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Contre Trump, les femmes marchent aussi à Londres et à Toronto

Nos correspondantes, en Angleterre comme au Canada, se sont faufilées dans les foules agitées de Londres et Toronto vendredi dernier. On y marchait pour les droits des femmes mais aussi pour tout un spectre d’autres mouvements, menacés par l’arrivée au pouvoir de Donald Trump.

Our correspondants, in England and in Canada, sneaked in the agitated crowds of London and Toronto last Friday. These crowds walked for women’s rights but also for a large spectrum of social movements, threatened by Donald Trump’s election. [English version below]

A Londres

Une étudiante, un mégaphone dans une main, une pancarte dans l’autre, lance le premier chant. « Not the church, not the state. Women must control their fate ! » (« Ni l’Eglise, ni l’Etat. Les femmes doivent contrôler leur destin ! ») À quelques pas, dans la foule, une dame plus âgée nous confie qu’elle chantait exactement le même chant il y a 50 ans, lors des manifestations pour la légalisation de l’avortement en 1967 en Angleterre.

À Londres, environ 100 000 personnes ont marché dans les rues hier pour protester contre l’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis, vécue comme une menace aux droits des femmes.

A student, holding a megaphone in one hand, and a sign in the other, starts the first chant : « Not the church, not the state. Women must control their fate ! ». Further ahead, in the crowd, an older lady tells us she used to shout the exact same chant 50 years ago, during the demonstrations for the legalization of abortion in England in 1967.

In London, nearly 100,000 people marched in the streets last Friday to protest against the election of Donald Trump considered as a menace to women’s rights.

Clara Hernanz.

Crédits photo : CrossWorlds/ Clara Hernanz

« Notre pouvoir ne peut être quantifié ». Crédits photo : CrossWorlds/ Clara Hernanz

Crédits photo : CrossWorlds/ Clara Hernanz

Un Trump en carton vociférant dans la foule. Crédits photo : CrossWorlds/ Clara Hernanz

Crédits photo : CrossWorlds/ Clara Hernanz

Une manifestation qui rallie plusieurs causes. Crédits photo : CrossWorlds/ Clara Hernanz

A Toronto

Le 20 janvier, des centaines de milliers de personnes de tous âges à travers le monde, marchaient à travers le monde en soutien à la Women’s March de Washington. Seuls quelques milliers étaient attendus au Queen’s Park à Toronto mais ils furent plus de 60 000 à se rassembler pour faire preuve de solidarité et susciter une prise de conscience sur la menace que représente l’administration Trump pour les droits de la femme et les droits de l’Homme en général.

On prédit que Toronto sera la destination n°1 des Américains qui ont décidé d’émigrer suite aux résultats de l’élection, mais beaucoup craignent déjà que la rhétorique virulente de Trump ne traverse la frontière. Réputé pour son multiculturalisme et son ouverture à l’immigration unique au monde, le Canada s’unit pour montrer que les discours appelant à la division ou la misogynie ne sont pas les bienvenus ici.

On January 20th, hundreds of thousands of people of all ages marched all around the world in support of the Women’s March in Washington. Only a few thousand were expected to show up at Queen’s Park in Toronto, instead a spirited crowd of over 60,000 gathered to show solidarity and raise awareness on women’s and human rights threatened under the Trump administration.

Toronto is expected to be the number 1 destination for Americans fleeing the United States, while many fear that Trump’s hateful rhetoric might cross the Canadian border. As one of the most multicultural and welcoming countries in the world, Canada is determined to show that division and misogyny are a no-no here.

Tara Mirkovic.

Dans la même cathédrale, le Martin Luther King’s Day et la chorale pour Trump : “J’ai l’impression d’une double énonciation”

Demain, la chorale de la cathédrale de Washington chantera pour l’investiture du nouveau président des États-Unis, Donald Trump, comme le veut la tradition. Il y a trois jours, on y célébrait la naissance de Martin Luther King. Notre correspondante a assisté à la cérémonie et nous livre son ressenti.

We shall not be moved”, les voix d’enfants résonnent dans l’une des plus grandes cathédrales du monde, la cathédrale nationale de Washington. Mais plus que la musique, ce sont les mots qui me touchent. Des mots qui font écho au mouvement des droits civiques à quelques jours de l’inauguration du 45ème président des États-Unis.

Martin Luther King's Day à la cathédrale de Washington. Crédits photo : CrossWorlds/ Victoria David

Martin Luther King’s Day à la cathédrale de Washington. Crédits photo : CrossWorlds/ Victoria David

 

Une messe pour le vivre-ensemble

En ce Martin Luther King’s Day, je me suis rendue à une grande célébration organisée en hommage à la figure afro-américaine. Intitulée « We shall not be moved : sanctuary, witness and covenant. A tribute to Dr. King » (« Nous ne bougerons pas : sanctuaire, témoignage et alliance divine. Un hommage à Dr. King »), cette messe inter-religieuse veut rendre hommage à King et témoigner des injustices raciales toujours présentes.

Chorale gospel, chœur d’enfants musulmans, assemblée multi-religieuse, intervenants de toutes origines abordant les sujets des immigrés clandestins, de la violence policière et du racisme, cette messe semble être tout un symbole avant même d’avoir commencé.

J’en prends plein les yeux, plein les oreilles. Les émotions sont fortes, les messages aussi. Au-delà de la lutte constante contre le racisme, il s’agit là de défendre le vivre-ensemble. Un vivre-ensemble qui semble aujourd’hui menacé non seulement par la future administration mais surtout par une partie de ses électeurs.  

« Nous sommes ici pour rester »

« Dans une semaine, un homme deviendra notre président, un homme à qui je m’oppose profondément. Nous – les immigrés sans papiers – aurons besoin de savoir que vous êtes avec nous. » Les paroles de Greisa Martinez, une immigrée sans papiers, sont puissantes. Elle a ensuite rendu hommage à l’administration Obama pour avoir pris l’initiative du DACA (Deferred Action for Childhood Arrivals, Action Différée pour les Arrivées d’Enfants). Ce décret présidentiel, datant de 2012 et protégeant les mineurs sans papiers, est aujourd’hui menacé par le futur président qui l’a désigné comme « l’une des initiatives les plus inconstitutionnelles jamais prise par un président ».

« Il est temps d’offrir un sanctuaire pour les personnes menacées par cette nouvelle administration. Il est temps que nous formions ensemble un sanctuaire. Je suis ici pour rester. Nous sommes ici pour rester », a-t-elle conclu en référence aux promesses de campagne de Donald Trump d’expulser les immigrés illégaux. Greisa Martinez a ensuite entonné un chant repris par l’ensemble de l’assemblée, comme un cri de ralliement : « Nous inonderons les rues de justice, nous sommes faits pour être libres ».

Un message à deux lectures

Ce que je vois, ce sont des messages d’espoir empreints de peur. La peur du futur, la peur de ce racisme que même un président noir n’a pas réussi à éradiquer, la peur d’un président qui, pour eux, symbolise la haine de la différence.

Tout ce que Martin Luther King n’était pas. J’ai l’impression d’une double énonciation. Chaque intervention, chaque chant qui célèbre ce héros de l’Histoire américaine est une pique lancée au futur président. A l’image de ces mots de Dr. King, qui prennent encore plus de sens cette semaine : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir comme des idiots ».

« Nous sommes restés silencieux trop longtemps »

Le chemin parcouru depuis King est immense. Les deux mandats d’Obama sont venus confirmer ces avancées. Mais il reste encore beaucoup à faire. En ce lundi, nombreux sont ceux à avoir pris le micro pour dénoncer les injustices quotidiennes, le racisme omniprésent et les inégalités visibles.

« Nous sommes restés silencieux trop longtemps », c’est le message d’étudiants qui, eux aussi, ont tenu à prendre la parole. Le poing levé en signe de protestation, ils dansent pour illustrer chacun de leurs mots. Protester, se battre, encore et toujours, en suivant l’exemple de Martin Luther King.

Comme lors des manifestations de Standing Rock en novembre dernier, qui suivaient son modèle : « Leurs actions non-violentes sont dans la tradition de ceux qui ont été porteurs de changement dans notre pays. Nous devons les soutenir. Nous ne devons pas nous endormir pendant la révolution. Nous devons rester éveillés. » – ajoute avec véhémence l’intervenante suivante à la tribune.

La chorale de la discorde

Et pourtant, c’est cette même cathédrale qui se trouve aujourd’hui au cœur d’une polémique à propos de… Trump. Sa chorale chantera pour le futur président et accueillera, en tant que cathédrale nationale et comme c’est le cas tous les quatre ans, une messe inter-religieuse le lendemain de la cérémonie. Nombreuses sont les voix qui s’élèvent contre cette participation, mettant en avant la position des chrétiens envers le nouveau président et l’histoire particulière de l’édifice religieux – qui fut le foyer d’accueil de l’Église épiscopale avant d’évoluer vers une approche de plus en plus libérale, accueillant même aujourd’hui des cérémonies de mariage homosexuel.

Victoria David.

Cuba, Canada’s protégée

It is with deep sorrow that I learned today of the death of Cuba’s longest serving President. Fidel Castro was a larger than life leader who served his people for almost half a century.

A legendary revolutionary and orator, Mr. Castro made significant improvements to the education and healthcare of his island nation. While a controversial figure, both Mr. Castro’s supporters and detractors recognized his tremendous dedication and love for the Cuban people who had a deep and lasting affection for ‘El Comandante’.

On behalf of all Canadians, Sophie and I offer our deepest condolences to the family, friends and many, many supporters of Mr. Castro. We join the people of Cuba today in mourning the loss of this remarkable leader.

Justin Trudeau lors de son discours devant le think tank Canada 2020 en 2016. Crédits photo : Flick (cc)

Justin Trudeau lors de son discours devant le think tank ‘Canada 2020’ en 2016. Crédits photo : Flickr (cc)

 

Although the death of Fidel Castro last month has triggered vivid reactions worldwide, none of them have sparked quite so much controversy and criticism as Canadian Prime Minister Justin Trudeau’s statement praising the late Cuban leader. Journalists and political figures alike, both in Canada and abroad, have had a tremendous time slamming Justin Trudeau, pointing out his blatant disregard of the communist leader’s violation of human rights and disrespect of democracy. They found his speech to be an awkwardly heartfelt message to a man who monopolized the presidency for 47 years, ruthlessly restricted freedom of speech and executed many whose views did not fit his own.

Republican Senator Marco Rubio, the son of Cuban immigrants to the US and openly against the US rapprochement with Cuba, tweeted that the statement was “shameful and embarrassing”, while others, such as Jonathan Kay, Canadian journalist and editor-in-chief of The Walrus, accused Trudeau’s speech of showing “naïve campus leftism”.

However, Justin Trudeau and his team mustn’t have been oblivious to the turmoil such a statement could cause. The statement might indeed stem from the more than cordial diplomatic relations between Canada and Cuba, and the friendship between the Canadian Prime Minister Pierre Trudeau, Justin’s father, and his counterpart, Fidel Castro.

 

A diplomatic and personal history

Canada first established diplomatic relations with Cuba in 1945. It was the first country in the Caribbean selected by Canada to locate a diplomatic mission. Along with Mexico, Canada was the only country in the world to maintain uninterrupted relations with Cuba following the 1959 Revolution.

The diplomatic ties were strengthened in the 1970s after Prime Minister Pierre Trudeau, following the normalization of relations with China, paid a historic visit to the Cuban leader in 1976. This enthusiasm was however not shared with the Canadian public opinion at the time, and Pierre Trudeau was harshly criticized for his move.

I know my father was very proud to call him a friend and I had the opportunity to meet Fidel when my father passed away. It was also a real honour to meet his three sons and his brother President Raúl Castro during my recent visit to Cuba,” the current Prime Minister Justin Trudeau said in his speech after Fidel Castro’s death.

Justin Trudeau’s message is seen by many as warm farewell to a late family friend. After 1976, Pierre Trudeau and Fidel Castro developed a close personal relationship, and despite important ideological differences and disagreements, particularly regarding Cuba’s involvement in Angola, had great respect for one another. Fidel Castro became one of Pierre Trudeau’s closest friends, and was even a pallbearer at his funeral in 2000. Is it then sentimentalism from the Trudeau family’s past that slipped  into last week’s press release?

 

A special diplomatic relationship

Cuba is today the third most popular destination for Canadians. Cuba and Canada share a relationship built on collaboration in a wide range of sectors including government, business, NGOs and the civil society as a whole. Areas of collaboration include climate change, gender equality, regional safety and security, and commercial and economic relations.

On the website of the Canadian embassy in Cuba, several such initiatives developed and/or supported by Canada are outlined. These range from a food security programme soon to be implemented by the UN Development Program, to the construction of an International Development Research Centre (IDRC) aiming to multiply research partnerships between the two countries in various areas such as climate change, agriculture and economic growth.

 

Canada, Cuba and the USA, an explosive cocktail?

When Russian nuclear missiles were discovered in Cuba in 1962, the then Prime Minister John Diefenbaker resisted John F. Kennedy’s urge to put the Canadian military on high alert, creating unease in Washington.

Relations between the US and Canada were already strained at the time. Diefenbaker lamented the growing influence of the US in Canada and the dissolving links with Britain following the plan for joint continental air defence (NORAD) signed in 1958 and the Canada-US Defence Production Sharing Program, agreed upon the year after. What is more, the two leaders were not extremely fond of each other, and when Canada refused nuclear arms for Canada, Diefenbaker was outright accused by of not carrying out commitments. By 1967, Canadians had become increasingly hostile to US foreign policy, especially in Southeast Asia. Nationalistic initiatives demanded that American cultural influence in Canada be significantly reduced.

Tensions went on under Ronald Reagan and Pierre Trudeau, whose views on international affairs diverged significantly. However, the election of Conservatives in 1984 marked a reconciliation with the US, and by 1995 trade had grown exponentially between the two countries. Although the disagreements on foreign policy during the Cold War did not eventually lead to a full blown confrontation, Canada’s stance showed the US that it would not blindly back up its Southern neighbour nor undergo political integration.

Will the recent US election have an effect on the Canada-Cuba relationship? On November 15, during his stay in La Havana, Justin Trudeau clearly stated, “election results in the United States won’t change the strong relationship that is a friendship and a partnership between Canada and Cuba.” This was probably an answer to Donald  Trump’s statement that: “If Cuba is unwilling to make a better deal for the Cuban people, the Cuban/American people and the U.S. as a whole, I will terminate deal.”. Cuba might yet again play a central role in the US-Canada relationship.

 

Is all this fuss really necessary?

Justin Trudeau did not express regret for the tone of his statement. But when publicly asked whether Fidel Castro had been a dictator a few days later, after a brief silence, he simply replied: “Yes”. Taking a more careful stance so as to avoid further criticism, he decided to skip Castro’s funeral. Did his statementdeserve so much attention? So much indeed, that a hashtag #TrudeauEulogies appeared on Twitter, with people making eulogies of criminals in Trudeau’s style.

Such interest in what the Canadian Prime Minister has to say might mean Canada is now worthy of attention on the international stage. But it is also, in a way, a display of hypocrisy from other western nations. Last year, the passing of King Abdullah bin Abdulaziz of Saudi Arabia, leader of another authoritarian regime, was not greeted with such relief as Castro’s death. UN Secretary-General Ban Ki-Moon, after expressing his condolences to his family and the government of Saudi Arabia, said “King Abdullah made major contributions to the development of the Kingdom. Under his leadership over many decades in different high-level positions in Government, the Kingdom of Saudi Arabia achieved remarkable progress and prosperity for its people.” Many others, including Obama and David Cameron, publicly paid tribute to the late Saudi King. Abdullah’s family, known as the House of Saud, has been on the throne since 1932, elections even at the municipal level being extremely rare, and corruption high. Of course, Cuba is nearly not as of strategic and economic value as Saudi Arabia, so why would anyone need to hold their tongues?

The Prime Minister of one of the most peaceful and tolerant countries in the world could indeed have chosen his words more carefully when mourning the loss of the Cuban leader. But the criticism, coming in large part from the Canadian Conservative party and the Republican party in the US, seems more targeted towards the liberal government than towards the lack of acknowledgement of the violation of human rights in Trudeau’s statement.

Tara Mirković.

La gronde populaire new-yorkaise contre l’élection de Donald Trump

Depuis le 8 novembre, un murmure se fait entendre dans les avenues et les ‘streets’ agitées de la « capitale du Monde ». Ce murmure prend chaque jour un peu plus d’ampleur, au fur et à mesure que se joignent au mouvement du « Not My President », des marcheurs en colère venus de tous bords et défendant parfois des causes différentes. Une chose est néanmoins sûre : on marche contre un même homme. Notre correspondante s’est glissée dans l’une de ces manifestations.

Crédits Photo : CrossWorlds/ Adrien Lac

Un rally anti-Trump dans l’Ohio. Crédits Photo : CrossWorlds/ Adrien Lac

 

Une semaine new-yorkaise plus amère quun coffee to go sans lait damande. A Manhattan, où 87,2% des électeurs ont voté pour Hillary Clinton, lambiance depuis mercredi 9 novembre nest pas à la célébration.

Au lendemain de l’élection, How are you doing ?semble plus quune formule de politesse. Sur Facebook, l’évènement Point and Laugh at Trump Towersemble avoir perdu de son potentiel humoristique, et il a été remplacé dans un premier temps par un Rally against Trump in NYC. Depuis les élections, les rallies, marches et protestations se poursuivent et ne semble pas près de sarrêter, à tel point quil est à présent question de fermer certaines parties de la Cinquième Avenue à chaque fois que le president-elect réside dans sa tour.

Ainsi, des marches ont eu lieu presque tous les jours la semaine dernière, et une marche de grande envergure est prévue pour ce samedi 20 novembre. Dautres initiatives, telles que les public meetings du mouvement Socialist Alternative NYC, les university walkouts à NYU et Columbia et un rassemblement à NYU en soutien aux étudiants musulmans, dont la porte de la salle de prière a été, dans la nuit du 8 au 9, tagguée dun Trump, sont plus localisés et spécifiques.

