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Sous les paillettes, la lutte pour l’avancée des droits des homosexuels à Sydney continue

« It’s crazy ! » me lance d’un air ébahi la personne à ma droite, agglutinée dans la foule. C’est entre deux rues, Oxford et Flinder, en plein cœur du « quartier homo » de Sydney, que l’on s’est retrouvé serrés aux côtés de plus de 500 000 spectateurs. Les plus malins sont montés sur des cageots, des poubelles ou même des boîtes aux lettres. À l’occasion de la 38ème parade annuelle « Sydney Gay and Lesbian Mardi Gras », l’attention se porte sur les quelques 175 chars et 12 500 personnes qui défilent aux couleurs du mouvement LGBTQ.

Oxford Street, Sydney Mardi Gras - Les plus malins sont montés sur des cageots, des poubelles ou même des boîtes aux lettres. Mars 2016 - Crédits Photos : CrossWorlds/Loïc Renaudier

Oxford Street, Sydney Mardi Gras – Les plus malins sont montés sur des cageots, des poubelles ou même des boîtes aux lettres. Mars 2016 – Crédits Photo : CrossWorlds/Loïc Renaudier

 

Que ce soient les policiers, les ONG, Facebook ou même les partis politiques, tous participent à cette immense fête, qui attire chaque année de plus en plus de touristes – australiens ou non. Dans un interview donné à la télévision locale ABC, le directeur exécutif de l’événement, Michael Rolik, affirme même que ce Mardi Gras est le deuxième plus gros événement de New South Wales en terme d’impact économique.

Oxford Street, Sydney Mardi Gras - "Cum Safely !". Mars 2016 - Crédits Photo : CrossWorlds/Loïc Renaudier

Oxford Street, Sydney Mardi Gras – « Cum Safely ! ». Mars 2016 – Crédits Photo : CrossWorlds/Loïc Renaudier

Oxford Street, Sydney Mardi Gras - le char Facebook aux couleurs LGBT. Mars 2016 - Crédits Photo : CrossWorlds/Loïc Renaudier

Oxford Street, Sydney Mardi Gras – le char Facebook aux couleurs LGBT. Mars 2016 – Crédits Photo : CrossWorlds/Loïc Renaudier

 

On y voit des chars en forme de préservatifs qui crachent des paillettes ; on admire les costumes flamboyants des danseurs ; ça chante, ça danse, ça rigole ; on discerne quelques fessiers bien assumés ; on applaudit les slogans chocs (« CUM SAFE »). L’ambiance est à la joie et à la tolérance. Une fois encore, il est difficile de s’imaginer ce par quoi les gays, lesbiennes, et trans ont dû passer pour être enfin acceptés au sein de la société.

Un crime jusqu’en 1984

Car en New South Wales, l’homosexualité était un crime jusqu’en 1984. Un crime passible de peine de mort au 18ème siècle, puis passible d’emprisonnement à vie à partir de 1899. Si les dates diffèrent entre les États, on peut noter une similitude : c’est tard.

Oxford Street, Sydney Mardi Gras - le char préservatif cracheur de paillettes: prévenir contre les MST. Mars 2016 - Crédits Photo : CrossWorlds/Loïc Renaudier

Oxford Street, Sydney Mardi Gras – le char préservatif cracheur de paillettes: prévenir contre les MST. Mars 2016 – Crédits Photo : CrossWorlds/Loïc Renaudier

 

La première édition de cette parade en faveur des droits LGBT date de 1978. Le rassemblement, qui dénonçait harcèlement policier et discrimination anti-gays, s’était alors ironiquement soldé par l’arrestation de 50 personnes. Petit à petit, des droits LGBT ont été acquis au cours d’une longue bataille, dont le Mardi Gras reste le symbole fédérateur. Un spectateur se souvient encore de sa première parade en 1990, « où la sensation d’être accepté par la foule lui avait procuré des larmes de joie ».

Flinders Street, Sydney Mardi Gras - Amnesty International défile pour les droits LGBT. Mars 2016 - Crédits Photo : CrossWorlds/Loïc Renaudier

Flinders Street, Sydney Mardi Gras – Amnesty International défile pour les droits LGBT. Mars 2016 – Crédits Photo : CrossWorlds/Loïc Renaudier

 

Pourtant, une banderole sur l’un des chars rappelle que ce combat est encore d’actualité. Parmi les dernières avancées dans le New South Wales, la reconnaissance du pacte civil en 2010, et, en projet, le mariage pour tous. « Let’s get married in 2016, Australia ! », s’enthousiasment les pancartes brandies dans la foule.

