les rues de Paris, lors de la marche républicaine suite à l'attentat contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher. Crédits photo : CrossWorlds/Alice Vannoorenberghe

Le 11 janvier 2015, des panneaux de solidarité et des messages d’amour dans les rues de Paris, lors de la marche républicaine suite à l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. Crédits photo : CrossWorlds/Alice Vannoorenberghe

 

Ils défilent sur le boulevard Voltaire, jusqu’à Nation. Paris s’habille aux couleurs de Charlie.
Le 11 janvier 2015, sur le boulevard Voltaire à Paris, lors de la marche républicaine après l'attentat contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Le 11 janvier 2015, sur le boulevard Voltaire à Paris, lors de la marche républicaine après l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

La foule chante la Marseillaise ; cliquez sur l’image pour l’écouter.

Le 11 janvier 2015, sur le boulevard Voltaire à Paris, lors de la marche républicaine après l'attentat contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Le 11 janvier 2015, sur le boulevard Voltaire à Paris, lors de la marche républicaine après l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Le 11 janvier 2015, en descendant le boulevard Voltaire, lors de la marche républicaine après l'attentat contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Le 11 janvier 2015, en descendant le boulevard Voltaire, lors de la marche républicaine après l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Ceci n’est pas un dragon chinois mais un crayon géant fabriqué par des étudiants en art, pour rendre hommage aux quatre dessinateurs de presse de Charlie Hebdo assassinées : Cabu, Charb, Wolinski et Tignous.
Cliquez sur l’image pour le voir défiler.
Les personnes se réfugient en-dessous de l’oeuvre d’art mobile pour se faufiler à travers la cohue. Un hélicoptère passe, les regards se lèvent.
Le 11 janvier 2015, en descendant le boulevard Voltaire, lors de la marche républicaine après l'attentat contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Le 11 janvier 2015, en descendant le boulevard Voltaire, lors de la marche républicaine après l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Le 11 janvier 2015, en descendant le boulevard Voltaire, lors de la marche républicaine après l'attentat contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Le 11 janvier 2015, en descendant le boulevard Voltaire, lors de la marche républicaine après l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Près de l’église Saint-Ambroise
Le 11 janvier 2015, à côté de l'église Saint-Ambroise à Paris, lors de la marche républicaine après l'attentat contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Le 11 janvier 2015, à côté de l’église Saint-Ambroise à Paris, lors de la marche républicaine après l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Pour exprimer notre solidarité, à notre manière et à notre échelle suite à l’attentat contre le journal Charlie Hebdo le mercredi 7 janvier 2015, nous avons également dressé la liste des réactions dans les pays où nos correspondants sont présents.
Le 11 janvier 2015, en descendant le boulevard Voltaire, lors de la marche républicaine après l'attentat contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Le 11 janvier 2015, en descendant le boulevard Voltaire, lors de la marche républicaine après l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Le slogan « Où est Charlie ? » a nourri les réseaux sociaux. Sur cette pancarte, le contre-pied est pris : « Où est Kouachi ? »

Les frères Kouachi sont les terroristes coupables de l’attentat contre Charlie Hebdo ; morts vendredi après-midi dernier. Parmi ces femmes en sous-vêtements, faisant certainement allusion aux 72 vierges promises au Paradis, deux ont le visage des jihadistes.

Vu le 11 janvier 2015, en descendant le boulevard Voltaire, lors de la marche républicaine après l'attentat contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Vu le 11 janvier 2015, en descendant le boulevard Voltaire, lors de la marche républicaine après l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

La nuit tombe, le cortège continue, toujours aussi dense.
Le 11 janvier 2015, en descendant le boulevard Voltaire, lors de la marche républicaine après l'attentat contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Le 11 janvier 2015, en descendant le boulevard Voltaire, lors de la marche républicaine après l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Un policier immortalise l’instant.
Le 11 janvier 2015, en descendant le boulevard Voltaire, lors de la marche républicaine après l'attentat contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Le 11 janvier 2015, en descendant le boulevard Voltaire, lors de la marche républicaine après l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Digression dans le parcours et arrivée place de la Bastille
Le 11 janvier 2015, place de la Bastille, lors de la marche républicaine après l'attentat contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Le 11 janvier 2015, place de la Bastille, lors de la marche républicaine après l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

 

où un coeur nous attend.
Le 11 janvier 2015, place de la Bastille, lors de la marche républicaine après l'attentat contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Le 11 janvier 2015, place de la Bastille, lors de la marche républicaine après l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Le 11 janvier 2015, place de la Bastille, lors de la marche républicaine après l'attentat contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

 

Clara

Charlie Hebdo – Les réactions dans les pays de nos correspondants

Hier, face à l’attentat au siège du journal Charlie Hebdo, face au crime, les réactions ont été variées. La stupeur, l’indignation, la peur, le refus d’avoir peur, la révolte, la hargne, la prise de recul, la crainte d’instrumentaliser… Au sein de notre rédaction, Français à travers le monde, on a voulu montrer notre solidarité, à notre manière et à notre échelle. Davantage pour soulager notre peine que par espoir d’avoir un vrai impact ; mais puisque vous lisez cet article, nous avons déjà remporté une manche.

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Photo prise lors du rassemblement place de la République à Paris, le 7 janvier 2014. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

 

Le moyen de le faire restait à déterminer : nous sommes 18 et ne réagissons pas de la même manière.  Alors comment exprimer la parole de « CrossWorlds » quand celle-ci se revendique plurielle, et l’est, une fois de plus ? Les faits nous sauvent. Laissons-les exprimer le frisson mondial, s’il existe. Certains de nos correspondants ont listé les réactions dans leur pays d’accueil.

Au Canada

La réaction canadienne n’a pas tardé suite à l’attaque de Charlie Hebdo. « Le Canada ne se laissera pas intimider et continuera à lutter avec fermeté contre les terroristes. Les Canadiens se tiennent aux côtés de la France en ce jour sombre » a déclaré le premier ministre Stephen Harper. Dans un pays encore choqué par le récent meurtre en plein jour de deux soldats à Ottawa, cette tuerie sonne comme un rappel amer « qu’aucun pays n’est complètement protégé contre ce genre d’attaques terroristes » a poursuivi le premier ministre canadien. A Vancouver, où je vis, une veillée est organisée ce jeudi 8 janvier devant la galerie d’art. Les marches de la galerie sont connues pour accueillir les rassemblements politiques importants.

Les réactions de soutien se sont aussi manifestées dans les rangs des dessinateurs de presse, solidaires de leurs confrères abattus crayon au poing.

Terry Mosher, dessinateur pour la Montreal Gazette, le quotidien anglophone de Montréal:

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Hadrien

En Australie

Ici, des dessinateurs ont aussi montré leur solidarité. Dont David Pope, dessinateur pour le Canberra Times avec son dessin « Il a dessiné en premier ».

Chloé

En Turquie

Le gouvernement turc a condamné en bloc l’attentat, le qualifiant de “sauvagerie inacceptable” qui, dit-il dans un communiqué, constitue une trahison pour la civilisation de laquelle ces terroristes se réclament. Le vice-premier ministre a ajouté, en référence aux caricatures de Mahomet, que ”une institution médiatique pouvait être critiquée et même condamnée pour sa ligne éditoriale, mais le terrorisme en lui-même doit être rejeté de façon catégorique, cest une question de principe. »

Sur son compte Twitter, le président Recep Tayyip Erdogan a déclaré que “la Turquie continuera de lutter contre tous les types de terrorisme, comme elle la fait jusqu’à présent.” La veille, mardi 6 janvier, une militante affiliée à un groupe terroriste d’extrême gauche, le DHKP/C, avait tué un policier dans un attentat-suicide dans le quartier touristique de Sultanahmet à Istanbul. erdogan

Le ministre des affaires étrangères a aussi prévenu contre l’islamophobie grandissante en Europe, en précisant que le terrorisme et l’islamophobie se nourrissaient l’un de l’autre.

Les théologiens turcs interviewés par le quotidien religieux Zaman ont déclaré que des personnes qui avaient une compréhension correcte de l’Islam ne pouvait pas être à l’origine de cette attaque. « Le terrorisme est contre les valeurs de base de toutes les religions, y compris lIslam » a précisé Cihat Seker, de l’Université de Fatih.

La réaction des médias turcs a été plus disséminée. Ainsi le journal Türkiye, pro-gouvernemental, a d’abord titré “Attaques sur le magazine qui a publié les caricatures hideuses de notre Prophète: résultat 12 mort ! ”. Des commentaires Twitter accusant le journal de justifier l’attaque, Türkiye a ensuite modifié son titre.

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De son côté, le magazine satirique Penguen, très critique du gouvernement, a publié un dessin tout en sobriété en hommage à Charlie Hebdo. Le magazine est régulièrement victime de menaces lui aussi.

 

Marguerite

En Russie

Après l’attentat au siège de Charlie Hebdo, le Kremlin a immédiatement condamné un « crime cynique » et a réaffirmé sa volonté de coopérer dans le domaine de la lutte conte le terrorisme. Une main tendue aux chancelleries occidentales, à l’heure où le dossier ukrainien empoisonne les relations et où la Russie est confrontée elle aussi à des actes terroristes islamistes : un attentat suicide a fait 5 victimes et 13 blessés en Tchétchénie le 4 décembre 2014.

À Moscou, il ne semble pas y avoir eu de rassemblement spontané d’après nos informations, mais des bougies, des fleurs et des messages de solidarité ont été déposés devant l’ambassade de France par des moscovites. Une autre forme de mobilisation dans un pays où descendre dans la rue n’est pas un comportement politique habituel.

Du côté de la presse, la condamnation à été unanime, même si certains journaux insistent sur les nombreuses provocations de Charlie Hebdo à l’égard de la communauté musulmane – les positions du journal sont décrites comme « d’extrême gauche » et « anticléricales » par le journal économique RBK par exemple. Il est vrai que le « blasphème » n’est pas de mode dans une société quasi unanime sur l’importance de la religion orthodoxe comme fondement de l’identité nationale ; on se rappelle du verdict sévère contre les activistes des Pussy Riot en août 2012. Le journal en ligne Meduza, russophone mais exilé en Lettonie, a été un des rares à expliquer les racines historiques de Charlie Hebdo et sa ligne éditoriale.

Nul doute que l’identité présumée des criminels et le caractère islamiste de l’attaque viendront alimenter le discours sur le choc de civilisations et le déclin de l’Occident chrétien, toujours plus populaire en Russie.

Yann

En Inde

inde 4Le Premier ministre Narendra Modi s’est très rapidement exprimé sur Twitter à la suite de l’attentat, condamnant « l’attaque méprisable » du 7 janvier et exprimant tout son soutien aux familles des victimes et à l’ensemble des Français.
 
A Delhi, une alerte a été déclenchée et la sécurité renforcée dans les aéroports, les gares, la Porte de l’Inde, ainsi qu’à d’autres points stratégiques de la ville. Le commando spécial SWAT de la police de Delhi a également été déployé dans le risque d’une éventuelle attaque terroriste.
 
Depuis un mois au moins, les autorités sont en effet sur le qui-vive, craignant une attaque sur la capitale, notamment de la part du groupe terroriste Lashkar-e-Toiba (« l’Armée des pieux ») proche d’Al-Qaida et régulièrement accusé des attaques et attentats perpétrés au Cachemire indien ou à Bombay en 2008. La fusillade de Charlie Hebdo trouve en Inde un écho tout particulier puisque qu’elle fait suite à l’attentat de Peshawar du 16 décembre dernier qui a beaucoup ému le pays.

Au lendemain et sur-lendemain de la tuerie, Paris fait la triste Une ainsi qu’une large part des corpus d’articles des journaux nationaux (The Times of India, The Hindu), mais aussi d’éditions régionales comme ici dans le Tamil Nadu.
 
Drapeaux en berne, les autorités consulaires françaises du pays ont observé une minute de silence en hommage aux victimes. D’autres rassemblements spontanés ont eu lieu à Bombay notamment, unissant à la communauté d’expatriés endeuillée, une foule d’Indiens compatissants.
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Drapeaux en berne au Foyer du soldat à Pondichéry en Inde suite à l’attentat contre Charlie Hebdo. Crédits photo : CrossWorlds/Théo Depoix Tuilalepa

Théo

Au Chili

Le choc de la nouvelle et la vague de solidarité à l’annonce de la tragédie française auront été ressentis jusqu’à Santiago. Les médias locaux ont relayé en permanence les informations communiquées depuis Paris et ce soir, les unes de leurs sites Internet étaient encore largement consacrées à l’événement, comme El Mercurio ou La Tercera.

Le site du journal satirique The Clinic (équivalent chilien de notre Canard Enchainé), en plus de la couverture du drame sur Twitter et sur leur site, a notamment regroupé dans un article les dessins de Charlie Hebdo consacrés au général Pinochet – ancien dictateur chilien.

La présidente de la République Michelle Bachelet a exprimé sa « consternation » et a fait part de ses condoléances « face a la peine et la douleur que vivent le peuple français et son gouvernement en ce moment », rappelant le bilan terrible de « douze personnes (…) mortes assassinées et quatre autres luttant entre la vie et la mort ». L’Université du Chili (plus grande et plus prestigieuse université publique du pays) a publié un long communiqué de condamnation du geste et de soutien.

Un rassemblement a été organisé mercredi soir a Santiago a 21h (2h du matin, heure de Paris).

Un rassemblement à Santiago, au Chili, le mercredi 7 janvier 2014, en solidarité aux victimes de l'attaque contre Charlie Hebdo à Paris. Crédits photo : CrossWorlds/Ombeline Guillaume

Un rassemblement à Santiago, au Chili, le mercredi 7 janvier 2014, en solidarité aux victimes de l’attaque contre Charlie Hebdo à Paris. Crédits photo : CrossWorlds/Ombeline Guillaume

 

Une centaine de personnes rassemblées Plaza Italia, « majoritairement des Français mais quelques Chiliens venus manifester leur solidarité » raconte Estelle Desallais, étudiante française en échange au Chili et participante. « Au début, personne ne savait vraiment quoi faire. L’événement s’est clairement improvisé et comme on était loin des milliers de personnes en France, il y a eu un moment de flottement ». Finalement, le rassemblement aura duré une heure, entre prises de paroles et slogan « Charlie presente, ahora y para siempre ».
Un rassemblement à Santiago, au Chili, le mercredi 7 janvier 2014, en solidarité aux victimes de l'attaque contre Charlie Hebdo à Paris. Crédits photo : CrossWorlds/Ombeline Guillaume

Un rassemblement à Santiago, au Chili, le mercredi 7 janvier 2014, en solidarité aux victimes de l’attaque contre Charlie Hebdo à Paris. Crédits photo : CrossWorlds/Ombeline Guillaume

Un rassemblement à Santiago, au Chili, le mercredi 7 janvier 2014, en solidarité aux victimes de l'attaque contre Charlie Hebdo à Paris. Crédits photo : CrossWorlds/Ombeline Guillaume

Un rassemblement à Santiago, au Chili, le mercredi 7 janvier 2014, en solidarité aux victimes de l’attaque contre Charlie Hebdo à Paris. Crédits photo : CrossWorlds/Ombeline Guillaume

Estelle regrette cependant une chose :  » on était tournés sur nous-mêmes. La partie commémoration fut pleinement remplie mais la partir information…moins. Dommage. Car c’était aussi le but de l’événement ». Un nouveau rassemblement est prévu ce samedi devant l’Ambassade de France.

Camille R.

En Afrique du Sud

Loin du tsunami suscité en France par la tuerie d’hier, la vague Charlie Hebdo a tout de même atteint l’Afrique du Sud. Le gouvernement sud-africain, par l’intermédiaire de Clayson Monyela, le porte-parole du département des relations internationales, s’est joint aux réactions émanant de la communauté internationale.

Clayson Monyela a déclaré dans un communiqué que le gouvernement d’Afrique du Sud condamne cette « attaque terroriste barbare et préméditée », ajoutant qu’une telle attaque contre des journalistes et des civils « viole les lois internationales et constitue un crime contre l’humanité ». Il a insisté que l’Afrique du Sud faisait bloc au côté de la communauté internationale pour condamner le terrorisme sous toutes ses formes ; le pays dirigé par Jacob Zuma continuera, d’après Clayson Monyela « de soutenir les efforts locaux et internationaux entrepris pour endiguer ce fléau ». Il a aussi présenté au nom de la République Sud-Africaine ses condoléances au peuple et au gouvernement français, ainsi qu’aux proches des victimes.

Si la population Sud-Africaine a majoritairement accueilli la nouvelle de cet attentat comme un fait divers de plus, la minorité musulmane du pays (moins de 2%) s’est montrée la plus touchée par l’épisode barbare du 7 janvier. Ighsaan Hendricks, président du Conseil Judiciaire d’Afrique du Sud a tenu à prendre la parole, signifiant que « rien de peut justifier un acte pareil, pas même des prétendus idéaux religieux ». Il a insisté sur l’incompatibilité totale entre ce massacre et les valeurs de l’islam.

Gabriel

En Finlande

En ce lendemain d’attaque terroriste, la France se mobilise et mobilise au-delà de ses frontières. Le Premier ministre Stubb a souligné que « la liberté d’expression et la presse libre sont une partie intégrante des valeurs européennes ». C’est au travers de ces valeurs que les Européens de multiples pays se sentent touchés.

L’ambassade de France en Finlande est le lieu de recueillement de nombreuses pensées et hommages aux victimes. Comme pour tous les morts, les Finlandais déposent de nombreuses lumières pour réchauffer la longue nuit hivernale.

Photo prise sur la page Facebook de ARX-Antirasismi X

Photo prise sur la page Facebook de ARX-Antirasismi X

 

Candice B.

En France

Enfin, en France. Les chaînes d’infos ont diffusé en masse les images des rassemblements en solidarité des victimes. Notamment celui à Paris, place de la République. Les journalistes rapportent 35.000 personnes présentes. Nous y sommes aussi allés mais à 20 heures, les manifestants sont moins nombreux : il est possible de se faufiler à travers la cohue.

Moins nombreux, mais pas moins présents. Des dizaines de personnes se sont hissées sur la statue de Marianne et crient avec ferveur « Vivra Charlie », « Char-Liberté », « Liberté d’expression », « Liberté des crayons », sans s’arrêter. La phrase « Nous sommes Charlie » est projeté sur la statue.

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« Nous sommes Charlie » projeté sur la statue de Marianne le mercredi 7 janvier 2014 vers 20h. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

 

La foule regarde, reprend quelques refrains en coeur, applaudit lorsque les photos des dessinateurs Wolinski et Charb sont collées sur la statue de Marianne, mais reste le plus souvent silencieuse. Un silence que l’on ressent comme respectueux. Dans le calme, l’émotion est palpable. Des panneaux sont brandis ; on peut lire des hommages aux victimes mais aussi des messages de défense de la démocratie et de la liberté d’expression.

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Un panneau avec les noms des victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo, vu lors du rassemblement à République le mercredi 7 janvier 2014. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

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Mercredi 7 janvier 2014, à 20heures, le sol de la place de la République. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

 

Sur le sol, on peut lire « Je suis Charlie » écrit à la main par les manifestants. Alors bien sûr, nous ne sommes pas tous Charlie, nous ne lisions pas tous le magazine qui tirait à 60.000 exemplaires par semaine, nous n’étions pas tous fans de leur cynisme. Bien sûr, il y a des attentats qui ne reçoivent pas la même couverture médiatique, mais est-ce pour autant que l’on devrait se flageller d’être révolté ? A lire ces lignes sur le parvis parisien, je pense aux mots de Paul Eluard :

« Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

(…)

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté. »

Et j’y crois.

Clara

« Cher journal, j’ai 7 ans et Helsinki prépare Noël »

Notre correspondante en Finlande a imaginé les pensées d’une petite fille de 7 ans à l’approche de Noël. A travers un journal intime, elle raconte la préparation de la fête. La narratrice est fictive mais les traditions réelles et consacrent une place importante aux enfants.

Cher journal,
Le 7 décembre

La semaine dernière Papa m’a offert ce carnet pour y mettre mes pensées.

Je m’appelle Lahja, nous sommes en 2014, j’ai 7 ans et je suis finlandaise. J’habite à Helsinki depuis que je suis née mais mes parents sont tous les deux originaires de Turku. J’ai fait ma première rentrée à la peruskoulu en septembre et je trouve ça chouette pour le moment.