« Let’s march to Trump Tower »

Pour le premier rally, le 9 novembre, Union Square Park est plein de visages fatigués et tristes et de pancartes aux slogans évocateurs tels que Not My President / My Oppressor. Après un moment où la foule, statique, tente dentendre les paroles dun leader dans un mégaphone ou un micro, le message circule : Lets march to Trump Tower. Les manifestants se mettent alors en marche et progressent de la 14ème à la 56ème, occupant les rues devant des voitures incapables de fendre la foule. A un croisement important, des policiers leur crient de se ranger sur le trottoir, car « en marchant dans la rue ils enfreignent la loi ». La foule se sépare pour quelques mètres, mais se retrouve très vite à nouveau en plein milieu de la rue. Plus nous montons vers la tour du president-elect, plus les spectateurs sur le trottoir, smartphone à la main, deviennent nombreux.

Solidarité

Ce qui frappe dans les différents évènements de protestation à New York City, cest aussi le soutien de ceux qui ne participent pas directement à la manifestation. Ainsi, lors de la marche du 9 novembre, on distingue à travers les vitres et vitrines des boutiques luxurieuses de la 5ème avenue des silhouettes qui applaudissent, filment ou lèvent le poing. Cest un aspect intéressant de ces rallies. Il sont certes menés par et peuplés de jeunes privilégiés libéraux, en grande partie étudiants, qui peuvent se permettre de ne pas être au travail à moment où ils ont lieu. Mais en chemin, ils rencontrent la solidarité demployés de supermarchés, de conducteur de véhicules de livraison, de ceux en loccurrence, le 9 novembre, majoritairement Africains-Américains qui nont pas eu le luxe de quitter leur travail.

Pour linstant, tous les rassemblements new-yorkais sont restés relativement paisibles et presque bon enfant. Lors de la première marche, une fanfare improvisée accompagnait à les slogans plus ou moins élaborés tels que Hey Hey Ho Ho Donald Trump has got to go, Not my president, F*** Donald Trump, F*** Mike Pence, Whose streets? Our streets, Show me what democracy looks like This is what democracy looks like et le tristement populaire Pussy Grabs Backen référence à la vidéo de Donald Trump publiée dans le  Washington Post et dans laquelle on l’entend se vanter d’attraper les femmes par leur sexe.  

Dautres sont plus spécifiques et reprennent les motifs dautres manifestations : My body, my choiceet la réponse Her body, her choicesont les slogans des manifestations pour le droit à lavortement et contre sa pénalisation; Say it loud, say it clear, refugees are welcome hereen opposition aux propos de Trump au sujet des réfugiés ; etDonald Trump, go away Racist sexist antigayqui ciblent des déclarations du president-elect. On retrouve aussi, sur les pancartes et dans les cris, les slogans Black Lives Matter du mouvement #BlackLivesMatter, Fight White Power ainsi que Trans Lives Matter.

Car finalement, si les rallies et meetings ont pour but de faire entendre la colère des New-Yorkais face à l’élection démocratique dun président par lequel ils ne se sentent pas représentés, il sagit aussi de réaffirmer limportance des vies et modes de vies de tous ceux quils sentent attaqués par Donald Trump et ses électeurs.

 

Raphaëlle Efoui-Delplanque.

Pour Paris, la France, l’amour et la vie

Notre équipe est très émue de rendre hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015, par l’intermédiaire du coup de crayon de notre illustratrice, Marie Gros.

« Toujours Paris s’écrie et gronde.
Nul ne sait, question profonde,
Ce que perdrait le bruit du monde
Le jour où Paris se tairait. »

(Victor Hugo, « A l’Arc de Triomphe »)

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Merci encore à Marie Gros pour ces dessins intemporels…

« Femmes de réconfort » : le passé d’esclavage sexuel dont le Japon a du mal à se débarrasser

Comme tous les mercredis depuis le 8 janvier 1992, se réunissaient le 25 mai dernier devant l’ambassade japonaise de Séoul quelques centaines de personnes pour protester contre l’impunité d’un crime de guerre connu : les femmes de réconfort, 慰安婦, ces filles utilisées par l’armée japonaise de 1937 à 1945 pour pallier aux besoins sexuels de ses soldats.

Un accord semblait avoir été conclu le 28 décembre 2015 entre la Corée et le Japon, mais ces manifestations hebdomadaires ont toujours lieu. La lutte semble continuer. Nous avons voulu en savoir plus sur les revendications des Coréens et sur la position japonaise. Retour sur un sujet brûlant.

Mercredi 25 Mai 2016, en face de l'ambassade du Japon à Séoul, Corée du Sud - Rassemblement pour protester contre les accords entre le Japon et la Corée de Décembre 2015. Crédits Photos : CrossWorlds/ Yubin Khang.

Mercredi 25 mai 2016, en face de l’ambassade du Japon à Séoul, Corée du Sud – deux anciennes femmes de réconfort venues protester contre les accords du 28 décembre 2015. Crédits Photos : CrossWorlds/ Yubin Khang

De l’existence des femmes du réconfort

L’affaire a longtemps été classée au rang de l’Histoire, celle déjà rangée dans des archives, que d’ailleurs tout le monde semble préférer oublier. Une femme de réconfort, pendant les quarante années qui ont suivi les accords clôturant la Seconde Guerre Mondiale, n’avait pas réellement d’existence : c’était une rumeur, une honte, pour laquelle personne ne s’indignait vraiment.

Il faut attendre le 14 août 1991 pour que le sujet prenne de l’ampleur et intéresse la communauté internationale. Ce jour-là, une femme témoigne publiquement et dénonce un système d’esclavage sexuel. Elle s’appelle Kim Hak Sun. Avant elle, des dénonciations avaient été prononcées, mais aucune femme ne portant plainte directement, le Japon persistait à minimiser le coté coercitif des « femmes de réconfort ».

Après Kim Hak Sun, des centaines d’autres voix se sont élevées en Corée, Chine, Thaïlande, Myanmar, Vietnam, Philippines, Taïwan, Indonésie et au Timor – c’est-à-dire les pays de l’ancien Japon colonial, déclarant avoir, elles aussi, été victimes de l’armée japonaise et dévoilant ainsi, l’ampleur du crime de guerre. Les « femmes de réconfort » auraient été environ 200 000 dans la seule Corée du Sud.

 Mercredi 25 Mai 2016, en face de l'ambassade du Japon à Séoul, Corée du Sud - Rassemblement pour protester contre les accords entre le Japon et la Corée de Décembre 2015. Crédits Photos : CrossWorlds/ Yubin Khang.


Mercredi 25 mai 2016, en face de l’ambassade du Japon à Séoul, Corée du Sud – Rassemblement pour protester contre les accords entre le Japon et la Corée de Décembre 2015. Crédits Photos : CrossWorlds/ Yubin Khang

Le débat est sensible, particulièrement sur la sémantique : si le gouvernement japonais emploie le terme policé de « femmes de réconfort », axant sur l’aspect légal, contractuel, de la chose, les Coréens mettent un point d’honneur à parler d’esclavage sexuel, mettant l’emphase sur la cruauté du crime de guerre.

Une autre borne difficile à poser est temporelle : quand débute techniquement ce système d’exploitation sexuelle et dans quels lieux ? Certains historiens, comme Michael De Pasquale, considèrent que sa source remonte au système de Kôshô Seido, le système de prostitution réglementé qui se met en place à partir de 1872 dans tout l’empire japonais, caractérisé par un regroupement administratif et géographique des prostituées.

Le massacre de Nankin est souvent considéré comme le point de départ de la mise en application systématique dans les bases militaires japonaises du recours aux « femmes de réconfort ». Six semaines de massacres, de sacs et de viols, à partir de décembre 1937, perpétrés par l’armée impériale japonaise sur les civils de cette région en période de guerre sino-japonaise. L’armée prend sur elle d’ouvrir des « maisons de délassement » pour stopper ces viols à répétition, mais aussi protéger l’armée des maladies sexuellement transmissibles.

C’est grâce aux documents dévoilés par l’historien japonais Yoshimi Yoshiaki, en 1992, que l’on connaît précisément les détails techniques de l’organisation de ces maisons. Une femme de réconfort, une esclave sexuelle, pouvait être recrutée dans une maison close déjà existante, par une fausse annonce de recherche de travailleuses – aboutissant à un enrôlement forcé – ou encore se faire enlever par l’armée. Elles étaient placées dans des box d’environ 6m², et devaient prendre en charge au moins 10 hommes par jour, dans des conditions d’esclavage et souvent de torture.

2 Mai 2016, Mémorial pour les femmes de réconfort, devant l'ambassade du Japon à Séoul. Des pensées de tous pays pour continuer la lutte. Crédits Photos : CrossWorlds/ Hannah Bidoire

2 Mai 2016, Mémorial pour les femmes de réconfort, devant l’ambassade du Japon à Séoul. Rassemblement pour protester contre les accords entre le Japon et la Corée de Décembre 2015. Crédits Photos : CrossWorlds/ Yubin Khang

Les 1000 mercredis

Suite au témoignage de Kim Hak Sun, la Corée se lève. Menées par le한국정신대문제대책협의회 (Conseil Coréen pour les femmes utilisées par les militaires japonais comme esclaves sexuelles), des rassemblements pacifistes ont lieu tous les mercredis après-midi depuis le 8 janvier 1992 devant l’ambassade japonaise à Séoul, en présence des survivantes, les Halmuny, « grand-mères » en coréen.

Les revendications du mouvement étaient de deux niveaux : financier et moral. En effet, la Corée avait reçu des dédommagements de la part du Japon à la fin de la Seconde Guerre Mondiale pour les Coréens enrôlés de force dans les camps de travail nippons, mais rien n’avait été décidé pour les victimes féminines, qui n’avaient aucune réalité administrative au sein de la communauté internationale avant que soient publiées les archives de guerre en 1992.

Les revendications morales portées par le mouvement des « Manifestations du mercredi » demandaient des excuses publiques et une reconnaissance du crime par le gouvernement japonais.

Mercredi 25 Mai 2016, en face de l'ambassade du Japon à Séoul, Corée du Sud - Rassemblement pour protester contre les accords entre le Japon et la Corée de Décembre 2015. Crédits Photos : CrossWorlds/ Yubin Khang.

Mercredi 25 Mai 2016, en face de l’ambassade du Japon à Séoul, Corée du Sud – Des pensées de tous pays pour continuer la lutte. Crédits Photos : CrossWorlds/ Hannah Bidoire

Ce dernier n’a depuis lors cessé de se contredire sur sa position dans le débat. En 1993, le Premier ministre japonais, Kiichi Miyazawa, avait présenté ses excuses publiquement lors d’un voyage en Corée et organisé des interrogatoires au sein de l’armée pour tenter de faire avancer le conflit. A la suite de ces recherches, le Japon déclarait que l’armée impériale avait bel et bien commis un crime de guerre en exploitant « bien des fois contre leur gré » des femmes dans des maisons de délassement.

Les deux pays entamèrent alors les discussions pour s’accorder sur les différentes mesures à prendre, jusqu’à ce que Shinzo Abe devienne Premier ministre en 2007 et s’exprime sur le sujet :

« Aucune preuve ne montre qu’il y ait eu l’usage de contrainte. Ces femmes étaient sous contrat » (interview dans le Journal quotidien Asahi, le 5 mars 2007).

Les réactions ne tardèrent pas à fuser, notamment de la part des Etats-Unis qui demandèrent au Japon de « s’excuser et d’accepter sa responsabilité historique sans équivoque pour la contrainte employée par ses militaires afin de forcer des femmes à l’esclavage sexuel pendant la guerre ». Le 26 juin 2007, après la publication par Yoshimi Yoshiaki et Hayashi Hirofumi d’autres archives nationales accablant le Japon, que le gouvernement nippon s’est incliné. Il a fallu attendre décembre dernier pour que les négociations entre les deux Etats aboutissent à un accord – loin d’être satisfaisant pour les deux parties.

Un accord insatisfaisant

Le 28 décembre 2015, Shinzo Abe (Premier ministre japonais) et Park Geun-hye (Présidente de la Corée du Sud) trouvent un terrain d’entente. Le Premier ministre japonais s’est publiquement excusé et a exprimé ses sincères regrets par rapport à ses précédentes déclarations. L’aspect principal de l’accord est celui du dédommagement qui s’élève à un milliard de yens – 7,5 millions d’euros – et qui sera versé à la Corée pour les femmes de réconfort sous 10 ans.

Le conflit semble pourtant loin d’être terminé pour les deux pays. L’accord est critiqué de toutes parts. Par les nationalistes japonais d’abord, qui estiment que cet accord est une traîtrise de la part du gouvernement. Par les victimes de ce crime de guerre ensuite, qui trouvent que le compromis a été fait à la hâte, poussé par les Etats-Unis et ne déclare aucune responsabilité officielle de la part de l’Etat japonais. L’indemnité financière est présentée comme une aide pour ces femmes, et non comme une amende face au crime commis.

2 Mai 2016, Mémorial des femmes de réconfort devant l'ambassade du Japon à Séoul, des militants veillent. Crédits Photos : CrossWorlds/ Hannah Bidoire

2 mai 2016, Mémorial des femmes de réconfort devant l’ambassade du Japon à Séoul – Rassemblement pour protester contre les accords entre le Japon et la Corée de Décembre 2015. Crédits Photos : CrossWorlds/ Yubin Khang

 

Ainsi, tous les jours, au moins trois personnes se relaient autour de la Pyeonghwabi, la « Statue de la Paix », inaugurée le 14 décembre 2011 pour la millième manifestation du mercredi, face à l’ambassade japonaise. La jeune fille qu’elle représente, assise à côté d’une chaise vide, incarne toutes les adolescentes coréennes enrôlées de force comme « femme de réconfort ». Les militants protestent, mais surtout informent les passants sur la nécessité de poursuivre les revendications. Aujourd’hui, Kim, un étudiant coréen du Sud de 20 ans, nous explique son engagement :

« On est là tous les jours. On se relaie, il y a toujours quelqu’un, même la nuit. Le gouvernement japonais veut retirer la statue, c’est une menace pour eux, un symbole debout de nos revendications. Elle représente les victimes de l’esclavage sexuel opéré – c’est important d’utiliser ce mot d’esclavage – alors forcément devant leurs fenêtres ça ne leur plait pas. Du coup nous, on veille ».

2 Mai 2016, Mémorial des femmes de réconfort devant l'ambassade du Japon à Séoul, des militants veillent. Crédits Photos : CrossWorlds/ Hannah Bidoire.

2 Mai 2016, Mémorial des femmes de réconfort devant l’ambassade du Japon à Séoul, des militants veillent. Crédits Photos : CrossWorlds/ Hannah Bidoire

 

Alors que les survivantes, appelées les Halmuny, se font de plus en plus rares – 48 seulement sont encore en vie sur les 270 des années 90 – et que les récentes déclarations du ministre des affaires japonais Shinsuke Sugiyama niant encore une fois les faits ravivent la colère du peuple coréen, le débat demeure dans l’impasse.

Hannah Bidoire (correspondante au Japon, de passage en Corée du Sud)

Grossesses adolescentes en Afrique du Sud (SECOND VOLET) : la recette des inégalités ?

En Afrique du Sud, de très nombreuses jeunes filles deviennent mère avant d’atteindre la majorité. Ces mères adolescentes font face à de nombreux défis et souvent cela peut les entraîner dans un cercle vicieux de la précarité. Pour comprendre les racines de ce phénomène et ses conséquences, notre correspondante a rencontré deux d’entre elles à Johannesburg. Retrouvez leurs portraits dans une enquête en deux temps dont la première partie est à découvrir ici.

Pour deux tiers des adolescentes et jeunes filles qui tombent enceinte en Afrique du Sud, la conséquence est l’arrêt des études. Le poids de ce phénomène joue donc un rôle important dans les inégalités en termes d’éducation, mais aussi de qualité de vie.

Des études interrompues… pas toujours pour les mêmes raisons.

Sister Geya (responsable des jeunes filles enceintes au centre médical de l’Université de Johannesbourg, cf. premier volet) explique que « ce n’est pas le fait d’avoir un enfant qui les empêche de continuer leurs études, ce sont les charges financières qui en découlent ».

A Soweto, une grande partie des enfants que cette crèche accueille ont une adolescente pour mère. Crédits photo : CrossWorlds/ Esther Meunier

A Soweto, une grande partie des enfants que cette crèche accueille ont une adolescente pour mère. Crédits photo : CrossWorlds/ Esther Meunier

 

Paulina (26 ans, deux filles de 9 et 6 ans, cf. premier volet) a ainsi dû interrompre les siennes à 17 ans, lorsqu’elle a accouché de Naledi, sa première fille. Mais ce n’était pas pour pouvoir s’occuper de l’enfant : « j’ai dû travailler pour subvenir à nos besoins » témoigne-t-elle. Son bébé, c’est donc sa sœur qui s’en est occupée malgré le fait qu’elle était plus jeune d’un an. « Elle avait déjà décroché scolairement, alors elle m’a aidé. » De sa mère, Paulina ne recevra pas davantage que le soutien minimum pour les équipements de base.

Et c’est ici que les contrastes sociétaux se confirment… Cari (22 ans, d’origine Afrikaner et maman comblée d’une petite fille de trois ans, cf. premier volet) a aussi dû interrompre ses études une année, mais de son côté a reçu énormément de soutien de la part de tout son entourage. « Je n’ai pas eu besoin de mettre Zani [sa fille] à la crèche, je m’en suis occupée avec l’aide de ma mère ».

Le père de l’enfant est aussi son mari depuis deux ans, et « c’est le meilleur papa du monde » selon ses mots. Quant à celui des enfants de Paulina, s’il est présent dans son entourage, « il n’a jamais apporté aucun soutien moral ou financier. »

 

Obtenir un diplôme, parfois un véritable parcours du combattant

Cari a donc pu reprendre ses études rapidement après un an d’interruption dans l’objectif de devenir professeure. Elle est aujourd’hui en passe d’obtenir son diplôme pour enseigner. Ses parents l’ont largement aidé financièrement, de même que son mari, qui a commencé à travailler peu après la grossesse.

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Cari, 22 ans et sa fille, Zani, 3 ans. Crédits photo : envoyée par Cari

 

C’est pourtant loin d’être une tendance générale, comme le déplore Sister Geya : « le cercle vicieux des inégalités se perpétue car les jeunes filles de milieux modestes peuvent rarement financer la poursuite de leurs études ».

