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Sept jours au Liban

 

Notre correspondante en Jordanie a passé une semaine à parcourir le Liban du Nord au Sud. Carnet de voyage depuis Beyrouth, Saida, Tyr, Byblos, Tripoli et Baalbek.

Difficile de résumer une semaine au Liban en quelques mots, à travers quelques photos. Sept jours, dans ce petit pays situé aux confins de l’Orient et de l’Occident, c’est déjà presque trop et pourtant pas assez. De très petite taille, à peine quatre fois plus grand que le Luxembourg, le pays des cèdres se parcourt facilement et rapidement grâce à ses mini-vans qui vous déposent de ville en ville pour une somme variant de 1 à 5 dollars.

Mais pour découvrir le Liban, véritablement, sept est un chiffre dérisoire. Les richesses du pays se dévoileront, peu à peu, à qui saura être attentif et patient. De par la diversité de ses paysages, de ses communautés religieuses, de ses cultures et de son histoire, le Liban, pays aux visages multiples, a ceci de fascinant qu’il ne se livre jamais complètement. Le Liban présente d’étonnantes contradictions mêlant modernité et tradition, folle insouciance et pragmatisme, désinvolture et conformité.

Ahlan wa sahlan bi Lubnan !




Maÿlis de Bantel

Aylan : la reine de Jordanie répond à Charlie Hebdo

Comment oublier Aylan Kurdi, jeune enfant de trois ans, originaire de Kobané, dont la photo avait fait le tour du monde en septembre dernier ? Découvert noyé sur une plage turque après que le bateau pneumatique, sur lequel il se trouvait avec sa famille afin de rejoindre l’Europe pour fuir la guerre, ait échoué, sa photo avait ému le monde entier, relançant le débat sur l’accueil des réfugiés syriens.

Que serait devenu Aylan, s’il avait survécu ?

Quatre mois plus tard, dans son numéro du 13 janvier 2016, le journal satirique Charlie Hebdo crée la polémique en s’appropriant une nouvelle fois la figure de cet enfant, s’interrogeant sur l’avenir qu’il aurait eu s’il avait survécu et grandi en Allemagne, premier pays européen d’accueil des réfugiés syriens. Riss, caricaturiste et directeur de publication du journal, répond par un croquis montrant l’enfant sous les traits d’un adulte, désormais « tripoteur de fesses en Allemagne ». Une référence aux multiples agressions sexuelles qui se sont déroulées la nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne.

La polémique ne se fait pas attendre et enflamme les réseaux sociaux dès la parution du journal. Alors que les autorités françaises restent silencieuses, les critiques fusent à l’étranger, dénonçant le « caractère cruel et inhumain » du dessin de manière plus ou moins explicite.

En Jordanie, la reine Rania a décidé de répondre à Charlie Hebdo en relayant le 15 janvier un dessin croqué par le caricaturiste jordanien Osama Hajjaj, sur ses comptes Facebook et Twitter.

« Merci Osama de dessiner ce que je ressens », commente la reine pour accompagner sa publication.

Publié en arabe, en français et en anglais, le dessin emprunte le titre du journal polémique, « Que serait devenu le petit Aylan s’il avait grandi ? », mais la réponse apportée est radicalement différente : en grandissant, l’enfant aurait pu devenir « un médecin, un enseignant ou un père affectueux ».

 

Très active sur ses comptes Facebook, Twitter et Instagram, la reine de Jordanie feint d’une influence majeure sur les réseaux sociaux. Son compte Twitter à lui seul est suivi par 4,5 millions de personnes (soit plus que Michelle Obama). Ses prises de parole régulières sont toujours très largement relayées par la presse jordanienne et régionale. Ainsi, sa réaction face à la publication de Charlie Hebdo a reçu un large écho, le quotidien pro-gouvernemental Al Ra’i la qualifiant de réponse « civilisée » à un dessin « raciste ». Pour ce média, « La réponse à ce terrorisme intellectuel n’est pas le terrorisme sanglant pratiqué par des groupes terroristes, mais la pensée et la lutte idéologique. C’est exactement ce qu’a fait Sa Majesté la Reine Rania (…)« .