La patinoire dressée devant la gare d’Helsinki accueille tous les enfants dès la sortie de l’école, vers 15h, alors que la nuit est déjà présente. Crédits photo : CrossWorlds/Candice Batellier

La patinoire dressée devant la gare d’Helsinki accueille tous les enfants dès la sortie de l’école, vers 15h. Il fait déjà nuit. Crédits photo : CrossWorlds/Candice Batellier

 

Bref, je commence à vous écrire aujourd’hui car il s’est passé quelque chose de particulier. Ma sœur, Saijaa, a été élue Lucia pour le défilé de cette année. Elle va pouvoir porter la couronne de bougies, samedi prochain, dans toutes les rues d’Helsinki. Je suis très fière car il parait que c’est la plus jolie fille de la ville qui est choisie pour cette cérémonie. Et tous les habitants de la ville peuvent voter ! Après son élection, le maire lui a remis sa robe blanche et la ceinture rouge qu’elle portera. Il parait que j’aurais le droit, moi aussi, de porter une bougie avec toutes les autres filles, en suivant ma sœur.

Ma grand-mère m’a dit que l’histoire de la fête de Sainte Lucie est très ancienne, et elle ne vient pas de chez nous mais de Suède : on allume toutes ces bougies pour repousser la nuit, trop longue en hiver. Ce matin j’ai vu des affiches avec une photo du maire et « Nous aimons Helsinki aussi en Novembre » écrit dessus, mais moi je trouve Helsinki terrible en novembre. Vivement que les vraies premières neiges tombent. Célébrer Sainte-Lucie marque aussi le début de Noël puisque le marché ouvre. Il me tarde! J’aime bien le manège.

Le manège, au centre du marché de Noël, emporte petits ou grands enfants, pour quelques tours sur un air traditionnel. Crédits photo : CrossWorlds/Candice Batellier

Le manège, au centre du marché de Noël, emporte petits ou grands enfants, pour quelques tours sur un air traditionnel. Crédits photo : CrossWorlds/Candice Batellier

 

On va aussi poser des bougies sur les bords des fenêtres de l’appartement et on va faire plein de gâteaux à la cannelle ou au gingembre (pipari) de toutes les formes possibles et inimaginables. J’ai aussi hâte parce qu’on va aller dans notre chalet à côté du lac Saimaa, dans l’Est. Mes cousins vont être là, on va faire du ski de fond et du traîneau avec les chiens et après on ira au sauna pour se réchauffer.

Le 14 décembre

Cette après-midi nous avons été au marché de Noël sur la place du Sénat. Toutes ces lumières, ces boutiques, le grand sapin tout illuminé et le manège juste à côté… Le stand que j’ai préféré c’est celui où il y avait un monsieur qui frappait le fer chaud pour en faire des petits objets.

 

Maman a acheté plein de jacinthes et commence à décorer l’appartement avec. C’est normal, c’est le troisième dimanche de l’Avent, on met toujours des jacinthes : c’est la tradition. Maman dit que « c’est le printemps qui ne va pas tarder à gagner sur l’hiver », mais certains mettent des tulipes rouges selon les goûts. J’adore l’odeur de ces fleurs, elle me rappelle ma grand-mère qui en met toute l’année dans sa maison et les vacances au bord du lac Saimaa.

Dans une semaine, je serai en vacances mais en attendant je dois travailler encore un peu. Je crois que j’aime bien l’Histoire parce qu’on commence à apprendre comment notre pays s’est construit entre la Suède et la Russie. Saviez-vous qu’à l’époque Viking, vers le Xe siècle, la Finlande n’existait même pas ? Au Sud il y avait des Germains venus de Russie ou d’ailleurs et au nord il y avait les Saamis.

J’ai aussi fini ma lettre au Père Noël et je l’ai postée, hier, avec maman. Peut-être que pendant les vacances nous allons aller dans son village à Rovaniemi, en Laponie. Mais le problème c’est que moi, je ne crois plus au Père Noël. Je fais semblant.

Le 21 décembre

Aujourd’hui, c’est le Quatrième dimanche de l’Avent (et le premier des vacances) ! J’écris dans la voiture parce qu’on est partis tôt ce matin. Dans la rue, il y a de plus en plus de gens qui se pressent dans les boutiques. Ils veulent vite finir toutes les courses de Noël pour rejoindre leur campagne familiale. Sur le toit de la voiture, il y a les skis de mes parents, ceux de ma sœur et les miens. Mes grands-parents sont déjà dans le chalet et ont tout décoré.

Le 24 décembre

Aujourd’hui, Maman et Papa profitent des trois jours fériés de Noël pour cuisiner. Ca sent très bon. Moi j’en profite pour aller dans la forêt, j’y croise nos voisins, en raquette ou en ski de fond.

Mais surtout, aujourd’hui, nous avons regardé à la télé le discours de la trêve de Noël de Turku : un monsieur déroule un parchemin et lit un discours qui est le même depuis le Moyen-Âge. Il n’y a eu aucune interruption en dehors des deux Guerres mondiales et de la Guerre d’indépendance en 1917. Dans le discours il ouvre la trêve de Noël et promet de terribles punitions aux fauteurs de trouble. Noël pour nous un temps de calme et de convivialité.

Ensuite nous avons aidé les parents à dresser le grand banquet. Il y a des tartes aux myrtilles, des Karjalanpiirakka au riz au lait, du saumon fumé, de la bouillie d’avoine, du ragout carélien et des brioches au safran, comme chaque année. Il parait que l’on fait ça pour fêter la fin des moissons d’octobre et novembre si celles-ci étaient bonnes. Moi je ne comprends pas vraiment pourquoi on continue de le faire alors qu’il n’y a presque plus d’agriculteurs dans la région, mais ça a l’air de faire tellement plaisir à isoäiti… Ensuite nous avons fait une sieste pour tenir éveillé toute la messe de minuit. Pendant la messe, les lutins sont censés passer déposer les cadeaux autour de la cheminée.

Le 27 décembre

Noël est presque fini mais maman est décidée à nous emmener au village du père Noël ! Nous partons demain et nous prenons l’avion pour aller plus vite. Même si je n’y crois plus, je suis excitée. Je vais faire du renne, visiter tous les ateliers du village et lire la plus loooongue liste de vœux qui est affichée dans le village ! Le record est dans le Guinness book depuis deux ans et la liste mesure près de 4000 m ! Près de 320 personnes de 30 pays l’ont rédigée avec leurs souhaits les plus forts. Mon préféré est celui d’avoir les services du Père Noël 365 jours par an !

Le Père Noël en Finlande. Crédits photo: Flickr/CC/Visit Finland

Le Père Noël en Finlande. Crédits photo: Flickr/CC/Visit Finland

Candice Batellier – dans la tête de Lahja.

 

PHOTOS – Les 24 et 25 décembre dans le monde

Pour ces jours de fête traditionnels en France, nos correspondants ont pris des photos dans leur pays d’accueil de la préparation de Noël ou des 24 et 25 décembre. Certains étant en voyage, ils ont immortalisé leur pays de passage. Joyeux Noël à tous, des quatre coins du monde !

Turquie

Dans la rue piétonne centrale de la rive européenne d’Istanbul, l’avenue Istiklal, un Père-Noël fait la quête devant l’église de St Antoine de Padoue. Il suscite peu d’intérêt.

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Crédits photo : CrossWorlds/Marguerite Salles

Toujours à Istanbul, une touriste voilée photographie la crèche de l’église St Antoine de Padoue.

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Crédits photo : CrossWorlds/Marguerite Salles

Russie

La Place Rouge se prépare pour Noël.

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Crédits photo : CrossWorlds/Yann Rivoal

Etats-Unis

Le 25 décembre, à Times Square à New York, une publicité pour Noël se distingue des autres. Elle est la seule à évoquer les origines chrétiennes de Noël. Elle représente un enfant, à côté est écrit « Il est le cadeau ». C’est une publicité diffusée par L’Eglise des Saints des Derniers Jours, une branche des mormons. Cette église est composée de 6 millions de membres aux Etats-Unis, c’est la 4ème plus grosse église chrétienne ici.   

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Crédits photo: CrossWorlds/Hadrien Bouvier

 Mexique

Sur l’île Holbox, située dans le Yucatan au Mexique, un autel avec des fleurs appelées « Noche Buena », symbolisent Noël. 

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Crédits photo : CrossWorlds/Elise Didier

Israël

Du 16 au 24 décembre, Tel Aviv célébrait la fête juive Hannouca. A l’occasion, des hanoukia (chandeliers) ont été installés par la ville. Une bougie est illuminée chaque jour pendant 8 jours, afin de commémorer le miracle qui donne sens à cette fête. Le 24 décembre au soir, les hanoukias brillaient de tous leurs feux

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Crédits photo : CrossWorlds/Camille Attal

Finlande

En Finlande, on se donne les moyens de célébrer l’enfant : un défilé de Sainte-Lucie anime la ville et il y a même un village du Père-Noël en Laponie. Ici, au centre du grandiose marché de Noël d’Helsinki, un manège emporte petits et grands.

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Crédits photo : CrossWorlds/Candice Batellier

Inde

Bien qu’ils constituent une minorité à l’échelle du pays – à peine 2% de la population – les catholiques indiens célèbrent la naissance du Christ avec ferveur. Ici, des illuminations de Noël au matin du 25 décembre dans un quartier catholique de Bandra, Mumbai.

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Crédits photo : CrossWorlds/Théo Depoix Tuikalepa

Ecosse

A Saint Andrews, il peut faire très mauvais mais jamais très froid, parce que la proximité de la mer modère les températures. Par conséquent, la neige reste sur les montagnes et ne descend pas sur la côte, même pour Noël.

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Crédits photo : CrossWorlds/Paul-Emile Delcourt

Emirats arabes unis

Notre correspondante en Angleterre passe les fêtes à Dubaï. Ici pas de trace de Noël, mais les decorations dont le pays s’est paré pour la fête nationale du 2 décembre, célébrant son indépendance face aux Britanniques, sont toujours visibles.

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Crédits photo : CrossWorlds/Clémentine Coudert

Danemark

Dans l’intimité d’un quartier résidentiel de Copenhague, les sept nains élisent domicile chez un vendeur de sapin pour le Julefrokost (repas de Noël). Glædelig Jul !

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Crédits photo : CrossWorlds/Laure Vaugeois

Kirghizistan

A l’approche de Noël dans l’une des principales rues de Bishkek, la neige donne des allures de chalet montagne à un petit restaurant ukrainien.

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Crédits photo : CrossWorlds/Margot Holvoet

Australie

Sur les traces du père Noël à Norman Beach

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Crédits photo : CrossWorlds/Chloé Rochereuil

 

Un article à compléter indéfiniment, avec des clins d’oeil de toujours plus de pays…

Joyeuses fêtes à tous !

L’équipe 

Ce que les Melbourniens disent de la prise d’otage de Sydney

Par un ensoleillé lundi d’été vers 10h (heure locale), le centre de Sydney a été le théâtre d’une prise d’otage inédite. Inédite pour un pays à l’actualité habituellement si calme, inédite pour le havre de paix isolé qu’est censée être l’Australie.

Un homme armé, identifié comme Man Haron Monis, demandeur d’asile politique iranien de 49 ans « autoproclamé Cheik » , a pris en otage plus d’une vingtaine de personnes dans le « Lindt Café » de la fréquentée Martin Place. La police est entrée dans le café le mardi 16 décembre (heure locale) et le preneur d’otage a été tué.

Plus tôt, dès la fin de matinée, les médias australiens ont diffusé les images chocs d’otages brandissant à travers les grandes baies vitrées du bâtiment de pierre beige un drapeau noir dont les inscriptions en arabe portent l’iconique slogan « Il n’y a de Dieu que Dieu, et Mohammed est son prophète. ». Le dit drapeau ne semble pas être celui du médiatique État islamique (EI).

A Melbourne, la tolérance et la prudence sont d’ordre, ce qui est moins évident dans le reste du pays et notamment dans le centre et le Nord-Est. Quelques réactions de Melbourniens confirment la stupeur et l’incompréhension qui frappent actuellement le pays si peu habitué à être sous le feu des projecteurs de la presse internationale.

Les réactions d’habitants à Melbourne après l’annonce de la prise d’otages d’une vingtaine de personnes à Sydney, le lundi 15 décembre 2014. Crédits vidéo : CrossWorlds/Chloé Rochereuil

Ces derniers mois, la tension est montée d’un cran en Australie avec l’arrestation de plusieurs djihadistes présumés dans l’état du Queensland en septembre dernier. Le premier ministre conservateur Tony Abbott a renforcé les lois anti-terroristes dans le pays, stimulant avec elles la méfiance vis à vis de la communauté musulmane australienne. A la télévision en début de soirée du lundi 15 décembre (heure locale), il a déclaré : « c’est évidemment un incident profondément inquiétant, mais la police y a répondu avec professionnalisme ».

« L’Australie est une paisible, ouverte et généreuse société. Rien ne doit jamais changer cela, » a-t-il ajouté. « C’est pourquoi je conseille vivement à tous les Australiens de retourner de vaquer de nouveau à leurs occupations, comme d’habitude ». Il n’empêche : avec un otage mort à l’heure où j’écris ces lignes et un deuxième à confirmer, l’événement laissera sans doute aux Australiens la douloureuse amertume d’une nation endeuillée.

Chloé Rochereuil/ le lundi 15 décembre à 18h45 à Paris, le mardi 16 décembre à 4h45 en Australie.

TURQUIE – Atatürk est mort, vive Atatürk !

ll est 9h05 ce 10 novembre 2014. Près de Palais de Dolmabahçe, le long du Bosphore, dans le quartier central de Besiktas, le temps s’arrête.

Les voitures habituellement énervées dans les embouteillages du lundi matin stationnent les portières ouvertes. Les ouvriers lâchent leurs outils. Les vendeurs de rue cessent de héler les passants. Le seul indice qui atteste de l’écoulement du temps est le cri -presque lancinant – des sirènes de pompier. Car il y a 76 ans dans le Palais de Dolmabahçe, pendant la cinquième minute de la neuvième heure du 10 novembre 1938, Mustafa Kemal Atatürk est mort. Dans toute la Turquie, une minute de silence est observée.

Pause temporelle à 9:05, à Istanbul, en Turquie, ce lundi 10 novembre 2014. Les voitures et les ouvriers occupés à la construction du nouveau stade s'arrêtent. Crédit photo: CrossWorlds/Marguerite Salles

Pause temporelle à 9:05, à Istanbul, en Turquie, ce lundi 10 novembre 2014. Les voitures et les ouvriers occupés à la construction du nouveau stade s’arrêtent. Crédit photo: CrossWorlds/Marguerite Salles

 

« Même s’il est mort, Atatürk est tout le temps avec moi »

Fondateur et premier président de la République turque, en 1923, Atatürk signifie “père des Turcs”. Il était et est toujours considéré comme le modernisateur de la Turquie, celui qui en a fait un pays séculier et occidentalisé. Bien que mort depuis 76 ans, il fait l’objet d’un véritable culte pour une grande partie des Turcs. “Même s’il est mort, il est tout le temps avec moi. L’émotion que j’ai ressentie pendant cette minute de silence est indescriptible. C’est très fort. ” confie une jeune fille, devant le Palais.

Durant toute la journée, les drapeaux sont en berne, t-shirts, pin’s, écharpes et masques à l’effigie d’Atatürk sont exposés sur les trottoirs par les marchands de rue, et la foule se presse pour déposer une rose – rouge, couleur du drapeau – sur son lit de mort, conservé en l’état.

A Istanbul, vente à la sauvette de produits dérivés à l'effigie d'Atatürk ce 10 novembre 2014. Crédit photo: CrossWorlds/Marguerite Salles

A Istanbul, vente à la sauvette de produits dérivés à l’effigie d’Atatürk ce 10 novembre 2014. Crédit photo: CrossWorlds/Marguerite Salles

 

Une mémoire disputée

Pour les Turcs ayant fait le déplacement jusqu’au Palais – la plupart sympathisants du Parti républicain du peuple (le parti kémaliste d’opposition, CHP) – célébrer Atatürk a toujours du sens aujourd’hui. “En lui rendant hommage, j’exprime ma fierté pour notre pays et pour notre République. Il incarne des valeurs importantes comme la laïcité, qui sont en train de se perdre,” explique un étudiant. “Si Atatürk vivait toujours le pays serait plus moderne, européen. Selon moi, le parti au pouvoir actuellement (Parti pour la Justice et le développement, AKP) ramène le pays en arrière et a pour ambition de retourner dans la période ottomane”, ajoute Songül, une femme désabusée.

Cérémonie à l'intérieur du Palais de Dolmabahçe ce lundi 10 novembre 2014 à Istanbul. Ce palais est la dernière résidence des sultans Ottomans, où Atatürk y avait installé son bureau et y est décédé. Crédit photo: CrossWorlds/Miléna Planche

Cérémonie à l’intérieur du Palais de Dolmabahçe ce lundi 10 novembre 2014 à Istanbul. Ce palais est la dernière résidence des sultans Ottomans, où Atatürk y avait installé son bureau et y est décédé. Crédit photo: CrossWorlds/Miléna Planche

 

Recep Tayyip Erdoğan, président de la Turquie depuis le 10 aout 2014 et fondateur du parti AKP, a lui aussi rendu hommage à Atatürk depuis Ankara. Alors que ses détracteurs l’accusent de vouloir effacer la mémoire d’Atatürk, lui a insisté sur le fait que celle-ci avait été « usée » par d’autres régimes politiques – les kémalistes notamment -, qui ne respectaient pas le principe républicain de souveraineté nationale. La « nouvelle Turquie », qu’il souhaite mettre en place tout au long de sa présidence, se veut, elle, protectrice de cette volonté nationale, d’après lui. Et d’assurer que « la fondation de la République s’inscrit dans la continuité de la conquête d’Istanbul par l’Empire Ottoman en 1454 ».

Recep Tayyip Erdoğan a inauguré, la semaine dernière, un palais de 200 000 mètres carré, non loin de la résidence présidentielle historique depuis Atatürk.

Marguerite.

 

Liban – Yasmine Hamdan : retour à Beyrouth

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014).

Concert de Yasmine Hamdan à Beyrouth le dimanche 8 juin. Crédits photos de l'article - Nicolas.

Concert de Yasmine Hamdan à Beyrouth le dimanche 8 juin. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

 

La chanteuse libanaise Yasmine Hamdan était hier à Beyrouth pour un concert au Music-Hall, dans le cadre de sa tournée (de la Jordanie au Royal Albert Hall, en passant par Montréal, Glastonbury et le Sziget) suivant la sortie de son album Ya Nass. Sans doute son meilleur album : il est travaillé, mais garde une simplicité et une fragilité étonnante. Sur scène, elle ondule et hypnotise : on comprend pourquoi Jim Jarmush l’a repérée et lui a fait tourner une scène pour son dernier film, Only Lovers Left Alive.

Née au début de la guerre civile, elle quitte le Liban rapidement et accompagne son père. Ainsi, elle habite successivement aux Emirats Arabes Unis, en Grèce et au Koweit. À son retour à Beyrouth, fuyant l’invasion irakienne, elle chante en rompant avec les règles propres à la musique arabe.  Comme cette chanson où l’on est transposé dans la peau d’un homme, où sa voix prend des accents érotiques et charme une dénommée Azza, sur un air inspiré de « La Rirette ».

Chanson « Azza » de l’album Arabology. Yasmine Hamdan chante avec Mirwais Ahmadzaï, qui a écrit et produit plusieurs albums de Madonna.

Yasmine Hamdan est une savante. Elle s’inspire aussi bien de musique soudanaise, que de Neil Young ou de la chanteuse syro-libanaise Asmahan. Toutes ces influences se retrouvent dans sa musique ; elle a réussi à opérer une fusion entre musique occidentale électro-pop et musique traditionnelle arabe. Depuis son premier groupe, Soapkills, issu de l’underground libanais, jusqu’à son association avec Marc Collin (producteur de Nouvelle Vague) pour son premier album solo, elle évolue, change de registres, tout en restant profondément attachée à sa culture arabe.

Retour en images sur son concert d’hier soir.

