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L’association russe Mémorial dénonce « une campagne de répression » du gouvernement

Les nouvelles ne sont pas bonnes pour l’état de la démocratie en Russie. L’emblématique branche pétersbourgeoise de l’ONG « Human Rights Society ‘Mémorial’ », fondée en 1989 par le dissident Sakharov, militant pour les droits de l’Homme et Prix Nobel de la Paix de 1975, a été reconnue « agent étranger » suite à l’appel en justice de la décision du 6 novembre dernier. Un titre que l’association refuse d’accepter.

Dans un contexte d’exacerbation intense du patriotisme et du nationalisme russe, cette appellation fait figure d’étoile jaune. Un coup dur pour Mémorial, qui s’est imposée comme l’une des plus influente ONG de défense des droits de l’Homme de Russie. Lundi dernier, Mémorial a demandé officiellement  « l’annulation des conclusions », à travers la publication d’une « objection » sur son site. Au cours d’un long entretien, Evgenia Kulkhova, jeune activiste de Mémorial depuis cinq ans, revient sur les événements.

Rencontre avec Evgenia Kulakhova au siège Pétersbourgeois de l'organisation "Mémorial". Crédits photo: Crossworlds/Jeanne RichardRencontre avec Evgenia Kulakhova au siège Pétersbourgeois de l’organisation « Mémorial ». Crédits photo: Crossworlds/Jeanne Richard

 

« Agent étranger » ou comment surveiller de près une ONG 

Depuis le 21 novembre 2012, la loi sur le statut des ONG permet au Ministère de la Justice d’enregistrer certaines ONG russes en tant qu’« agent étranger » sans leur consentement.

La loi stipule que toute organisation non-gouvernementale parrainée financièrement à l’étranger doit s’enregistrer en tant qu’« agent étranger », un statut qui permet à l’État d’exercer un contrôle plus approfondi des activités et des buts poursuivis par l’association. Pour Evgenia Kulkhova, cela représente avant tout « une charge administrative et bureaucratique très lourde » sachant que l’association dispose de « peu de temps, peu de personnel ». D’après le site internet anti-régime basé à Moscou, Newsru.com, ce statut d’agent étranger place Mémorial au même rang que les associations qui promeuvent la violence. Une absurdité pour Mémorial, consacré à la mémoire des victimes du stalinisme et de la répression soviétique.

Parmi les obligations impliquées par le titre d’agent étranger figurent l’obligation de marquer tous documents du signe « agent étranger ».

« C’est un stigmate que nous qualifions d’inadmissible. Collectivement, nous avons pris la décision que nous ne nous marquerions jamais d’un tel signe ».

Or, tout manquement peut entraîner une amende allant jusqu’à trois-cent mille roubles (environ 4300 euros).

Les positions dérangeantes de Mémorial

La trahison nationale s’accélère pour Memorial. Le 2 novembre dernier, lors d’un « contrôle de routine », le ministère de la Justice russe a mis en lumière une aide financière provenant de l’association américaine « National Endowment for Democracy » dont bénéficiait Mémorial. Dans le mile.

Locaux de Mémorial à Saint-Pétersbourg. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne RichardLocaux de Mémorial à Saint-Pétersbourg. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard

 

Dans le document officiel , le ministère de la Justice fait référence à des activités jugées « indésirables » sur le territoire de la Fédération de Russie ainsi qu’à « l’impact négatif de l’association sur l’opinion publique ». Selon le Ministère de la Justice :

« Mémorial porte atteinte à l’ordre constitutionnel en appelant au renversement du gouvernement actuel et au changement du régime politique actuel »

Kommercant.ru, site du quotidien moscovite à dominante économique, estime que ces « accusations absurdes » ne sont qu’un prétexte pour remettre en cause une déclaration de Memorial quelques mois plus tôt : « l’action de la Russie contre l’Ukraine relève de l’agression ». Comme de nombreux membres de l’association, Evgenia considère que cette décision relève bien plus de la décision politique que de la décision juridique, d’où la nécessité de montrer son désaccord.

Le double-jeu du gouvernement

Les intentions du gouvernement ne semblent pas claires. Alors que la branche pétersbourgeoise de Memorial se voit donner le statut d’ « agent étranger »,   l’association a reçu il y a deux ans un programme de subventions présidentielles très généreux, du fait de la politique du gouvernement visant à promouvoir les actions à la mémoire des victimes de la répression politique, s’inscrivant dans ce que la jeune activiste qualifie de « campagne de démonstration ».

En parallèle de cette « campagne de démonstration », la jeune femme dénonce une « campagne de répression » :

« Nous considérons qu’il y a une grande pression imposée aux organisations ainsi qu’une tentative d’étouffer les activistes de la société civile dans notre pays. »

La situation de Mémorial actuellement n’est qu’un des symptômes de la « dégradation de la pensée libre en Russie », qui inquiète Evgenia. En pretextant la défense du patriotisme et de la sécurité, l’Etat justifie habilement son contrôle accru sur les organisations qui émettent des positions critiques.