Flinders Street, Sydney Mardi Gras - "

Flinders Street, Sydney Mardi Gras – « Let’s get married Australia ! ». Mars 2016 – Crédits Photos : CrossWorlds/Loïc Renaudier

 

En 2014, la Commission australienne des droits de l’Homme établissait que près de 10% des Australiens étaient « d’orientation sexuelle, d’identité sexuelle ou de sexe divers. » Dans les relevés officiels de population, on note une augmentation de 32% en 5 ans depuis 2006 des couples de même sexe. Ce n’est donc pas par hasard que Malcolm Turnbull, le Premier Ministre, a pointé le bout de son nez, en vue des élections fédérales australiennes en fin d’année 2016.

Loïc Renaudier

« Seul sur Mars »… Ou en Jordanie ?

Le dernier blockbuster de Ridley Scott, avec Matt Damon dans le rôle principal, offre une plongée spectaculaire dans l’univers martien… et dans le Wadi Rum. En effet, une partie des scènes du film a été tournée dans le désert en Jordanie. Et l’Office de Tourisme jordanien entend bien profiter de cette publicité pour faire la promotion de ses sites au sein desquels on se sent ces derniers temps… un peu seuls. 

« Seul sur Mars », de Ridley Scott, dans le désert de Jordanie. Crédits photos : 2015 Twentieth Century Fox.

« Seul sur Mars », de Ridley Scott, dans le désert de Jordanie. Crédits photos : 2015 Twentieth Century Fox.

 

La Jordanie, dotée d’un patrimoine culturel et archéologique exceptionnellement riche, peut, sans rougir, s’enorgueillir de compter certains sites parmi les plus somptueux au monde : la cité nabatéenne de Pétra, le désert du Wadi Rum, la Mer Morte, les monuments romains de Jerash… Et pourtant, depuis quelques temps ces sites prestigieux sont désertés. Oui, aujourd’hui la Jordanie pleure ses touristes, et personne ne sait quand ses larmes se tariront.

Aux frontières du pays : partout des conflits

La Jordanie se trouve au cœur d’un véritable théâtre de guerre. Partout à ses frontières les pays sont déchirés par des conflits sanglants. La guerre civile fait rage en Syrie et en Irak, au Nord et à l’Est. A l’Ouest, l’escalade des violences entre les Israéliens et les Palestiniens depuis début octobre fait craindre une troisième Intifada. Sans compter la menace terroriste qui plane aux frontières, alors que la Jordanie est, au lendemain des attentats de Beyrouth et Paris, plus que jamais au premier plan de la coalition régionale contre les djihadistes de l’Etat Islamique.

Carte de la situation géographique de la Jordanie. Capture d'écran Google Maps.

Carte de la situation géographique de la Jordanie. Capture d’écran Google Maps.

 

Au milieu de ces conflits, le pays représente le dernier havre de paix dans la région. Mais cette situation ne suffit pas à rassurer les touristes. A l’étranger, on craint un débordement des conflits dans le pays, et l’exécution d’un pilote de l’armée de l’air jordanienne par l’Etat islamique en février, n’a fait que renforcer cette crainte. Les consignes de sécurité adressées aux touristes ne sont pas plus rassurantes. Sur son site le Ministère des Affaires étrangères en France incite ses ressortissants « à faire preuve de grande prudence » en Jordanie.

Ahmad, guide jordanien arabophone, hispanophone et francophone à la Citadelle d’Amman, constate tristement que « les fréquentations ont chuté, notamment celle des Français. Je crois que les gens ont peur ». Les chiffres sont d’ailleurs sans appel : les recettes touristiques ont baissé de 15% sur les quatre premiers mois cette année, atteignant 1,2 milliard de dollars selon le Ministère du Tourisme. Dix hôtels ont été obligés de fermer à Pétra depuis 2010, en raison de leur trop faible fréquentation. Hanna, stagiaire française à Amman, reconnait ainsi avoir visité en septembre les ruines de la cité nabatéenne « dans un calme déroutant ».

Beidha

Entre Petra et Beidha, octobre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel.