Paulina a, elle, décidé de se battre pour reprendre les siennes. « J’ai passé deux ans à avoir un job que je détestais, j’en ai eu marre et je voulais quelque chose de mieux pour moi et mes filles ». Pourtant, encore aujourd’hui, c’est loin d’être facile à gérer. Afin de financer ses deux premières années, elle a dû s’endetter. « La banque me le rappelle tous les jours. Aujourd’hui je suis dans une impasse, c’est pour ça que je fais des demandes de bourses car, sans elles, je ne pourrai pas poursuivre mon master. »

En parallèle, elle cherche donc un travail. Elle aurait pu avoir une opportunité sur le campus, mais là encore c’est sa position de mère qui l’en empêche : « On m’a proposé de m’occuper des étudiants en échange, mais il faut habiter sur le campus et je ne peux pas laisser mes filles, en particulier Naledi qui a des difficultés scolaires. »

« Ça craint d’être maman » constate-t-elle avant de sortir de la bibliothèque. Un discours qui contraste avec celui de Cari, qui « ne peut pas imaginer [sa] vie sans [sa] fille », et qui révèle à quel point dans ce domaine aussi, les inégalités sont toujours exacerbées, 22 ans après l’élection de Nelson Mandela.

 

Cet article est le deuxième volet de notre enquête sur les grossesses adolescentes en Afrique du Sud. Retrouvez la première partie ici.

 

Esther Meunier.

Le Mont Fuji, sur les cimes ancestrales du Pays du Soleil Levant

1er Juillet 2016. Par un après-midi ensoleillé, j’arrive aux abords du colosse tranquille, Fuji-San. Je me prépare à l’ascension du mythique sommet. Voici le récit, étape par étape, de mon périple.

Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

Vue sur le Mont Fuji depuis le lac Kawaguchi, départ du Yoshida Trail, l’un des quatre treks menant au sommet du volcan le plus haut du Japon.

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Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

La tradition veut que l’on fasse l’ascension de nuit pour admirer le lever du soleil au sommet, à 4h29 du matin. La saison d’escalade étant limitée du 1er Juillet au 10 Septembre, près de 5 000 personnes se pressaient sur les pentes du Mont Fuji lors de ce premier week-end.

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Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

Les conditions d’escalade sont difficiles. La roche volcanique roule sous les pas, les cailloux s’envolent sous la force du vent et la différence de température entre la station 5, d’où démarre le trek, et la station 9, le sommet, excède 20°C.

Après avoir passé la station 8,5, à 3450 mètres d’altitude, l’avant dernière, l’épuisement général donne un rythme d’ascension commun à tous les marcheurs qui devient une réelle dynamique portant le groupe lorsque tout le monde se rend compte qu’il n’y a plus ni toilettes, ni abris à partir de là, et encore deux heures de marche minimum avant d’atteindre le sommet.

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Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

Il est 1h30 du matin. Lorsque l’on atteint la dernière station, la 9, des gens tombent de fatigue et s’endorment à même le sol rocheux et glacé. Les refuges étant chers (de 15 à 50€ de l’heure) et la montée longue (7 heures en moyenne), beaucoup de gens s’endorment à flanc de montagne pendant l’ascension.

L’effort de la dernière heure pousse les grimpeurs jusqu’au sommet, dans une marche lente mais sans répit, prenant fin vers 3h50, quand tout le monde s’arrête pour regarder les premiers rayons traverser les nuages.

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Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

Sommet du Mont Fuji, 2 Juillet 2016, 3h50 du matin. Il fait -2°C, on attend que le soleil et les nuages se lèvent.

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Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

Sommet du Mont Fuji, 2 Juillet 2016, 4h29 du matin. Après 7 heures de marche, le lever du jour depuis le point le plus haut du Japon. Des centaines de personnes se pressent pour capter la meilleure photo du paysage entre les nuages.

Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

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Sommet du Mont Fuji, 2 Juillet 2016, 4h40 du matin. Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

Sommet du Mont Fuji, 2 Juillet 2016, 4h50 du matin. Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

Sommet du Mont Fuji, 2 Juillet 2016, 4h50 du matin. Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

Secoués par le vent, épuisés par l’ascension, les centaines de personnes présentes au sommet, photos du lever de soleil en poche, commencent la descente.

Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

On prend le temps pour des derniers instants de contemplation.

Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

Après une nuit d’escalade, les grimpeurs découvrent ce qu’ils ont monté. A l’est, le lac de Hakone, au Sud l’océan Pacifique.

Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

Hannah Bidoire.

Grossesses adolescentes en Afrique du Sud (PREMIER VOLET) : les racines du fléau

En Afrique du Sud, de très nombreuses jeunes filles deviennent mère avant d’atteindre la majorité. Ces mères adolescentes font face à de nombreux défis et souvent cela peut les entraîner dans un cercle vicieux de la précarité. Pour comprendre les racines de ce phénomène et ses conséquences, notre correspondante a rencontré deux d’entre elles à Johannesburg. Retrouvez leurs portraits dans une enquête en deux temps.

Paulina affiche un sourire rayonnant et a le rire facile. Elle est venue profiter du wifi de la bibliothèque pour faire des demandes de bourses universitaires car elle n’a pas de connexion chez elle. Elle habite à deux heures de l’université. A 26 ans, Paulina a déjà deux filles de 9 et 6 ans. Et elle se bat chaque jour pour subvenir à leurs besoins ainsi que pour terminer ses études.

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Paulina, devant la bibliothèque de l’Université de Johannesburg, juin 2016. Crédits photo : CrossWorlds / Esther Meunier

 

Son cas est loin d’être unique. Selon différentes études, environ 30% des jeunes sud-africaines entre 15 et 19 ans déclarent avoir déjà été enceintes. Pourtant l’Afrique du Sud possède une législation résolument moderne concernant les droits reproductifs et sexuels : les mineures sont autorisées à demander un moyen de contraception sans l’accord de leurs parents et l’avortement est autorisé sans conditions jusqu’à 12 semaines.

Au centre médical de l’Université de Johannesburg, une femme supervise la prise en charge de ces jeunes étudiantes avec bienveillance et attention. Sister Geya a le sourire doux de celle à qui l’on peut confier sa situation sans être jugée. Selon elle, ces adolescentes et jeunes adultes « rencontrent toutes les mêmes problèmes face à une grossesse non désirée ». Ce qu’elles cherchent à éviter en priorité est que la grossesse ne les pousse à arrêter les études. Mais ce qui préoccupe également Sister Geya dans ce phénomène est le rôle de révélateur qu’il joue sur le faible usage du préservatif, dans un pays où en 2014, 18,9% des personnes âgées de 15 à 49 ans étaient estimées séropositives.

 

Des filles délaissées par leurs familles et en perte de repères

Qu’est-ce qui explique ce surprenant décalage entre la réalité de la situation et la législation progressive en vigueur ? A la sortie de l’Apartheid, les droits des femmes, comme ceux de toutes les catégories de population opprimées, ont obtenus reconnaissance, mais la société peine encore à s’aligner sur ces standards. En particulier dans les milieux les plus défavorisés et ruraux.

Paulina déplore ces grossesses qui n’étaient pas planifiées et les impute directement à sa situation familiale. « Rien n’aurait pu changer le cours des choses à ce moment-là car ma mère est alcoolique et je n’ai jamais rencontré mon père. Quand il est arrivé dans ma vie, l’idiot avec qui j’ai eu des enfants a simplement eu besoin de me mentir, de me dire que j’étais belle et à quel point il m’aimait. C’était des choses que je n’avais jamais entendu et ça a suffi pour que je le vénère ».

Cela contraste grandement avec le soutien qu’a reçu Cari, 22 ans et maman comblée d’une petite fille de trois ans. Blanche, issue d’une famille Afrikaner de classe moyenne, elle m’explique : « C’était un accident mais tout mon entourage m’a soutenu, et finalement nous étions tous impatients qu’elle arrive ». Aujourd’hui, elle vit encore avec ses parents et le père de l’enfant à Pretoria.

En comparaison, la position d’infériorité dans laquelle s’est retrouvée Paulina dans sa relation est l’archétype décrit par l’étude A review of Teenage Pregnancy in South Africa, Partners in Sexual Health, qui date de 2013. Selon l’enquête, les jeunes filles auraient des difficultés à s’imposer dans leurs relations sexuelles et notamment concernant l’usage du préservatif. Par extension, elles perdent tout contrôle  sur les potentielles grossesses non désirées.

 

Accéder à la médecine sexuelle : mission impossible pour beaucoup de ces jeunes filles

Paulina va de nouveau dans le sens de l’étude quand elle met en cause le prix de l’accès à la médecine sexuelle, aussi bien concernant la contraception que l’IVG.

L’avortement ? « Trop cher » me répond-elle. Et quand je parle de l’existence de cliniques gouvernementales où l’on peut y accéder gratuitement, elle ouvre de grands yeux ronds : « Je ne savais pas que ça existait à ce moment-là ». De toute façon, « [sa] mère ne l’aurait jamais laissée avorter par rapport à ses croyances religieuses ».

D’où les nombreux panneaux au bord des routes clamant « Safe and pain free abortion » (« Avortement sans risques et sans douleurs »). Pourquoi ces cliniques illégales ? « Parce que la société met trop de pression sur les filles enceinte, le personnel médical a tendance à juger et les nouvelles vont vite. Du coup les filles préfèrent aller là-bas car ça ne se sait pas » me répond Grace, étudiante congolaise vivant en Afrique du Sud depuis 8 ans.

 

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Dans les rues de Johannesburg, les panneaux indiquant des cliniques d’avortement illégales sont légion. Crédit photo : CrossWorlds / Esther Meunier

 

L’avortement, selon l’expérience de Sister Geya, demeure loin d’être la norme. « On ne dispose pas de chiffres exacts, mais je pense que moins de 50% des jeunes filles qu’on diagnostique enceintes sur l’ensemble des campus mettent un terme à leur grossesse » explique-t-elle. Et quant à la possibilité de confier l’enfant à un orphelinat à la naissance, là encore Paulina m’explique qu’on ne l’aurait pas laissée faire.

L’éducation sexuelle au rabais : mère de tous les maux ?

Un autre facteur déterminant du problème est sans doute la qualité de l’éducation sexuelle en Afrique du Sud. Si des cours basiques sont fournis à l’école et que l’usage du préservatif notamment dans le cadre de la prévention du SIDA est encouragé, les jeunes sont toujours mal informés. Ils déplorent souvent que personne ne leur ait jamais expliqué comment utiliser un préservatif dans la pratique. Quant aux autres moyens contraceptifs, les adolescentes les connaissent relativement mal aussi.

Sister Geya considère en effet qu’il y a de réels progrès à faire en matière d’éducation sexuelle. « On a la structure adaptée puisqu’une éducation de base est déjà dispensée en biologie dans un premier temps et dans un cours appelé ‘Life orientation’ dans un second temps. Mais on doit donner plus de clés aux professeurs sur la manière de dispenser cette éducation : que faire, comment et à quel moment aborder ces questions ? »

Les causes de la prévalence des grossesses adolescentes en Afrique du Sud sont donc connues. L’important désormais serait de les traiter, ainsi que de fournir un réel suivi et des portes de sortie aux adolescentes touchées. Car une fois le bébé mis au monde, les inégalités s’aggravent encore et c’est un cercle vicieux difficile à enrayer qui démarre.

Pour comprendre la dynamique de ce cercle vicieux, lisez la deuxième partie de l’article ici.

 

Esther Meunier.

 

Incendies en Indonésie : refuser la fumée, refuser le silence

« Refuser la fumée, Refuser le silence ». Affiche à l’Université Gadjah Mada 10 novembre 2015 Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

« Refuser la fumée, Refuser le silence ». Affiche à l’Université Gadjah Mada 10 novembre 2015 Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

 

« Hello Darkness my old friend … » Les premières notes de la mythique chanson ‘Sound of Silence’ s’élèvent. Elles rythment une projection de photos : ciel incandescent, brouillard orange, portraits flanqués de masques, étendues dévastées par le feu. Ce sont des clichés pris au sud de Sumatra et à Bornéo. Le message est clair : l’Indonésie étouffe, et elle étouffe en silence.

L’évènement se déroule dans l’université Gadjah Mada (Yogyakarta). Ce soir se succèdent projections et déclamations de textes engagés, intervenants et débat ouvert. Le but est donc d’inciter à la réflexion, de sensibiliser et d’ouvrir le débat sur les possibilités d’action à toutes échelles et surtout de briser le silence qui entoure la crise que connait le pays.

La saison des feux

Cela fait plus de deux mois que la fumée produite par les 1,7 millions d’hectares incendiés à Bornéo et Sumatra s’étend en Asie du Sud Est, des Philippines à la Malaisie, affectant également la Thaïlande et Singapour. Le constat est catastrophique. Plus de 500 000 infections respiratoires ont été dénombrées. Les conséquences environnementales sont également sans précédents, menaçant les forêts tropicales et la faune qui y vit, notamment les Orang Outans.

Il faut comprendre que l’Indonésie fait face à ces incendies annuellement, et ce depuis plus de 35 ans. En 1980, l’Indonésie a connu une crise comparable à celle d’aujourd’hui. Année après année, c’est devenu la norme ici : la saison des feux précède la saison des pluies. Mais la crise actuelle est unique parce que le désastre est intensifié par le retard de la saison des pluies et la sécheresse provoquée par le courant El Nino. La tension est d’autant plus forte que la presse a, cette fois-ci, décidé de suivre l’affaire de près. Et aussi parce qu’enfin, l’inactivité du gouvernement est pointée du doigt.

D’où l’enjeu d’évènements tels que celui qui se tient aujourd’hui. Yunizar Adiputera, l’un des organisateurs, m’explique que les feux de forêts sont perçus par beaucoup d’Indonésiens comme une « catastrophe naturelle » sur laquelle l’homme ne peut avoir d’emprise. Mais à l’audience il explique qu’ il faut « que nous prenions conscience qu’il ne s’agit pas d’une catastrophe naturelle ; [que] ces feux sont le fait de l’homme, le fait des grandes compagnies d’huiles de palme. Cela veut dire que l’on peut agir ».

Le Docteur Maharani Hapsari (à droite) et un représentant de l’association Link-AR Borneo (à gauche), présentés par l’un des organisateurs de l’évènement. Université Gadjah Mada. 10 novembre 2915. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

Le Docteur Maharani Hapsari (à droite) et un représentant de l’association Link-AR Borneo (à gauche), présentés par l’un des organisateurs de l’évènement. Université Gadjah Mada. 10 novembre 2915. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

 

«Que fait mon gouvernement ? Ai-je toujours un pays ?»

C’est le message qui accompagne, sur Facebook, le partage d’articles sur la non réaction gouvernementale. Après que son inactivité a été dénoncée sur les réseaux sociaux et par la presse internationale, le gouvernement indonésien a fini par réagir et 22 000 soldats ont désormais la mission d’éteindre les incendies. Cependant cela ne règle pas le problème des feux de forêts. « Cette action apparait presque comme un moyen de pallier au retard de la saison des pluies, mais ce n’est en rien un réponse au problème des feux de forêt », réagit Rivi, étudiante en culture interrogée après les débats. Les associations présentes à Gadjah Mada appellent à une législation contre les compagnies d’huile de palme et à une interdiction plus ferme concernant la « culture sur brûlis » et son utilisation à si grande échelle.

« Pourquoi les personnes qui sont censées détenir le pouvoir dans notre pays, ont-elles l’air tout à fait impuissantes dans cette crise? » La question est posée aux intervenants par une étudiante de Gadjah Mada. La réponse sera longue. L’Indonésie représente 44% de la production mondiale d’huile de palme. Le lobby d’huile de palme y est donc très influent. Yunizar Adiputera laisse entendre que la corruption faisant partie du paysage politique indonésien, les liens illégaux entre le gouvernement et les compagnies d’huile de palme, s’ils n’ont pas été révélés, n’en existent pas moins pour autant.

Une autre barrière à l’action législative est qu’elle peut être mal ciblée. En effet, tel que l’explique l’intervenant de Link AR Borneo, les incendies ne sont pas démarrés par les compagnies elles-même. Elles payent de petits producteurs locaux pour les démarrer, « pour faire leur sale boulot ». Pour lui, des mesures d’éducation et de développement dans les régions touchées sont donc tout aussi importantes- voire plus – qu’une législation coercitive.

 « Les héros nationaux étouffent. Défendons le pays contre la fumée » Université Gadjah Mada 10 novembre 2915, Yogyakarta. Portraits masqués de Kartini, Ciut Nyak Chien, Tuanku Imam Bonjol et Martha Christina Tiahahu, tous détenteurs du titre de ‘Héros national’, qui rend hommage à leur contribution dans le développement de la nation Indonésienne. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

« Les héros nationaux étouffent. Défendons le pays contre la fumée » Université Gadjah Mada 10 novembre 2915, Yogyakarta. Portraits masqués de Kartini, Ciut Nyak Chien, Tuanku Imam Bonjol et Martha Christina Tiahahu, tous détenteurs du titre de ‘Héros national’, qui rend hommage à leur contribution dans le développement de la nation Indonésienne. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

 

Un nouveau mouvement social en Indonésie

Pour le Dr. Maharani Hapsari, la réaction doit venir de la société. Avoir un regard critique dans le choix des produits pour éviter l’huile de palme ou simplement prendre conscience du problème et contribuer à sensibiliser l’opinion publique.

Cette intervention rejoint finalement les dires de Rivi « Tout ce que je peux faire, c’est montrer que je me sens aussi concernée, en partageant sur les réseaux sociaux. C’est peut-être pas beaucoup mais c’est important de montrer notre soutien. Si on peut sensibiliser l’opinion publique, alors on peut montrer au gouvernement que nous tous, on attends une vraie solution de sa part. » Pourtant, ce soir, certains étudiants contestent : « Je n’ai pas vu ce soir et ici, la naissance d’un nouveau mouvement social ».

« Il est temps de briser le silence ! » Dernier cliché projeté à l’Université Gadjah Mada. 10 novembre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

« Il est temps de briser le silence ! » Dernier cliché projeté à l’Université Gadjah Mada. 10 novembre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

 

L’actualité galopante et la saison des pluies éteignant les incendies vont probablement faire oublier peu à peu la crise des feux de forêts 2015, mais les feux reviendront l’an prochain. Les actions de sensibilisation et la montée d’une opinion publique sont donc plus importantes que jamais pour permettre de comprendre et de tenter de répondre aux feux de forêts sur le long terme.

Pour que finalement quelqu’un vienne donner tort à Simon & Garfunkel : « People talking without speaking, People hearing without listening, People writing songs that voices never share, And no one dared disturb the sound of silence ».