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Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

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Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

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Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

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Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

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Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

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Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

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Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

et pour la route, Deny, une chanson de son dernier album.

Nicolas.

Les photos de l’article ont été prises par Nicolas.

Chine – Balade à Hong Kong : une vitrine, une énigme

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014).

Rouge, bleu, jaune, vert, les couleurs se cognent et, entremêlées aux caractères chinois, un apparent désordre se crée. Bienvenue à Chai Wan, quartier industriel en reconversion où les boutiques s’amoncellent. On passe son chemin devant ces vitrines un peu kitsch et incompréhensibles pour l’occidental de base. Mais, deux mètres plus loin, c’est une autre devanture, une autre énigme, alors par goût du défi peut-être, par envie de découvrir surtout, on prend un peu de recul et les pièces du puzzle dessinent quelque chose de plus ou moins cohérent : un mode de vie. Toutes ces vitrines prennent sens une fois qu’elles sont réunies.

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Une épicerie. Crédits photo: CrossWorlds/Camille Azoulai

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Un tea shop traditionnel. Crédits photo: CrossWorlds/Camille Azoulai

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Un laboratoire médical. Crédits photo: CrossWorlds/Camille Azoulai

 

Vous passez ici devant un tea shop traditionnel puis devant un laboratoire médical, devant une boutique spécialisée dans les équipements électriques. Là-bas devant un barbier, devant des confiseries fraîchement ramenées des Etats-Unis mais aussi devant d’authentiques tranches de poulet lacérées à la main.

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Une boutique d’appareils électroniques. Crédits photo: CrossWorlds/Camille Azoulai

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Des tranches de poulet lacérées à la main. Crédits photo: CrossWorlds/Camille Azoulai

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De la street food. Crédits photo: CrossWorlds/Camille Azoulai

 

Cohérence ? La nourriture domine le tout, chacun achetant de la street food à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Il y a l’embarras du choix — de petites gaufres traditionnelles, du soja sous toutes ses formes, liquides ou solides, des siu mai (dumplings), et bien sûr des bouteilles de sodas bien familières… Au passage on dépose ses vêtements à la laverie, qui les rend implacablement entassés dans des grands sacs en plastique. Ou même on achète un carnet dans cette étrange boutique qui vend de tout, des affaires de bureau comme du papier toilette.

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Boutique de Sojas en tout genre. Crédits photo: CrossWorlds/Camille Azoulai

 

Ces vitrines racontent une histoire, celle du marché quotidien des locaux. Il faut se laisser embarquer. Dans L’Écume des Jours, le narrateur passe devant des commerces à bord d’un cocon qui sent la cannelle : “Ils marchaient, suivant le premier trottoir venu. Un petit nuage rose descendait de l’air et s’approchait d’eux.” Je vous invite donc à monter, à prendre place sur ce nuage hongkongais, de vitrine en vitrine. Ici ça ne sent pas la cannelle certes, mais sûrement une épice chinoise que ni vous, ni moi ne savons écrire (en tous cas pas moi).

Crédits photo: CrossWorlds/Camille Azoulai

Camille.

CANADA – Vancity, l’un des berceaux du 420

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014).

Une rue a ses odeurs, l’odeur du pain chaud, le parfum des premières clopes, les effluves devant les bouches de métro… À Vancouver, ça sent la « weed » ou le « pot », comme ils disent ici ; et le 20 avril, encore plus que d’accoutumée.

Vidéo prise le 20 avril 2014. Le jour du « 420 », pour 20 avril, les fumeurs fument toute l’après-midi, mais à 16h20, un compte à rebours est lancé pour allumer un joint. Sur la façade de la Vancouver Art Gallery, vous pouvez voir le visage de Marc Emery.
(CrossWorlds/Clara Wright)

420 et « the Prince of Pot », Marc Emery

C’est à Vancouver que la toute première journée 420 fut organisée. En 1995, le 20 avril, un peu plus de deux cent personnes se rassemblèrent autour du square Victory pour fumer de l’herbe ensemble.

« C’était une belle journée ensoleillée (…) La fête commença autour de midi, mais comme c’était tout nouveau, il n’y avait que 150 personnes à 14heures, puis 250 à 16h20. Mais quoiqu’il en soit, on a fumé pendant six heures sans aucune intervention de la police, d’autant plus surprenant que l’on était seulement à 8 mètres de l’une des plus grandes intersections de la ville, entre Hastings et Cambie. Tous ceux qui sont venus semblent avoir passé une après-midi merveilleuse. » décrit Marc Emery dans un éditorial pour le Huffington Post, en 1995. 

Marc Emery, de son affectif surnom « the Prince of Pot » est le propriétaire d’un magazine intitulé Culture Cannabis et d’une boutique, the HEMP BC Store. Cette boutique promeut justement la culture du cannabis. Elle est située sur Hastings, au coude-à-coude avec le « New Amsterdam Coffee », au nom évocateur, et en face du Victory Square, où le premier 420 fut organisé.

On m’a un jour dit que lorsqu’un chat hume les effluves du cannabis, il reste perché toute sa vie. Je pense en avoir eu la preuve lorsque je suis entrée dans cette fameuse boutique : sur le comptoir de la caisse, des Aristochats version How High m’ont souhaité la bienvenue.

On ne vend pas d’herbe ou de graines ici, mais les clients fument tranquillement en faisant leurs emplettes. On peut acheter des pipes, des t-shirts à l’effigie de Marc Emery, des jeux de société dont les règles m’ont échappé mais dont le titre contenait forcément le mot « weed ». Une salle au fond, à droite, a suscité ma curiosité, tout était fait pour, vous me direz : lumière tamisée, pancarte à l’entrée « You must be 19 to enter this place »… C’était l’antre de « l’Urban Shaman ».

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La façade de la boutique de Marc Emery, à Vancouver, au Canada, en avril 2014. (CrossWorlds/Clara Wright)

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Des chats sous l’effet des effluves du joint dans la boutique de Marc Emery à Vancouver au Canada, en avril 2014. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

 

Pas de gêne ici quant au joint. Les employés ont volontiers accepté que je prenne des photos, du moment que je ne photographiais aucun client.

« Qui est Marc Emery ? » leur ai-je demandé.

« C’est un activiste, il est aujourd’hui en prison aux Etats-Unis pour avoir vendu des graines [par voie postale] », répond une employée.

En une phrase tout était dit : Marc Emery est un héros, voire un martyr, puni pour avoir combattu et rendu possible ce en quoi il croyait. En sortant du magasin, je m’attarde sur les posters le représentant – ce n’est pas tous les jours que l’on entre en communion avec une légende urbaine et vivante.

La naissance du 420

Néanmoins, ce n’est pas Marc Emery qui eut l’idée de célébrer le 420 le 20 avril. Ce sont Danna Rozek, alors manager de sa boutique, et Cindy Lassu, l’une de ses employés. Le code ‘420’ était déjà largement connu mais aucun événement de la sorte n’avait été organisé.

Pour la petite histoire, et parmi d’autres versions, on raconte que dans les années 70, un groupe de cinq étudiants californiens de San Rafael, appelés les Waldos, eurent vent d’une plantation de marijuana délaissée et se donnèrent rendez-vous à 16h20 (soit 4:20pm) tous les jours, après les cours, pour partir à sa recherche. Des semaines s’écoulèrent, ils ne trouvèrent jamais la plantation mais le code ‘420’ entra dans leur vocabulaire: un code pour la fumette, puisque leur quête infructueuse s’accompagnait toujours de plusieurs joints.

Mais on attribue son succès mondial au groupe de musique The Grateful Dead qui quitta le quartier de Haight-Ashbury (San Francisco) pour s’établir à quelques blocs du lycée des Waldos. Après des répétitions enfumées, auxquelles les Waldos assistaient, le groupe et sa communauté de fans se seraient appropriés le code. Selon le Huffington Post, le magazine HighTimes eut aussi un rôle majeur puisqu’il construisit ses articles, ses événements autour de 420 et acheta le domaine 420.com dans les années 90.

A Haight-Ashbury, on trouve aujourd’hui une pendule dont les aiguilles sont restées bloquées sur l’heure 4 :20, nul ne sait comment ni pour quoi mais l’horloge a désormais sa page dans les guides touristiques.

La pendule arrêtée à 4:20, dans Haight à San Francisco. © Clara

La pendule arrêtée à 4:20, dans Haight à San Francisco, en février 2014. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

420, vingt ans plus tard

En 2014, Marc Emery, Danna Rozek, Cindy Lassu et leurs camarades peuvent être fiers : l’événement a conquis le cœur des Nord-américains et sa notoriété n’est plus à faire dans le monde anglo-saxon. A Vancouver, le spectacle s’est déplacé devant, derrière, sur les marches de la Vancouver Art Gallery – des marches connues pour être la tribune de manifestations en tout genre.

Les marches derrière la Vancouver Art Gallery, vers 18h. 20/04/2014

Les marches derrière la Vancouver Art Gallery, vers 18h. 20/04/2014. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

 

Il y a des vieux, des jeunes, des premiers joints éclatés à 16h20, d’autres fumés toute l’après-midi. Il y a des spécimens, ici une fanfare ou quelque chose qui y ressemble, des femmes avec des masques à gaz, des hippies et leurs dreadlocks mais aussi des hommes en costard cravate, des mères de famille, des monsieur-et-madame-tout-le-monde, des enfants. Tout autour de la galerie d’art, des stands vendent des gâteaux agrémentés de quelques herbes. Des indépendants opportunistes sont aussi venus écouler leur marchandise, l’un d’eux fait monter les enchères. Une scène a également été aménagée pour laisser les militants en faveur de la légalisation prendre la parole, parler de consommation responsable et des chanteurs et musiciens s’y succèdent.

Faire son marché. 20/04/2014 à Vancity.

Faire son marché. 20/04/2014 à Vancity. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

 

Une fanfare déjà loin. 20/04/2014

Une fanfare déjà loin. 20/04/2014. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

 

Chanter pour légaliser le cannabis. 20/04/2014

Chanter pour légaliser le cannabis. 20/04/2014. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

Pour vendre son cannabis, il fait monter les enchères. 20/04/2014

Pour vendre son cannabis, il fait monter les enchères. 20/04/2014. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

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Des vendeurs ambulants.

Le 20 avril 2014, à Vancouver, devant la Vancouver Art Gallery, des vendeurs ambulants de weed pour le 420. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

 

La foule regroupant des milliers de personnes n’a, donc, rien d’homogène. Cela paraît logique : nous sommes à Vancouver, là où les styles les plus différents se côtoient chaque jour dans les rues, où l’on ne voit pas une crotte de chien malgré le nombre de canins mais où le bling-bling, le hipster, le rien-du-tout croise le SDF sans s’en préoccuper mais sans s’en écarter sur des artères larges dessinées par des blocs à identité définie. « Vancity » où deux tendances semblent se dégager : celle du « chill » aux effluves de cannabis, avec une tolérance quasi générale envers les fumeurs, et celle plus alarmante de la danse morbide des seringues, dans l’Est du centre-ville.

 

Elle pose pour la photo. 20/04/2014

Elle pose pour la photo à Vancouver, devant la Vancouver Art Gallery, pour le 420. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

 

On ne pourrait imaginer un tel spectacle dans les rues de notre douce France. Ici, les jeunes fument leur premier joint vers l’âge de 14 ans mais pas la cigarette. La réglementation stricte et conservatrice autour de l’alcool empêche les jeunes d’apprécier un verre de vin les soirs d’été, disons qu’ils se consolent avec un « pur » en regardant l’océan et les montagnes au loin. D’ailleurs, le 420 est encadré par des policiers qui veillent au bon déroulement de la journée.

Les policiers encadrent l'événement. 20/04/2014 © Clara

Les policiers encadrent l’événement. 20/04/2014. Crédits photo: CrossWorlds/ Clara Wright

 

Sur Craig’s List, le « 420 friendly » constitue même un critère de recherche d’amis ou d’âme soeur. Le livre This day in Vancouver de l’historien Jesse Donaldson, qui raconte l’histoire de Vancouver à travers ses dates, réserve une page entière à l’événement 420 pour parler du 20 avril; celui de l’auteur Charles Demers Vancouver special consacre un chapitre entier au « Pot ». 

Une annonce sur Craig's List. L'homme recherche une femme "sportive" et "420 friendly".

Une annonce sur Craig’s List. L’homme recherche une femme « sportive » et « 420 friendly ». Capture d’écran.

Et puis, il y a ceux qui ne vont pas au 420

Mais qu’on ne se méprenne, tout le monde ne participe pas au 420. Trois de mes amies canadiennes y sont d’ailleurs allées une fois « pour voir et fumer pour l’occasion » mais n’y retourneront pas. Non par hostilité mais parce qu’elles ne se retrouvent pas dans ce mouvement de fumette générale.

En effet, l’ambiance étonnerait un touriste fraîchement débarqué. Au compte à rebours, à 16h20, la foule est euphorique, le portrait de Marc Emery dressé sur la façade de la Vancouver Art Gallery majestueux; mais quelques heures plus tard, les rues paraissent sales, les passants de plus en plus défoncés et il faut avoir vécu à Vancouver pour ne plus s’en étonner. A deux blocs de là, la vie poursuit son cours et le nuage de fumée s’évapore.

Le vendeur n'a pas réussi à faire monter les enchères. Déception. 20/04/2014. (CrossWorlds/Clara Wright)

Le vendeur n’a pas réussi à faire monter les enchères. Déception. 20/04/2014. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

Clara

 

 

 

Palestine – Du Bronx à Ramallah, le hip hop est la voi(e/x)

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014).CrossWorlds a désormais une correspondante en Palestine. Pour nous faire découvrir son environnement, elle a choisi de nous initier au rap palestinien.
« Existence is resistance » 

« Music can be a good weapon » déclare, Tamer MC, du groupe de hip hop palestinien DAM. DAM fut fondé en 1998 par des jeunes palestiniens venant de la ville de Lod, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Tel Aviv. Ce groupe, dont le nom signifie « sang » à la fois en hébreu et en arabe, rencontre de plus en plus de succès, que cela soit auprès du public israélien et palestinien ou au-delà des frontières.

La musique, pour DAM, se fait arme de résistance palestinienne dans le cadre du conflit israélo-palestinien, et parfois israélo-arabe, qui secoue depuis presque soixante-dix ans la région. L’exemple de cette chanson intitulée « Born here », écrite à la fois en hébreu et en arabe illustre le thème central des textes : « refus de la colonisation, qu’elle soit celle des terres, des corps ou des relations » (Tamer, 2009).

 

Dresser un tour d’horizon du rap en Palestine implique de prendre en compte de nombreuses dimensions et notamment son aspect transnational. Ces artistes viennent pour certains de la West Bank, de Gaza, d’autres sont des palestiniens nés sur le territoire israélien à la fois dans les frontières de 1948 et dans celles de 1967. D’autres enfin, sont issus de la diaspora palestinienne (surtout aux Etats-Unis), parfois enfants de la deuxième ou troisième génération vivant loin des réalités quotidiennes du conflit… Si ces artistes partagent tous le même message – celui de l’insoutenabilité du quotidien du peuple palestinien -, le contenu et l’intensité diffèrent selon les lieux qu’ils habitent, traduisant ainsi des réalités différentes. Le hip hop palestinien, comme partout ailleurs, apparaît comme moyen d’expression des minorités marginalisées.

«  when privilege will yield indifference,  like history needs some Ritalin, like misery sees your system as an accessory for pillaging, meant to be the end of it whether you an immigrant or children of slaves.
You can see it in the difference  of the living in conditions like missions tortured indians force ’em to christians : we call ’em Palest-indians,  we ain’t missing”

« Tu peux échanger le mot ‘Nigger’ avec Palestinian »

On retrouve également une grande proximité entre ce hip hop et celui des communautés noires-américaines. Ainsi, Tamer de DAM déclare au journal canadien Dimension dans une interview parue en 2010 :  » J’écoutais les paroles et j’avais l’impression qu’elle me décrivaient moi, et ma situation. Tu peux échanger le mot « Nigger» avec « Palestinian». Lod, c’est le ghetto, la plus grande criminalité et le centre des réseaux de drogues au Moyen-Orient. Quand j’ai entendu Tupac dire que « It’s White Man World »  j’ai décidé de prendre le hip hop au sérieux. » Si l’on retrouve  partout ces mêmes beats traditionnels, Tamer souligne que « la principale différence entre le rap des communautés noires-américaines – qui a en quelque sorte toujours été notre parrain – et notre hip hop, c’est la culture : différents instruments, différents rythmes et différents flows ». En effet, dans le rap palestinien, on retrouve bien souvent des instruments traditionnels à l’instar du bouzouks ou du ney (flûte traditionnelle) dans les parties instrumentales des morceaux. Les textes quant à eux sont souvent inspirés par la pensée d’intellectuels arabes à l’instar de Mahmoud Darwich ou reprennent des symboles, comme le célèbre morceau de Shadia Mansour « Le keffieh arabe ».

Le hip hop : une voix alternative

A Ramallah, de nombreux collectifs, à l’instar de Ramallah Underground, s’organisent depuis le début des années 2000. Mais le rap a ici du mal à s’imposer, « face à une culture musicale très classique », souligne le rappeur Aka Loghom. Cette culture classique est marquée, entre autre, par les chansons légendaires de Fayrouz ou encore d’Oum Kalthoum.

Pourtant, les rappeurs et collectifs palestiniens participent au développement d’une réelle «culture underground ». Il s’agit d’y trouver un nouvel espace de résistance, quand les voix traditionnelles sont mises en danger par des divisions politiques intérieures ou par le manque de figure emblématique et fédératrice depuis la mort de Yasser Arafat.  Ainsi, si Chuch D du groupe Américain Public Ennemy considérait le hip hop comme la « Black CNN », le hip hop palestinien pourrait aussi être considéré comme un média à part entière, une voix permettant de décrire les réalités sociales et politiques des populations marginalisées. Ce mouvement apparaît aussi comme un appel à une voix politique parallèle et à une « re-politisation » de la culture publique, quand beaucoup de jeunes renoncent ici, par lassitude et désespoir,  à toute forme d’engagement politique.

Le rappeur Aka Loghom.

Le rappeur Aka Loghom. Photo prise sur son profil google+.

 

Au delà du côté « éducatif» de cette musique, le hip hop apparaît également comme un appui à la cohésion et le maintien de la communauté. Ainsi, le rappeur Aka Loghom déclare que, s’il parle « d’un pays » dans ses chansons, il cherche également à sensibiliser l’ensemble du peuple palestinien à la solidarité. Ce jeune rappeur originaire de Ramallah organise chaque été des stages « hip hop» en Cisjordanie à destination des Palestiniens de 1948, d’Europe et des USA dont l’accomplissement est le tournage d’un document intitulé « Hip hop is bigger than occupation». Ces stages visent à rassembler les communautés palestiniennes en luttant simultanément contre la réduction (« mentale ») de la Palestine à la West Bank et à Gaza et contre l’intégration et la normalisation de la réalité géographique – divisée- palestinienne depuis l’échec des accords d’Oslo.

Un hip hop, des réalités différentes

Cette thématique de division est aussi celle des rappeurs palestiniens vivant aujourd’hui au sein des frontières d’Israël. Qu’ils soient de Lod comme DAM ou d’Acre comme MWR, ces derniers traitent de leurs difficultés à se situer : perçus comme Palestiniens du côté israélien et comme complices d’Israël du côté palestinien. Les textes de DAM traitent par exemple des difficultés rencontrées par les populations arabes dans l’accès à la propriété en Israël. A Lod, où environ 25% de la population est palestinienne, on estime à 70% le nombre de foyers arabes illégaux.  Mahmoud Jeri, MC de 24 ans originaire de Lod, déclare qu’il veut montrer  « ce qui se passe dans l’environnement de Lod, le racisme présent dans le gouvernement israélien, notre situation telle que l’on ne la voit pas à la télévision israélienne», dont l’extrême difficulté d’obtenir un permis immobilier pour les arabes israéliens témoignent.