Grande décision, petit écho

Les médias officiels n’ont pas consacré le moindre mot au cas Mémorial. Sur le moteur de recherche Яндекс (le Google russe) on ne recense même pas une centaine d’articles traitant du cas Mémorial, tous produits par des journaux aux lignes éditorialistes critiques du régime. L’association pavec un désavantage médiatique incontournable. Evgenia Kulkhova relativise et explique qu’en Russie,

« Il faut se dire qu’une centaine d’associations subissent cette même ‘routine’. Nous comprenons que pour les journalistes, cela ne représente pas une information sensationnelle ».

A l’exception des quelques 580 activistes ayant signé la pétition « Nous sommes Mémorial » (Мы – Мемориал), la société civile ne se sent pas directement concernée. Certains font parvenir des lettres de soutien, des propositions d’aide mais les initiatives semblent assez limitées. Pour la militante confiante, il est encore trop tôt pour évaluer « comment le rapport à la société civile va changer » ainsi qu’un éventuel impact négatif sur la réputation de l’ONG suite au marquage « agent étranger ». Une chose est sûre : « Nous allons continuer notre travail de la manière que nous le faisons aujourd’hui. Je crois en mes collègues, en moi, en notre collectif. Le plus important est que nous poursuivons et que nous continuions  de refuser ce statut absurde. »

Pétition en soutien de l'association Mémorial "Мы- Мемориал".

Pétition en soutien de l’association Mémorial « Мы- Мемориал ».

 

Jeanne Richard
@baklajeanne

Fête des couleurs en Inde : la routine d’Holi

Aujourd’hui est un jour férié en Inde, et pour cause : c’est Holi.

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Holi – Un enfant dans les rues de Pali Hill, Mumbai. Crédits photo: CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

La fertilité haute en couleurs

Cette fête sacrée de l’hindouisme est célébrée chaque année aux alentours de l’équinoxe de printemps, comme un hommage au retour des beaux jours et à la fertilité dont ils font la promesse. Même s’il est aujourd’hui fréquent dans certaines villes de commencer les festivités près d’une semaine avant le jour J, Holi s’étale traditionnellement sur deux jours.

Tout au long de la première journée, les Hindous prient et se recueillent, avant de se retrouver le soir autour de bûchers en flammes, symbolisant la mort de la démone Holika – d’où la festivité tire d’ailleurs son nom. Le jour d’après est, quant-à-lui, le théâtre de la désormais bien connue « fête des couleurs » : un carnaval ouvert à tous où fusent pigments, ballons remplis d’eau et « Happy Holi » à tout va.

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Holi – Groupe de femmes, Juhu Beach, Mumbai. Crédits photo : CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

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Holi – Visages, Juhu Beach, Mumbai. Crédits photo : CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

Mais seuls les pigments restent

À Mumbai, Holi semble se diluer dans le cosmopolitisme et la modernité de la mégalopole : les visages fardés sont plus ou moins nombreux selon les quartiers et les festivités semblent avant tout réjouir les enfants, qui y trouvent l’occasion de transformer la rue en un immense terrain de jeu. « Pour Holi, je resterai chez moi », m’ont confié des étudiants lassés des explosions de couleurs et des tâches qui peinent à partir.

« C’est une fête pour les enfants », « Nous, nous célébrerons ça à la maison, en famille » ai-je également pu entendre.

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Holi – Pigments, sable : quelle différence ? Juhu Beach, Mumbai Crédit photo: CrossWorlds/Théo Depoix–Tuikalepa

 

C’est vrai qu’à y regarder de plus près, Holi a perdu de sa sacrale essence. De nombreuses fêtes privées étaient organisées dans des clubs, résidences et enceintes d’immeuble. Volume maximum et open-bars, il n’y a que les pigments pour rappeler l’origine de cette fête, qui s’est d’ailleurs exportée sous cette forme au reste du monde.

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Holi – Pigments vendus en sachets, Pali Hill, Mumbai. Crédits photo: CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

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Holi – Un étal paré de couleurs, Pali Hill, Mumbai. Crédits photo: CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

Cannabis et bain multicolore

Dans le quartier de Pali Hill, dans la banlieue de Bandra, des vendeurs de rue fournissent poudres de couleur et pistolets à eau. Des gens font la queue devant des échoppes pour remplir leur bouteille de bhang lassi, une boisson lactée à base de beurre clarifié (ghee), d’épices et de feuilles de cannabis. Un homme m’assure qu’ « après une bouteille entière de cette boisson, tu peux avoir des hallucinations ».

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Holi – « Do you like cocaine bro ? », Pali Hill, Mumbai Crédit photo: CrossWorlds/Théo Depoix–Tuikalepa

 

En fin d’après-midi, je finis par me diriger vers la plage de Juhu où une foule immense a envahi le sable. Son murmure couvre le bruit de la mer où viennent se rincer des masses d’Indiens rouges, roses, violets, bleus, verts, jaunes.

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Holi – Marée humaine à Juhu Beach, Mumbai. Crédits photo: CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

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Holi – Photographe photographié, Juhu Beach, Mumbai Crédit photo: CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

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Holi – Profil, Juhu Beach, Mumbai. Crédits photo: CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

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Holi – Visage, Juhu Beach, Mumbai Crédits photo : CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

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Holi – Père et fils, Pali Hill, Mumbai. Crédits photo: CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

 

Théo Depoix-Tuikalepa
@Theo__DT