Juliette Brigand

Danemark – Des ballons pour l’éducation

Dans une cuisine du Tietgenkollegiet, résidence universitaire emblématique de Copenhague à deux pas du campus des humanités (KUA), CrossWorlds a rencontré des étudiants qui se battent pour la survie de leurs filières.

Lâchers de ballons sur les campus des humanités des universités danoises. Une kermesse ? Non, une révolte. Un ballon pour une place d’étudiant perdue. Voilà comment les jeunes danois ont voulu alerter les politiques, mais aussi l’opinion publique, sur ce qui se passe en ce moment.

Le gouvernement veut réduire ses dépenses. Et ces jours-ci, c’est la ministre de l’éducation qui prend les choses en main. Elle a lancé son dimensionering (« redimensionnement ») : fermer les programmes dont les taux de chômage après le master sont les plus élevés. Concrètement, ce plan attaque les départements les plus pointus des humanités. 3 500 places en licence ne seront pas renouvelées, et jusqu’à 2 400 en master. L’idée est d’imposer un numerus clausus aux filières les plus spécifiques, dont les débouchés sont moins évidents.

Crédits photo : Laura Bech Hansen

Le lâcher de ballons depuis le parvis de l’université de Copenhague, campus des humanités (Amager), lors du sit-in des 3-4 novembre. Crédit photo : CrossWorlds/Laura Bech Hansen (instagram : laurabechhansen)

Les études inter-culturelles : la place du Danemark dans le monde

Pourtant, un tel plan provoque colère et indignation dans la communauté académique danoise. Les étudiants, les universitaires, certains politiques et personnalités publiques et même du monde de l’entreprise, sonnent l’alarme.

Kelly, une jeune danoise impliquée dans le mouvement étudiant, nous explique que la fin des études inter-culturelles au Danemark serait terrible pour « un si petit pays ». « Dans l’avenir, les négociations avec les puissances émergentes se feront selon leurs termes. Si personne au Danemark ne parle leur langue ou ne comprend leur culture, nous serons mis à l’écart. »

La crainte de Kelly est partagée par ceux qui s’expriment contre la réforme. Les départements et filières qui seront amenés à fermer sont certes pointus, mais ils concernent des régions du monde peu étudiées et qui montent en puissance. Et dans le milieu de l’import-export danois, on craint de ne plus avoir de spécialistes de l’Amérique du Sud, de l’Asie, ou d’autres contrées qui font peu à peu leur nid sur la scène mondiale. À l’université, on craint aussi une fuite des cerveaux. Les professeurs et spécialistes des questions qui ne seront bientôt plus enseignées ici iront porter leur savoir là où il sera mieux valorisé.

Une protestation à la danoise

Pas de violence, de blocus, ou de poubelles brûlées. Au Danemark, on proteste avec des ballons. D’après Kelly, ils symbolisent « la diversité des facultés d’humanités, diverses et pleines de couleurs ». Des talents que le gouvernement laisserait s’échapper dans les airs. Au-delà des ballons, les étudiants, en collaboration avec l’université, ont organisé un sit-in de vingt-quatre heures dans leur campus. « On veut montrer à quel point on aime notre université. La violence décrédibiliserait notre propos ». Passer plus de temps à l’école pour montrer « qu’on ne veut surtout pas avoir à la quitter! ».

Le discours de Kelly est le même que celui des représentants étudiants. D’après l’événement Facebook du sit-in, ces derniers veulent montrer ce qu’ils valent. Les vingt-quatre heures passées à l’université, du 3 au 4 novembre, sont donc très studieuses. Pas de « hygge » (le mot danois pour un rassemblement entre amis, douillet et convivial), mais des conférences sur des thèmes variés, de l’archéologie au Moyen-Orient en passant par la culture dans le système académique danois. Le mot d’ordre : sérieux.

Tract contre la ministre de l'éducation distribué par l'un des mouvements étudiants membre de la manifestation - Source : Page Facebook officielle (Unge Kræver Handling)

Tract contre la ministre de l’éducation distribué par l’un des mouvements étudiants membre de la manifestation – Source : Page Facebook officielle (Unge Kræver Handling)

Mais ils ne sont pas seuls dans cette lutte. Ils travaillent en collaboration avec les universitaires. Kelly, par exemple, monte une vidéo dans laquelle des étudiants et professeurs du monde entier, contactés par les employés de l’université, expliquent pourquoi le redimensionnement doit être repensé. De même, les lycéens et collégiens se sont joints à la manifestation qui a eu lieu devant le parlement la semaine dernière. « Ils savent que ce qui nous affecte les affecte aussi. Après tout, sans nous, qui va leur construire des manuels scolaires valables ? » raconte-t-elle.

Au cœur du débat : la générosité de l’Etat vis-à-vis des étudiants

Les étudiants qui n’habitent pas avec leurs parents reçoivent une aide, le SU, qui monte à 70 068 couronnes par an (9 465 euros). C’est plus de 50% supérieur à l’aide du gouvernement finlandais (si on combine les aides à l’éducation et au logement), le deuxième plus généreux au monde en la matière.

Mette Fjord Sørensen, le responsable des politiques d’éducation de la chambre du commerce danoise, invite les étudiants à « arrêter de geindre ». « Regardez à quel point la société investit en vous. Acceptez que parfois, vous devez aussi vous pliez à ce que l’on attend de vous ». Une opinion qui semble de plus en plus populaire, alors que le SU a justement été remis en cause l’année dernière. Un changement des mentalités dangereux pour le Danemark qui devrait, selon Kristoffer Dannefer Rasmussen, membre de l’organisation étudiante principale HUMrådet, « être fier d’être un pays qui reconnaît l’importance de l’éducation et qui sait que l’on a besoin de personnes brillantes pour être compétitifs dans le marché global ».

Ainsi, l’heure n’est pas à la fête au Danemark. Si la ministre de la recherche, Sofie Carsten Nielsen, est parvenue à un accord avec les universitaires, les étudiants ont peu d’espoir. Le compromis donne plus de liberté aux universités dans le choix des places qui seront supprimées, et retarde légèrement la mise en place de redimensionnement, mais le nombre de places à supprimer, lui, reste ferme.

La réforme est d’abord critiquée parce qu’elle semble précipitée, et imposée d’une façon unilatérale qui ne correspond pas à la culture danoise. D’après Kristoffer, les étudiants ne prétendent pas avoir toutes les solutions en main, mais la politique choisie devrait avant tout être le résultat d’un vrai dialogue entre les universités, les étudiants et les employeurs. Il ne s’agit pas de dire quelles filières sont meilleures, mais de décider ensemble de ce qui correspond à la société danoise actuelle et ce qui permettra au Danemark de se développer d’une façon plus durable.

Ce souhait ne semble pas être entendu par la ministre… Pourtant, les étudiants et universitaires continuent leur lutte et cherchent d’autant plus de soutien, notamment à l’international. Comme cette pétition lancée par Jan-Ulrich Sobisch, professeur à l’université de Copenhague, qui demande à la ministre de préserver les humanités.

Laure.

CHINE – L’essoufflement des parapluies hongkongais

Pas plus tard qu’avant-hier soir à Hong Kong ont eu lieu de violentes altercations entre manifestants et forces de l’ordre. La tension monte entre les militants pro-démocratie, qui se distinguaient à l’origine par leur pacifisme, et le gouvernement. La police semble prête à utiliser la force pour débloquer les quartiers occupés. Car cela fait maintenant plus de 40 jours que Hong Kong assiste au mouvement de désobéissance civile le plus important de son histoire depuis la rétrocession à la Chine en 1997.

Revendiquant une véritable démocratie à Hong Kong, Occupy Central with Love and Peace a rassemblé des centaines de milliers de Hongkongais –principalement des étudiants- dans les quartiers d’affaires de Central et d’Admiralty ainsi que dans le quartier plus populaire de Mongkok. Mais aujourd’hui, aucun accord n’a été trouvé. Quel avenir prédire au mouvement alors que les tensions entre activistes et policiers s’attisent, que les quartiers occupés se vident peu à peu et que les espoirs d’avancées concrètes disparaissent lentement ?

L’élément déclencheur : « aimer la Chine »

Afin de clarifier la situation, un bref retour en arrière s’impose. Hong Kong, ancienne colonie britannique, fut rendue à la Chine en 1997. L’accord entre le Royaume-Uni et la République Populaire stipulait que durant 50 ans, il serait laissé à Hong Kong un degré d’autonomie élevé. Ce régime, intitulé « Un pays, Deux systèmes », permet aujourd’hui à Hong Kong de se gérer seule, exception faite de la politique extérieure et de la défense. La ville a ainsi conservé les libertés politiques et économiques dont elle jouissait sous le gouvernement britannique, inexistantes en Chine continentale.

Hong Kong obtint alors, une sorte de mini-Constitution, la Basic Law. Celle-ci déclare que « l’objectif ultime est la sélection du chef de l’exécutif par suffrage universel » avec des candidats choisis « par un comité de nomination représentatif en accord avec les principes démocratiques ». Cela est loin d’être encore le cas. Le Chief Executive est actuellement élu par un comité électif composé de 1200 membres. Les membres du comité électif sont quant à eux élus par les résidents de Hong Kong, mais le droit de vote n’est pas universel. Une ou plusieurs voix sont accordées aux membres de 28 catégories socio-professionnelles. Pour faire simple, un docteur ou un avocat pourra avoir deux voix, une femme de ménage ou un chômeur n’en aura aucune. En plus d’être contesté pour son manque de démocratie, le comité électif est souvent accusé d’être pro-Pékin.

En 2007, en accord avec les principes énoncés dans la Basic Law, la Chine déclara que le suffrage universel serait mis en place à Hong Kong en 2017. Mais Pékin est en partie revenu sur sa promesse l’été dernier en précisant que les candidats en lice pour devenir chef de l’exécutif devront être « patriotes » et « aimer la Chine ». Des critères arbitraires qui permettront à Pékin de disqualifier les candidats qui ne lui plaisent pas. Le gouvernement chinois ajouta qu’il pouvait amender la Basic Law comme il le désirait. Ces déclarations furent perçues comme une ingérence de la Chine dans les affaires de Hong Kong et un reniement des promesses de 1997. Ce fut l’élément déclencheur des manifestations.

Le drapeau de Hong Kong accroché sur un panneau publicitaire à Central. Crédit photo : Crossworlds/Candice Altmayer

Le drapeau de Hong Kong accroché sur un panneau publicitaire à Central. Crédit photo : Crossworlds/Candice Altmayer

L’utilisation de gaz lacrymogènes : un choc

Le mouvement de contestation était au départ uniquement pro-démocratique et principalement étudiant. Occupy Central with Love and Peace organisa en juin dernier un référendum non officiel auquel 700 000 Hongkongais participèrent, afin de prouver la détermination des Hongkongais à un mode démocratique de nomination des candidats.

Des mouvements étudiants ont ensuite appelé au boycott des cours à partir du 22 septembre. Mais un véritable tournant eut lieu le dimanche 28 septembre. A Hong Kong, les gaz lacrymogènes n’avaient pas été utilisés depuis près de 10 ans ! De nombreuses personnes n’ayant jusque là pas participé au mouvement se sont publiquement opposées à une telle réponse de la part du gouvernement, et des critiques quant à l’inaction de celui-ci face aux manifestations et au boycott se sont élevées.

Central occupé, au plus fort de la manifestation. Crédit photo : Crossworlds/Candice Altmayer

Central occupé, au plus fort de la manifestation. Crédit photo : Crossworlds/Candice Altmayer

 

C’est à partir de là que le nombre de personnes occupant les rues de Hong Kong le soir devint incalculable. Mais c’est aussi à partir de ce moment-là que les revendications du mouvement perdirent en clarté. La contestation devint un mélange  de militants pro-démocratie, de personnes choquées par l’utilisation de gaz lacrymogènes, d’opposants au gouvernement actuel et d’habitants effrayés du pouvoir que la Chine revendique de plus en plus sur Hong Kong.

Manque de clarté donc, et manque de leader. En effet, si chaque participant proteste pour des raisons différentes, il est impossible de trouver une voix les représentant tous. La seule organisation clairement identifiée comme organisatrice du mouvement est la Fédération des Etudiants de Hong Kong. Mais les étudiants refusent également de désigner un leader, ce qui rend la communication avec le gouvernement encore plus difficile.

Un manifestant portant un masque anti-gaz lacrymogènes. Crédit photo : Crossworlds/Candice Altmayer

Un manifestant portant un masque anti-gaz lacrymogènes. Crédit photo : Crossworlds/Candice Altmayer

« Hong Kong n’est pas un Etat indépendant » 

Le 21 octobre dernier, des représentants du mouvement étudiant et des représentants du gouvernement ont dialogué durant deux heures. Deux heures retransmises en direct dans tout Hong Kong et porteuses de beaucoup d’espoirs. Malheureusement, aucun accord n’a été trouvé. Les étudiants sont inflexibles : ils refusent que les candidats au poste de Chief Executive soient choisis par Pékin. Ce à quoi le gouvernement répond que « Hong Kong n’est pas un Etat indépendant« , et qu’il n’a pas le pouvoir de décider seul de son système politique.

De son côté, l’actuel Chief Executive C.Y. Leung a également précisé qu’il pensait que le suffrage universel laisserait trop de pouvoir aux plus modestes : « Si c’est entièrement un jeu de nombres et de représentation numérique, alors évidemment vous parlerez à la moitié de la population de Hong Kong qui gagne moins de 1 800 dollars par mois«  . Aucun des deux camps n’étant prêts à faire de concession, tout compromis semble impossible.

Les parapluies, symbole du mouvement surnommé la Umbrella Revolution. Crédit photo : CrossWorlds/Candice Altmayer

Les parapluies, symbole du mouvement surnommé la Umbrella Revolution. Crédit photo : CrossWorlds/Candice Altmayer

Et maintenant ?

L’impasse dans laquelle se trouvent les négociations a découragé beaucoup de manifestants. Ils sont de plus en plus nombreux à rentrer chez eux, convaincus qu’ils n’obtiendront rien. Les plus assidus restent les étudiants. Ainsi le mouvement Scholarism, dirigé par Joshua Wong, un étudiant de 18 ans devenu un symbole à Hong Kong, refuse de libérer les rues avant d’avoir obtenu des résultats concrets. Près de 2500 tentes sont encore plantées dans les trois quartiers occupés.

Mais on sent une certaine lassitude. Après plus d’un mois à camper dans la rue tous les soirs sans obtenir la moindre avancée politique, beaucoup s’interrogent sur l’utilité de leur action. D’autant que l’opinion publique commence à se retourner contre eux. 40 jours de manifestations, c’est aussi 40 jours de rues bloquées et de transports en communs arrêtés. Les Hongkongais veulent revenir à la normale. Ainsi, une campagne de soutien à la police a été lancée afin de récolter des fonds permettant aux forces de l’ordre d’agir. Le but : libérer les rues.

Les tentes encore présentes à Central. Crédit photo : Elise Dedekam

Les tentes encore présentes à Central. Crédit photo : CrossWorlds/Elise Dedekam

 

Le gouvernement attend donc patiemment que le mouvement s’essouffle et que le ras-le-bol des Hongkongais atteigne un niveau assez élevé pour que la police puisse évacuer les quartiers occupés sans indignation générale.

Les leaders d’Occupy Central sont conscients que la situation actuelle ne peut plus durer. Ils proposent une « retraite stratégique », c’est-à-dire de mettre fin à l’occupation des rues afin de continuer l’action sur un plan politique. La Fédération des Etudiants de Hong Kong a, quant à elle, annoncé sa volonté d’engager un dialogue directement avec Pékin, devant l’impossibilité de négocier avec le gouvernement local. Mais les chances de succès d’une telle action sont réduites. Il semble peu probable que le gouvernement chinois écoute les doléances d’un mouvement étudiant hongkongais alors même que les manifestations s’éteignent lentement.

L’issue ? Très certainement une lente extinction du mouvement de désobéissance civile, sans résultat sur le plan politique… Mais la Chine ne sort pas victorieuse non plus de cet affrontement. Car si Occupy Central a prouvé quelque chose, c’est que la jeunesse hongkongaise n’est pas prête à se laisser gouverner par Pékin.Cette génération qui a manifesté avec tant de ferveur acceptera-t-elle que Hong Kong devienne une ville chinoise à part entière dans un peu plus de 30 ans ?

 Candice A.

Coupe du Monde – Ce Brésil qui n’aimait pas le foot

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014).

Ce thème, je l’ai effleuré au cours de l’année tout en essayant de garder mon impartialité, un regard objectif et pragmatique sur les évènements qui ont bouleversé le Brésil entre l’été 2013 et aujourd’hui. Nous somme à quelques heures de l’ouverture, il est venu le temps pour moi de faire un bilan sur cette Coupe du Monde qui déchaine les passions au Brésil et pousse chaque jour un peu plus le pays vers le gouffre du doute et du chaos.

Je commençai mon enquête il y a un mois. Je voulais trouver une réponse claire à une question essentielle : « Que deviendra le Brésil pendant et après la Coupe du Monde ? ».

Ce que le football peut faire au Brésil

Un ami m’a un jour dit: « pour prendre le pouls d’un pays, discute avec les taxis ». En hommage au premier regard croisé de CrossWorlds j’ai pris l’initiative de discuter sur la question avec tous les chauffeurs de taxis que je pouvais rencontrer. A l’image de la population brésilienne, leurs avis étaient partagés.

A Rio, l’un d’eux me dit : « tu sais, je suis sûr qu’à partir du premier match, tout sera fini ». A São Paulo, on me dit : « il est temps que les gens se réveillent, on doit être plus regardants sur ce qui se passe, il faut punir les pourris ». A Belo Horizonte, il y a quelques mois, j’ai enfin pris la mesure du moment historique que vivait le Brésil lorsque le chauffeur de taxi me confia :

« Moi, j’espère que le Brésil sera éliminé pendant la phase de groupes »

Comment comprendre la phrase de ce troisième chauffeur de taxi dans un pays qui respire le football, où des villes entières sont bloquées lors de simples finales de championnats régionaux ? Un pays où le monstre sacré de la musique brésilienne, Jorge Ben Jor, chante son amour pour sa muse Tereza en précisant en fin de chanson : « Après toi, il n’y a que le Flamengo », club de foot légendaire de Rio de Janeiro.