 

Une crainte sécuritaire “injuste”

Cette peur, le Ministère du Tourisme et l’Office Jordanien du Tourisme la déplorent. Pour eux, elle est “injuste” : le pays qui n’a pourtant pas connu d’attentat depuis dix ans (le dernier attentat avait visé trois hôtels à Amman le 9 novembre 2005, causant la mort de 53 personnes, ainsi que 300 blessés) souffre de l’instabilité de ses voisins. Le Ministre du Tourisme, Nayef al-Fayez, a ainsi accusé lors d’une conférence de presse cet été, le manque de visibilité de la situation réelle du pays à l’étranger. : « Certains pensent que la Jordanie fait partie du problème en cours dans la région. Nous n’en faisons pas partie et nous n’en sommes pas la cause. Il ne faut pas que nous payons le prix de ce problème« . Les guides touristiques et les vendeurs dans les boutiques de souvenirs à Pétra le répètent, « Vous êtes en sécurité ici ! « .

Un plan d’urgence pour redynamiser le tourisme

Pour remédier à cette image négative du pays, le Ministère et l’Office Jordanien du Tourisme ont choisi d’établir un plan d’urgence. Ce dernier vise les Européens et les pays du Golfe, mais également de nouveaux marchés en Asie tels que la Chine, le Japon ou la Malaisie. Parmi ces mesures de sauvetage compte la baisse du prix du visa. Celui-ci est devenu gratuit depuis septembre 2015 pour les touristes réservant leur séjour dans le pays  via une agence jordanienne. Pour les voyageurs arrivant par la voie terrestre, le tarif a été divisé par quatre. L’entrée du site de Petra est également en négociation à la baisse... 

L’Office Jordanien du Tourisme a lancé en parallèle, en début d’année, une nouvelle campagne internationale à destination des blogueurs, vidéastes et photographes spécialisés dans le tourisme, intitulée « Unraveling Jordan », afin de promouvoir la Jordanie à travers les yeux et les mots de prescripteurs du voyage. Parmi les vidéos réalisées on retient le magnifique « Hymn to Jordan » réalisé par StoryTravelers. L’Office a enfin développé une vaste campagne de communication dans plusieurs grandes capitales, dont Paris, promouvant depuis septembre les trois sites phares de Jordanie (Petra, le désert du Wadi Rum et la Mer Morte) sous de multiples supports (affichage digital, posters, et même relookage de 200 taxis parisiens au mois d’octobre).

Station de métro Opéra à Paris. Crédits photos : Domitille de Bantel

Station de métro Opéra à Paris, début Novembre. Crédits photos : Domitille de Bantel

 

Face à la désertion de ses sites emblématiques le tourisme jordanien se cherche donc un second souffle. Le pays, qui souffre de sa situation au carrefour des conflits, refuse de s’avouer vaincu. Malgré tout, à la veille de mon départ pour Petra et le Wadi Rum, j’ai bien peur de me retrouver un peu seule, sans même Matt pour me tenir compagnie.

 

Maÿlis de Bantel

13 Novembre 2015 – Les réactions dans les pays de nos correspondants

Pour rendre hommage aux victimes des attentats de Paris, nos correspondants ont rapporté, chacun à leur manière, les réactions diverses observées dans leur pays d’accueil.

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Ziad, la « chance » d’un réfugié syrien en Turquie

9 septembre 2015. Aux dernières nouvelles,  Ziad parcourt les routes européennes, direction la Norvège, accompagné par deux autres Syriens et une journaliste américaine.  Après avoir rejoint l’île de Chios en bateau depuis Izmir, la semaine dernière, il se trouve aujourd’hui en Hongrie. A suivre… 

15 mars 2015. Ziad gère un café-hôtel près de la place Taksim à Istanbul. Au fond d’une petite rue, un peu en retrait de l’agitation et des lumières incessantes, il s’en occupe jour et nuit : sept jours sur sept, de sept heures à deux heures du matin.

Cela fait maintenant plus d’un an qu’il gère l’établissement, depuis qu’il est arrivé de Syrie. Il dit qu’il s’ennuie un peu ici. Mais il a eu de la chance, Ziad, « beaucoup de chance ». Il le répète souvent, les yeux brillants et le sourire franc.

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Ziad, à Istanbul. Crédits photos: Danishwara Nathaniel Photographie

Fuir l’Amour et Paix

A Damas, où il vivait il y a deux ans, il travaillait aussi dans un hôtel, qui s’appelait « Amour et Paix ». Il économisait pour pouvoir éviter le service militaire, et d’être envoyé au front. Certains de ses amis ont fait leur service militaire il y a trois ans, et depuis,  « ils combattent toujours », raconte-t-il. Mais la guerre est venue à lui sans qu’il ait à se battre. En juin 2012, des bombes lâchées par des raids aériens ont explosé autour d’Amour et Paix.