De l’autre coté de l’Atlantique, les artistes palestiniens parlent d’un quotidien tout autre. Si la réalité de la Palestine est présente dans leurs textes et qu’ils cherchent à contrer la désinformation importante, selon eux,  concernant le conflit israélo-palestinien aux Etats-Unis, d’autres thématiques touchent davantage l’identité arabe au sein de la société américaine ou l’identité arabe dans le monde. Ainsi, Le rappeur The Narcycist tente de contrer les stéréotypes orientalistes tels que l’homme arabe associé au terrorisme ou au machisme. Cette vague de rappeurs arabes lutte également par le texte contre l’islamophobie croissante aux Etats-Unis depuis le 9/11 et la difficile intégration de ces communautés arabes dans une société américaine déjà divisée et structurée par l’opposition Black/White. Ces thématiques se voient parfois rattachées à la  colonisation en Palestine et constituent, dans beaucoup de textes, un appel universaliste au rassemblement des mouvements populaires d’auto-détermination dans le monde arabe et dans le monde en général. Comme le dit le Mc Iron Sheikh en 2008 : « The Palestinian experience is not unique in the twentieth century. Displacement and dispossession have happened throughout world history ».

 

Sarah.

 

 

Malaisie – MH370, sodomie et détournement politique : la théorie malaisienne du complot.

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014).

Lundi 24 mars, le Boeing 777 de Malaysia Airlines disparu depuis douze jours a été retrouvé au grand large de Perth, Australie. Si l’épave du vol MH370 a refait surface après plus de deux semaines de recherches, son point de chute reste un grand mystère. Pour expliquer l’inexplicable, les théories les plus farfelues ont été évoquées. Parmi elles, l’acte délibérément politique du pilote pour protester contre la condamnation du leader de l’opposition Anwar Ibrahim a été intensément relayé.

Anwar Ibrahim le 24 février 2008. Crédits photo: flickr/CC/adzliyana

Anwar Ibrahim le 24 février 2008. Crédits photo: flickr/CC/adzliyana

 

Dato’ Seri Anwar Bin Ibrahim est le chef de file du People Justice Party (PKR), parti d’opposition au Barisan Nasional, la coalition au pouvoir depuis l’indépendance de 1957. Après avoir été Député-Premier Ministre de la péninsule malaisienne entre 1993 et 1998 et Ministre des Finances entre 1991 et 1998, il s’est révélé être une figure de proue de la scène politique malaisienne en se mettant de plus en plus en porte-à-faux du Premier Ministre de l’époque, le Dr. Mahathir.

Tout laissait à penser qu’Anwar prendrait la tête du gouvernement en 1998 à la place de ce dernier, mais un livre a fait basculer la carrière de l’homme politique. Dans les 50 raisons pour lesquelles Anwar ne peut devenir Premier Ministre, on l’accuse, entre autres, de corruption mais surtout d’homosexualité et d’actes sodomites avec son frère adoptif. Tout va ensuite très vite pour Anwar Ibrahim : arrivé au procès avec un œil au beurre noir, qui sera plus tard attribué à l’Inspecteur Général de la Police, il en repart avec quinze ans de prison ferme – 9 pour sodomie et 6 pour corruption. Vu de l’extérieur, le procès est qualifié de « mockery » par Al Gore pendant que les grandes associations de défense des droits de l’homme définissent l’homme politique comme un « prisonnier des consciences ».

Après six ans derrière les barreaux, la condamnation d’Anwar pour sodomie tombe à l’eau en 2004 et l’homme sort de prison. Il doit cependant attendre 2008 pour enfin prendre la tête du PKR que sa femme a créé entre-temps et faire son retour en politique, le verdict de corruption bannissant tout condamné de la scène politique pendant quatre ans. L’exil politique correspondait à l’époque exactement aux élections législatives, qui permettraient à Anwar de reconquérir un siège au Parlement, mais les dates ont été changées pour une élection quelques jours avant son retour possible. A subterfuge égal, la femme d’Anwar Ibrahim déclare qu’elle démissionnera de son siège afin de laisser son mari briguer la nouvelle élection. 

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes pour Anwar Ibrahim, son retour à la politique est réussi et on le pressent une seconde fois à la tête du gouvernement. Il ne faudra néanmoins que quelques mois pour qu’un nouvel opus de l’affaire Anwar n’apparaisse : alors qu’il est retourné au Parlement en avril 2008, une nouvelle plainte pour sodomie est déposée à son égard en juin de la même année. La réaction nationale et internationale est cette fois dure à l’égard du gouvernement malaisien, et le procès aboutit quatre ans plus tard sur un acquittement de l’accusé.

Néanmoins, si Anwar est acquitté en 2012, l’accusation fait appel de la décision de la High Court malaisienne, repoussant encore la fin de l’affaire. 

La demande de révision du jugement est acceptée deux ans plus tard, début mars 2014, et le procès en appel débute. Cinq jours plus tard, le 7 mars, Anwar Ibrahim est condamné à cinq ans de prison ferme. Quelques heures plus tard, le MH370 éteignait ses radars et changeait sa route vers l’océan Indien. Coïncidence ?

Reconnu sympathisant d’Anwar Ibrahim, Zaharie Ahmad Shah était un pilote expérimenté et non-encarté. La presse malaisienne et internationale a néanmoins soulevé l’hypothèse que le pilote de Malaysia Airlines aurait fait du détournement du MH370 un acte politique, voulant montrer son désaccord avec l’issue du procès du leader de l’opposition. Mieux, le tabloïd anglais Daily Mail a évoqué selon des sources non divulguées que Shah se serait rendu à la condamnation d’Anwar quelques heures avant d’embarquer pour Pékin, rendant crédible la thèse d’un détournement politique.

Alors que tout laisse à penser que le vol a été détourné, cette théorie rajoute de l’huile sur le feu politique malaisien. Si d’aventure elle était confirmée, la théorie laisserait un mystère béant sur le pourquoi de l’océan indien.

Il faudra sans doute attendre de retrouver les boîtes noires pour élucider le mystère du MH370, et 2019 pour espérer revoir Anwar Ibrahim fouler les marches du Parlement malaisien. D’ici là, beaucoup d’encre peut couler.

 

Amaury. 

Canada – Homeless for 5 days.

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014).

Last week, 10 students took up residence on UBC campus but not in one of the comfortable residences. With sleeping bags, visible orange T-shirts and big smiles, they lived outside, near the Irving Barber learning center. Interview of Kathy Wang, one of the volunteers.

Students volunteer for the national movement 5days. Credits - Clara Wright

Students volunteer for the national movement 5days. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

 

  • What are you doing ?

Living outside! We are volunteers for « 5days », it is a national association. For 5 days and 4 nights, volunteers live outside and collect money. Aunt Leah’s, the place we are donating to provides temporary housing, food and education for foster children. All they need to lead independent lives.

  • What is the issue with foster kids ?

When they are 19, foster kids are kicked out from their foster families. They have already experienced harsh times, going from family to family, but at 19 they are totally abandoned. The system does not help them anymore. They have nowhere to go and too many become homeless.

  • How have you heard about the 5days movement?

Last year, I saw some of the volunteers near the bookstore. I thought they were actual homeless students and asked them if they wanted to live with me! That was quite embarrassing. They explained me their struggle and I decided to join.

  • How can people join?

It is really simple. There are info sessions online, on social networks and all the information you need on the website. I applied in January and here I am!

  • Is it UBC’s initiative?

The idea comes from Alberta’s university in 2005 and now universities all around Canada participate. At UBC, the initiative comes out of Sauder and the executive team is Sauder’s CPP club, but volunteers come from any faculties – I am in Arts !

  • Do you receive a lot of donations?

It is incredible. Our goal is to collect 15 000 dollars and on the 4th day of campaign we have already collected 10 000. It will be possible to donate online after too.

  • Who gives money?

A huge mix of people. We did presentations in classes, went in to professors’ rooms. There is a professor who donated 100 dollars just out of her own pocket! People are really generous.

  • This is your first 5days’ experience, surely your first time sleeping outside. How is it going for you?

It is so rewarding. 5 days, 4 nights, ten of us. It’s become our “home”. It is not so cold and not as comfortable as home but we are pretty lucky. For volunteers in McGill, it’s harder, it’s snowing ! And students are so generous, they bring us food. Each time they do, I ask them if they could do the same things with people in the streets in Vancouver.One of my comrades actually told me something very true : “We are doing this 24hours a day, everything we do is for this. It’s not like taking an 8 hour shift at work and once back home, you’re done and forget about it.”

  • Is 5days putting pressure on government to change the laws?

We are not working on that because the organization is not big enough. It started at university and even if we hold campaigns all around the country, we can’t. But it is the role of our government to take care of its citizens. The Vancouver Sun covered a huge piece on this. One of our key goals is not only to collect money but to raise awareness. I believe that we could eventually get enough people to stand for this cause.

  • In Fostering The Truth, an enlightening article about the foster care issue, it is said there is a correlation between being a First Nations’ youth and a foster child, do you think it is true?

I believe that is true. At first, I thought you could make the difference through education, so I volunteered a lot in elementary schools and high schools. There, I worked with aboriginal kids. They did tell me about friends living on the streets.

Video from Fostering the Truth

  • In general, do you agree with the foster care program or do you think alternative methods of child care within the families should be explored ? 

I think it should be taken case by case.  We should do everything to keep families intact but when it comes to drugs, abuses and when the parents don’t want to cooperate… There are limits, for the safety and the well being of the child.

 

To know more about their movement, enjoy their website.

To know more about foster children in Vancouver, Fostering The Truth is a great piece of interactive journalism.

 

Propos recueillis par Clara.

 

Liban – Journée de la femme : « Les hommes de qualité n’ont pas peur de l’égalité »

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014).Alors que ce mois-ci nous parlons du sexe opposé dans nos pays d’accueil, découvrez le saisissant reportage-photos de notre photographe au Liban lors de la journée internationale de la femme au Liban.
Samedi 8 mars, Beyrouth. À l’occasion de la journée de la femme, quelques milliers de personnes manifestent contre les violences faites aux femmes. Face à l’initiative de l’organisation Kafa, contre la violence domestique, les libanais ont répondu présent à la mobilisation, réclamant l’accélération du processus politique.

Mobilisation contre les violences faites aux femmes pour la journée de la femme à Beyrouth. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

Mobilisation contre les violences faites aux femmes pour la journée de la femme à Beyrouth. Crédits photos - Nicolas.

Mobilisation contre les violences faites aux femmes pour la journée de la femme à Beyrouth. Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

 

Le projet de loi, après avoir été approuvé en Conseil des ministres en 2010, a été contrôlé par une sous-commission parlementaire, qui a rendu le texte final en 2012, après plusieurs amendements. C’est seulement en juillet 2013 que le projet a été adopté, avant d’être bloqué par le Parlement.

Mobilisation contre les violences faites aux femmes pour la journée de la femme à Beyrouth. Crédits photos - Nicolas.

Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

Mobilisation contre les violences faites aux femmes pour la journée de la femme à Beyrouth. Crédits photos - Nicolas.

Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

Mobilisation contre les violences faites aux femmes pour la journée de la femme à Beyrouth. Crédits photos - Nicolas.

Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

 « Assez de sang, utilisez de l’encre et signez la loi aujourd’hui »

Il faut évoquer les portraits présents dans la foule, tenus à bout de bras : celui de Manal Assi par exemple, 33 ans ayant succombé le mois dernier aux coups de cocotte-minute de son mari, qui en avait également renversé le contenu sur elle. Elle s’opposait au troisième mariage de celui-ci, réclamant le divorce. Dans le même cas, Roula Yacoub décédée l’année d’avant, et des centaines d’autres femmes qui souffrent de violences domestiques, et qui ne sont pas protégées par la loi.

Mobilisation contre les violences faites aux femmes pour la journée de la femme à Beyrouth. Crédits photos - Nicolas.

Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

Mobilisation contre les violences faites aux femmes pour la journée de la femme à Beyrouth. Crédits photos - Nicolas.

Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

Mobilisation contre les violences faites aux femmes pour la journée de la femme à Beyrouth. Crédits photos - Nicolas.

Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

 

En plus de la violence domestique, les manifestants sont aussi présents pour obtenir le droit de transmission de la nationalité de la femme à l’enfant. À l’heure actuelle, si une femme libanaise accouche d’enfants de père étranger, les enfants prennent la nationalité du père. Le texte de loi à ce propos n’a pas changé depuis 1925, stipulant que « tout  homme libanais qui épouse une femme étrangère peut lui transmettre sa nationalité » au bout d’un an, mais n’évoquant pas la femme.

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Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

Mobilisation contre les violences faites aux femmes pour la journée de la femme à Beyrouth. Crédits photos - Nicolas.

Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

« Abolissons le patriarcat »  

Le cliché de la femme arabe soumise est bien réel : mais il y a une autre femme arabe qui s’émancipe. Pourtant, l’espace de liberté qu’elle peut obtenir est paradoxalement limité ; l’exemple de la reconstruction de l’hymen à laquelle se livrent des centaines de libanaises avant leur mariage en est l’exemple. Pour une manifestante, la société a un siècle de retard ; un autre manifestant évoque le décalage total d’une partie des libanais, influencés par l’occident, s’habillant à la californienne, et la mentalité générale beaucoup plus archaïque et profondément patriarcale. Le chemin est donc encore long pour une réelle égalité homme-femme ; cependant on peut espérer que la marche de samedi ait été un premier et un grand pas sur celui-ci.

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Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

Mobilisation contre les violences faites aux femmes pour la journée de la femme à Beyrouth. Crédits photos - Nicolas.

Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

Mobilisation contre les violences faites aux femmes pour la journée de la femme à Beyrouth. Crédits photos - Nicolas.

Crédits photo: CrossWorlds/Nicolas Hrycaj

 

Nicolas.

Allemagne – Ostalgie : un mur au XXIème siècle

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

« Einigkeit und Recht und Freiheit, für das deutsche Vaterland »

« Unité et Droit et Liberté, pour la patrie allemande »

Ainsi commence l’hymne national allemand, re-chanté depuis 1954 et la victoire ouest-allemande en finale de la Coupe du Monde de Football. Il s’agit du Deutschlandlied (chant écoutable ici, interprété par la chanteuse Nico, ex membre du Velvet Underground), et plus particulièrement du troisième couplet ayant remplacé un deuxième plutôt agressif, ouvertement utilisé comme hymne par les charmants miliciens de la SA. Après les évènements plutôt controversés de la période 1933-1945,  il fut en effet décidé de ne plus entonner un « Allemagne, Allemagne avant tout, par dessus tout dans le monde ! », aux accents pangermanistes et franchement peu amicaux.

À la place d’une rhétorique nationaliste et guerrière, le gouvernement naissant de la RFA préféra se concentrer sur les valeurs démocratiques modernes inscrites dans ce troisième couplet telles la recherche du bonheur, le respect du Droit, de la Liberté ; mais surtout sur l’Unité, valeur hautement symbolique dans un pays disloqué pendant 45 ans. Ne disposant pas de devise nationale officielle, « Unité, Droit et Liberté » est depuis 1990 la devise officieuse de la République Fédérale Allemande.

Crédits photo - Thomas Wendt.

Crédits photo – Thomas Wendt.

  •   Nostalgie d’un passé trouble, mais trop vite effacé.

Malgré l’importance de cette Einigkeit (Unité), dont le plus beau symbole restent les chutes du Mur de Berlin puis du régime autoritaire Est-allemand, une tendance s’est trouvée un public depuis le début des années 2000 : l’Ostalgie. Néologisme formé de « nostalgie » et d’ « Ost » (l’Est), le terme désigne cette nostalgie de la RDA, non pas comme régime politique mais plutôt comme mode de vie et culture. Dans les faits, personne ne regrette cette dictature enfermée dans son mur, sa Stasi et l’assujettissement à l’URSS. Pas du tout. L’Ostalgie désigne tout simplement une perte d’identité liée à l’effacement précipité des symboles de l’ancien régime, avec aussi un petit côté spleen : le rêve inabouti d’une utopie boiteuse, celle d’une autre Allemagne.

Tout comme la RDA avait effacé en hâte les symboles du national-socialisme, la réunification s’est empressée de rayer 45 ans de démocratie populaire, une odieuse dictature qu’il fallait oublier au plus vite. Les rues changèrent de nom, les statues furent abattues, les symboles abaissés. Concrètement, les gens de l’Ouest arrivèrent dans des universités épurées du marxisme-léninisme, les programmes scolaires changèrent, la propagande disparut, et surtout, le potentiel industriel Est-allemand fut liquidé, jugé non rentable, mettant des milliers de travailleurs au chômage (sans parler des inégalités salariales Est-Ouest).

Du jour au lendemain et sans transition, une population prise en charge (pauvre, mais au travail), se retrouvait jetée dans l’arène de l’économie de marché, l’espace public envahi par la publicité. Sans regretter la dictature, le souvenir des aspects positifs du socialisme ressurgit peu à peu depuis 15 ans : égalité hommes-femmes, éducation, travail, culture, logements assurés. Les plus nostalgiques sont les mêmes que le passage au capitalisme a le plus ébranlés.

Le drapeau de la Deutsche Demokratische Republik à l'occasion d'une réunion d'ostalgiques. Photo prise sur le blog centrotrame.

Le drapeau de la Deutsche Demokratische Republik à l’occasion d’une réunion d’ostalgiques. Photo prise sur le blog Centrotrame.

  •   Des regrets au phénomène de mode, une société ébranlée.

Culturellement, des films comme « Goodbye Lenin ! » (2003) dans lequel les protagonistes tentent de faire croire à leur mère tombée dans le coma avant la chute du Mur que la RDA existe toujours à son réveil, à grand renfort de produits de marques Est-allemandes, ou encore « Sonnenallee », sorte de « Péril Jeune » à l’Est-allemande, avait suscité une forte vague d’Ostalgie, faisant d’un sentiment minoritaire une mode.

Les produits typiquement Est-allemands sont désormais accessibles sur internet. Se procurer un bocal de Spreewaldgurken (cornichons) ou une bouteille de Rotkäppchen (mousseux) devient aussi facile que d’aller acheter un currywurst. Conserves, meubles ou jouets, la demande reste forte, même pour des articles ne venant pas vraiment de RDA et fabriqués après la chute du mur : l’Ostalgie c’est aussi un marché, et il fonctionne bien. Sur l’Alexanderplatz et dans les fripes, les T-shirts FDJ (jeunesses communistes) ou CCCP se vendent facilement. Pour renouer avec son identité, parce que c’est vintage, ou simplement par idéologie. Selon Marianne Birthler, membre des Verts (équivalent d’EELV), l’Ostalgie sert de « défense à ceux qui ressentent la critique du socialisme comme une mise en cause de leur propre biographie ». Une transition trop courte, un manque de préparation aurait secoué cette société désormais en manque de repère.

Montage réalisé par Rémi à partir des affiches des films évoqués.

Montage réalisé par Rémi à partir des affiches des films évoqués.

 

Les Trabant (voiture familiale emblématique en RDA) deviennent de plus en plus précieuses et recherchées. Les rencontres entre conducteurs et autres Ostalgie parties semblent comme venues du passé, entre collectionneurs, nostalgiques, touristes et militants communistes. Ces soirées en sont un exemple typique. Sosies d’Erich Honecker, airs de musique de la RDA, produits typiques comme le Club Cola…Berlin s’adonne depuis le début des années 2000 à une commémoration joyeuse du passé, à la fois enfantine et second degré. Le tout bien sûr relayé par les entreprises de marketing avec en ligne de mire les touristes, pouvant embarquer à bord de la Trabi, écouter la radio de la RDA au DDR Museum, commander la formule « dictature du prolétariat » du bar Gorki Park et dormir sous le portrait Honecker à l’hôtel Das DDR.

Photo tirée du site événementiel Kyffdates.

Affiche tirée du site événementiel Kyffdates.

 

Bien qu’attestée par un sondage du Berliner Zeitung, révélant qu’un allemand de l’Est sur deux considère que la RDA avait « plus d’impacts positifs que négatifs », l’Ostalgie emprunte aujourd’hui la voie du déclin. Les produits Est-allemands ont mal vécu la rude concurrence de l’Ouest sur la marché national, tandis que la clientèle se fait de plus en plus rare, sinon marginale. Toutefois, l’Ostalgie souligne les limites d’un passage brutal à l’économie de marché, et témoigne d’un véritable trouble identitaire Est-allemand comme du sentiment d’avoir été les vraies victimes d’une réunification pourtant souhaitée. Plus de pauvreté, plus de chômage, salaires inférieurs…un sentiment exprimé par le poète Volker Braun : «Je suis là encore et mon pays passe à l’Ouest. Guerre aux chaumières, paix aux palais ».