De mon enfance passée ici, j’avais gardé le souvenir de supporters hypnotisés, dévoués corps et âmes à une cause qu’ils considéraient comme dépassant leurs simples soucis quotidiens, une religion. « L’opium du peuple » : c’est ce blâme marxien que l’on pouvait lire dans les journaux d’époque contre la venue de Charles Miller, le papa du futebol qui apporta d’Angleterre dans ses valises, le ballon de cuir qui bouleverserait à jamais la destinée d’un pays.

Le football joue effectivement un rôle social ici plus que nulle part ailleurs. La catharsis qu’il est capable d’offrir pour les masses brésiliennes de supporters est unique. Un but décisif devient une cause de bonheur similaire ou supérieure à celle de la naissance de votre fille alors qu’un penalty raté reste aussi traumatisant que la perte d’un parent proche. La vie d’un Brésilien est ponctuée des joies et des désespoirs que sa vie de supporter a pu lui provoquer.

Certains peuvent trouver cela critiquable, d’autres peuvent y voir une manière comme une autre de congédier les malheurs individuels, une illusion acceptable au nom du bien-être du plus grand nombre. En 1970, lors de la conquête du « Tri », le tendre baiser sur le trophée du capitaine Carlos Alberto avait donné au pays un élan d’espoir et d’union retrouvée dans l’un des moments les plus difficiles de l’histoire du pays avec ses coups d’Etat récurrents et répression politique. Voilà ce que le football peut faire au Brésil.

 

Carlos Alberto, capitaine de l'équipe de Brésil vainqueur de la coupe du monde en 1970. Crédits photo: flickr/CC/ Felipe Quintanilha

Carlos Alberto, capitaine de l’équipe de Brésil vainqueur de la coupe du monde en 1970. Crédits photo: flickr/CC/ Felipe Quintanilha

 

Mais alors pourquoi le chauffeur de taxi a-t-il dit :

« Moi, j’espère que le Brésil sera éliminé pendant la phase de groupes » ?

Que voulait-il dire ?

Des nœuds dans la gorge et la Coupe du Monde comme élément déclencheur

Le mouvement protestataire dont on parle dans les médias internationaux a donné une fausse idée de la situation. Sur les réseaux sociaux, chacun va de son petit avis sur la question mais on ne saisit souvent pas ce qui est en jeu réellement.

Le noyau dur des manifestations de l’été 2013 qui protestait contre l’augmentation du prix des transports en commun a éclaté depuis, en des milliers de groupes plus ou moins importants, aux revendications multiples. Le mouvement protestataire n’est ni organisé, ni uni, comme a pu le présenter la presse internationale.

Dans les foules processionnaires se mêlent anarchistes, communistes, socialistes déçus, syndicalistes enragés, sociaux-démocrates, électeurs de droite, nostalgiques de la dictature militaire, bandits, hooligans, ONG humanitaires, défenseurs des droits de l’homme, de l’environnement, jeunes, vieux, hommes, femmes, riches, moins riches, pauvres, diplômés, analphabètes, hétéros, homos, lesbiennes, trans, Noirs, Blancs, Métisses, Asiatiques, Indiens… Bref, toute la société brésilienne y est représentée et le mouvement concentre toutes les frustrations, les soucis, les craintes trop longtemps étouffés. Tout explose au même moment, en mondovision.

 De la contestation au Brésil : pourquoi maintenant ?

Les Brésiliens ont tendance à se considérer comme un peuple docile, peu contestataire. De fait, dans son histoire, le pays n’a pas connu de soulèvement populaire de grande ampleur contre la violence exercée par les différents dictateurs militaires. Des mouvements limités dans leurs nombres et dans le temps se sont battus pour obtenir des droits mais n’ont jamais été capables d’annexer les masses.

Il y a eu des mouvements syndicalistes qui ont vu l’émergence de Lula dans les années 1970-1980, des maquisards résistants desquels faisaient partie Dilma Rousseff à la même époque. Il y eu ensuite des mouvements « Diretas Já ! » pour demander le suffrage direct aux élections présidentielles et même un impeachment mené contre le Président en 1992. Mais on ne peut noter dans l’Histoire brésilienne, une véritable révolution qui regrouperait toutes les classes sociales, toutes les régions, tout le peuple brésilien.

La plupart des Brésiliens a subi silencieusement les tragédies de son histoire, entre dictatures militaires, injustices sociales, corruption, impuissances de la Justice, violence urbaine, trafics de drogues, famine, prostitution, mauvaise qualité des systèmes de santé et d’éducation publics, déceptions politiques… La réaction brésilienne a été souvent celle du rejet. On a perdu peu à peu confiance en la politique, les institutions. Les scandales se sont multipliés pour finir par devenir banaux. La plupart des Brésiliens se sont contentés d’avaler toujours un peu plus le nœud qui serrait leurs trachées.

Puis vinrent les années Lula, des années de croissance économique, d’émergence internationale, d’emplois, d’augmentations du salaire minimum, de programmes d’allocations familiales, d’explosion des exportations, de découverte d’énormes réserves de pétrole, d’élection du Brésil comme pays-hôte de la Coupe du Monde 2014 et des JO 2016. Le pouls brésilien palpitait à un rythme effréné alors que l’avenir semblait brillant. Une injection d’adrénaline.

Mais toute montagne russe fait suivre à l’euphorie, un instant de torpeur. Le gourou a un genou à terre (Lula est diagnostiqué d’un cancer de gorge en 2012), la crise frappe enfin le Brésil, des scandales de corruption organisée sous le mandat Lula éclatent, le Brésil prend du retard dans la construction de ces stades et on commence à critiquer les dépenses pharaoniques engagées pour la Coupe du Monde au vue de la qualité médiocre du système d’écoles, de crèches, d’hôpitaux, de routes du pays, le Brésil s’incline en finale des JO 2012 face au Mexique…

L’ambiance morose s’installe rapidement. A l’une des périodes les plus fastes de l’histoire moderne brésilienne va succéder le moment de l’explosion des contestations dans tout le pays. Les nœuds ne peuvent plus être avalés, au contraire, ils se desserrent et les manifestations prolifèrent, les grèves se multiplient. Le Brésilien ne veut pas de ce gouvernement, ne veut plus faire partie d’un pays qui dévie de l’argent et dépense ce qui reste dans des projets inutiles depuis bien trop longtemps. Le Brésil ressent enfin cette rage nécessaire et suffisante pour descendre dans la rue.

« Moi, j’espère que le Brésil sera éliminé pendant la phase de groupe »

Un nœud qui se desserre ?

Le peuple brésilien : un animal en cage qu’on a laissé sortir 
"FIFA go home" - manifestations au Brésil contre la Coupe du Monde. Crédits photo: flickr/CC/Ninja Midia

« FIFA go home » – manifestations au Brésil contre la Coupe du Monde. Crédits photo: flickr/CC/Ninja Midia

 

La rage brésilienne doit être crainte. Elle est souvent disproportionnée par rapport à sa cause, et déchaine une violence inouïe.

Aux manifestations contre la Coupe du Monde se joignent tous ceux qui ont brisé leurs chaines et laissent parler leur rage étouffée. Des mouvances anarchistes comme les Black Bloc ou les PCC (Le Primeiro Comando da Capital que l’on dit vouloir attaquer les bars diffusant le match d’ouverture demain), des jeunes armés et cagoulés se mêlent aux manifestations, brûlent des bus, tirent sur la police et promettent que des attentats auront lieu pour empêcher que cette Coupe du Monde se réalise.

La violence se propage alors au camp d’en face. La police, repousse à coups de boucliers et à tirs de flash-ball la foule désorientée. La panique vient, le chaos jette son voile obscure sur le pays. Les télévisions du monde entier diffusent les images de ce pays en guerre avec lui-même et apeurent les touristes qui s’empressent de revendre leurs billets d’avion. On explique que le mouvement et les manifestations qui se déroulent dans tout le pays sont toutes organisées sous la banderole du groupe « Não Vai Ter Copa » (« Il n’y aura pas de Coupe ») qui ne représentait selon un rapport IBOPE de juillet 2013 que 30% des manifestants. On fait croire que le pays tout entier ne veut pas de cette Coupe du Monde. La chanson d’Edu Krieger, « Desculpe Neymar » (« Excuse-moi Neymar ») devient l’hymne de ce mouvement qui reprend son refrain : « Pour cette Coupe du Monde, je ne vous supporterai pas ».

« Moi, j’espère que le Brésil sera éliminé pendant la phase de groupe ». Tout est dit.

Je pourrai finir cet article ici. J’y ai sincèrement pensé. Néanmoins, ma conviction demeurait et je ne pouvais conclure mon enquête sur une idée qui irait à l’encontre de tout ce que je pense sur la passion brésilienne pour le football. Il m’est inconcevable de penser qu’un Brésilien désire au plus profond de lui-même que son équipe nationale s’effondre.

Car un argument revenait souvent dans mes discussions avec les chauffeurs de taxis : les Brésiliens sont trop facilement manipulés par les médias. Certains disaient surtout que les Brésiliens avaient à tort, étaient menés à penser que la Coupe du Monde était la cause de tous leurs soucis. La Coupe du Monde n’a finalement été que la déchirure du voile qui aveuglait le peuple brésilien. Elle a permis de montrer les incohérences et les injustices politiques et institutionnelles. Je reste convaincu que les médias étrangers passent à côté du véritable état d’esprit de la majorité des Brésiliens à la veille de cet évènement sportif qu’ils ont tellement désiré.

Plusieurs milliards de reais ont été gâchés et détournés par la FIFA et ses standards, par les gouverneurs des ville-hôtes, par la Fédération brésilienne, mais la majorité des Brésiliens sait que le foot en tant que simple sport n’y est pour rien. On a néanmoins cherché à tourner les rancœurs et la rage incontrôlée vers le ballon, écran de ceux qui prennent les vraies décisions.

Le foot et le pouls du Brésil

C’est en visitant le Museu do Futebol de São Paulo que j’ai compris. A un moment de la visite, on entre dans une salle obscure, on ne voit rien. Soudain, on entend les battements d’un cœur. Lent, pendant de longues secondes, ils résonnent dans la salle plongée dans le noir comme des échos de l’histoire. Sur de longues banderoles de soie qui descendent du plafond, se projettent soudain des figures de légende. Tout parut plus clair : dans l’obscurité apparurent tels des fantômes de batailles glorieuses, les seuls héros nationaux dont le Brésil croit bon de se rappeler. Ronaldo, Rivaldo, Romario, Falcão, Rivelino, Socrates, Zico, Garrincha, Ronaldinho et le plus grand de tous, le « Roi Pelé ». Ils apparaissent balle au pied, figés comme des statues. Des dieux immortalisés.

Le roi Pelé, le 16 mai 2007. Crédits photo: flickr/CC/ Patrick Szymshek Szaferman Benegone

Le roi Pelé, le 16 mai 2007. Crédits photo: flickr/CC/ Patrick Szymshek Szaferman Benegone

 

L’épiphanie me vint :  le pouls du Brésil connait aussi ses sursauts au rythme des roulettes, des virgules, des crochets, des doubles-contact, des talonnades, des lobs, des sombreros, des frappes du droit, du gauche, de l’extérieur du pied, enroulées, des coups de tête, des petits ponts, des grands ponts et de l’ébranlement des filets. Ce qui fait aussi battre le cœur du Brésil c’est cette folie géniale qui a été surnommée pour l’éternité : « Joga Bonito ». Les médias étrangers nous font croire que les Brésiliens ne veulent pas de leur Seleção mais le moment venu, lors du moment décisif, le véritable, le cœur de chaque Brésilien battra à l’unisson avec celui de Neymar.

 

Paul.

 

Taïwan – La Révolution des Tournesols : vers un autre Hong Kong ?

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014).

Depuis deux semaines, des milliers d’étudiants taïwanais manifestent afin de faire blocus contre l’influence croissante de la Chine. Dimanche dernier, CrossWorlds a suivi la manifestation autour du Parlement à Taipei.

Crédits photos : Camille

Crédits photo: CrossWorlds/Camille Azoulai

 

Ils brandissent des tournesols, symboles d’espoir qui ont baptisé leur révolution. Car petit à petit, le cousin chinois tente de placer l’île sous sa coupe. Taïwan est pourtant toujours indépendante : petit îlot d’irréductibles, elle est fière d’avoir pu — jusque là — maintenir sa démocratie face à l’autoritarisme chinois. Taïwan, c’est la “République de Chine” ; la Chine, c’est la “République populaire de Chine”. Si la différence entre les deux expressions ne vous saute pas aux yeux, une petite chose les sépare : la démocratie. Le danger est là, l’appétit de Pékin a déjà imprimé sa marque.

Taiwan 8

Crédits photo: CrossWorlds/Camille Azoulai

 

D’ailleurs, n’a t-il pas déjà englouti Hong Kong ? “ Ne vous rendez pas. Ne laissez pas Taïwan devenir le prochain Hong Kong. Ne laissez pas les gens du continent braquer leur doigt sur vous et dire des bêtises comme ‘Sans la Chine, c’est la fin du jeu pour vous’. ” Ces messages de soutien remplissent la page Facebook sur laquelle les Hongkongais, eux déjà vaincus, s’adressent aux Taïwanais révoltés. Sur le réseau social, les encouragements à continuer de protester ont pris la forme d’une sorte de manifeste populaire contre l’accord commercial que Taïwan s’apprête à mettre en oeuvre avec la Chine. Les gens de Hong Kong savent, eux, que la main mise chinoise est irréversible.

Taiwan 4

Crédits photo: CrossWorlds/Camille Azoulai

 

Même si les Hongkongais profitent d’un statut spécial pour l’instant (SAR, Région Administrative Spéciale), “l’invasion” chinoise se fait sentir au quotidien. Petit à petit les dirigeants chinois ont pris le dessus. Par exemple, Pékin a promis que des élections au suffrage universel auront lieu à Hong Kong en 2017, mais ne cesse de retarder l’échéance. Tout le monde ici devine, qu’une fois le “statut spécial” venu à expiration en 2047, Hong Kong ne sera qu’une île chinoise parmi d’autres. La fête est terminée. Il s’agit donc d’empêcher à tout prix que le même scénario se produise à Taïwan. Dimanche, tandis qu’à Taipei ils étaient 500 000 à entourer le palais présidentiel, à Hong Kong aussi un millier de personnes étaient venus défiler pour apporter leur soutien. À Taiwan, les rues étaient principalement occupées d’étudiants.

 

Taiwan 9

Crédits photo: CrossWorlds/Camille Azoulai

 

Sur les drapeaux (ci-dessus), on peut lire une certaine ironie : “Condamnez les monstres, attaquez leurs têtes avec des bâtons”, ou des injonctions plus sérieuses à l’intention du président taïwanais : “Abolissez le système colonialiste taïwanais ! Mettez un terme à 400 ans d’occupation étrangère !” Ces jeunes révoltés sont bien organisés, ils campent là depuis des jours. Un stand a même été mis en place pour charger les appareils électroniques. Des familles les ont rejoints, parfois des poussettes se déplacent difficilement au milieu des tentes.

Taiwan 7

Crédits photo: CrossWorlds/Camille Azoulai

 

Voici ce qu’en dit Jeremy Lin, jeune Taïwanais faisant ses études aux États-Unis : “Le président Ma manque de transparence. Il ne fait rien pour annuler l’accord passé avec Pékin, son taux d’approbation a plongé à 9%. Même si certains étudiants ont fait preuve d’un peu trop de zèle au début des manifestations en cassant des fenêtres du Parlement, tant que la protestation citoyenne se fait en paix, elle montre à quel point la démocratie de Taïwan est vibrante, et à quel point le peuple est lassé. »

 

Taiwan 1

Un tournesol pour l’espoir. Crédits photo: CrossWorlds/Camille Azoulai

 

Camille.

Birmanie – “Hé, vous cherchez les Frères Moustache ?”

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014).

Un homme nous hèle dans la rue. Il nous emmène dans une petite salle aux couleurs bigarrées. Il n’y a qu’une vingtaine de personnes assises, toutes étrangères. D’ailleurs on nous propose des bières, le seul alcool que les touristes peuvent se procurer sans trop de difficultés.

Crédits photo : page Facebook officielle des Frères Moustaches

Image trouvée sur la page Facebook officielle des Frères Moustache.

 

Nous sommes à Mandalay, deuxième plus grande ville de Birmanie. Les Frères Moustache ont improvisé un théâtre chez eux car ils sont interdits de performance publique. Ils y jouent une comédie satirique destinée à réveiller les rares étrangers qui passent par ce pays, à leur expliquer ce qui se passe vraiment. Le but : dénoncer le régime actuel à travers des farces. Des gardes font la ronde autour de l’appartement pour s’assurer que la police ne débarque pas.

C’est que les Frères Moustache ont déjà payé le prix fort pour leurs blagues. En 1996, quand ils ont joué devant la maison de l’opposante Aung San Suu Kyi à Rangoun, deux des trois frères avaient été condamnés à sept années de prison puis envoyés en camps de travail. L’aîné a de nouveau connu la prison en 2007 lors de la “révolution safran” menée par les moines bouddhistes à l’encontre du gouvernement. D’ailleurs ce même homme, Par Par Lay, est mort l’an dernier des suites d’une maladie des reins. Il ne reste donc plus que deux frères sur trois, mais bien décidés à continuer leur combat jovial.

Les Frères Moustache sont devenus une institution. Avec leurs habits colorés, leurs danses extravagantes, leurs jeux de mots farfelus, ils sont un mythe que le gouvernement ne peut plus remettre en question. Leurs longues moustaches sont devenues un emblème. Un seul des frères parle un peu anglais, il agite des panneaux de bois avec des mots clés pour se faire comprendre : “CORRUPTION”, “MILITARY DICTATORSHIP”, “NO FREEDOM”… Il aime également raconter cette histoire au sujet de ses voyages en Thaïlande pour se faire soigner les dents : “Le dentiste me demande: ‘Pourquoi ne pas te faire soigner les dents dans ton propre pays ?’ Et je lui réponds : ‘Car au Myanmar, je n’ai pas le droit d’ouvrir ma bouche’ !