Le Jordan Times, quotidien jordanien édité en langue anglaise, a quant à lui répertorié les commentaires sur la publication de la Reine Rania sur sa page Facebook. Tous condamnent le dessin de Charlie Hebdo, et saluent la réponse « civilisée » de leur reine. « Merci de montrer au monde que la Jordanie a une voix lorsque d’autres restent silencieux à la souffrance et à l’humiliation continues de certains d’entre nous. Merci de nous montrer qu’une réponse à un dessin est un autre dessin. Merci de nous donner de l’espoir (…). Merci de montrer aux faibles ce qu’est être élégant », salue ainsi une internaute, Dana Badran.

D’autres caricaturistes du Moyen-Orient se sont également munis de leurs crayons pour répondre au dessin de Charlie Hebdo sur les réseaux sociaux, et défendre, selon eux, la mémoire de Aylan ainsi que la cause des migrants.

C’est le cas notamment de Hani Abbas, dessinateur syrio-palestinien réfugié en Suisse, et pour qui le dessin de Charlie Hebdo tue une nouvelle fois le jeune enfant syrien.

Capture d'écran de la publication du caricaturiste Hani Abbas sur sa page Facebook.

Capture d’écran de la publication du caricaturiste Hani Abbas sur sa page Facebook.

L’enfant symbole du drame migratoire

En Jordanie, et plus largement au Moyen-Orient, le petit Aylan semble être devenu un symbole presque sacré du drame humain qui se joue derrière les statistiques de la crise migratoire en Europe. En s’emparant une seconde fois de son image, Charlie Hebdo devient pour beaucoup de personnes, qu’elles soient artistes, politiques ou autres, délibérément cruel. A la « liberté d’expression », argument phare défendu par les lecteurs du journal satirique, la reine Rania et de nombreux Jordaniens répondent en mettant en avant les valeurs d' »humanité » et de « respect » de la famille du jeune enfant, et de tous les réfugiés traversant les mêmes épreuves.

Maÿlis de Bantel.

@Maylispdb

La 4e plus grande ville de Jordanie est un camp de réfugiés

Il est 11h30. C’est la sortie des classes et les élèves, le cartable au dos, se ruent vers l’aire de jeu. Comme n’importe quel petit écolier du monde. Sauf que ce cartable, qui s’agite sur leurs petites épaules alors qu’ils se disputent les balançoires et le tourniquet, est le même pour tous : bleu ciel, estampillé du logo des Nations Unies. Il est 11h30, et c’est la sortie des classes pour les quelques 18 000 élèves scolarisés dans les neuf écoles construites au sein du camp de réfugiés de Za’atari.

L'aire de jeu d'une école, dans le camp de Zaatari. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

L’aire de jeu d’une école, dans le camp de Zaatari. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

Un camp devenu la 4e plus grande ville de Jordanie

Des centaines et des centaines d’habitations en préfabriqués qui s’étendent à perte de vue. Des milliers de personnes qui s’animent dans les rues, les petits-commerces, les supermarchés, les restaurants. Bienvenue à Za’atari, premier camp de réfugiés du Moyen-Orient, et deuxième plus peuplé au monde après le camp de Dadaad, au Kenya. Ici, à quelques quatre-vingt kilomètres de la capitale jordanienne, et à moins de vingt kilomètres de la frontière syrienne, une véritable société improvisée, a vu le jour. Avec ses 82 000 habitants, soit l’équivalent d’une ville française comme Versailles, Za’atari est devenue aujourd’hui la quatrième plus grande ville de Jordanie en terme de population.

Za'atari. Un camp devenu ville. Crédits photo : CrossWorkds/Maÿlis de Bantel

Za’atari. Un camp devenu ville. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

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Za’atari. Un camp devenu ville. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

Karim (les prénoms de certains des interviewés ont été modifiés à leur demande), coordinateur de projet auprès de l’UNOPS (United Nation Office to Protect Services), a vu se développer le camp à une vitesse hallucinante depuis trois ans. Créé dans l’urgence en août 2012, Za’atari, qui a pris le nom du village voisin, accueillait alors quelques centaines de réfugiés. Puis les autorités et les réfugiés eux-mêmes se sont très vite rendus compte que le retour en Syrie n’était pas envisageable dans un futur proche. Le camp temporaire est alors devenu ville : les préfabriqués ont remplacé les tentes, désormais utilisées comme espaces de vie supplémentaires. L’électricité, des réservoirs d’eau, un éclairage public, ont été installés. Trois mosquées et une église ont été rapidement construites.