 

Rémi.

Canada – Etudiant à 85 ans.

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

Je l’avais repéré.

Ce n’était pas le seul à s’asseoir au premier rang. A sa droite, il y avait Shamil l’agité, qui, le doigt toujours plus haut, la chaise en équilibre, brûlait d’envie de glisser un bon mot. A sa gauche, deux jeunes filles voilées de la tête au pied. Mais c’est lui, ou peut-être sa casquette UBC, sur lesquels je me suis arrêtée.

Je ne suis pas gérontophile.

Légèrement recroquevillé sur sa chaise, un premier de la classe silencieux, appliqué, dont seul le frottement du crayon à papier témoignait d’une activité. Je lui ai parlé pour la première fois devant la salle. J’étais en avance, lui l’était comme d’accoutumée, son imposant cartable bloquait le passage. Il m’a saluée d’un « How are you doing ? » typiquement canadien puis a tiqué sur mon accent.  « Je suis allé en France après la Seconde Guerre Mondiale, mon père était un US diplomate ». Georges a 85 ans.

Illustration de Marguerite.

Portrait fait par Marguerite, à partir d’une photo.

 

J’ai gardé contact.

Aujourd’hui, Georges m’attend à la sortie de la salle d’examen. Il est assis sur un banc, le regard fixe, cette même posture, cette même casquette, ce même cartable. « Je ne sais pas si j’ai réussi, de toutes les manières je ne demande pas de crédits, ce serait trop de pression » me dit-il. Je le remercie pour le temps qu’il veut bien m’accorder, prête à l’enregistrer, quand il me propose d’aller déjeuner. « Je n’aime pas la nourriture coréenne. J’ai fait la guerre de Corée, mais cela n’a pas de rapport» Après hésitations, Georges opte pour le japonais « pas cher » du sous-sol du Student Union Building – il connaît les bons plans. Autour de deux barquettes de sushis, je me lance.

Racontez-moi Georges, qui vous êtes.

Un bébé né au Canada, de parents américains. Un jeune homme qui voyage seul des Etats-Unis en Afrique du Nord, pour rejoindre son père en Europe après la Seconde Guerre Mondiale. Un membre de l’US Marine, fraîchement diplômé d’économie, dont l’intégration se passe en Corée. Un engagé qui s’émeut au souvenir du discours de Martin Luther King. Un homme mûr qui fuit le racisme des Etats-Unis pour s’établir au Canada. Un papa. Un veuf.

Un vieil homme curieux dont la soif d’apprendre grandit. Le tour est joué : à 82 ans, un étudiant de UBC. Il apprend d’abord le chinois, puis l’Islam, le banjo et au semestre prochain, la théorie de la prophétie dans le Nouveau Testament. Un octogénaire alerte qui contredit poliment mes observations – oui, les asiatiques ont été victimes de racisme pendant la Seconde Guerre Mondiale, « mais non je ne le sens pas à UBC, je ne pense pas que ce soit encore le cas aujourd’hui Mademoiselle » – et qui semble agir plus que discourir – « je parle souvent aux autochtones de la longhouse du campus ». Un vieil homme et des mots étonnamment jeunes, une avalanche d’informations, d’horaires de cinéma, du musée d’anthropologie, de concerts à venir. Le tout sur le campus, bien qu’il n’y vive pas. Une course de 10 km aussi qu’il ne faut pas rater, « Color Me Rad », durant laquelle des personnes vous lancent de la peinture. Une carte de visite et au dos, de l’espace afin que j’y écrive les salles de classe où je pourrais le trouver au prochain semestre. Avant de partir, il emporte avec lui nos deux paires de baguettes japonaises après m’avoir demandé si je voulais les garder. Il me serre la main. « A bientôt, je vais au bookstore » : il a un petit-fils à gâter.

Au passage, j’ai glané des informations.

Lorsqu’il était jeune, Georges dût s’enrôler dans l’armée pour pouvoir financer ses études, aujourd’hui, il étudie gratuitement : à UBC, c’est le cas pour toutes les personnes âgées de plus de 60 ans. « Je crois que UBC est unique dans son genre » a-t-il dit, il n’a pas raison. L’enseignement gratuit est prodigué dans d’autres universités nord-américaines. Si Georges vivait en France, il pourrait aussi étudier via le CNED, ou en s’inscrivant aux Universités Tous Âges ou encore à la fac. Il devrait payer, certes, mais la somme reste modeste lorsqu’on la compare au prix exorbitant des études en Amérique du Nord. L’effort de UBC pour intégrer la personne âgée en est d’autant plus remarquable.

Georges ne peut s’inscrire qu’en août, c’est-à-dire seulement après que les autres étudiants se soient inscrits. Mais cette restriction est une fausse limite quand on constate l’épanouissement de ce vieil homme au milieu d’une foule de jeunes ; ainsi que la réciproque, Georges ne semble pas être un poids pour les professeurs, encore moins pour les élèves qui sont habitués à interagir avec des adultes dans leurs différentes classes. On est loin des « ghettos d’âge » des années 60 dont parlait Michel Harrington dans son livre L’Autre Amérique. En France, l’idée qu’encourager les personnes âgées à reprendre les études serait bénéfique n’est pas nouvelle : une étude de l’Unesco de 1997 montre que, non seulement les facultés intellectuelles ne diminuent pas avant 75 ans, mais surtout les « vieux » disposent de capacités « didactiques » du fait de leur expérience.

Tous les adultes suivant des cours à UBC ne sont pas aussi âgés que Georges. Dans ma classe de sociologie, deux femmes d’environ une quarantaine d’années travaillent sur le campus et suivent chaque semestre des cours gratuitement. En choisissant UBC comme université d’échange, je savais qu’elle me plongerait dans un environnement multiculturel ; aujourd’hui, je sais aussi qu’elle crée des têtes à têtes inter-générationnels quotidiens.

Tête à tête inter-générationnel dans le skytrain de Vancouver. Crédits photo - Clara.

Tête à tête inter-générationnel dans le skytrain de Vancouver. Crédits photo – Clara.

 

Clara.

Brésil – Ultimate Fighting Championship, « l’autre » sport du pays du football.

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

L’UFC est presque aussi populaire au Brésil que le football, notamment parce que les brésiliens comptent parmi eux de vrais gladiateurs. Bref historique et reportage-photos.

  • Il était une fois

Au début des années 1920, deux frères, Hélio et Carlos Gracie, originaires de l’Etat du Pará dans le nord du Brésil, convaincus de la supériorité de leur technique de combat (qui sera par la suite connu comme le Jiu-Jitsu brésilien) décident de défier des adversaires de divers arts martiaux à travers le pays. Ces combats acquièrent rapidement une réputation sous le nom plutôt « catchy » de « Vale Tudo » (« Tout vaut » ou « Pas de règles ») et donnent naissance à la pratique du MMA ou Mixed Martial Arts.

Dans les années 1990, Rorion Gracie, fils ainé de Hélio, part aux Etats-Unis pour réaliser quelques petits combats avec des lutteurs locaux. Il rencontre alors un entrepreneur visionnaire, Art Davie, avec qui il fonde la ligue de l’Ultimate Fighting Championship (UFC) pour institutionnaliser les combats de « Vale Tudo ».

En 2001, les compères vendent la franchise à deux magnats de casinos, Lorenzo Fertita et Dana White pour la modique somme de 2 millions de dollars. L’UFC prend alors un tournant dans son histoire et se métamorphose pour devenir plus accessible aux fans. Fini les préjugés sur les brutes écervelées assoiffées de sang, quelques règles viennent encadrer les combats, les évènements deviennent des shows à l’américaine avec entrées fracassantes et shows pyrotechniques, la pratique est enfin reconnue comme un sport à part entière et attire désormais des publics de tout âge et genre.

  • et ils eurent beaucoup d’enfants

L’UFC est aujourd’hui retransmis dans 145 pays avec une moyenne de 354 millions de téléspectateurs à chaque évènement. En parallèle du marché américain qui explose notamment grâce aux diffusions télévisées, DVDs et autres produits dérivés qui vont du simple T-shirt siglé au caleçon moulant, le marché brésilien, en fier progéniteur, connait aussi une croissance exponentielle.

En 2011, l’UFC retrouve son berceau pour la première fois depuis le départ de Rorion Gracie. A Rio, les 14 000 places sont vendues en 74 minutes et génèrent près de 30 millions d’euros. Source intarissable de combattants, le Brésil compte 34 athlètes dans l’UFC dont 2 détenteurs de titres sur les 300 lutteurs que dénombre l’enseigne.

L’UFC reçoit donc aujourd’hui le titre de « 2ème sport du pays » derrière la religion footballistique. Reste à savoir si le petit scarabée a la capacité de dépasser le Vénérable Maitre. En tous les cas, une chose est sûre, le succès de ces deux pratiques sportives repose surtout sur la tendance à mettre en avant des personnages charismatiques, des figures emblématiques, des caractères auxquels on s’attache, des hommes dont le Brésil a besoin pour rêver. Comme l’explique le lutteur d’UFC bahianais Rodrigo « Le Minotaure » Nogueira : « Le Brésil est en manque d’idoles et nous, on a d’excellents combattants ».

  • Reportage-photos de combats de l’UFC

Le public prend place dans l’Arena Goiania pour l’évènement UFC.

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Préparation du ring.

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 L’entrée des artistes.

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 Présentation des lutteurs.

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Les lions dans l’arène.

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L’acclamation du public.

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 Un instant de pause: effort et concentration.

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L’étreinte fatale.

IMGP1991!

 Le K.O.

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La cloche sonne.

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Le coup de grâce et le triomphe du gladiateur.

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Paul.
Crédits photo de l’article – Paul.

Brunei – Devenir citoyen de Brunei ? Mode d’emploi

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

Economie en berne, vie politique désespérante, les raisons peuvent s’avérer nombreuses de quitter le passeport français comme l’a fait notre Gérard national. Aujourd’hui, fiscalement plus intéressant que la Belgique, plus riche que Monaco, CrossWorlds vous propose d’aller poser vos valises dans le petit Sultanat de Brunei Darussalam, enclavé dans l’Etat malais de Sarawak.

Brunei, c’est un royaume vieux de plus d’un millénaire. C’est un Sultan aux pleins pouvoirs, l’Esprit des Lois n’ayant visiblement pas encore traversé l’océan Indien. C’est la Shariah, incluant l’interdiction de vente d’alcool, la lapidation en cas d’adultère, la flagellation pour d’autres délits. Mais c’est aussi un aller-retour à Singapour en jet privé pour les 16 ans de la fille du Sultan – accompagnée de tous ses amis bien sûr. C’est une absence totale d’impôts, de dette extérieure, de frais hospitaliers, de frais de scolarité, et une essence des plus peu couteuses – le litre flirte avec les 40 cents d’euros, plaçant Brunei dans le top 10 des pays où l’essence est la moins chère au monde, après les pays du Golfe.

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Déclaration d’allégeance des aspirants à la citoyenneté de Brunei, lors de la 29ème cérémonie de remise de la nationalité de Brunei, en 2011. Crédits phots – BT/Yusri Adanan.

 

Bref, si vous approchez la retraite, êtes ouverts à quelques restrictions religieuses, et souhaitez garder vos sous en poche, prenez votre billet au plus vite. Ci-après une liste non-exhaustive des comportements requis pour devenir un vrai citoyen de Brunei et rejoindre les 30.105 personnes qui ont reçu la nationalité depuis 1962.

– Être considéré comme Malais.

Pour pouvoir postuler à la citoyenneté, vous devrez apprendre et parler le Malais couramment. Un peu comme chez nous, pas de soucis. Un test écrit et oral agrémentera votre inscription sur les listes d’attente, et il vaut mieux pour vous vous y connaître sur la culture malaise. Les citoyens de Brunei doivent être Bumiputera, fils du sol, et par conséquent être considéré comme tel. L’histoire de Brunei, son Sultan, l’économie sont des sujets qui se doivent d’être connus et appréciés par les aspirants. Par ailleurs, inutile de se faire des illusions, vous ne pourrez jamais avoir un job dans l’administration, même si vous obtenez le fameux sésame citoyen. La Constitution stipule que seuls les « citoyens de Brunei, de race malaise et de profession musulmane » peuvent avoir le droit de travailler pour le Sultanat.

– Ne pas avoir d’idéal politique démocratique.

On ne vote pas à Brunei. A quoi cela servirait-il de toute façon ? Le Sultan détient les pouvoirs exécutif, législatif, et a la main sur l’organe judiciaire. Enfin théoriquement, on devrait voter. Mais depuis que l’état d’urgence a été décrété – cela remonte à 1962, le Sultan détient les pleins pouvoirs. Celui-ci a été mis en place après la victoire de l’opposition de dix sièges sur 21 au Conseil Législatif en 1959. Il ne faut pas trop vous laissez trop de libertés à vous, citoyens, cela remettrait en cause la toute puissance d’Hassanal Bolkiah, Sa Majesté Sultan de Brunei depuis 1967. Plein de bonté, il pense tout de même à vous : le Conseil Législatif, constitué de 11 officiels (le Sultan et ses ministres principalement) et de 10 autres membres nommés par Bolkiah, a pour but de promouvoir la « consultation du peuple ». Mais encore une fois, il ne vous faudra pas agacer le Sultan. Sinon, comme en 1984 et pour les vingt ans à venir, il pourrait bien suspendre ledit Conseil. Finalement, c’est bien plus simple à Brunei : pas de campagne, pas de militants qui viennent toquer à votre porte tracts en main, pas de long et ennuyeux débat d’entre-deux-tours. Et, pour clore sur votre nouveau comportement politique, ne descendez pas dans la rue protester. De un, les protestations sont interdites, et de deux vous pourriez finir en prison, comme la Constitution le prévoit : pas de procès requis et deux ans de prison renouvelables pour les activistes politiques.

– Avoir le temps.

Pauvre de vous si vous pensiez pouvoir arriver à Brunei et obtenir la nationalité au bout de quelques mois. Non non, on vous veut citoyens résidents, et pour longtemps. Pour nous autres non natifs de Brunei, la durée minimale est de 25 ans de résidence. On peut imaginer le bonheur de Gomban Ludin, « promotion 2010 », qui a reçu la nationalité rêvée après 24 ans d’attente – pour la petite histoire, il avait eu le malheur de naitre de l’autre côté de la frontière. Et évidemment, toute cette attente serait inutile si vous décidiez de quitter le pays après : à Brunei, au bout de cinq ans à l’étranger et en l’absence de raisons valables l’expliquant, votre nationalité vous sera retirée.

– Avoir un esprit patriotique.

Brunei Darussalam, c’est un tout. C’est une devise nationale qui résume tout le pays en trois M : Malay-Muslim-Monarchy. Si vous n’êtes pas près à respecter ces trois M, pas besoin d’acheter votre billet. Malay, je vous l’ai déjà expliqué. Muslim, car l’État a, comme la Malaisie, adopté l’Islam comme religion d’État. Pas de souci si vous n’êtes pas musulman, mais ne vous attendez pas à une intégration facile et rapide. Vous ne pourrez par exemple par vous marier avec un/une musulman(e). Soit. Vous pourrez pratiquer votre religion dans votre coin, sans aucun problème. Mais ne tentez pas de convertir un musulman à votre religion, vous vous attireriez les foudres du gouvernement. Le prosélytisme est en effet prohibé, alors que l’Islam est partout. Mettez vos enfants à l’école, et ils deviendront incollables sur la Malay Muslim Monarchy ideology et pourront écrire en Jawi. Enfin, si la conversion à l’Islam est chose simple – et recommandée – il n’en est pas de même si vous êtes musulman et souhaitez devenir chrétien par exemple. Si d’une part cette dernière religion est totalement censurée dans le sultanat, vous devrez d’autre part faire une demande au Ministère des Affaires religieuses qui auront le dernier mot sur votre cas. Encore une fois, j’espère pour vous que vous avez le temps et la détermination nécessaires. Monarchy enfin, car comme vous avez pu le deviner Brunei est un État monarchique qui souhaite assurer sa pérennité. Quand votre cas aura été accepté et que vous pourrez enfin devenir citoyen de l’État de Brunei, apprenez par cœur cette déclaration que vous devrez réciter – avec de la conviction s’il vous plait :

I, … … … … , hereby declare on oath that I will not exercise the rights, powers and privileges to which I may be eligible by reason of any nationality or citizenship, and that I absolutely and entirely renounce and abjure all loyalty to any country, state or sovereign, and I do swear that I will truly give wholehearted affection to Brunei Darussalam and do swear that I will be faithful and bear true allegiance to His Majesty the Sultan and Yang Pertuan of Brunei Darussalam and His Successors according to the law.

– Ne pas compter sur votre sociabilité pour vous intégrer.

Enfin, et peut-être the last but not the least, vous n’aurez pas le droit de créer le club de lecture dont vous avez toujours rêvé. A Brunei, pas de liberté d’association quand l’état d’urgence est déclarée. Depuis 1962 donc, les réunions de plus de dix personnes doivent se voir remettre un permis pour exister. Mais ca n’est qu’un détail, après tout vous n’êtes pas venus à Brunei pour sociabiliser mais pour l’argent, ne l’oubliez pas.

En guise de conclusion, si ces quelques prérequis peuvent décourager le premier quidam, ne pensez pas une seconde rester illégalement à Brunei, cela ne marche pas comme ça. A votre prochaine sortie du territoire, après que votre visa touristique de 90 jours ait expiré, vous vous verrez recevoir des coups de rotin. On ne rigole pas avec l’immigration, il ne faudrait pas partager tous les avantages à quiconque.

 
Amaury.
 
Sources : Constitution of Brunei Darussalam, Brunei Nationality Act.

Clockenflap, festival pop(-up) !

Clockenflappers du monde entier se sont rejoints ce week-end à Hong Kong. Trois jours en plein air consacré à la musique et à l’art décliné sous toutes les formes, où 30 000 hipsters se sont retrouvés, du jeune éphèbe au père de famille barbu.

“If you haven’t Clockenflapped, you haven’t lived”

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Clockenflap 2013 à Hong Kong. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Azoulai

 

Une bulle sonore et festive, voilà ce à quoi ressemblait la promenade de Kowloon ces derniers jours. L’événement s’étendait sur les 40 hectares du West Kowloon Cultural District, un des plus grands projets culturels du monde mêlant art, éducation et open space. Clockenflap, c’est donc un énorme système pour englober les mélomanes au mieux. S’amuser, danser, chanter, gesticuler, bouger, manger, fumer, converser, parler, regarder, s’émerveiller, bref Clockenflapper.

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Clockenflap 2013 à Hong Kong. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Azoulai

 

Un lieu de vie complet

Cette année, les 7 scènes ont fait défiler une centaine d’artistes comme Franz Ferdinand, Chic (avec l’impressionnant Nile Rodgers, mais oui vous savez, ce musicien qui a travaillé sur d’aussi grands succès que “Like a Virigin” de Madonna ou plus récemment “Get Lucky” des Daft Punk), Metric, La Femme… Les oreilles un peu lasses, il y avait l’embarras du choix pour se divertir ailleurs grâce à l’Art Village, le Cabaret, la zone pour les enfants ou encore la tente consacrée aux films.

Un autre spectacle sympathique était de contempler les danseurs frénétiques du Silent Disco qui, des casques de musique vissés sur leurs têtes, gesticulaient sur un rythme inconnu. Bien sûr tout était mis à disposition pour compléter l’attirail des hipsters : des mini hamburgers bio, des noix de coco à boire à la paille, un stand pour se faire la moustache, un autre vendant des Vans, des frippes, des goodies aux couleurs criardes, un photomaton faussement vieilli – j’en oublie.

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Clockenflap 2013 à Hong Kong. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Azoulai

 

La Pop-(Up) Culture 

Hong Kong rejoint ainsi la scène mondiale des festivals de musique, rivalisant avec Coachella aux États-Unis, Glastonbury en Grande-Bretagne, Fuji Rock Festival au Japon. “C’est étonnant que cela ait pris autant de temps à mettre en place”, explique un des fondateurs Mike Hill, dans la mesure où il y a une réelle demande musicale à Hong Kong alors que la majorité des bars et boîtes ne diffuse que de la musique commerciale.