« Les gens mouraient dans la rue. Et puis il a plu pendant toute la journée. »

Au cinquième étage de l’hôtel, vivaient des familles entières de réfugiés provenant de Homs et de la campagne de Damas. Ziad leur faisait des tarifs spéciaux, et ne les mêlait pas aux autres clients de passage dans l’hôtel « car ils faisaient beaucoup de bruit ».

Son rêve, c’était Dubaï

Alors Ziad a voulu s’échapper. Son rêve, c’était Dubaï. Il y a cru, un moment. Ecoutant des fausses promesses, il est parti. Après avoir fait faire son passeport à un ami, après avoir été pris pour un rebelle, envoyé en prison, après avoir menti à sa famille qui le croyait en partance pour l’Eldorado des Emirats, il s’est retrouvé à Istanbul, sans aucun contact ni travail. Mais c’est en cherchant un endroit où dormir qu’il est tombé sur ce café-hôtel, où on peut fumer le narghilé tranquillement. Le réceptionniste a insisté pour l’embaucher après coup car il parlait bien anglais. Un « coup de chance » extraordinaire.

Il est avenant, Ziad. Ce boulot lui plait car il peut rencontrer des gens, qui deviennent manifestement très rapidement «  [ses] amis ». En Syrie, où il a pu revenir il y a quelques semaines, il en a partout, des amis : engagés dans l’armée de Bachar, dans l’Armée syrienne libre, avec le groupe Etat islamique. Trois sont morts, déjà. Il est le seul à ne pas avoir choisi de camp: « Moi je suis libre ». Là-bas, il a été obligé de les revoir chacun séparément, regrette-t-il.

Etat islamique : « En Syrie, je me cachais pour fumer le narghilé »

Ziad vient d’un petit village près d’Alep. « Il est magnifique, les gens là-bas sont tous géniaux ; son nom veut dire ‘les généreux’ ». Lorsqu’il a eu l’occasion d’y revenir un an après en être parti pour revoir ses proches, son village faisait partie du territoire revendiqué par le groupe Etat islamique. La vie quotidienne y est transformée.

Le port de la barbe est obligatoire. Chez les coiffeurs, les rasoirs sont interdits, seuls les ciseaux sont autorisés pour la tailler légèrement seulement. Fumer dans les espaces publics est strictement prohibé, et ce n’est pas très bien vu dans les espaces privés non plus. « Je me cachais un peu pour fumer le narghilé, je n’aurais pas pu m’en passer ». Les femmes portent toutes des niqab.

La vie est beaucoup plus chère, aussi. Pour voyager en car jusqu’à Damas, Ziad payait 25 lires syriennes avant la guerre, maintenant, c’est 250. Et il n’est plus question de négocier les prix. Impossible pour lui de rapporter des affaires de Turquie.

A Manbij, la ville voisine au Nord du pays, c’est encore plus compliqué. Les femmes n’ont pas le droit d’aller en ville sans être accompagnées. Dans la rue, les téléphones peuvent être contrôlés aléatoirement.

« Dans mon téléphone, il ne devait pas y avoir de photos de ma soeur sans niqab par exemple, ou de moi en train de fumer. J’ai dû y retirer la musique, c’est interdit aussi. »

Seule la musique islamique, des chants religieux accompagnés de percussion, est autorisée. De toute façon, le réseau téléphonique bat de l’aile : il est ouvert seulement deux heures par jour, et deux heures par nuit.

« Ils veulent juste vivre, alors ils sont prêts à accepter n’importe quoi »

Comme la plupart des Syriens exilés, Ziad regrette son pays d’avant guerre, ce Paradis perdu, où « tout le monde était ami, et [où] personne ne faisait attention aux différences de religion et d’ethnies ».

« La plupart des gens de mon village, ma famille, ça ne les dérange pas toutes ces nouvelles mesures, ils s’adaptent. Tout ce qu’ils veulent, c’est la paix. Ils veulent juste vivre, alors ils sont prêts à accepter n‘importe quoi. ». Ziad aimait bien le président Bachar al Assad avant la guerre. « Grâce à lui, l’université était gratuite et personne n’était au chômage. » Il a étudié la littérature anglaise à l’université de Damas. Son père est un fonctionnaire à la retraite. « Il y avait beaucoup de corruption, mais on n’était pas en danger. »

Lui, il a évité les nouveaux occupants comme il pouvait. Il ne se sentait plus à l’aise avec ses amis qui ont rejoint l’Etat islamique. Ils ont « transformé le Coran en imposant des règles du temps du Prophète, qui correspondaient à des situations très spécifiques ». Des lectures du Coran sont organisées dans un village différent chaque semaine, et tout le monde doit y participer. Le jour où c’est tombé sur son village, Ziad est parti ailleurs. « Je suis musulman, bien sûr, mais je fais partie des “bons” musulmans ».