« C’est une vraie ville, tu vois. La seule différence, ce sont les abris », décrit Karim.

Des réservoirs d'eau. Crédits photos : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

Des réservoirs d’eau. Crédits photos : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

La 5th Avenue et les Champs Elysées

Une véritable société a pris racine dans le désert, organisée en douze quartiers séparés par des artères plus ou moins importantes. Les deux principales : la 5th Avenue et les Champs Elysées. Ces deux rues, baptisées ainsi par leurs habitants pour leur fonction commerciale, s’étendent sur une centaine de mètres. Le long de leurs trottoirs, se succèdent d’innombrables échoppes, restaurants de rue, stands de shawarma, marchands de glace, salons de coiffure, boutiques de robes de mariée… Un bureau de change a ouvert l’an passé. « Tout ce que tu cherches, tu le trouves sur les Champs Elysées. C’est le paradis du souk, » me confie Karim en riant.

Les Champs Elysées. Crédits photos : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

Les « Champs Elysées » du camp de réfugiés de Za’atari en Jordanie. Crédits photos : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

Le camp a donc développé sa propre économie. Impossible de savoir combien de magasins compte le camp exactement, tellement il s’en ouvre et ferme tous les jours, mais ce qui est certain c’est que le commerce tourne. Ici, il se fait majoritairement en livres syriennes, mais les marchandises sont achetées à des Jordaniens, à l’extérieur du camp. La plupart proviennent de la ville de Mafraq selon Karim, mais il est impossible d’identifier tous les fournisseurs, les gardes peinant à contrôler l’entrée et la sortie des marchandises. Une autre partie des vivres est fournie par le Programme alimentaire mondial et le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), puis est monnayée ensuite par les réfugiés qui bénéficient d’une large autonomie.

L’éducation des enfants : « le seul espoir » 

Depuis sa création, neuf écoles ont été construites dans l’enceinte du camp, et accueillent des élèves de la maternelle à la terminale. Si elles sont gérées par l’UNICEF, elles dépendent, comme toutes les écoles publiques du pays, du Ministère jordanien de l’Education. Des cours de mathématiques, de géographie, d’arabe, mais également des ateliers de danse et de théâtre, sont dispensés chaque jour par des enseignants jordaniens, assistés par des réfugiés syriens. L’objectif est d’assurer un avenir à tous ces enfants qui représentent 50% de la population du camp. « Seule l’éducation peut les sauver, leur apporter l’espoir d’avoir une vie meilleure », me confie Sufian, agent de l’UNOPS qui a aidé à la construction d’une école au sein du camp. Personne ne sait quand ils pourront rentrer chez eux mais « c’est une priorité, ils sont l’avenir de la Syrie. » Un autre projet est également en cours, pour financer les examens de fin de terminale (l’équivalent du baccalauréat) de tous les lycéens, et leur permettre d’aller à l’université.

L’ONG américaine Mercy Corps supervise un nouveau projet pour rendre les écoles plus accueillantes et plus chaleureuses pour ces milliers d’enfants qui ont été arrachés à leurs foyers : peindre tous leurs murs dans des couleurs vives. « L’objectif est que le camp devienne un véritable lieu de vie pour les enfants, et qu’ils s’y sentent en sécurité », m’explique Karim.

Une école dans le camp de Za'atari. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

Une école dans le camp de Za’atari. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

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Un volontaire qui peint la « caravane » d’une école dans le camp de Za’atari. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

Malgré tout, les familles les plus vulnérables préfèrent trouver un travail illégal à leurs enfants, plutôt que de les scolariser. Ainsi, selon une des dernières enquêtes du HCR, près d’un enfant sur trois dans le camp n’est toujours pas scolarisé.