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Clockenflap 2013 à Hong Kong. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Azoulai

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Clockenflap 2013 à Hong Kong. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Azoulai

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Clockenflap 2013 à Hong Kong. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Azoulai

 

Pourtant, il ne s’agit là que d’un festival temporaire et cela met le doigt sur une caractéristique de Hong Kong. Étant donné le problème de place, une vraie culture des événements “pop-ups” s’est mise en place. Les occasions se multiplient et s’enchaînent, mais bougent sans cesse d’un endroit à l’autre de la ville et d’une semaine à l’autre.

Même les boutiques se sont mises à cette culture de l’éphémère, notamment car les loyers incroyablement élevés dissuadent d’avoir des locaux permanents. L’île de Hong Kong n’a quasiment pas d’égal concernant les loyers – commerciaux ou non. À titre de comparaison, le gigantesque cube en verre de l’Apple Store sur la 5e Avenue à New-York a coûté 7 millions de US dollars… Un chiffre dérisoire à côté des 50 millions dépensés pour celui de Hong Kong, situé dans un mall. Cette tendance ascendante des loyers commerciaux ne risque pourtant pas de s’inverser (+ 36% en 2011). Elle a même récemment poussé H&M à fermer sa boutique sur l’île pour se retirer de l’autre côté de la rive, car la marque ne pouvait plus assumer les 1,1 millions d’euros de loyer.

De nouveaux types d’agences gèrent donc la demande d’événements éphémères. “The Space” fournit par exemple des locaux flexibles au coeur de l’île. Les occasions ne manquent pas pour créer un événement, d’un concept store temporaire à un marché de Noël réunissant des artisans écologiquement responsables. Par exemple ce mois-ci, H&M a ouvert un pop-up store pour trois jours – un comble pour une entreprise qui possède environ 3 000 magasins à travers le monde.

Clockenflap se fait donc là le miroir de Hong Kong et d’un contexte mondial qui se veut en constante évolution, vibrant, fuyant et retentissant.

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Clockenflap 2013 à Hong Kong. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Azoulai

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Clockenflap 2013 à Hong Kong. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Azoulai

 

Camille Azoulai

L’accord de Genève sur le nucléaire iranien : chercher « la ligne rouge » en Israël

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

Mais oui, vous vous en souvenez de cette ligne rouge ? Celle que vous n’avait jamais réussi à franchir lors de vos compétitions d’athlétisme à l’âge de dix ans, celle de vos premiers émois, et de vos premières incompréhensions cinématographiques, devant l’oeuvre de Terrence Malick, celle un peu plus concrète, qui souligne votre 5/20 à votre épreuve de droit public. Peut-être que la limite Nord-Sud que vous avez dû tracer et retracer de manière cruelle et arbitraire sur des planisphères vierges, vous parle-t-elle davantage en matière de « ligne rouge » ? Peut-être aussi, que cette expression réveille en vous de tendres souvenirs, quand le monde n’était pas séparé horizontalement mais verticalement et que l’avenir de l’humanité reposait sur un pseudo-engin de couleur rouge reliant la Maison-Blanche au Kremlin ? Enfin, peut-être que cette ligne rouge rythme aujourd’hui votre quotidien, quand vous devez la prendre pour aller au bureau et traverser ces quinze longues stations de métro bondées, la moitié du visage écrasé contre la vitre, un bras que vous avez perdu de vue, accroché à une barre centrale assez lointaine, et un caniche allongé sur vos pieds…

Bref, il ne faut pas chercher si loin en matière de “ligne rouge” quand il s’agit de géopolitique. Une “ligne rouge”, dans le jargon des puissants et des guerres, est un peu comme le laser formé par les yeux de votre père furieux, cela signifie qu’il y a une limite à ne pas dépasser et que l’on ne devrait pas trop regarder ce qu’il y a derrière au risque de très mal finir.

Genève et la « ligne rouge » à ne pas franchir …

Ainsi, le dernier épisode de cette histoire sinueuse de « ligne rouge » est marqué par l’accord sur le nucléaire iranien le dimanche 24 novembre à Genève. Ce dernier s’inscrit dans le contexte particulier d’un isolement économique et politique de l’Iran ainsi que dans celui d’une rivalité extrême avec Israël. Déjà en septembre 2012, M.Netanyahou avait appelé la communauté internationale à davantage de fermeté quant aux projets nucléaires de l’Iran qui demeurent, pour lui, une véritable menace pour l’existence d’Israël. Ainsi, il déclarait que « tant que l’Iran ne percevra pas de ligne rouge et de détermination de la communauté internationale il ne cessera de faire avancer son programme nucléaire. L’Iran ne doit pas obtenir la bombe atomique ». Le Premier ministre israélien n’avait également pas manqué d’illustrer son propos, établissant par un schéma « la ligne rouge » au seuil de 90% d’enrichissement d’uranium, tandis qu’il considère que l’Iran était à 70%..

 

Benjamin Netanyahu dessine la ligne rouge. Crédits photo - KEITH BEDFORD, REUTERS

Benjamin Netanyahu dessinant la ligne rouge. Crédits photo – KEITH BEDFORD, REUTERS

 

Les négociations de Genève ont permis à Téhéran et aux ministres des “5+1” ( Russie, Grande-Bretagne, France, Allemagne et USA) de s’engager sur un certain nombre de mesures visant, à court terme, le rétablissement de la confiance entre l’Iran et l’Ouest et, à plus long terme, l’établissement d’un accord définitif formalisant l’interdiction de l’accès de l’Iran au nucléaire militaire. Ces mesures comportent tout d’abord des obligations pour le régime iranien : interdiction d’ouvrir de nouvelles centrifugeuses, arrêt de l’enrichissement de l’uranium à plus de 5%, destruction du stock d’uranium enrichi à plus de 20% et arrêt des travaux de remise en marche du réacteur de la centrale d’Arak. En échange de ces démarches ainsi que d’investigations plus poussées de l’Agence internationale de l’énergie atomique en Iran, le Conseil de Sécurité ( et l’Allemagne) s’engagent à stopper certaines sanctions envers le régime iranien lui permettant, selon la Maison Blanche, de récupérer 7 milliards de dollars.

Une communauté internationale satisfaite alors qu’Israël voit rouge

Cet accord a abouti à une satisfaction globale de la communauté internationale, tandis qu’Israël le condamne fermement, le considérant comme une forme de légitimation du nucléaire iranien par les grandes puissances et comme un présage au franchissement de « la ligne rouge », et se voit aujourd’hui, complètement isolé diplomatiquement. Si on ne peut rien prédire en matière de résultats concrets, cet accord a néanmoins déclenché une véritable guerre de communication entre Israël et les signataires à coup de rhétoriques cinglantes, de message postés sur Twitter et de reportages presse.

Alors que John Kerry considère que cet accord rendra « le monde plus sûr et Israël plus sûr », Benyamin Netanyahu souligne que cela n’est pas « un accord mais une erreur » laissant le « monde bien plus dangereux, parce que le régime le plus dangereux a franchi une étape significative pour obtenir l’arme la plus dangereuse du monde » en échange de  « concessions cosmétiques » de l’Iran.

En Iran, tandis que le quotidien réformateur Etemaad avait pour une « Le soleil d’un accord a brillé sur Téhéran », M. Zarif abuse de l’argument de légalité et de droit pour qualifier l’accord. Ainsi, il déclare que « le droit à la technologie nucléaire est un droit inaliénable » ou encore que le « combat mené depuis plusieurs années avait pour but que la communauté internationale reconnaisse » l’exercice de ce “droit”. Enfin, du côté des religieux, Ali Khamenei a insisté sur le fait que le droit au nucléaire était, dans le cadre des négociations, ô comble, « une ligne rouge infranchissable »…

 

Sarah.

L’expérience yogi en Chine

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

48h dans la peau d’une yogi ou l’histoire d’une retraite revigorante sur l’île de la zénitude.

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Crédits Photos : Camille

 

Dans le ferry qui nous amenait à l’aube à Cheung Chau, cette île minuscule de 20 000 habitants, j’ai réalisé que je faisais tâche. « Coucou c’est moi », la petite étudiante Frenchie à peine débarquée, essayant de saisir tant bien que mal les conversations en Cantonais. Quand ensuite on m’a tendu, à 8h du matin, des nouilles agrémentées de viande, j’ai à nouveau eu un moment d’hésitation. Et puis je me suis abandonnée à l’expérience comme on jette des dés : qu’importe, je suis là, autant y aller carrément. C’est parti pour deux jours intenses de yoga.

Je me retrouve deux jours sur une île, deux jours avec un « master » indien et des habituées Chinoises. Je suis 1) la seule personne aussi jeune ; 2) pas Chinoise (une autre dans mon cas me tient compagnie). Je n’ai jamais fait de yoga à un niveau aussi avancé ; je connais mal la philosophie sous-jacente.

 

Mes copines chinoises : des matrones épanouies

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Mes camarades ne ressemblent pas tout à fait à ceux de l’université. C’est un petit groupe d’une vingtaine de femmes essentiellement, autour de la cinquantaine. Toutes sont locales, et toutes ont à peu près le même profil : femmes au foyer relativement aisées qui se sont dévouées à s’occuper de leur (seul) enfant, désormais aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni pour accomplir des études brillantes. Elles prennent désormais plus de temps pour elles, et elles parlent avec fierté de leur progéniture.

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Peu à peu ces femmes, qui pour la majorité ne parlent quasiment pas anglais, et qui sont ancrées dans une culture si différente de la mienne, deviennent pourtant mes aimables mamans. Elles doivent se demander ce que je fais là. Les deux ou trois qui parlent Anglais me traduisent les blagues. À vrai dire, j’éclate de rire avec elles sans trop savoir pourquoi. Après chaque repas tout le monde se met à la vaisselle ; et en séchant les plats que ma voisine nettoie, je suis béate : je ne comprends pas trop pourquoi les autres filles rient, mais je fais pareil, j’ai l’impression de faire partie du « truc ».

Même celles qui ne parlent que Cantonnais insistent pour que l’on prenne des photos ensemble – une passion à laquelle les Chinoises se livrent pleinement. Des trois cents clichés qui ont été pris pendant ces deux jours, un bon quart me concerne : ça donne un petit twist occidental au décor.

 

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Le yoga comme discipline de vie

Mis à part les repas, le reste du temps est consacré au yoga. Le thème de cette retraite : programme intensif d’« introduction au chakras ». On commence à 5h du matin par deux heures de pratique les yeux fermés ; quand on ouvre les yeux à la fin, le jour s’est levé. La journée est rythmée par la pratique. C’est étonnamment très physique : je souffle, transpire, m’efforce, m’étire, me tords tant bien que mal. Surtout, chaque mouvement a une signification – c’est là que le « yoga » tel qu’il est pratiqué à l’Ouest est artificiel, car c’est en réalité à la fois une science, un mode de vie et une philosophie.

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« Master Naveen », notre professeur indien, prêche une approche complètement rationnelle. Il étudiait les maths quand il a décidé de tout quitter pour se consacrer au yoga, et rentrer à l’Université de « Swami Vivekananda Yoga Anusamthana Samsthana » à Bangalore en Inde. Six ans plus tard, il avait son master de « science yogique » en poche. Il a enseigné à des prisonniers, des personnes souffrant de troubles mentaux, des enfants à problèmes, vérifiant à chaque fois l’aspect thérapeutique du yoga.

Donc, à l’aide de slides power point très précis, il nous explique donc la signification scientifique des chakras : il y en a 7 principaux, des sortes de roues d’énergie qui sont reliées aux parties du corps, et dont la force plus ou moins élevée s’explique par le caractère de chacun. Grossièrement, chaque chakra constitue un aspect de la personnalité ; le but est d’équilibrer chacun d’eux pour atteindre un juste milieu physique, psychologique et spirituel.

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Camille.

 

L’île de Bornéo : entre plages, environnement et conflits territoriaux.

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

En février dernier, des hommes armés se revendiquant du sultanat de Sulu ont débarqué sur les côtes malaisiennes de Bornéo, réclamant la souveraineté du territoire au nom du règne dudit Sultan sur la partie nord de l’île au XVIIIe siècle ; plus récemment, le 15 novembre dernier, un touriste taiwanais a été tué et sa femme enlevée sur les côtes de l’île. Ce renouveau de violences marque l’une des problématiques auxquelles est confronté Bornéo. Et ce n’est pas la seule.

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Lever de soleil sur l’île de Bornéo. Crédits photos – Amaury.

 

Quatrième île du monde par sa superficie après l’Australie, le Groenland et la Nouvelle-Guinée, Bornéo est une entité particulière et unique en Asie du Sud Est. « Entité particulière » car l’île n’abrite pas moins de trois pays – Indonésie, Malaisie et Brunei – et est en proie à de violents conflits territoriaux depuis leur installation insulaire ; « unique » sans doute grâce au sentiment si singulier que les voyageurs du monde entier ont en revenant de Bornéo.

« Bornéo, ce n’est pas la Malaisie. Ce n’est pas l’Indonésie non plus. Et encore moins Brunei. Bornéo, c’est Bornéo. C’est l’île aux mille aventures de Joseph Conrad, c’est le Mont Kinabalu, c’est la plongée à Sipadan. ». La lecturer nous a tous fait rêver ce jour là à nous dépeindre un portrait si flatteur de l’île asiatique. Mais à l’écouter, Bornéo c’est aussi la clé de la géopolitique régionale de la décolonisation, le cœur d’une lutte entre puissances coloniales d’abord puis entre nouvelles nations indépendantes. Retour sur les enjeux de cette île aux mille facettes.

Une culture insulaire propre.

Si l’on devait faire la comparaison, les Etats de Sabah et Sarawak (Etats malaisiens de Bornéo) sont à la Malaisie ce que la Corse est à la France. Ils font partie de la fédération malaisienne, mais pas trop : là-bas, on ne parle que peu de la péninsule. On préfère de loin raconter les légendes de l’île, montrer avec fierté les derniers villages Dayaks, et cultiver avec passion ce mythe de la différence. Car les habitants de l’île sont différents. Pour ce qui est de la Malaisie, ils ont tenu à l’inscrire dans le droit. Les deux états insulaires, bien qu’inscrits dans la Constitution, ne relèvent ainsi pas de la Haute Cour de Malaisie mais de celle de Bornéo. Et côté lois, le visa malaisien ne suffit plus pour entrer dans l’État du Sarawak, l’État a ses propres prérogatives en terme d’immigration.

Mais au delà de cette mise en porte-à-faux, c’est plus l’unité insulaire qui règne sur l’île qui est remarquable. Partageant les mêmes racines, les hommes de Bornéo se sentent plus habitants de l’île que Malaisiens, Indonésiens. Les Dayaks, ethnie native de Bornéo, sont la fierté de leurs descendants, alors que la jungle primaire – qui couvre la majorité de l’île – est l’objet des fantasmes les plus fous, les œuvres de Conrad faisant foi.

Brunei est peut-être l’exception de cette culture insulaire, car l’État s’inscrit dans une histoire et un paradigme différent. Pays vieux de plus de mille ans, Brunei a autrefois régné sur les îles de Java et Bornéo, et est depuis le règne de Majapahit au XIIIè siècle un acteur majeur dans la région. Le sultan de Brunei est un homme puissant et respecté. Son âge d’or passé, le sultanat perd en influence avec la colonisation européenne, et devient protectorat britannique en 1906. Aujourd’hui, l’enclave de 5 800 km2  vit de sa manne pétrolière et de l’immense fortune induite de son sultan Hassanal Bolkiah – en résultent notamment une absence d’impôts, la gratuité des frais hospitaliers et une dette nationale inexistante. Deux mondes s’opposent donc entre Brunei d’une part et les Etats de Sabah et Sarawak et le Kalimantan indonésien d’autre part ; tandis que le sultanat voit les entreprises étrangères s’implanter par dizaines sur son territoire, on vit majoritairement du commerce du bois et du tourisme dans le reste de l’île.

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Un enjeu économique et écologique.

Car le bois est en effet la principale ressource de Bornéo, et à l’instar de la Malaisie péninsulaire, les habitants de l’île n’hésitent pas à encourager la déforestation. Cette dernière poursuit deux objectifs : d’une part, accroitre le commerce du bois, et d’autre part de libérer de nouveaux terrains afin de multiplier les plantations de palmiers à huile (la Malaise et l’Indonésie sont les deux premiers producteurs d’huile de palme au monde). Mais le développement économique n’allant pas sans le vice écologique, la déforestation pose de sérieux problèmes à l’île. Parmi toutes les forêts tropicales au monde, celle de Bornéo est celle qui régresse le plus rapidement : en 10 ans, ce n’est pas moins d’un quart de la forêt qui a brulé, d’origine humaine ou non. Un désastre pour la flore de l’île, surtout en tenant compte que la biodiversité de la forêt primaire est l’une des plus riches au monde. Mais quand on sait ce que l’huile de palme représente pour l’économie malaisienne, la question morale n’est plus d’actualité ; « l ‘huile de palme, c’est la colonne vertébrale de notre économie » disait il y a peu la directrice de MPOB, le bureau de l’huile de palme en Malaisie. Alors peut-être verra –t-on la disparition de la forêt primaire d’ici quelques dizaines d’années.

Fort heureusement pour l’économie de Bornéo, un autre pan est ici à l’honneur – et donne de l’air au poumon économique suffoquant sous les critiques : le tourisme. A Bornéo, on va voir les derniers orangs outangs en liberté, on va plonger dans les plus beaux spots au monde, on monte le plus haut sommet d’Asie du Sud Est après la chaine himalayenne. Bref, la nature de l’île a tout pour séduire, et est de plus en plus mis à contribution. Vers une alternative plus durable ?

Une territorialité en question

Mais le développement touristique pourrait bien connaître un coup d’arrêt, si les conflits territoriaux continuent. Bien que l’île soit aujourd’hui sûre et les frontières délimitant les trois pays fixes et non contestées, une minorité insulaire venue des Philippines remet en question la souveraineté de la Malaisie sur l’État de Sabah. En effet, le sultanat de l’archipel de Sulu, dans la mer des Célèbes à quelques dizaines de miles marins de la côte malaisienne, revendique son dû offert par le sultan de Brunei en 1703 : l’Etat de Sabah.

Ainsi, le 11 février dernier, 200 hommes armés débarquèrent à Bornéo, réclamant la souveraineté du pays. Bien mal leur en fut : 68 trouvèrent la mort et les autres furent arrêtés par les forces malaisiennes.

Enfin, les côtes Est de l’île donnent toujours sur la zone d’influence du mouvement terroriste séparatiste islamiste Abu Sayyaf. Ce dernier est soupçonné d’être à l’origine de la mort d’un touriste taiwanais la semaine dernière et de l’enlèvement de sa femme. Ceux-ci se trouvaient alors dans un complexe touristique sur une île au large des côtes.

Ainsi, les antagonismes sont nombreux sur Bornéo, entre culture insulaire et culture nationale, développement durable et développement économique, tourisme et sécurité. Beaucoup d’enjeux que l’île, comme la Malaisie péninsulaire et le reste de l’Indonésie, devra relever dans les années à venir.

 
Amaury.

 

 

Première guerre mondiale : les Canadiens s’en souviennent aussi

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ). English version below.

Parade du 11 novembre 2013, sur la place de la Victoire à Vancouver. Crédits photo - Clara.

Parade du 11 novembre 2013, sur la place de la Victoire à Vancouver. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright.

 

11 Novembre 2013, jour du Remembrance Day. A Vancouver, il y a foule place de la Victoire : aujourd’hui, on honore les soldats ayant participé au premier conflit mondial, mais pas seulement. Le 11 novembre est aussi l’occasion de se souvenir de toutes les guerres pour lesquelles le Canada s’est sacrifié. Cette année, il se trouve que le Remembrance Day célèbre aussi le 60ème anniversaire de la fin de la guerre de Corée – le Canada y perdit 516 hommes.