Little London

Parce qu’il parle anglais encore, un ami lui a proposé un travail bien payé au sein de l’Etat islamique, pour faire de la propagande sur YouTube. Ziad décline poliment. Apparemment, malgré son refus, il n’a pas subi de pression. Il sait que son ami ne fait pas ça pour l’argent, mais pour l’idéologie. De toute façon, des personnes qui parlent anglais, il y en a beaucoup. Une ville pas très loin de son village, Manbij, pleine d’Européens candidats au djihad, se fait surnommer “Little London”.

« ‘Ils’ se sont sentis encore plus sûrs d’eux après l’attaque des ‘Alliés’ », l’été dernier, « ça les renforce dans leur conviction qu’ils font une bonne chose », analyse-t-il. Ziad parle de l’Etat islamique en disant « Ils », comme un Big Brother sans nom qui contrôle tout. Dans sa bouche, les Etats Unis et les Européens sont les « Alliés », comme pendant la Seconde guerre mondiale… ou la guerre froide.

Rêves européens: « Ma prochaine étape c’est la Norvège »

De retour à Istanbul, ville accueillant plus de 330 000 réfugiés syriens – chiffres du ministère de l’Intérieur en Juillet 2014. Même s’il a appris le turc en autodidacte en quelques mois seulement, il confie ne pas se sentir à l’aise dans cette ville. A part son patron, qui rentre chez lui à la fin de la journée dans sa belle voiture tandis que Ziad reste dormir dans la cuisine de l’hôtel, il a très peu d’amis turcs. La faute à un racisme anti-syrien, les nouveaux immigrés du pays ? Dans le quartier autour de la place Taksim, des Syriens défilent tous les jours, pour faire la manche, accompagnés d’enfants. Pour Ziad, ce sont des mendiants de longue date : « Ce sont des Kurdes qui faisaient la même chose en Syrie ».

Il sympathise avec les touristes de passage. « Je suis très chanceux, je connais des gens partout. » Ceux-ci lui donnent des envies de départ. En Allemagne, en Norvège, en Suède. Pas en France, « c’est trop difficile ». Il aurait eu plusieurs opportunités de partir, mais c’était toujours compliqué et risqué, dit-il. Une actrice allemande lui aurait proposé un mariage en blanc mais ça n’a pas marché. Son prochain plan est la Norvège, car « les immigrés ont le droit de travailler et d’étudier là-bas, et le gouvernement leur donne un endroit pour vivre ».

Ce qu’il voudrait, c’est ramener ses frères et soeurs avec lui à Oslo, et puis son père et sa mère. Ces derniers ont refusé de quitter leur village. Son petit-frère, après avoir terminé le lycée, est venu travailler avec lui à Istanbul ; mais maintenant il est de retour au village, car là-bas, il y a son amoureuse, et il voudrait se marier. Malgré la guerre.

Des projets de mariage, Ziad, 26 ans, lui n’en a pas: « J’adore la liberté ».

Propos recueillis par Marguerite Salles, le 15 mars 2015.
@marguerite_s_

En Turquie, le poisson d’avril était bien noir

Ce 1er avril, en Turquie, on évite de faire des blagues. Les événements de la veille en tête. Retour en tweets sur les journées du 31 mars et du 1er avril.

Vers dix heures et demi le matin du 31 mars, une coupure d’électricité massive se déclenche dans le pays, de la frontière grecque à la frontière irakienne.

Selon le ministère de l’Energie, il s’agissait de la plus grande panne depuis quinze ans. Le hashtag #BuradaElektrikYok (Ici il n’y a pas d’électricité) est resté dans les tendances mondiales sur Twitter pendant plusieurs heures.

Pompiers appelés à la rescousse des personnes coincées dans les ascenseurs, métros et tramways évacués, avions annulés, mais aussi détecteurs de métaux désactivés. Ce n’est qu’à 20h, soit une-demi journée après, que le ministère de l’Energie annonce enfin que toutes les provinces ont recouvert l’électricité. D’après le journal Hurriyet, le coût de cette panne a été évalué à 700 millions d’euros.