Une protection fragile en raison de la surpopulation

Les quelques 40 organisations qui interviennent à l’intérieur du camp sont inquiètes. De nombreux réfugiés continuent d’arriver chaque jour à la frontière, où ils doivent attendre l’autorisation d’entrer en Jordanie. L’attente varie d’un jour à un mois. Parfois même plus… Le HCR a annoncé le 8 décembre que le nombre de réfugiés à la frontière était passé de 4 000 à 12 000 depuis le début du mois de novembre, à la suite de l’intensification du conflit en Syrie. Mais le camp de Za’atari n’a plus les moyens, ni la place d’accueillir beaucoup de personnes.

Un panneau remerciant les donateurs internationaux. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

Un panneau remerciant les donateurs internationaux. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

Pour alléger la pression sur le camp de Za ‘atari, un deuxième camp a ouvert en avril 2014. Perdu au milieu du désert, à plus d’une centaine de kilomètres d’Amman, le camp d’Azrac a une capacité d’accueil de 130 000 personnes, ce qui en fait le plus grand potentiel camp de réfugiés au monde. « Potentiel » car pour le moment seulement 8 000 personnes environ habitent dans le camp.

Les milliers de baraques grises et blanches, construites en cuivre et en zinc pour résister aux températures extrêmes du désert (il peut faire presque 0°C en hiver), sont donc pour la plupart encore vides. Le camp, immense (une surface de près de 15km² entourée de clôtures grillagées), donne l’effet d’être abandonné. Pourtant de nombreuses structures ont déjà été mises en place pour accueillir les milliers de Syriens qui se pressent déjà à la frontière : l’électricité, des toilettes, un hôpital, des aires de jeux, une école qui accueille déjà 1 800 élèves. « Une deuxième est prête à côté, elle attend les nouveaux réfugiés pour ouvrir », me précise Abou Omar, qui s’occupe de la gestion des deux établissements.

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Un panneau à l’approche du camp d’Azraq. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

Le camp d'Azrac. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

Le camp d’Azrac. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel

 

Quel avenir pour les milliers de réfugiés syriens ? 

Les nouveaux réfugiés qui arrivent dans les camps ne viennent pas tous directement de Syrie. Certains, lassés du statut de réfugiés, ont essayé de travailler dans les villes jordaniennes. Mais, découragés par la difficulté à trouver du travail, le coût et les mauvaises conditions de vie, ils sont très nombreux à revenir habiter dans les camps. D’après une récente enquête du HCR, 86% des réfugiés en milieu urbain vivent en-dessous du seuil de pauvreté jordanien qui est de 68 JD (soit environ 90 euros) par habitant et par mois. Ainsi, durant la première moitié de l’année 2015, 3 658 personnes sont retournées à Azraq après une expérience malheureuse dans les villes du pays, contre seulement 738 durant la seconde moitié de l’année 2014.

D’autres réfugiés syriens prennent la décision de rentrer chez eux. Selon Mohamed, qui travaille dans le camp de Za’atari depuis son ouverture, ils étaient quelques dizaines à peine en début d’année, mais ils sont désormais plus d’une centaine par jours.

 « Il y a deux raisons principales expliquant ces départs : ils décident de partir soit parce que les conditions sont trop difficiles pour eux ici, soit parce que leur ville d’origine a été libérée par l’Armée syrienne libre ».

Ces personnes qui décident de retourner en Syrie connaissent les risques qu’ils encourent dans leur pays en proie à la guerre civile. Mais selon Mohamed, ils préfèrent prendre ces risques que de rester réfugiés en Jordanie, sans perspective d’avenir aucune. Car si des écoles ont été construites pour accueillir les enfants, les adultes, eux, sont livrés à eux-mêmes. Tous ne réussissent pas à trouver du travail, et les aides attribuées par les ONG ne suffisent plus avec la pression du nombre de réfugiés qui ne cesse d’augmenter – le pays accueille déjà plus de 600 000 Syriens en cette fin d’année 2015.

 

Maÿlis de Bantel