Le public est important et d'origines variées pour le Remembrance Day à Vancouver. Crédits photo - Clara

Le public est important et d’origines variées pour le Remembrance Day à Vancouver. Crédits photo – Clara

 

Mais revenons à la première guerre mondiale et à ce constat étonnant : en 1914, en tant que membre du Commonwealth, les Canadiens ont, eux aussi, pris les armes aux côtés de l’Entente. Leur engouement est connu – du moins, dans les livres scolaires canadiens. A la fin de l’année 1914, le but était de rassembler 50 000 soldats dans le Corps Expéditionnaire ; dès l’été 1915, ils étaient le triple grâce aux nombreux volontaires. En 1915, le Premier Ministre demanda un effort de guerre s’élevant à 50 millions de dollars et reçut le double. Mais cet enthousiasme s’estompa avec les années. En 1916, lorsque le Premier Ministre promit à l’Angleterre d’envoyer 500 000 soldats, soit le seizième de la population totale du pays, il dut revenir sur sa promesse et seulement 330 000 hommes partirent. En 1918, le Canada opta pour la conscription obligatoire.

Résultat : 56 683 soldats moururent selon les statistiques gouvernementales, plus de 60 000 selon le site de l’encyclopédie canadienne. Si l’on s’en tient aux chiffres du gouvernement, le Canada perdit 0,7% de sa population durant les combats. Et une petite comparaison aide à se faire une idée : l’Inde, qui était aussi membre du Commonwealth, perdit « seulement » 0,02% des siens tandis que 2,2% de la population anglaise mourut.

En France, l’on n’est peu informé de l’effort de guerre canadien. De manière générale, en France, on s’intéresse peu au Canada. On nous parle des Etats-Unis, ces héros que l’on adule et déteste. Et de l’Angleterre, notre allié ambigu. Pourtant, sur la place de la Victoire aujourd’hui, le souvenir des morts est brûlant.

Célébration du Remembrance Day à Vancouver 11 novembre 2013. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Célébration du Remembrance Day à Vancouver 11 novembre 2013. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Célébration du Remembrance Day à Vancouver le 11 novembre 2013. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Célébration du Remembrance Day à Vancouver le 11 novembre 2013. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

 

La cérémonie se déroule comme toute cérémonie : solennellement, entre chants et silences. Il n’y a pas de tristesse exagérée sur les visages. Il fait beau, c’est un jour férié, et la parade vient juste de commencer. Les vétérans sont les premiers à défiler, suivis des légions actuelles et enfin des cadets. Vieux et jeunes, ils semblent venir des quatre coins du monde avec leurs uniformes de toutes les couleurs et marchent tous sous le même drapeau canadien. Fiers, souriant à un public tout autant multiculturel que son armée. Pour le Remembrance day, l’élan patriotique paraît réunir les âmes.

Célébration du Remembrance Day à Vancouver 11 novembre 2013. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Célébration du Remembrance Day à Vancouver 11 novembre 2013. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

 

Le parfait tableau ?

Le Remembrance Day a soulevé des polémiques cette année à Vancouver. Comme ce journaliste, dans le Vancouver Observer, qui déclare qu’il ne respectera pas les deux minutes de silence à 11h. Comment les respecter lorsque, des soldats anglais ayant combattu aux côtés du Canada se voient refuser la citoyenneté canadienne sous prétexte que l’Acte de Citoyenneté Canadienne, celui qui pour la première fois distingua le statut canadien de la nationalité anglaise, n’a pris effet qu’en 1947 ?

Ou comme cette journaliste, dans le Huffington post, qui refuse de porter son « poppy » cette année. Le poppy est un petit coquelicot de velours que les Canadiens arborent sur leurs vêtements pendant deux semaines jusqu’au Remebrance Day. L’idée vient du poème « In Flanders field », écrit par un Canadien, et de l’image d’un coquelicot qui pousserait à chaque fois qu’un soldat est mort.

Mais selon cette journaliste, le poppy a perdu son sens original et revêt aujourd’hui une dimension politique : celui qui porte le poppy adhèrerait, implicitement, à toutes les actions militaires du Canada. Ce à quoi elle s’oppose depuis que son pays a rejoint les troupes américaines en Afghanistan.

L’artiste Andy Everson a dessiné un poppy avec des motifs dits « indigènes », histoire d’être sûr que, si les canadiens ne sont pas enclins à écouter les revendications de ces peuples pour leurs terres et leurs droits, au moins, ils ne pourront ignorer l’effort de guerre et les sacrifices que ces derniers ont fait pour le Canada et aux côtés des Canadiens. L’image de ce poppy a été partagé plus d’un millier de fois sur Facebook.

Les Canadiens présents ce jour place de la Victoire portent le fameux poppy. Les meilleurs élèves répondent que c’est un modeste moyen de montrer leur soutien aux vétérans, les cancres avouent qu’il ajoute une touche de couleur à leur tenue.

Clara Wright

World War I : Canadians remember it too

 

November 11th, Remembrance Day. The Victory Square Cenotaph of Vancouver is crowded: today not only Canadians gather to remember their eldest who fought during the First World War, but remembrance day aims to remember all the wars Canada fought for. This year, “Remembrance day comes on the 60th anniversary of the Korean War” the Vancouver Sun explains, “Canadians who gather on the 11th hour of the 11th day of the 11th month will do so in memory of all conflicts, among them the Korean War” – 516 Canadian lost their lives in Korea.

Célébration du Remembrance Day à Vancouver 11 novembre 2013. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Célébration du Remembrance Day à Vancouver 11 novembre 2013. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

 

But let’s focus on the First World War and a surprising observation: in 1914, Canadians also took up arms by the Entente power’s side, as a member of the Commonwealth. Their enthusiasm was impressive according to Canadian schoolbooks at least. By the end of 1914, the government’s goal was to have 50,000 soldiers in the Expeditionary Force; six months later, they were 150,000 soldiers as a huge number of volunteers enlisted. The commitment was the same when it came to financing the war: in 1915, the government asked for 50 millions of dollars, it collected twice that amount. Yet, enthusiasm decreased as the years went by In 1916, the Canadian Prime Minister promised Britain to gather 500 000 people, that is, a sixteenth of the whole population, but he only managed to send 330,000 people to war that year. In January 1918, conscription had to become mandatory. 

All in all: 56, 683 soldiers died according to the government’s statistics, more than 60,000 according to the Canadian encyclopaedia. If we stick to the government’s numbers, Canada lost 0,7% of its population during the war. As a comparison, India, which was also a Commonwealth country “only” lost 0,02% of its population, and the UK itself lost 2,2%.

In France, we are not told a lot about the Canadian participation in the war. In fact, in France, we are not interested in Canada in general. We know about the Americans, these heroes, who we both love and hate; and about the British, our ambiguous allies. However, here in the Victory place, the memory of the slain is burning.

Célébration du Remembrance Day à Vancouver 11 novembre 2013. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Célébration du Remembrance Day à Vancouver 11 novembre 2013. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Célébration du Remembrance Day à Vancouver 11 novembre 2013. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Célébration du Remembrance Day à Vancouver 11 novembre 2013. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

 

The ceremony is like any other ceremony with appropriate times for singing and others for silence. Yet, there is no excessive sadness on the people’s faces. And that is understandable: it’s sunny, it’s a public holiday and the parade has just started. The veterans come first, warmly acclaimed by the public. Then the current legions march, quickly followed by the cadets. Young or old, according to the varied uniforms, they seem to come from all over the world – in the cadets’ ranks, the visible minority is white – but they all march under the same Canadian flag. Proudly and smiling to a just as much multicultural public. On Remembrance Day, patriotic momentum seems to connect the souls. The perfect scene.

But Remembrance Day has given rise to arguments in Vancouver.

This journalist for instance, who declares in the Vancouver Observer that he won’t respect anymore the two minutes of silence at 11 am. He has charges against the government and is determined to voice them. He stands up against the current legislation that does not give the Canadian citizenship to all the British soldiers who fought in the Canadian forces during World War I. A legislation that follows The Canadian Citizenship Act, the first act that created a status for the Canadians distinct from the British one, but which came into effect in 1947 only.

Or this other journalist, in the Huffington post,  who refused to wear her “poppy” this year. The idea of the poppy comes from the poem “In Flanders field”, written by a Canadian poet, from the moving image of poppies flowering wherever a soldier died. But, to her, nowadays, people who wear the red poppy do not “just (pay tribute to) the sacrifices made by soldiers in past wars”: they also show their adhesion to any military action led by Canada, such as Canada’s involvement, which is disturbing when you know Canadian soldiers were sent to Afghanistan to fight side by side with the US soldiers.

Actually, this year, if the poppy had a warlike message to spread, it would be the Indigenous one: an artist, Andy Everson, drew a poppy with aboriginal signs on it to make sure that, if Canadian people are not willing to recognize the legitimacy of the First Nations’ claims for their lands or for their rights, they will at least remember the effort of the latter during the war. The Everson’s poppy was shared more than a thousand times on Facebook.

However, such a standpoint seems far stretched when you actually ask people next to you why they are wearing the poppy: the best pupils answer that this is a humble way to pay tribute to their eldest, the dunces admit the poppy looks great on them. No warriors in the public, no warriors either in the badly organized ranks of the younger cadets, who, a bit confused and a bit happy, march to the beat of the drums.

Célébration du Remembrance Day à Vancouver 11 novembre 2013. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

Célébration du Remembrance Day à Vancouver 11 novembre 2013. Crédits photo : CrossWorlds/Clara Wright

 


@clarawright_

L’Inde des fêtes religieuses

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

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Il y a quinze jours prenait place dans le Maharashtra (où se trouve Mumbai) Ganpati, la fête de Ganesh, le dieu éléphant fils de Shiva et Parvati. Le nombre de divinités du panthéon Hindouistes empêche les Indiens de pouvoir tous les vénérer ou leur rendre hommage, aussi un dieu est-il plus fêté dans certains Etats que dans d’autres. Ganesh est la divinité la plus adorée du Maharashtra,. Sujet de nombreux récits et dispensateur de morale populaire, il est le dieu dont on raconte les histoires aux enfants. Egalement supposé apporter la chance, chacun souhaite entreprendre un « business » lui rend hommage ; dans chaque bureau, chaque restaurant, chaque revendeur de cigarettes ou autre se trouve un petit autel où trône un Ganesh, un bâton d’encens placé devant. Egalement dans chaque voiture se trouve une petite figurine de Ganesh, mais ça …

 

Dans dix jours aura lieu Durga Puja, fête de la déesse Durga, qui est elle très célèbre dans l’est du pays, surtout dans le Bengale, où on la célèbre sous les traits de Kali, déesse noire, déesse de la mort représentée une tête tranchée dans un bras, et une longue langue rouge pendante. Dans le Maharashtra Durga Puja, quoique moins important que Ganpati donne lieu à une fête durant laquelle sont célébrés les neufs jours du combat de Durga contre le démon …

Ont donc lieu en ville les traditionnelles parades d’Indiens tapant un rythme sur d’énormes percussions, de vaches sacrés peintes en jaune et décorées, ou bien de bus pimpés d’enceintes de 500 watts se baladant en ville, une horde d’indiens dansant à la folie en se lançant des pigments devant. Pour Ganpati des autels avaient été dressé partout dans tous les quartiers de Mumbai et Pune, des enceintes logées sur les côtés envoyant une palette de sons assez vaste ; de la BO très commerciale de « Chennai Express » le dernier Blockbuster Bollywoodien aux chants traditionnels en passant par de la Goa transe : il y en a pour tous les goûts.

 

Pour l’immersion qui a lieu à Mumbai, à la toute fin, des effigies de cinq ou huit mètres de haut sont mises à l’eau d’où le dieu va rejoindre sa demeure. La scène se passe sur une plage de la ville devant une foule de plusieurs milliers d’Indiens (on serait tenté de dire des dizaines mais aucun chiffre officiel n’est évidemment communiqué) rassemblés autour de ces bus sur lesquels ils défilent dans toute la ville. Le lendemain sur la plage, un bulldozer s’enlise à marée basse pour ramasser les morceaux de tous les Ganesh mis à l’eau. Le surlendemain à marée haute, le toit de la cabine est visible du rivage, mais ça …

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L’Inde vit au rythme de ses fêtes religieuses. Chaque Etat en fonction des divinités les plus vénérés a ses moments forts de la vie publique où l’on célèbre les Dieux, où chaque foyer prépare quelque chose, nous même avons participé aux festivités de notre résidence. Sans distinction de castes la fête est générale quoique la vente d’alcool soit proscrite et la vie s’arrête quelques jours durant.

 

La première semaine de Novembre aura lieu Diwali la fête de Brahma le créateur, un des dieux de la Trimurti, la trinité Indienne. Ce dieu de l’Hindouisme est hérité des textes Védiques dont la tradition remonte à plus de 3500 ans. Les chants traditionnels qui sont parfois entendus dans les temples sont encore aujourd’hui chantés selon la tradition Védique. Pour bien comprendre il faudrait imaginer que nous fêtions aujourd’hui encore les dieux Grecs et que nos poètes continuent de chanter les vers d’Homère en Grec ancien. Les temples ne sont jamais vides, les vendeurs d’offrandes sont légions ainsi que les effigies en plâtre, résine, bois, céramique, bronze, cuivre des principaux Dieux, couleurs flashies. En se baladant dans les rues d’une ville Indienne une veille de fête, on est porté à croire que l’industrie de la babiole Hindouiste prospère dans le pays ; aucun risque que ça ne s’arrête demain, la laïcité c’est bon pour l’occident.

 
 Paul-Henry.

Halloween au Canada : la maîtresse en maillot de bain

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

A Vancouver, Halloween est l’occasion de souligner la différence de perception de l’enseignement entre le Canada et la France.

1er novembre 2013, lendemain de Halloween. Vancouver se repose après une semaine d’effervescence. Car ici, Halloween se prépare, que l’on ait 7 ou 77 ans. Sur le campus de l’Université de British Columbia (UBC), c’est une folie. Le jour J, les élèves viennent déguisés en cours, certains portent des masques. Les costumes sont réfléchis et diversifiés, parfois politisés, toujours drôles ou effrayants. UBC se transforme en un vrai microcosme avec les traditionnels vampires et citrouilles, mais aussi des sacs Ikea, des cafés Starbuck et des hamburgers ambulants. Personne ne craint de se pavaner en banane pour la journée, ou en infirmière beaucoup trop sexy pour être prise au sérieux – il faut dire que les canadiennes optent aisément pour des tenues courtes et vulgaires.

 

Best costumes in Vancouver. Credits photo - Mike Chatwick

Best costumes in Vancouver. Credits photo – Mike Chatwick

 

Personne n’a honte, même pas les professeurs. Sur Facebook, les élèves européens en échange s’extasient. Un pingouin enseigne un cours d’économie, une sorcière s’occupe du cours d’histoire. Pour ma part, l’invité auteur JJ Lee interrompt son émouvante présentation à propos de la mort de son père – qui était cruel, qui battait sa mère, qui a tué son chien – pour lancer sur les élèves des dizaines de gâteaux et bonbons et gesticuler d’un bout à l’autre de l’amphithéâtre en criant: « Candies for everybody ! It’s Halloween ! ».

 

Activité sur Facebook le jour d'Halloween. Credits photo - Clara

Activité sur Facebook le jour d’Halloween. Credits photo – Clara

 

Cela peut paraître anecdotique : un déguisement pour Halloween, quelques professeurs revêtant leurs costumes de jeunesse. Mais, premièrement, l’enthousiasme pour Halloween ne touche pas que les adultes en relation avec les jeunes, il suffit de se balader dans Vancouver pour s’en rendre compte. Deuxièmement, la facilité avec laquelle les professeurs se prêtent au jeu révèle une vision de l’enseignement différente de la perception française : ici, le professeur n’est pas cet imposant homme en costume, demandant que l’on se lève lorsqu’il entre dans la classe, qui fait les cent pas devant le tableau noir, marquant ses phrases avec des coups de décimètre jaune sur son bureau, exigeant ponctualité, attention et manières de l’élève. Ici, le prof’ est « sympa » : il veut qu’on l’appelle par son prénom, il porte un jean, il raconte des blagues. Il vend son cours.

Oui, enseigner est un « service », au sens commercial du terme. Les deux premières semaines du semestre, pendant la période de « Add and drop », les élèves peuvent essayer différents cours et ensuite choisir lesquels ils souhaitent suivre. Ainsi, les premiers cours ne « servent » à rien : le professeur raconte sa vie, les élèves racontent la leur. Il y a quelque chose de très frustrant à assister à des cours où l’on n’apprend rien ; puis il y a quelque chose d’étonnamment enrichissant lorsqu’on se rend compte à quel point nous sommes scolaires. Qui peut qualifier un cours « d’inutile » ? Parce que je n’ai pas trois papers à écrire, un exposé à préparer, des examens en bonne et due forme, je n’ai pas l’impression d’apprendre. Je ne saisis donc pas que le professeur, en discutant avec l’élève, essaie d’établir un climat de confiance qui l’aidera certainement à véhiculer son savoir par la suite. Un peu comme Obama aux Etats-Unis, qui commence chaque discours politique par une boutade. Je ne comprends pas non plus que les « Teaching Assistants », des étudiants de 25 ans en master, sont réellement là pour nous aider durant les « office hours » si nous avons raté un cours et non pas là pour tenir une fiche d’assiduité.

Dessin tiré du site radio-canada.

Dessin tiré du site radio-canada.

 

Il n’y a pas de piège dans une salle de classe au Canada. Il est même d’ailleurs plus qu’encouragé de prendre la parole, et cela même pour une intervention qu’un enseignant français jugerait « non pertinente ». Après deux mois d’échange à Vancouver, les élèves ne me paraissent plus aussi distraits que les premiers jours. Même s’ils arrivent en retard, un skate à la main et avec nonchalance, ils ont lu tous leurs « readings » et ne tricheront jamais lors d’un exam. J’ai d’ailleurs été informée par ma colocataire que la délation était répandue, mais ça, c’est une autre histoire.

Difficile néanmoins d’établir une opinion tranchée sur le rapport « potes » étudiant-professeur. Après avoir discuté avec des élèves européens et nord-américains, il semble que cette « friendly » relation ne perturbe que les premiers. Mais il faudrait être vraiment très autonome, mature et motivé pour réussir à travailler lorsque, au bout de vingt minutes de cours, l’enseignant « comprend » que les élèves s’endorment. Ou lorsque votre professeur de sociologie vous explique les règles du jeu qu’elle vient d’inventer : à chaque fois que son portable joue une sonnerie d’ultrasons, vous devez vous jeter sous votre bureau. « Ca relaxe », apparemment. Certains enseignants sont très créatifs, et n’ont pas peur d’user de leur talent pour attirer l’attention des élèves. D’ailleurs, hier, en plein cours, mon professeur d’écriture créative a hurlé : « Raise your hands if your life is a comedy ! ». Croyez-moi ou non, mais certains élèves – dont Mario et Luigi – se sont même levés. Comme quoi, cela fonctionne.

 

Clara.

 

 

En Israël, un nouveau maire pour « la Bulle » ?

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

Ce mardi 22 octobre à Tel Aviv, les quelques tonnelles et la dizaine de voitures diffusant les programmes politiques des candidats témoignent d’une petite agitation. Aujourd’hui se sont tenues les élections municipales,  à Tel Aviv comme dans les 191 autres bureaux de vote du pays. Chaque bureau de vote a ouvert vers 7 heures du matin, laissant aux citoyens israéliens, âgés de 17 ans et plus, la liberté de choisir un nouveau maire, et ce jusqu’à 22 heures.
Cette campagne électorale a suscité de nombreux débats dans tout le pays. Certains maires sanctionnés pour corruption par la Cour Suprême se sont en effet de nouveau présentés, entraînant un peu partout dans le pays de vives réactions.

Crédits photos - AFP

Crédits photos – AFP

 

A Tel Aviv, ces élections ont essentiellement vu s’opposer deux candidats : Ron Huldai, candidat travailliste et maire de Tel Aviv depuis près de quinze ans, et Nitzon Horowitz, candidat du Meretz. Ron Huldai a permis, ces dernières années, un développement rapide de la ville, à la fois à l’échelle locale et à l’échelle internationale. Il a également apporté de nouvelles infrastructures telles qu’un système de vélo en libre-service. Son adversaire, à gauche sur l’échiquier politique, représente davantage la modernité. Potentiel premier maire gay de Tel Aviv, il centre davantage son programme autour des problématiques sociales de la ville. Il entend agir dans des domaines tels que l’éducation et les réseaux de transport. Surtout, il voudrait mettre fin à la négligence des quartiers sud de Tel Aviv, emprunts depuis quelques années à l’insalubrité et à la délinquance.