Le lendemain, Reuters cite des hauts fonctionnaires turcs pour l’Energie qui expliquent l’événement par une défaillance dans deux usines du pays, en écartant l’hypothèse de l’attentat ou de la cyber-attaque.

Mais à 12h30, au milieu du chaos, c’est un véritable attentat qui plonge la journée dans le noir.

A travers une publication sur Internet, le groupuscule marxiste du Front révolutionnaire de libération du peuple DHKP-C diffuse la photo d’un procureur, pris en otage au Tribunal d’Istanbul, une arme pointée contre son front. Ce groupe, classifié comme terroriste par la Turquie, l’Union européenne et les Etats-Unis, est à l’origine de plusieurs attentats-suicide sur le territoire.

A partir de là, tout va très vite.

Ce procureur est chargé de l’enquête sur la mort du jeune Berkin Elvan. Manifestant à Gezi Park en 2013 touché par les balles des polices, son décès à la suite d’un coma au printemps dernier a été le déclencheur de nouvelles manifestations comptant des centaines de milliers de personnes. Son nom est devenu un symbole pour tout les militants de l’ « esprit de Gezi » qui reprochent au gouvernement sa dérive autoritaire.

Les deux preneurs d’otage diffusent leur revendications : confession publique des policiers responsables de la mort de Berkin Elvan, jugement de leur crime par un tribunal « populaire », et fin des charges portées contre les manifestants du printemps dernier. Ils fixent l’échéance de 15h35 (heure locale) au-delà de laquelle le procureur sera tué, disent-ils. L’identité des policiers en question n’a toujours pas été rendue publique.   Autour du Tribunal d’Istanbul, chacun tend l’oreille pour distinguer d’éventuels coups de feu, qu’il relaie aussitôt sur les réseaux sociaux.

Le gouvernement finit par déclarer un ban des médias sur cette crise afin de conduire les négociations au mieux, comme il l’avait fait lors de la prise d’otage à l’ambassade turque de Mosoul en juin dernier. Les chaines de télévision se remettent à commenter la coupure d’électricité, mais les twittos continuent à couvrir les événements, et tant pis si plusieurs arrestations ont eu lieu trois semaines auparavant remettant des tweets en question.  

Alors que l’échéance passe sans bruit médiatique, à 21h, la nouvelle tombe : les deux preneurs d’otage ont été tués, mais le procureur aussi. Deux mois avant les élections législatives, le Premier Ministre Davutoglu dans une allocution télévisée accuse cette attaque qui visait la « démocratie » et loue le travail des forces policières. Au cours de la nuit, dans plusieurs quartiers d’Istanbul, la police a dispersé des manifestants dans le quartier de Berkin Elvan à coup de gaz lacrymogène selon le journal Radikal.

Le lendemain, la journée du 1er avril, même si fonctionnant à l’électricité, n’éteint pas les sueurs froides.

Le matin, une cérémonie funéraire en l’honneur du procureur est organisée au Tribunal d’Istanbul, qui sera rebaptisé du nom du procureur défunt, alors que trente-deux personnes ont été arrêtées au cours de la nuit, du fait de leur appartenance soupçonnée au groupe extrémiste DHKP-C.

Et les répercussions – pratiquement – attendues :

Plusieurs autres attaques pendant la journée ont été médiatisées et réprimées à Istanbul : attentat-suicide contre le Quartier central de la police, attaque contre une branche des locaux du parti AKP Justice et Liberté du gouvernement, et une alerte à la bombe dans un avion de Turkish Airlines en direction du Portugal qui a dû faire demi-tour.

Suite à ces deux journées, le Premier Ministre Davutoglu a attaqué les médias qui avaient choisi de publier l’image du procureur un pistolet sur la tempe car « ces photos servaient d’outils à la propagande terroriste« . « A partir de maintenant, tout le monde fera plus attention à son comportement. » Toute manifestation « menaçant l’intérêt du pays » a aussi été interdite.

Dans une société déjà extrêmement polarisée, et alors que les élections législatives se profilent dans deux mois – permettant peut-être à M. Erdogan d’avoir la majorité nécessaire pour réformer la constitution et en faire un régime présidentiel – les événements sanglants du 31 mars attisent les tensions.

Le premier ministre a demandé aux députés de prier lors de la séance parlementaire du 31 mars 2015

Marguerite Salles
@marguerite_s_