Le sérieux de ces sujets contraste avec la légèreté d’un spectacle qui tourne parfois au ridicule. Quand par exemple le cousin se travestit en femme ou joue au singe pour amuser la galerie, certains parmi l’audience semblent peu convaincus. Par contre quand la petite fille de quatre ans danse sur une chorégraphie traditionnelle, l’assemblée s’attendrit. Finalement cette performance se rapproche parfois des fameux “puppet shows” très populaires dans la culture birmane où des marionnettes font des cabrioles. On en vient à oublier que ces comiques sont des opposants politiques. Sûrement car ils se sont assagis, et qu’ils ont appris à craindre le régime. Le billet coûte 10 US$, une somme plutôt considérable dans un pays où le salaire minimum est de 15 US$ par mois. On ne paie donc pas réellement pour le spectacle, dérisoire pour la majeure partie, mais surtout pour le symbole d’une résistance. L’assemblée prend conscience que la cause birmane mérite d’être soutenue mais n’apprend pas grand chose. Du reste, des t-shirts à l’effigie des Frères Moustache sont vendus à la fin ; les clients financent avec enthousiasme les comédiens, sans trop savoir l’issue de tout cela.

Crédits photo : BBC/Getty images

Spectacle des Frères Moustache. Crédits photo : BBC/Getty images

 

S’adresser directement à la communauté mondiale est la seule manière pour ces opposants de se faire entendre. Lu Maw le dit clairement lors du spectacle : Du moment que les touristes viennent, le gouvernement ne nous embête pas. La façade clownesque est donc une manière de divertir les touristes pour garder leur attention. Il faut amuser la galerie tout en donnant un minimum d’information sur le pays, mais ne jamais tomber dans le discours politique pur.

Comme la plupart des résistants politiques birmans, les Frères Moustache misent tous leurs espoirs sur la LND (Ligue Nationale pour la Démocratie). Les progrès sont déjà visibles pour ce parti. Mené par Aung San Suu Kyi, il a remporté les élections partielles l’an dernier et les espoirs sont grands pour les “véritables” élections l’an prochain.

Détracteurs politiques déguisés en bouffons, les Frères Moustache sont difficiles à cerner. Ils ont le mérite d’attirer l’attention sur un pays qui commence à peine à s’ouvrir. 2010 a été un tournant dans l’histoire du Myanmar car c’est l’année où “The Lady” Aung San Suu Kyi, symbole du combat pour la démocratie, a été libérée après sept années enfermée chez elle. La junte militaire a d’ailleurs voulu signifier un nouveau départ en changeant le nom du pays en “Myanmar” au lieu de “Birmanie”. Il s’agit toujours du 3e pays le plus corrompu du monde ex-aequo avec l’Afghanistan (d’après The Economist) : les prochaines élections sont attendues avec impatience.

Camille Azoulai

Brésil – Les gardiens de la Terre

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014).

La légende tupi raconte que Curupira, un lutin au poil vert s’amuse à semer dans la jungle amazonienne ceux qui cherchent à blesser les arbres et les animaux qui y habitent. Après la fièvre carnavalesque, découvrez le destin et le combat de tout un peuple pour la défense d’une nature que le Curupira ne peut plus protéger seul.

 

Crédits photos : Michael Schoeller / Nat.Geographic

Crédits photos : Michael Schoeller / Nat.Geographic

 

La « Terra de Vera Cruz » ou la fin des nations originelles

En avril de l’année 1500, une flotte de treize navires s’approche d’une terre inconnue. A leur bord, plus de 1000 hommes menés par le noble portugais Pedro Alvares Cabral. Ils viennent chercher les étoffes, les pierres précieuses et surtout, les épices exotiques d’Orient en empruntant la route découverte par Vasco de Gama, une route alternative à celle traversant la Méditerranée contrôlée par les Vénitiens et les Maures. Le mystère plane sur les raisons de ce changement de cap en plein milieu de l’Atlantique, un tournant dans l’Histoire des colonies.

Les explorateurs découvrent un littoral à la végétation foisonnante où la Nature semble déployer avec extravagance et vanité la splendeur de ses parures les plus sauvages. Une terre vierge que Cabral baptise aussitôt « Terra da Vera Cruz » (région actuelle de Bahia). L’équipage comprend que cette côte fait partie de ce Nouveau Monde découvert quelques années auparavant par Christophe Colomb. Il y rencontre d’ailleurs ces étranges peuples d’autochtones qui habitent les lieux. On estime que le nombre d’Indiens au Brésil à cette époque était compris entre 8 et 15 millions, répartis au sein de 1000 tribus différentes.

L’immensité de ce territoire à la végétation dense et impénétrable et la nature semi-nomade de ces tribus de chasseurs-cueilleurs ont empêché une véritable organisation en réseau, la construction d’une civilisation telle que les Espagnols ont trouvé dans les Andes ou en Amérique centrale. Les Portugais se sont imposés sans grande difficulté et ont installé leur colonie au fil des années au détriment de ceux qui vivaient bercés par l’amour et le respect d’une Mère Nature à la générosité infinie.

Raoni, célèbre pour son disque caoba et son combat sur les plateaux télé du monde entier pour la préservation des cultures indigènes et de la faune et flore amazonienne.

Raoni, célèbre pour son disque caoba et son combat sur les plateaux télé du monde entier pour la préservation des cultures indigènes et de la faune et flore amazonienne.

 

Des 1000 tribus, on peut citer quelques principaux groupes ethniques :

  • Les Tikuna vivant sur le cours supérieur du fleuve Solimões en Amazonie ;
  • Les Yanomani regroupés autour de l’actuelle frontière du Brésil et du Venezuela ;
  • Les Guarani répartis entre le Sud du Brésil, le Paraguay et l’Argentine ;
  • Les Kayapos habitant dans la vallée du fleuve Xingú au sud de l’Amazone et peuple du grand Raoni ;
  • Les Tupis au destin peut-être le plus cruel. Longeant presque tout le littoral du Nord au Sud, premières victimes de l’esclavage de masse, des épidémies et des expéditions sanguinaires (les « bandeiras »). Les Tupis étaient un regroupement de plusieurs sous-groupes ethniques partageant la même langue (Tupinamba, Potiguara, Tupiniquim…). Parmi eux, les Tamoios ou « Anciens » se démarquèrent en 1560 par leur audace et leur bravoure pionnière en s’alliant à d’autres tribus pour combattre le colonisateur. Couronnée de succès à ses débuts, l’alliance indienne s’inclina finalement sous les coups de canons européens et signa le début du déclin brutal de ce peuple.

On trouve aujourd’hui, dans les prénoms, noms, noms de lieux, de rues, d’aliments, fruits et légumes l’influence fondatrice qu’ont eu les Indiens dans la société et la culture brésilienne.

Des réformes gouvernementales aux allures de pansements de plaies

 

Les Kayapos complètent leur alimentation dans les supermarchés de Tucumã

Les Kayapos complètent leur alimentation dans les supermarchés de Tucumã

Ce lien de parenté fort, les Brésiliens l’ont longtemps ignoré, préférant s’affirmer comme une nation métisse. Cette ingratitude des enfants de la Nation indigène ne prit véritablement fin que lors de la vaste prise de conscience opérée dans les années 1980 à travers notamment les manifestations de la tribu Yanomani, menacés d’extinction par la violence apportée par les prospecteurs d’or sur leur territoire. Entretemps, esclavage, épidémies, conflits armés, perte de territoires, intégration forcée avaient décimée le peuple originel au nombre de 200 000.

Des fondations, ONG et associations furent crées et sponsorisées par l’Etat qui accéléra le changement de mentalité à travers des lois et une stricte politique de préservation des cultures indigènes. Plus d’un million de km² soit 12% du pays sont aujourd’hui officiellement enregistrées comme « Terres indigènes », statut qui garantit aux populations indiennes l’utilisation exclusive de ces territoires. Grâce à ces mesures de protection, la population indigène est passée des 200 000 à 600 000 âmes soit 0,25% de la population réparties en un peu plus de 200 groupes.

Les enjeux de la mondialisation et la course effrénée à la croissance économique et à l’exploitation incontrôlée des ressources continuent de menacer les Indiens. Les tensions entre ces deux visages du Brésil contemporain sont intensifiées dans la région amazonienne qui concentre 60% des populations indigènes et presque la totalité des « Terras indigenas ». Les conflits restent d’actualité entre les Indiens et les bûcherons, les mineurs, les colons, les chasseurs, les entrepreneurs de travaux publics qui viennent profiter sur aussi de la générosité de Mère Nature.

Le barrage de Belo Monte : en 2014, le combat symbolique continue

Dans l’actualité, une affaire est venue remettre la cause indigène au centre des attentions. Le pays a été divisé en deux camps et le conflit d’une symbolique rare qui a inspiré James Cameron pour ses avatars, a fini par dépasser les frontières et acquérir un enjeu beaucoup plus important que la simple construction d’un barrage. Car oui, vous avez sans doute entendu, cette histoire qui dure depuis des années, un récit qui a pris récemment un tournant extraordinaire.

Source : colibris.ning.com

Source : colibris.ning.com

Après 40 ans de projets datant de l’époque de la dictature, d’études, de manifestations, de révisions, de blocages, de poursuites judiciaires, l’entreprise d’Etat Electrobras a entamé la construction en 2011 d’un barrage à Belo Monte sur le fleuve Xingú dans l’Etat d’Amazonie. Le projet qui devrait coûter 14 millions de dollars aura une capacité de production de 11 000 MW et sera effectif en 2015. Ces 11 000 MW sont, selon les défenseurs du barrage, une énergie absolument vitale pour le pays alors que São Paulo connait par exemple cette année déjà des pénuries et un déficit à la croissance exponentielle. Ces 11 000 MW représentent pour les détracteurs un désastre environnemental et social. Environnemental car la végétation des marécages du Xingú génèreraient dans une eau stagnante, une quantité de méthane équivalente aux émissions de CO2 d’une centrale à charbon. La déviation du cours d’eau dessècheraient par ailleurs, des zones dépendantes des crues saisonnières pour assurer l’habitat de nombreuses espèces menacées.

Un problème social ensuite, car les tribus Kayapos de la région dépendent du fleuve Xingú pour leur survie. La déviation du Xingú entrainerait le dessèchement de celui-ci pour une partie des tribus et l’inondation des villages pour les autres. D’après les études gouvernementales, 20 000 personnes devront être déplacées alors que les ONG dénoncent le double. Le dilemme est posé, le bras-de-fer peut commencer.

Mekaron-Ti

Mekaron-Ti

 

Côté Kayapo, deux leaders charismatiques ont décidé de renouer le combat avec les forces de la mondialisation. Les légendaires Raoni (73 ans) et Mekaron-Ti (62 ans) ont ressorti les peintures de guerre pour se dresser une nouvelle fois contre l’envahisseur. Côté Electrobras, on a opté pour la stratégie de la division, le consortium étant accusé d’investir massivement pour construire des puits, des cliniques, des routes et verser aux communautés et villages de la région près de 15 000 dollars mensuels en échange du silence des responsables politiques et des associations. Mais la nation indigène n’est pas prête à déposer les armes, Raoni et Mekaron-Ti ont organisé des rencontres avec tous les caciques de la région depuis deux ans. Fin 2013, à Tucumã, la voix de 26 leaders de la région à résonnée comme un écho d’outre-tombe dans la vallée du Xingú. L’affront les yeux dans les yeux du passé contre le présent, l’affront d’un peuple oublié par les siècles.

Gardiens de la Terre 6

Caetano Veloso, grande figure du mouvement musical des années 1970-1980 appelé Tropicalisme chantait :
« Après l’extermination de la dernière nation indigène,
De l’esprit des oiseaux, des sources d’eau limpide,
L’apparition de la plus avancée des plus avancées des technologies
Il viendra, impavide comme Mohammed Ali,
Il viendra, je l’ai vu ».
Un indien descendra des étoiles pour révéler la Vérité aux peuples, une vérité qui surprendra pour être restée occulte malgré son évidence. En attendant ce Messie messager de la Nature, les 26 chefs Kayapos se sont unis pour coucher sur papier la prière que l’on murmure sous la voûte des arbres millénaires d’Amazonie depuis plus de cinq siècles. « Notre fleuve n’a pas de prix, le poisson que nous mangeons n’a pas de prix et le bonheur de nos petits-enfants n’a pas de prix. Nous ne cesserons jamais de nous battre. Le Xingú est notre maison et vous n’y êtes pas les bienvenus ».

N.B. Les photos sont toutes de Martin Schoeller pour National Geographic, illustrant l’article de Chris Brown « L’esprit kayapo » à découvrir pour ses magnifiques photos et un récit plus détaillé de l’affaire Belo Monte.

Paul.


Angola – « Opération nettoyage » des Zungueiras

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

Depuis que le président de la commission administrative de la ville de  Luanda, José Tavares Ferreira (équivalent du maire) a annoncé la mise en vigueur de mesures visant à sanctionner les vendeurs ambulants – appelés ici « Zungueiras », nom féminin car ce sont, la plupart du temps, des femmes – de nombreuses opérations nettoyage ont été entamées par les forces de polices dans les rues de Luanda afin de combattre cette forme de commerce informel.

Source : opatifundio.com

Source : opatifundio.com

 

Ces vendeurs ambulants « donnent une mauvaise image de la ville de Luanda » selon les déclarations d’un officiel qui a préféré garder l’anonymat. Le caractère anarchique et illégal de cette activité perturbe l’ordre de la capitale mais également sa circulation automobile d’après les sources officielles. Cette action s’ancre dans le cadre du Plan National de Développement (2013-2017) dans la mesure où il comprend un objectif de long terme de transformation de l’économie angolaise. Le commerce informel a débuté à Luanda dans les années 80 suite aux pénuries alimentaires provoquées par la guerre. Il représentait pour beaucoup le seul moyen de se procurer des biens alimentaires.

Cette opération part d’une  bonne intention puisqu’il est vrai que l’Angola a besoin d’assécher petit à petit tout ce qui alimente le commerce informel, ceci afin de parfaire la transition de son économie. Celle-ci est d’ailleurs en bonne voie car le pays bénéficie d’un système bancaire assez développé, de système de crédits et d’épargne… Mais également  pour satisfaire des exigences en terme d’hygiène et de qualité des biens qui sont vendus par ces Zungueiras.  Ce type de commerce représente un moyen facile de se procurer absolument tout  à proximité de chez soi car ces femmes parcourent les rues de Luanda, avec de grands récipients sur la tête contenant des fruits et légumes, des montagnes de Tupperware, du poisson frais qu’elles vont récupérer à l’aube au port pour ensuite chercher à écouler les stocks dans les rues (plus très frais après 3heures de marche sous le soleil et les 33°C de Luanda, il est vrai…) et beaucoup d’autres choses encore… Cependant, tout comme l’exemple du poisson l’illustre, la qualité de ses produits laisse souvent à désirer du fait des mauvaises conditions de conservations et les consommer peut présenter un risque pour la santé.

Mais la bonne intention se heurte à la réalité des interventions musclées opérées par les policiers, qui, lors des interpellations ont tendance à incarcérer tout le monde : hommes, femmes et bébés parfois, dans les mêmes cellules. Une vendeuse de petits gâteaux secs, mère de 4 enfants, a passé 3 nuits en détention suite à son interpellation dans la rue. De plus, selon les témoignages des Zungueiras incarcérées, la police aurait pris les vendeuses en photo et les auraient menacées en cas de nouvelle interpellation de peine d’emprisonnement à la prison de Viana (banlieue Est de Luanda) pour désobéissance. Certaines auraient également été battues par les policiers. Alors même que la sanction déterminée officiellement était la saisie des marchandises par les forces de l’ordre et leurs restitutions moyennant le paiement d’une amende correspondant à 50% du prix des marchandises saisies.

Source : caoquefuma.com

Source : caoquefuma.com

 

Cette activité est illégale et présente un risque sanitaire, certes, mais elle représente pour beaucoup, un moyen de survivre. Elle permet de gagner l’argent nécessaire à combler les besoins rudimentaires de la famille. Personnellement, j’achète souvent mes fruits et légumes auprès des Zungueiras et n’ai jamais rencontrée aucun problème.

Au-delà des interventions musclées, le gouvernement prévoit à terme d’améliorer l’accès au micro crédit de ces vendeurs ambulants dans le but d’en faire des acteurs de l’économie formelle à part entière et de renforcer le soutien aux petits entrepreneurs.


Aminata.

Israël – « We are refugees ! »

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

Depuis le début du mois de janvier, une nouvelle actualité défraie la chronique, ici, en Israël. Plusieurs manifestations de « travailleurs immigrés » (« ovdim zarim » en hébreu) ont eut lieu dans les rues de Tel Aviv, bloquant la circulation des rues et paralysant ainsi de nombreuses activités. En parallèle de ces manifestations, les communautés d’immigrants, essentiellement érythréens et soudanais, ont organisé pendant plusieurs jours, une grève ayant très largement affecté les milieux de la restauration. Une grande partie des immigrés est employée en tant que cuisiniers ou employés d’entretien dans des cafés, hôtels ou restaurants…

  • Revendications et identité des immigrés
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Crédits photos – Sébastien Leban

 

Les communautés demandent à ce que la loi israélienne « d’anti-infiltration » soit annulée, que la police cesse l’arrestation de migrants et que les immigrés détenus en raison de cette loi soient relâchés. Ils protestent, en effet, contre la mise en place depuis la mi-décembre d’une nouvelle réglementation quant au statut des immigrés illégaux. Cette dernière instaure la mise en place de « centres de détention ouverts », autorisant les immigrés clandestins à pouvoir circuler librement uniquement la journée (tout en devant respecter un système de pointage trois fois par jour), ainsi que la possibilité de détenir, sans procès, un immigré clandestin pour un maximum d’un an. Ces mesures visent, d’après le gouvernement et plus particulièrement Benyamin Netanyaou, à éloigner les « infiltrés » du centre des villes, et à les empêcher de travailler illégalement.

Face à la résistance du gouvernement, « les travailleurs immigrés » sont complètement démunis. Les banderoles exposées lors des manifestations sont toutes très explicites : « No more prison ! », « Nous sommes humains ! » ou encore «  Nous voulons la liberté ! ». Si les principaux représentants de ce mouvement ont été invités à exprimer leurs revendications à la Knesset, l’entrée leur a été ensuite interdite pour des raisons de sécurité et d’ordre évoquées de manière très vague.