Malgré les enjeux réels de ces élections pour le développement local de la ville, ses habitants ne perturbent que très peu leur insouciance habituelle. Sur les quatre jeunes étudiants israéliens rencontrés aujourd’hui, seule une est allée votée. Quand je lui demande si les jeunes se sentent vraiment concernés par ces élections, elle me répond : « Peu de personnes votent, et la plupart des israéliens demeurent apathiques et un peu désillusionnés alors qu’ils sont les premiers à se plaindre du coût du logement ou des prix dans les magasins ». Pour Ido, l’explication est toute autre : « Tout le débat portait sur le fait qu’Huldai est un bon maire pour les riches qui constituent d’ailleurs son électorat. Le problème c’est que les pauvres n’aiment pas Horowitz car il est du Meretz. Car ils ne se sentent pas représentés, ils ne votent pas ».

Après une conversation de quelques minutes avec l’étudiant en économie, ce dernier souligne  que « ici les politiciens oublient les préoccupations quotidiennes des gens et élargissent leur électorat grâce à un discours sur la sécurité du pays et les menaces extérieures. C’est pour çà que Bibi ( Cf. Benyamin Netanyaou) parle tout le temps de l’Iran, du Hezbollah et du Hamas ». Il est étrange de noter que la sécurité intérieure domine complètement le discours politique alors que les difficultés économiques et sociales occupent les plupart des discussions quotidiennes dans les bus, les cafés ou dans les commerces…  A quoi Ido me répond que « il est bien plus facile de convaincre les gens que la menace extérieure est plus importante que leur propres problèmes ».

Paradoxalement, en même qu’il entretient un certain patriotisme, ce discours sécuritaire semble dépolitiser les israéliens ( à l’échelle locale ) car ces derniers ne voient plus la politique comme un un moyen de régler leurs problèmes quotidiens.

Une première estimation du taux de participation tombe : 42% à l’échelle nationale pour 31% à Tel Aviv. Pourtant quelques initiatives encourageant le vote ont vu le jour ces dernières années: tractage, campagnes d’affichage et de sensibilisation mais également soirées et festivités à l’instar de la «  TLV rock The Vote election night celebration » au Valium, club réputé de la ville. Présente à cette dernière, j’ai pu constater qu’à l’heure des résultats, ce n’est pas le gagnant – Ron Huldai avec 53% des suffrages exprimés – qui concentre l’attention du public présent, mais bien le set du DJ sud-africain invité ce soir.
Sarah.

En Allemagne, le Mur n’a pas fini de tomber

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

« Est-ce que François Hollande peindrait la Tour Eiffel en rouge criard si un sponsor dégageait du fric pour la France en plein déficit? »

« Les Athéniens seraient-ils prêts à reconvertir l’Acropole en centre commercial et retirer quelques colonnes antiques à l’avant pour donner accès aux camions de livraison? »

Voilà comment s’interroge le Berliner Zeitung, principal quotidien berlinois. L’East Side Gallery, galerie à ciel ouvert unique en son genre, attire chaque année des millions de touristes, venus admirer tant les œuvres de 118 artistes venus du monde entier, que l’un des plus longs tronçons du mur encore debout. Le projet d’un entrepreneur, validé par la mairie de Kreuzberg-Friedrischain, prévoit pourtant la destruction de ce patrimoine classé monument historique. Tandis que la version officielle justifie cet acte par la reconstruction du pont de Brommy, détruit lors de la 2nde Guerre Mondiale, artistes et riverains dénoncent des raisons bien différentes : Hôtels de luxe, bureaux et résidences seraient érigés en lieu et place d’un site, où des dizaines d’opposant furent abattus, tentant de passer à l’ouest.

Alors oui, tout ça s’est bien loin de ton année étudiante à l’étranger et de ta chambre de bonne du XVème. Tu te dis peut être que ça ne te concerne pas. Tu as tort.

photo tirée du site http://messineaventure.canalblog.com. traduction: "'il s'agit de faire tomber beaucoup de murs"

Traduction: « ‘il s’agit de faire tomber beaucoup de murs ». photo tirée du site http://messineaventure.canalblog.com 

 

Ce projet témoigne une fois de plus d’un paradoxe bien allemand. Berlin est une ville où les souvenirs se croisent et se mélangent, où l’on trouve au coin de sa rue les signes encore vivants des bombardements de 1945 puis de la reconstruction soviétique ; sans parler des traces indélébiles laissées par le Mur. La capitale allemande avait su dépasser son côté ville-musée, renaitre de ses cendres en recyclant les stigmates du passé, attirer artistes et jeunes à la recherche d’un nouvel espace vierge et créatif. Le Mur réapproprié par les artistes, dans un mouvement spontané d’exorcisation d’un des derniers vestiges de l’oppression soviétique, en est l’un des exemples les plus éloquents.

Ce projet, validé par une mairie étonnamment ancrée à gauche, piétine pourtant 30 années d’une histoire pas seulement allemande mais européenne, et met en péril l’attractivité d’une ville qui n’a comme atout que son authenticité. Arm, aber sexy. Ce ne sont pas seulement les œuvres d’une centaine d’artistes qui sont ici menacées. Plusieurs clubs ont déjà été chassés de ce côté de la Spree, et d’autres sont menacés d’expulsion, comme le Watergate, le Trésor ou le Sage dont le gérant s’indigne : «Ici il y avait des installations de tir automatique, des gens sont morts à cet endroit. Construire maintenant des appartements de luxe ici, c’est comme si l’on ouvrait une station-service sur l’île des musées.»

Vendredi 2 Mars 2013, 300 personnes ont manifesté contre la démolition de l’East Side Gallery. Leur pétition, signée par plus de 90000 personnes, a permis la négociation d’un compromis bancal : une destruction limitée du site, le programme immobilier restant d’actualité.

Ce projet comme cette anecdote restent des événements mineurs, mais symptomatiques d’une ville dont l’attractivité décroit au fur et à mesure de la hausse des loyers, de la gentrification et de la fermeture de lieux emblématiques. Doucement mais surement, l’âme de Berlin se noie dans les projets immobiliers initiés par des élus qui ne cessent de faire des courbettes aux investisseurs. Un an après la fermeture du Tacheles, haut lieu de « l’alternativisme » européen, les artistes ne sont plus les bienvenus. Ils se replient massivement vers le sud de la capitale et Neukölln, quartier turc en pleine recrudescence, quand ils ne fuient pas carrément vers Hambourg ou Leipzig, à la recherche du « nouveau Berlin ».

Cette scène artistique et alternative a été l’un des moteurs de Berlin depuis la chute du Mur. Aujourd’hui, les ex-quartiers populaires qui l’accueillaient autrefois sont en pleine mutation. La vie s’est chargée de couper les cheveux d’hipsters-bobos trentenaires, venus fonder une famille à Kreuzberg et bruncher le dimanche à Prenzlauer Berg. Parce que tu sais, c’est tellement alternatif.

traduction: "mon dieu, aide moi à survivre cet amour mortel". Photo tirée de konbini.fr

Traduction: « mon dieu, aide moi à survivre à cet amour mortel ». Photo tirée de konbini.fr

 

Fondée au lendemain de la chute du Mur par deux collectifs d’artistes berlinois, l’East Side Gallery fut pensée comme un monument à la paix et au dialogue. Sa destruction serait, selon Kani Alavi, porte parole de ses défenseurs : « un acte de destruction pur et simple de la création ». Artistes et défenseurs du mur ont érigé leur lutte pour la sauvegarde du Mur comme l’un des derniers sursauts d’une ville déterminée à préserver son identité. 24 ans après sa chute, le Mur n’a pas fini de tomber.

 

Rémi. 

L’équation politique indienne, un problème de toilettes publiques

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

Si je vous dis toilettes publiques + temples de Ganesh ? Rien ?
Bon ok, et si je rajoute « élections législatives 2014 », cela ne vous dit toujours rien ?

Pas de soucis, pour nous aussi ça a été compliqué. Mais pourtant cette relation est une application rigoureusement scientifique des mathématiques sociales indiennes ; l’équation dans sa forme non réduite est digne des opérations politiques typiques des campagnes électorales françaises.

Narendra Modi, futur visage de l'Inde? Crédits photo -

Narendra Modi, futur visage de l’Inde? Crédits photo –

« ON SAIT QUE »

Les élections approchent et le Parti du Congrès, qui se passe le pouvoir de père en fille, de femme en fils, de fils en femme, et pour finir de femme en fils depuis Nehru, est aux abois. Le premier ministre, M. Singh, se fait vieux, et le brillant économiste qu’il fut s’est transformé en une « poupée rigide et inexpressive », bref le portrait d’un Brejnev Indien selon M. Bathija, un habitant de Pune.

De plus, puisque le Parti du Congrès n’a pas tenu la promesse qu’il fait depuis 66 ans de réduire la corruption, les citoyens ont (finalement) perdu leurs confiance et patience.

Enfin, la troisième donnée de base est le BJP (Bharatiya Janata Party), le parti nationaliste qui ne cesse d’engranger les voix des déçus du Congrès et semble être apte à prendre le pouvoir au niveau de l’Etat central. Ce BJP domine déjà plusieurs Etats comme le Gujarat dont le gouverneur n’est autre que le candidat du parti au poste de premier ministre (le seul à avoir compléter l’électrification totale de son Etat). Il est également l’artisan du changement de nom de Bombay en Mumbai, de « Victoria Station » en « Shatrapati Shivaji terminus » et interdit à présent aux boîtes de nuit de l’Etat d’ouvrir leurs portes au delà de 1.25 am.

« OR » 

Maintenant que vous en savez plus sur la politique indienne, il suffit de rajouter un problème récurrent d’urbanisme pour comprendre : la question des toilettes publiques ! Oui, l’absence de toilettes publiques en Inde est un problème, pas besoin d’aller jusqu’au cœur du bidonville pour s’en rendre compte. Il n’y a pas ou alors vraiment très peu de toilettes publiques, les conséquences se passent de description, même si elles ne sont pas aussi dramatiques qu’on nous le fait parfois croire.

Je terminerai l’énoncé des hypothèses par une névrose collective indienne, celle de la construction à tout va de temples. Le temple du coin de la rue, le temple du fin fond de la forêt, le temple sur l’autoroute. Cette frénésie est encouragée aussi bien dans les grandes villes que dans les villages, et elle démontre la ferveur des Hindous quand on sait que ces temples sont financés par les collectivités locales, par les dons et les taxes … Au même titre que les toilettes publiques.

« DONC »

On récapitule,  élections législatives = BJP vs Congress Party.
Problème urbain + névrose collective = déficit de toilettes publiques + abus de temples.

Maintenant la clé de lecture ; la semaine dernière, le BJP a décrété que s’ils remportaient les élections, l’accent serait mis sur la construction de toilettes publiques au détriment des temples et ce au niveau national. Coup de comm’ apparemment efficace pour s’assurer le vote des modérés :

élections législatives + déficit de toilettes + abus de temples = polémique politico religieuse et sanitaire.

Ce pavé dans la marre fait trembler les soubassements d’une société indienne divisée et qui peine à s’en remettre, à l’image de Meera cette étudiante de l’ Université de Pune qui s’insurge : « Ce sont tous des incapables, ils n’ont qu’à construire des toilettes autour des temples« . Qu’on choisisse d’en rire ou non, cette anecdote de campagne a remis sur le devant de la scène la tension permanente existante dans ce pays entre la sphère religieuse et la sphère politique. Une tension que la puissance grandissante du BJP ne fait que renforcer, puisque la pierre d’achoppement du nationalisme Indien pour laquelle il fait campagne ne peut être autre que l’Hindouisme, ce qui exclurait d’emblée 220 millions de musulmans Indiens et non Hindous. « CQFD »

 

Paul-Henry.

 

Au Brésil, le calme après la tempestade

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

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Crédits photos – Nelson Almeida/Agence France-Presse — Getty Images

 

Alors qu’au Brésil, une forme de « ras-le-bol » de la population s’était faite ressentir il y a quelques mois avec des manifestations et des émeutes à travers le pays, le feu semble s’être éteint aussi vite qu’il s’était embrasé. Phénomène d’autant plus étrange à São Paulo, principal front des indignés du « Movimento Passe Livre ». Dans les années 1960, Vinicius de Moraes, le poète-compositeur et grand nom de la Bossa Nova (homme respecté au Brésil donc) s’était chargé d’écrire l’épitaphe acide de la ville de São Paulo en la déclarant comme la « tombe de la samba ». Si le virtuose renvoyait surtout au côté froid, pragmatique, rigide de cette ville d’affaires, la situation ne risque pas de changer dans les années à venir tellement les raisons de danser sont devenues rares.

« O Brasil acordou » : l’éveil du géant

Nombreux sont ceux qui considèrent que tout a commencé quand, en mai 2013, dans le cadre d’une réforme du budget de l’Etat, la présidente Dilma Roussef a annoncé une augmentation de 20 centavos (environ 7 centimes d’euro) du prix des tickets de bus, métro et trains. Mais cet évènement n’a bien évidemment été qu’une goutte de trop dans le vase bien plein des Brésiliens.

Ce bouillonnement national est, en effet, dû à des frustrations beaucoup plus profondes. Depuis 1985 et le retour à la démocratie, les Brésiliens se sont habitués à la révélation mensuelle d’affaires de corruption au sein de son élite dirigeante dont le plus important récemment a été le scandale du « Mensalão » (le gouvernement de Lula est accusé d’avoir envoyé des « enveloppes » à des députés du Congrès pour faire passer ses réformes). Au-delà de ce trait caractéristique de la vie publique brésilienne qui a le don de désespérer la population et créer une suspicion généralisée vis-à-vis des responsables politiques, les récentes évolutions de l’économie brésilienne sont inquiétantes. Avec une croissance en berne, une inflation montante, la classe moyenne qui a vu durant les mandats Lula son pouvoir d’achat s’accroitre considérablement notamment par des augmentations successives du salaire minimum et une meilleure redistribution des richesses, voit son rêve d’ascension sociale s’effriter peu à peu. En parallèle, les inégalités se creusent toujours un peu plus entre riches et pauvres alors que la situation est déjà critique, le pays ayant l’une des sociétés les plus inégalitaires du monde (coefficient GINI = 0.55).

L’organisation de la Coupe du monde de football 2014 et des Jeux Olympiques 2016, fierté absolue du pays il y a encore un an, est devenu un sujet tabou. Romario, l’ancienne gloire du football, champion du monde en 1994, devenu depuis député fédéral, est même paradoxalement l’un des grands détracteurs de ces évènements sportifs. En effet, le Brésil a consacré ces dernières années, un budget massif pour la construction des infrastructures sportives avec très peu de conséquences pour l’infrastructure « utile » au pays. « O Baixinho » (surnom donné à Romario par les supporters) critique surtout ces dépenses publiques qui auraient pu être utilisées pour construire des écoles, universités, hôpitaux, routes, ports… Les 7 milliards de reais (2.3 milliards d’euros) investis pour les seuls stades auraient pu, d’après les calculs, financer la construction de 8 000 écoles à travers le pays. L’Arena Amazônia, stade de Manaus (capitale de l’état d’Amazonie) a une capacité de 46 000 places alors que la ville ne compte que 1,8 millions d’habitants et a coûté 600 millions de reais (200 millions d’euros). Embarrassé par les critiques visant cette dépense symbolique, le Congrès a récemment proposé de transformer le stade en une prison d’Etat après la Coupe du monde.

 

1371313_649525331745026_315253656_nCrédits photos – Duncan Green (oxfamblogs/fp2p)

 

Résultat : 65 000 manifestants sont descendus dans les rues le 17 juin, au pic des tensions, pour se joindre à la manifestation nationale qui rassemblait plus de 250 000 personnes à travers le pays.

 

« 3,20 é roubo »

C’est cette phrase que l’on lit sur les murs de la ville : « 3,20 c’est du vol ». Mais cette phrase est devenue aujourd’hui un simple graffiti parmi d’autres. Les gens passent devant et semblent ne plus se soucier de la force du message, que la préfecture où le crachin de septembre finiront par effacer. En arrivant dans la ville après les images véhiculées à l’étranger par les médias, on pourrait s’attendre à une effervescence, à être frappé par le sentiment de forces profondes qui s’agitent, d’une rage retenue et de grincements de dents. Mais la réalité est autre.

On a plutôt l’impression d’un lendemain de carnaval, une torpeur de gueule de bois. L’amertume malgré la victoire : le 19 juin, le gouverneur de l’Etat de São Paulo a annoncé l’annulation de l’augmentation du prix du ticket de bus. Les Paulistas et les Brésiliens en général semblent ne pas être satisfaits, comme si leur cri était tombé dans les oreilles d’un sourd. Abattus et silencieux, résignés, le quotidien a repris le dessus, chacun est retourné à ses occupations et la population a quitté la table du bras-de-fer. L’éveil que tous espéraient n’a pas eu lieu, la majorité des Brésiliens ont renoué avec leur passé de peuple paisible et conciliant comme l’analyse les politologues du pays. Ces derniers sont même aujourd’hui surpris par le regain de popularité de « Dilma » dans le dernier trimestre.

L’hymne brésilien chante dans ces premiers couplets un peuple héroïque dont le courage défie la mort pour conquérir par la force de ses bras, le soleil de la liberté et de l’égalité. Peut-être que les Brésiliens ont perdu cette force du bras ou l’envie de se battre contre des responsables qui ne les écoutent pas depuis trop longtemps. Vinicius de Moraes disait dans une de ses chansons : « La vie ne se donne qu’à celui qui s’est donné, celui qui a aimé, celui qui a pleuré, à celui qui a souffert ». Les Brésiliens se sont donné mais le gouvernement a détourné le regard.

Paul.

Un typhon à Hong Kong

 

Crédits photos - Camille Azoulai

Crédits photo : CrossWorlds/Camille Azoulai

Ce message résume bien notre vision du typhon avant qu’il n’arrive – et toute la déception qui est allée avec.

Dimanche 22 septembre, vers midi, tout le monde est en agitation pour se préparer au strongest storm on earth. Les magasins sont bondés, les gens stockent de la nourriture et des lampes-torches à foison, on commence à voir quelques indices dans le ciel de la tempête. Les locaux ne rigolent pas du tout et, inquiets, ils prennent la chose très au sérieux.

« Ça » arrive, ça va arriver, c’est tout proche ! L’excitation est palpable du côté de tous les étudiants internationaux qui n’attendent qu’une chose, assister à la fin du monde. On envoie des messages à nos proches, on s’amuse à écrire des publications alarmantes sur Facebook, on suit heure après heure les prévisions du Hong Kong Observatory. Ca y est. L’alarme force 8 est déclenchée. C’est parti. On attend Usagi.

On s’enferme et on attend. J’étais chez moi, je me faisais du riz et je jetais des coups d’œil à la fenêtre. Mais il n’y avait que de la pluie sur mes vitres. Quelques pots de fleurs renversés chez les voisins d’en face. Je crois que j’ai fait comme beaucoup de gens : rester dans mon lit à manger face à mon écran d’ordinateur. Finalement, cela a été une parenthèse régressive remplie de bonbons et de séries télé. Pas besoin de travailler, on n’allait pas pouvoir aller en cours le lendemain de toutes façons. Certains sur les campus ont fait des soirées à thème, du genre « derniers tacos avant la fin du monde ». Tous les étudiants internationaux avaient hâte de voir la Bête arriver.

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Et puis rien. Le Monstre n’est pas passé. J’étais presque soulagée d’apprendre qu’il y avait quand même eu quelques morts, ça voulait dire que quelque chose s’était passé, mais ma copine locale m’a vite rembarrée :

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Il n’y a donc rien eu de phénoménal. Ce brave Usagi nous a permis d’avoir un sujet de conversation toute la semaine : « Hey, how was your typhon ? » a été l’accroche la plus banale ces derniers jours. Autre réplique assez fréquente, « Li’s Field won. » Populaire parmi les Hongkongais, cette blague ironique fait référence à une sorte de bouclier au-dessus de la ville qui empêcherait les cyclones de se produire pendant les jours de semaine. On devrait son financement à « Li », autrement dit l’homme d’affaires Li Ka-shing. Le marché passe avant tout à Hong Kong !

Dommage, assister à la fin du monde ici, ç’aurait pu être une dernière expérience.

PS : Évidemment il n’y a pas eu de typhoon pier party.

Camille Azoulai