Le nombre de demandeurs d’asile en Israël est estimé à environ 53 000. La plupart d’entre eux sont originaires d’Erythrée. La plupart d’entre eux ont donc fuit l’un des régimes africains les plus durs, parfois surnommé la « Corée du Nord africaine » ( voir l’article du Monde). En effet, ce pays n’a pas vu d’élections présidentielles depuis 1993, et nombre d’ONG dénoncent un grand nombre de violations des droits de l’homme et l’absence de toute liberté pour la presse privée. Cette situation politique implique beaucoup de précaution dans la gestion des immigrés clandestins en Israël, et notamment dans la décision de rapatriement, puisque ces derniers risquent bien souvent de très lourdes peines, pouvant aller jusqu’à la mort, une fois rentrés dans leurs pays natal. Depuis, Israël n’a pas encore précisément défini sa législation concernant le droit d’asile, les immigrés demandeurs d’asile bénéficient simplement d’un statut de « protection collective », soit très concrètement un permis de séjour à renouveler tous les trois mois. L’autre alternative étant de bénéficier d’un contrat de travail avec un employeur israélien, s’inscrivant ainsi dans le système très courant, mais néanmoins très précaire au Moyen-Orient, de la « kafala». Le manque de structures du côté israélien, aussi bien dans l’accueil des immigrants que dans leur intégration légale, est donc en contraste intégral avec l’arrivée massive de demandeurs d’asile politique et d’immigrés.

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Crédits photo – Sébastien Leban

Capture d’écran 2014-01-21 à 21.30.31

Crédits photo – Sébastien Leban.

 

Du côté de la population israélienne, de nombreux mouvements se mettent en place. Ainsi, le 19 janvier dernier, plus de quarante restaurateurs ont marqué leur soutien au mouvement en organisant une journée spéciale : concerts, discussions et cuisine locale ont ainsi permis à de nombreux israéliens de découvrir les parcours des immigrés et leurs cultures. Comme au Shaffa, café-restaurant de Yaffo, des Israéliens ont remplacé ces travailleurs en cuisine pendant que ces derniers allaient à la rencontre des clients. De nombreux israéliens ont également pris part aux manifestations alors que d’autres défendent l’expulsion pure et simple des immigrés. Bien sûr, l’immigration et l’intégration des immigrés est ici, comme en France, une actualité sensible qui nourrit le débat à l’intérieur de la société israélienne.

  • Israël, une terre d’immigration depuis plus d’un siècle…

Si l’intégration de ces populations constitue aujourd’hui un vrai enjeu pour la société israélienne, dire qu’Israël n’est pas une terre d’immigration serait une grave erreur. C’est un pays qui s’est essentiellement constitué grâce aux diverses « alyoth » ( immigrations ou dans une traduction plus littérale de l’hébreu « élévation ») depuis le début du XXème siècle. Cependant, cette immigration reste différente de celle des autres pays : c’est une immigration construite autours de critères ethniques mais aussi religieux. Partant du projet d’un Israël comme Terre Promise du peuple juif, l’Etat s’est construit autours d’une identité commune justifiant depuis des années la « Loi du retour » ( principe permettant à n’importe quel juif, ou enfant d’un parent juif, d’acquérir la nationalité israélienne). Identité commune ne signifie pas société homogène, puisque les différentes vagues d’immigration sont très diversifiées et parviennent très progressivement à un certain « vivre ensemble » : Ashkénazes venant d’Europe de l’Est, Séfarades venant d’Afrique du Nord, Russes, Ethiopienne, juives orthodoxes…

Cette immigration doit être distinguée d’une immigration non-juive qui s’est développée depuis le début des années 90 avec la fermeture progressive à la main d’oeuvre palestinienne. Cette immigration est hétérogène : alors que beaucoup de ces immigrés viennent d’Erythrée ou du Soudan, d’autres sont originaires d’Afrique de l’Ouest ( Côte d’Ivoire, du Ghana ou encore du Nigéria), ou encore d’Asie du Sud-Est ( Thaïlande, Philippines). Une grande majorité d’entre eux est employée dans les secteurs des services, de l’hôtellerie ou encore de l’agriculture – souvent de manière illégale – et habite dans le sud de Tel Aviv…

L’intégration de cette immigration, non juive, comme citoyens israéliens par le droit du sol est un réel défi pour l’Etat d’Israël qui compose, déjà aujourd’hui, avec une grande diversité sociale. Comme le souligne William Berthomière, géographe spécialisé dans les notions de frontière sociale en Israël, cette tension entre local et global, opposition entre l’Etat-Nation, les méthodes mises en place pour la conservation de son unité et de son exclusivité et sa nécessaire inscription dans un monde globalisé de multiplication des flux, notamment migratoires, est extrêmement productive, et engendre parfois une société plus ouverte et moins cloisonnée ethniquement.

Pour plus de photos de mon ami photographe-journaliste, Sebastien Leban : http://sebleban.wordpress.com

Sarah.

Des ruines dans Berlin

 Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

En échos à mon article sur l’East Side Gallery, j’ai décidé d’en remettre une couche sur Berlin, et de vous aider à comprendre la logique d’une ville qui n’en a pas vraiment.

Berlin, c’est d’abord l’Histoire. On la ressent à tous les coins de rues, de par ses monuments, ses musées, et surtout son architecture incohérente, fruit d’une scission absurde entre deux idéologies, deux historicités : Berlin-Est aux accents soviétiques, entre fripes, avenues staliniennes, créateurs et clubs techno ; puis Berlin-Ouest, bohème et bourgeois (et non pas l’inverse).

Berlin, c’est surtout l’espace. Imaginez une ville 8,4 fois plus étendue que Paris, mais dont la population n’est qu’un 1,5 fois plus élevée. Plus de place pour moins d’habitants et faible densité. Couvrir la ville de pistes cyclables ? OK. Entretenir plus de 2500 parcs et espaces verts ? Pas de problème. Cela fait partie des habitudes berlinoises : une capitale au mode de vie provincial. Les attitudes s’en ressentent, moins de stress qu’à Paris, des vélos dans tous les sens, des flâneurs le long du Landwehrkanal. Chacun y trouve son rythme.

Enfin Berlin, c’est la récupération de cet espace. C’est le point le plus étrange pour le parisien que je suis. La relation au temps, à l’histoire, à la cohérence architecturale, à la réappropriation de l’espace est unique : les berlinois ont fait des stigmates de leur passé, des cicatrices de leur ville une véritable force et un facteur d’identité. L’intérêt de la ville ne réside plus dans la cohérence mais dans l’espace, dans le mouvement, dans le recyclage. J’avais parlé de l’East Side Gallery comme exorcisation du Mur de Berlin par les artistes, symbole de cette Ville Martyr détourné en appel à la paix et au dialogue : c’en est un exemple particulièrement éloquent. On peut également citer toutes ces usines, immeubles et centrales électriques métamorphosées en clubs (Berghain/Panorama Bar pour ne citer que lui), squats (ex-Tacheles) ou résidences étudiantes. L’espace n’est par essence pas immuable, et un lieu n’a pas vocation à être définitif.

Pour illustrer la chose, j’ai sélectionné quelques clichés de lieux illustrant cette logique d’urbanisme : les lieux abandonnés. Qu’ils soient complètement abandonnés, réappropriés par des artistes, squattés par des marginaux à la recherche d’espaces paisibles pour se défoncer, ou salis par maintes parties de paintballs alternatives ; ils sont l’âme de Berlin, et bien qu’interdits au public, leur visite est largement tolérée.

Voici donc l’ancienne ambassade d’Irak, abandonnée précipitamment en 1991 au cœur de la guerre du Golfe, restée déserte suite à un flou concernant les propriétaires du bâtiment.

ambassade d'Irak 1

ambassade d'Irak 2

ambassade d'Irak 3

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Et le Säuglings-Kinderkrankenhaus de Weißensee, un hôpital pour enfants, abandonné depuis l’inauguration d’un nouvel hôpital plus moderne et central.

photo Hôpital enfants 1

photo Hôpital enfants 2

photo Hôpital enfants 3

photo Hôpital enfants 4

N.B.  Photos de Paloma Mayrargue, étudiante et exploratrice urbaine.

 

Rémi.

Au Brésil, les ballons de la colère

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

« Cette violence va contre tout ce que l’on considère comme étant le football, un sport de passion mais aussi de tolérance ». C’est par cette déclaration que la présidente Dilma Rousseff a réagi aux rixes de supporters qui ont éclaté à l’Arena Joinville dans le sud du pays, pendant le match entre le Vasco de Gama et l’Atlético Paranaense. Retour sur cet évènement d’une violence rare qui a secoué le pays et l’a mis face à ses vieux démons.

Crédits photo: Giuliano Gomes / Agência Estado

Crédits photo: Giuliano Gomes / Agência Estado

 

  • « On leur demandait d’arrêter, mais ils ne nous écoutaient pas »

Des larmes coulent sur l’herbe desséchée du terrain, le joueur s’effondre comme un Hercule après ses travaux, il regarde le ciel et murmure des prières inaudibles. Non, il ne vient pas de marquer le but salvateur, il ne vient pas de fêter une victoire historique sur un rival, il ne vient pas de réaliser le rêve du petit enfant qu’il était… Ses larmes, il les verse par désespoir, il est à genoux par impuissance, il regarde le ciel pour implorer miséricorde.

Son équipe vient de descendre en Deuxième Division mais ce n’est pas cela non plus qui le tourmente au moment où il contemple avec horreur le spectacle terrifiant qui se déroule sous ses yeux. Des supporters s’affrontent, dans une barbarie impensable. Ces dents serrées, ces cris rageux, ces regards gorgés de haine, ces poings foudroyants d’ire l’effraient. Les gradins ressemblent à un champ de bataille, un massacre sauvage.

La passion ravageuse du football a encore frappé, l’homme brésilien est corruptible par cette passion absolue et inconditionnelle, cet amour du ballon rond qui le ronge et le possède. Le Brésilien vit football, respire football, jour et nuit, comme une drogue, une religion dont il ne peut se passer car elle le soulage de ses maux, lui procure les émotions transcendantales qu’il ne retrouve pas ou plus dans son quotidien.

Alors quand il glorifie ses saints, prie ses dieux, respecte ses rites superstitieux, chante à la gloire du blason et entre dans son temple, le supporter part en croisade aux côtés de ses soldats en crampons. Il est habité pendant le match et est prêt à tout pour cette tunique sacrée.

Résultat de ce fanatisme généralisé : cette année au Brésil, d’après le journal sportif Lance, 30 personnes sont décédées au cours d’affrontements de supporters, sept de plus que l’an dernier.

Sans aucune force de sécurité, des dizaines de supporters de l’Atlético se sont rendus dans les gradins réservées aux supporters du Vasco (Crédits photo: Geraldo Bubniak/Estadão Conteúdo)

Sans aucune force de sécurité pour les séparer, des dizaines de supporters de l’Atlético se sont rendus dans les gradins réservés aux supporters du Vasco (Crédits photo : Geraldo Bubniak / Estadão Conteúdo)

 

  • La Coupe du Monde de la discorde

Mais cet évènement n’a eu heureusement qu’un bilan « léger » (quatre blessés dont un grave) si on le compare à d’autres drames de l’histoire du football brésilien ou même du football européen (cf. le drame de Heysel en 1985 qui a fait 39 morts et plus de 600 blessés). Il a pourtant eu une répercussion beaucoup plus lourde que les précédentes tragédies. Cette fois, les yeux du monde sont rivés sur le Brésil, hôte de la prochaine Coupe du Monde en 2014. Alors rien n’a été laissé au hasard, les deux clubs ont reçus de lourdes sanctions, le stade a été fermé et la présidente en personne, a organisée une conférence de presse pour annoncer des réformes nécessaires. A Joinville, une entreprise privée avait la responsabilité d’assurer la sécurité et avait séparé les supporters rivaux par une simple corde, mesure d’une absurdité accablante étant donné l’enjeu capital que ce match représentait pour les deux équipes. Les clubs avaient d’ailleurs anticipé de possibles troubles en délocalisant le match dans cette Arena Joinville (stade n’appartenant à aucune des deux équipes).

Le ministre des Sports, Aldo Rebelo, en accord avec les volontés de “Dilma”, a décidé de rendre obligatoire la présence de policiers dans les stades, ainsi que la prison en cas de flagrant délit pour les supporters violents et, a envisagé la création d’un commissariat du supporter. Cette fermeté et réactivité ne sera peut-être pas effective mais vise surtout à rassurer à court-terme la FIFA ainsi que les fédérations, délégations, journalistes, joueurs et les quelques 3 millions de visiteurs qui ont déjà acheté leurs billets pour l’évènement qui se déroulera dans ­six mois maintenant.

Crédits photo: Giuliano Gomes / Estadão

Crédits photo: Giuliano Gomes / Estadão

 

La FIFA, elle, a aussitôt exprimé sa confiance absolue et a précisé que « pour la Coupe du monde 2014, des mesures de sécurité très strictes ont été mises en place dans le cadre des opérations entre forces de sécurité publiques et privées pour assurer la sécurité des supporters, des joueurs et des gens qui participent à l’évènement ». Cette confiance aveugle, est en partie le fait de l’action de la police tout au long de l’été, pendant les mouvements de manifestations massives qu’a connu le pays. La capacité de « gestion » des mouvements de foule et la fermeté parfois violente démontrée par les forces brésiliennes a rassuré la FIFA. Reste à rassurer les Brésiliens qui manifestaient notamment contre cette Coupe du monde. L’évènement de Joinville alimente encore leur longue liste d’arguments (cf. « Le calme après la tempestade »).

En tous les cas, le gouvernement est bien décidé à ne pas jouer cette Coupe du monde en « petits bras » et a d’ores-et-déjà garanti des gros moyens financiers pour bâtir sa « dream team » à lui. Au total, ce seront près de 150.000 soldats et policiers qui seront mobilisés dans tout le pays. D’ici 2016, le ministère de la Justice, compte investir plus de 600 millions d’euros  en équipements et infrastructures de commandement et contrôle pour garantir le bon déroulement des grands évènements.
Les Brésiliens sont conscients que l’évènement sera tout autre, que l’union sacrée se fera autour de la « Seleção » et plus largement, de l’organisation de la « Copa » quoiqu’il arrive, quoiqu’on en dise. Parce qu’ils savent qu’est venu le temps de montrer un visage positif du nouveau Brésil une bonne fois pour toutes, un Brésil capable de rivaliser avec les plus grandes puissances mondiales.

Malgré tout, le doute persiste ; chacun, dans son for intérieur, craint les débordements. Le Brésil connaît bien ce sentiment, ce moment où le sambista est prêt à entrer dans le Sambodromo, où le policier attend l’ordre de monter dans la favela, où le joueur traverse le couloir du vestiaire, cette angoisse d’avant match, les mains moites, le nœud dans la gorge, le silence assourdissant. Il est nerveux mais concentré, il sait ce qu’il a à faire mais ses jambes tremblent. Il sait que quand il foulera la toison verte, il n’y aura pas de retour en arrière, son doute est permanent mais il est confiant et a envie de montrer qu’au bout du compte, toute cette crainte était vaine.

Paul.

Au Brésil, la corruption se paie en mensualités

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

Depuis huit ans maintenant, les superlatifs s’accumulent pour qualifier cette opération « mains propres » qui bouleverse la classe politico-financière brésilienne et qui met fin à l’un des systèmes de corruption les plus élaborés que le pays ait connu dans son histoire. Alors oui, il est possible, comme l’annoncent les médias, que le procès du Mensalão soit le « procès du siècle ». Retour sur le scandale politique qui entache la tunique immaculée du président Lula.

Hier, on apprenait qu’un mandat d’arrêt international et une enquête de l’Interpol étaient lancés pour mettre la main sur un fugitif. Comme beaucoup d’hommes d’Etat corrompus avant lui, Henrique Pizzolato, ex-directeur marketing de la Banque du Brésil se serait enfui en Italie, en passant par le Paraguay. Dans une lettre adressée à son avocat, il clame son innocence et dit vouloir « demander un nouveau procès en Italie devant un tribunal non soumis aux diktats des médias ». Pizzolato fait partie des 25 condamnés par le Tribunal Suprême Fédéral dans le cadre du procès du Mensalão. Mensalão ? C’est le nom que la presse a donné au système de versement de pots-de-vin qui a sévi au sein de la Chambre des députés au cours du premier mandat du président Lula (2003-2005). L’image forte, véhiculée par certains journalistes zélés, d’enveloppes arrivant tous les mois dans la boite aux lettres de certains députés est restée dans l’imaginaire collectif et a baptisé le procès pour l’éternité : le Mensalão ou La Mensualité.

Le lever de rideau

Le Tribunal Suprême Fédéral - Crédits photo : Ed Ferreira/Estadão

Le Tribunal Suprême Fédéral – Crédits photo : Ed Ferreira/Estadão

 

Tout a commencé par une histoire de courrier. En mai 2005, Roberto Jefferson, député fédéral et président du Parti Travailliste Brésilien est accusé de détourner de l’argent public à travers l’Empresa Brasileira de Correios e Telégrafos, entreprise d’Etat qui détient le monopole sur les courriers dans le pays. Dans l’un de ses interrogatoires, Jefferson laisse entendre que les députés de la coalition avec le PT (parti du président Lula) recevraient un « salaire » de 30 000 reais (soit 10 000 euros) pour voter selon les orientations du gouvernement.

L’enquête parlementaire chargée de l’affaire des Courriers comprend qu’une anguille beaucoup plus effrayante se cache sous le rocher. Elle commence alors a enquêté aussi sur ce système dénoncé par Jefferson. En juin 2005, une esquisse du schéma frauduleux se dessine et le terrible tableau se montre au grand jour, hérissant l’échine des médias et de l’opinion publique.

Le procureur général de la République, Roberto Gurgel, annonce la couleur : le schéma de corruption sur lequel vont se pencher les juges est « le plus audacieux » que le Brésil ait jamais connu. Pendant trois ans durant, Gurgel enquête et ficèle un dossier qu’il ne finira par transmettre au Tribunal Suprême Fédéral qu’en août 2007. Un procès monstre s’ouvre alors : 50 000 pages de dossiers accumulés et 600 témoins entendus. Le Brésil retombe dans ses travers, tourmenté par ses anciens démons. Des manifestations éclatent partout dans le pays, les journaux s’acharnent, les télévisions s’exclament, le peuple brésilien est une nouvelle fois déçu, dépité après tant de promesses, le serpent de mer de la corruption a encore frappé et envenimé la fragile relation de confiance que le PT avait tissée avec les Brésiliens. L’estimation que tout un peuple attend tombe enfin : près de 115 millions de reais auraient été détournés entre 2002 et 2005, soit environ 40 millions d’euros.

Une machine bien huilée

José Dirceu qui a affirmé qu’il continuera au PT malgré sa condamnation - Crédits photo: Eliana Andrade / Agência Globo

José Dirceu qui a affirmé qu’il continuera au PT malgré sa condamnation – Crédits photo: Eliana Andrade / Agência Globo

 

Ici, tout est une histoire de plomberie. Quatre canalisations drainent l’argent de banques d’Etat et de fonds d’investissements publics. Tout cela retombe comme de simples paiements de contrats dans les réservoirs de quatre entreprises de publicité ou des cabinets d’avocats qui travaillent pour l’Etat. Ces réservoirs se vident dans l’entonnoir de Marcos Valério, dit « L’Opérateur », celui qui se charge de blanchir l’argent et de le redistribuer sereinement par les tuyaux de l’Assemblée aux députés fédéraux des quatre principaux alliés du PT : le Parti Libéral, le Parti progressiste, le Parti du Mouvement Démocratique Brésilien et le Parti Travailliste Brésilien de Jefferson, soit une vingtaine de personnes.

Une plaque d’égout vient chapeauter le tout, composée de José Dirceu, ministre de la Maison civile (équivalent du ministre de l’Intérieur en France) et du trésorier du PT, Delúbio Soares, directeur financier de la petite entreprise. Autres boulons de premier plan : José Genoino (président du PT), Sílvio Pereira (Secrétaire du PT), João Paulo Cunha (Président de la Chambre des Députés), Luiz Gushiken (Ministre des Communications), Anderson Adauto (Ministre des Transports) et Antonio Palocci (Ministre des Finances).

Pour un schéma complet : http://g1.globo.com/politica/mensalao/infografico/platb/caminho

Au total, ils sont 38 sur le banc des accusés, 38 personnes qui doivent répondre aux multiples accusations de détournement de fonds, blanchiment d’argent, association de malfaiteurs, corruption active et passive… Tous ont été écartés de leurs fonctions à commencer par José Dirceu qui a remis sa lettre de démission dès 2005 pour éviter la foudre populaire et médiatique. En mai 2012, les avocats de la défense ont même avancé dans leur plaidoirie cette pression écrasante sur les épaules des juges suite aux manifestations qui ont surgi dans le pays. Ils ont signé une pétition où ils affirmaient « leur confiance sur le fait que le Tribunal Suprême Fédéral ne se courberait à aucune pression et ne prendrait aucune décision avec un couteau sous la gorge ».

L’épine dans le pied du messie

Crédits photo : globo.com.br

Crédits photo : globo.com.br

 

En novembre 2012, après cinq ans d’attente, José Dirceu est condamné à dix ans et dix mois de prison et à une amende de 676 000 reais (260 000 euros) alors que son accolyte, Delubio Soares, reçoit une peine de huit ans et onze mois de prison et une amende de 325 000 reais (125 000 euros). 25 des 37 accusés ont été reconnus coupables.  Plusieurs d’entre eux connaissent des conditions d’emprisonnement particulières comme Dirceu, qui peut travailler à l’extérieur pendant la journée mais rentre dans sa cellule à l’heure du couvre-feu. Mais ils sont aussi pour la plupart sous la menace de procès en cours qui ont emergés avec les enquêtes du Mensalão.

L’une des principales victimes de cette affaire a sans doute été la réputation du président Lula, jusque là adulé par les foules et marchant sur les eaux tranquilles de la croissance économique. Il fut entendu en tant que témoin, toujours en criant haut et fort son ignorance des petits arrangements que menait son bras droit Dirceu. En août 2005, dans une solennelle allocution télévisée, Lula avait dit : « Je veux vous dire, en toute franchise, je me sens trahi. Trahi par des pratiques inacceptables desquelles je n’ai pris connaissance à aucun moment. Le PT doit demander des excuses. Le gouvernement, où il a failli, doit demander des excuses ». Lui, le charisme incarné, le messie brésilien aux 1000 miracles présentait sa mine la plus grise, un genou à terre. Quand le monstre politique titube, sa démocratie chancelle.

Avec cette nouvelle insulte, ce n’est effectivement pas seulement le PT qui est discrédité mais l’ensemble de la classe politique brésilienne qui reçoit le rejet et l’amertume des électeurs. Un dégoût auquel s’est jointe la présidente Dilma Rousseff dès son arrivée au pouvoir lorsqu’elle affirma vouloir « faire le ménage ». Une position difficile à tenir alors que son parti, le PT continue a dénoncé dans ses communiqués « un procès injuste » et réaffirmé sa« conviction qu’aucun de (ses) membres n’a acheté de voix au Congrès ».

« L’Opérateur » Valerio a reçu la peine la plus forte du procès, 37 ans d’emprisonnement. Un exemple pour l’Histoire, un pendu qu’on laissera sur la potence de la place publique pendant longtemps pour effrayer les téméraires de la politique, les sangsues de la démocratie.

 

Paul.

Pour em savoir plus : http://g1.globo.com/politica/mensalao/infografico/platb/reus

 

Au marathon de Beyrouth, des coureurs pour la paix

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

Le marathon de Beyrouth a regroupé plus de 35 000 participants dimanche dernier. Enquête sur ses Phidippidès de la paix.

 

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Marathon de Beyrouth, le 10 novembre 2013. Crédits photo – Nicolas

 

Contrairement à l’année dernière, où la course avait été marquée par une pluie battante, l’édition 2013 restera dans les mémoires comme une réussite ensoleillée. Un record d’affluence de 36 000 coureurs, 104 nationalités, 4 courses différentes (le 42 km, 10 km « fun run », 5 km et 1 km pour les enfants) auront composé cette session. Et ce, malgré la situation sécuritaire tendue, la guerre de l’autre côté de la frontière et les réfugiés qui continuent d’arriver en nombre dans la capitale.

« Run for Lebanon »

9h30 : départ du 10 km. Crédits photo - Nicolas

9h30 : départ du 10 km. Crédits photo – Nicolas

 

Placée sous le signe de la paix et de l’unité, la course est le moment d’un grand rassemblement pour la population libanaise souvent déçue et divisée entre les 17 communautés qui la composent. Le marathon traverse Beyrouth de part en part, passant aussi par des quartiers en zone « rouge ». Plus qu’une banale course, il s’agit d’un événement qui dépasse les cloisons, et un formidable espoir pour le Liban.

Crédits photo - Nicolas

Crédits photo – Nicolas

 

En 2005, en l’honneur de Rafic Hariri, président assassiné quelques mois plus tôt, des personnes ont fait la course en marchant, tous de blanc vêtus. Lors de l’invasion israélienne en 2006, l’édition n’a pas été annulée, un symbole de l’éspérance que porte chacun de ces coureurs.

May El-Khalil

 

May El-Khalil (à gauche). Crédits photo - Nicolas

May El-Khalil (à gauche). Crédits photo – Nicolas

 

À l’origine de cette course, une ancienne coureuse, jambes brisées après s’être faite renverser par un camion en 2001. À 57 ans, la démarche laborieuse, on sent les efforts qu’il lui a fallu pour retrouver l’usage de ses membres. On ne se doute pas non plus que c’est d’elle qu’est née l’idée d’un marathon au Liban, pays où les habitants conduisent plus qu’ils ne courent. Le succès est immédiat : 6 000 participants lors de la première édition en 2003, ils sont 32 000 en 2011.

Des ONGS impliquées

 

Jeune libanais courant pour "Paradis d'enfants". Crédits photo - Nicolas

Jeune libanais courant pour « Paradis d’enfants ». Crédits photo – Nicolas

 

Dans la course, des groupes de coureurs se détachent souvent ; ici on reconnaît le bleu Onusien des hommes de l’UNHCR qui courent, là c’est simplement des écoliers participant pour leur école, ici encore un drapeau palestinien tendu à bout de bras émerge de la foule. À travers toutes ces causes, une chose est claire, c’est le nombre d’ONGs représentée : entre les associations aidant les réfugiés syriens (qui eux aussi couraient le marathon) comme « Echos », les associations écologistes ou de sensibilisation, une partie des participants couraient pour une bonne cause.

 

À l'arrivée du 42e km. Crédits photo - Nicolas

À l’arrivée du 42e km. Crédits photo – Nicolas

 

El-Khalil affirme que le pouvoir du sport « créé un pays meilleur, où les différences sont mises de côté, et où les esprits se rassemblent pour un futur prospère. » On lui souhaite d’avoir raison.

 

Les différences sont mises de côté au marathon de Beyrouth. Crédits photo - Nicolas

Les différences sont mises de côté au marathon de Beyrouth. Crédits photo – Nicolas

 

Nicolas.

Prêcheurs pécheurs : les nouveaux magnats de la foi au Brésil

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

A défaut de connaitre leur sort dans l’au-delà, certains pasteurs évangéliques se sont d’ores-et-déjà construit des Jérusalem célestes personnelles. Enquête dans les coulisses des empires du faith-business au Brésil.

« On n’est pas dans un bordel. Ici, c’est la maison de Dieu ». C’est par ces mots, accompagnés des vociférations et applaudissements d’une foule électrique que le pasteur évangélique Marco Feliciano envoya « au bûché » deux jeunes filles pendant le rassemblement « Glorifica Litoral » à São Sebastião, dans le nord de l’Etat de São Paulo. Mais l’inquisiteur se défend de faire appliquer la loi de Dieu dans un pays laïc : il a simplement fait respecter, selon lui, l’article 208 du code pénal brésilien. Celui qui dit que quiconque empêchera, perturbera ou tournera en dérision une cérémonie ou la pratique d’un culte religieux sera puni d’une peine d’un an d’emprisonnement ou d’une amende. Assez pour menotter les filles de 18 et 20 ans qui ont provoqué le prédicateur en s’embrassant devant la scène et aux yeux des 80 000 fidèles qui scrutaient avec ferveur les deux écrans géants.

Yunka Mihura, 20 ans, et Joana Palhares, 18 ans, ont été emmenées par des agents de la garde civile

Yunka Mihura, 20 ans, et Joana Palhares, 18 ans, ont été emmenées par des agents de la garde civile

Vidéo ici

A São Paulo et partout dans le pays, de nombreux responsables politiques, avocats, juristes, associations ont crié au scandale et à l’abus de pouvoir. Car oui, Feliciano a du pouvoir. Depuis 2010, il est député fédéral et a même été élu (comble d’ironie malvenue) à la tête de la Commission des Droits de l’Homme et des Minorités à l’Assemblée. Le ricanement que cela peut provoquer à première vue pour l’observateur extérieur cesse rapidement quand on sait que le président Feliciano a mis, dès son arrivée au programme de la commission, un projet de loi visant à retirer les restrictions fédérales qui empêchent les psychologues d’expérimenter ou proposer des traitements de « cure » de l’homosexualité.

L’acte des « hérétiques de São Sebastião » n’est donc pas anodin. Il vient en réponse aux nombreuses phrases polémiques avec lesquelles Feliciano semble prendre plaisir à saupoudrer ses sermons enflammés. Sur la toile, de nouvelles vidéos apparaissent régulièrement avec de nouveaux dérapages. Comme celui où le prêcheur évangélique interprète l’assassinat de John Lennon comme un châtiment divin, après que ce dernier ait dit que les Beatles étaient plus populaires que Jésus Christ ou encore celui où il condamne l’égalité des sexes, coupable selon lui, de « détruire les familles » et d’encourager l’homosexualité en donnant de l’autonomie à la femme par rapport au mari. Marco Feliciano résume à lui seul, un phénomène récent au Brésil : le retour à une forme de fondamentalisme religieux et le développement aussi fulminant que massif des églises évangéliques à travers le pays.

L’accroissement des parts de marché : proposer une offre à la demande

En 2012, l’Institut Brésilien de Géographie et de Statistiques (IBGE) a publié un rapport saisissant sur les chiffres de la religion dans le pays. En une vingtaine d’années, le nombre de Brésiliens se déclarant catholiques a chuté de 22,4%. Les Eglises évangéliques connaissent, elles, des affluences toujours plus importantes avec une croissance extraordinaire qui fait aujourd’hui qu’un Brésilien sur cinq est évangélique dans le pays le plus catholique au monde (123 millions de fidèles). Autre observation intéressante : il semblerait que ces Eglises profitent surtout de l’exode rural massif commencé dans les années 1970. Elles ont créé ce qu’on appelle des « églises de périphérie », des églises « portes ouvertes » pour recevoir tous ces damnés de la terre qui subissent les affronts de la ville.

Le Brésil est le deuxième pays au monde avec le plus grand nombre de protestants, devancé seulement par les Etats-Unis. Il existe trois groupes principaux :

  • Les protestants traditionnels (luthériens, méthodistes, baptistes…) arrivés au XVIIe siècle avec l’invasion hollandaise dans le Nord-est ;
  • Les pentecôtistes, ceux qui pratiquent les « baptêmes dans le Saint-Esprit » et la glossolalie, le « parler en langues » ;
  • Les néo-pentecôtistes, appelés également « charismatiques », ils sont liés aux pentecôtistes mais sont un peu plus flexibles sur la doctrine. C’est le groupe avec la croissance la plus forte au Brésil du fait de son omniprésence dans les médias.

Les pentecôtistes ont connu un bond saisissant depuis les années 1960 et représentent aujourd’hui les 2/3 des protestants brésiliens avec à leur tête la Assembléia de Deus et ses 12,3 millions de croyants. Cette croissance de « part de marché » est telle que s’ils poursuivent sur ce rythme, les évangéliques devraient atteindre 50% de la population d’ici 2045. De quoi offrir des niches juteuses aux chefs d’entreprise qui se bagarrent le leadership du marché de la foi.

Diriger une multinationale : la gestion des capitaux et des ressources

Il y a quelques mois, une vidéo a circulé sur Internet où l’on voyait Marco Feliciano, encore lui, demandé le code de carte bancaire de l’un de ses disciples. Le député a tant bien que mal essayé de se justifier à posteriori par la traditionnelle esquive : « c’était une blague ». De toute façon, Feliciano ne peut être partout, il doit déjà comparaitre au Suprême Tribunal Fédéral pour escroquerie, étant accusé d’avoir empoché 13 000 reais pour un rassemblement dans l’Etat du Rio Grande do Sul et ne pas avoir assuré le show.

Mais laissons de côté Marco Feliciano qui n’est après tout même pas dans le top 10 des pasteurs les mieux payés. A la troisème place, se range un certain Silas Malafaia. Leader de l’Eglise « Vitória em Cristo » et connu pour les mêmes phrases homophobes et anti-avortement que Feliciano. Cet homme de 54 ans foudroie chaque dimanche de son regard noir et de son index sentencieux les téléspectateurs médusés. En janvier 2013, Forbes a estimé qu’entre son émission qui dure depuis 30 ans maintenant et autres produits dérivés, Silas a déjà engrangé près de 150 millions de dollars (110 millions d’euros). Mais rien n’est dû au hasard, Silas est d’abord et avant tout un chef d’entreprise audacieux et impitoyable qui sait se servir de son sens aigu du service. Dans ses interviews, il parle de formation, qualification, potentiel en évoquant ses pasteurs, il négocie avec le syndicat national (car oui, il y a bien un Syndicat des Pasteurs Evangéliques du Brésil depuis 1999), parle ouvertement de ses investissements, de ses coûts, de ses projets d’expansion comme cette campagne qui vise à récolter 1 million de reais pour l’ouverture d’une chaine de télévision qui sera diffusée dans 137 pays.

 

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Silas Malafaia dans son rassemblement ESLAVEC. Photo tirée du site http://vejasp.abril.com.br/

 

A São Paulo seulement, le nombre d’adeptes évangéliques est passé de 1,6 million à 2,5 millions en 10 ans, représentant aujourd’hui 22% de la population paulista. Avec plus de brebis à garder, Silas a décidé de créer le rassemblement ESLAVEC pour améliorer la formation de ses pasteurs. Pendant 4 jours, près de 5 000 élèves, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, sont venus écouter la leçon de Malafaia en déboursant tout de même 700 reais (235 euros). Mais quand on sait que Silas Malafaia est prêt à payer des salaires mensuels de 22 000 reais (7 350 euros) à ses meilleurs orateurs, on comprend mieux le succès de l’évènement. Pour Malafaia, l’intérêt est simple : il s’agit de valoriser sa main-d’œuvre et les protéger des griffes des concurrents. Comme dans une entreprise, de nombreux pasteurs ont développé des stratégies pour retenir leurs meilleurs talents et parmi eux, un homme n’a pas hésité à distribuer des primes à ceux qui atteindraient les objectifs de chiffre d’affaires.

Cet homme a un nom : Edir Macedo. 69 ans, 1 mètre 65, chétif au sourire malicieux, au crâne dégarni et aux grandes lunettes cerclées d’argent, il n’a rien d’un mastodonte charismatique. Pourtant, cet homme est bien le pasteur le plus riche du Brésil. Leader de l’Igreja Universal do Reino de Deus, troisième congrégation évangélique du pays avec 1,8 millions de fidèles, « L’Evêque » (« O Bispo ») comme on le surnomme a intégré récemment le club très exclusif des milliardaires brésiliens sur le ranking international de Bloomberg. Avec une fortune estimée à près de 1,2 milliard de dollars (890 millions d’euros), Macedo a diversifié ses investissements et activités. Ses actifs comprennent 34 publications (vendues au total à plus de 10 millions d’exemplaires), les chaines de télévision Record, deuxième réseau plus important du pays, le journal Folha Universal qui réalise en moyenne 2,5 millions de tirages, des maisons de disques, des propriétés luxueuses à travers le pays et petit péché de gourmandise : une entreprise de jets privés, la Bombardier Global Express XRS estimée à 35 millions de dollars.

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Edir Macedo. Crédits photo – Marco Antonio Teixeira

 

Dans le rapport de l’IBGE de 2012, on pouvait lire que sur les Brésiliens qui se déclaraient sans religion, 4% seulement étaient athées. La spiritualité au Brésil continuera de surprendre et d’évoluer, s’adaptant aux nouvelles demandes et se modulant pour suivre les bouleversements de la société brésilienne. En tous les cas, nous sommes aujourd’hui loin des conditions de vie des premiers prophètes. Cette époque où le « vrai » Silas, compagnon de route de Saint-Paul, sillonnait le littoral méditerranéen et la Galatie, prêchant à ceux qui voulaient bien l’entendre et souffrant de la faim, du froid et de la persécution romaine. A croire aujourd’hui que les prédicateurs assurent leurs arrières, au cas où le nocher des enfers déciderait exceptionnellement de faire monter les prix de ses traversées…

 

Paul.