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Mumbai : l’eldorado où l’extrême richesse nargue l’extrême pauvreté

“Urbs prima in Indis”: la première ville d’Inde. En 1924, ce sont par ces mots que les constructeurs du Gateway of India désigne Mumbai, aujourd’hui l’aire urbaine la plus peuplée du pays. L’une des plus inégalitaires aussi.

La première ville d’Inde pour son économie. La première ville d’Inde pour ses avancées technologiques. La première ville d’Inde pour ses échanges maritimes. La première ville d’Inde pour ses flux boursiers. La première ville d’Inde pour sa production cinématographique. Il ne fallait pas plus de superlatifs pour attirer plus d’un million de citoyen.ne.s en provenance du reste du pays entre 1991 et 2001, selon l’institut de recherche asiatique ARI.

Seulement, Mumbai est également la première ville d’Inde en ce qui concerne les inégalités. Dans une Inde ayant atteint des records de disparités de richesses depuis 2014, selon une enquête menée par Thomas Piketty et Lucas Chancel, Mumbai est un eldorado aux contrastes saisissants, où plus de la moitié de la population vit dans des bidonvilles, entourée de grattes ciel démesurés et luxuriants.

Samedi 25 novembre 2017. Au pied de Malabar Hill, la baie de Mumbai est une zone de pêche, une des principales activités économiques de la ville. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Samedi 25 novembre 2017. Au pied de Malabar Hill, la baie de Mumbai est une zone de pêche, une des principales activités économiques de la ville. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Le Taj Mahal Hotel : 11 500 roupies la nuit

Samedi 25 novembre 2017. Le Taj Mahal Palace, hôtel cinq étoiles aux portes de Mumbai est un des premiers édifices que l’on aperçoit depuis le rivage. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Samedi 25 novembre 2017. Le Taj Mahal Palace, hôtel cinq étoiles aux portes de Mumbai est un des premiers édifices que l’on aperçoit depuis le rivage. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

 

À la gauche du Gateway of India, à l’extrémité sud de la ville, fut érigé en 1903 le Taj Mahal Hotel, à la demande de Jamsetji Tata, fondateur de Tata group, de telle sorte que quiconque arrive à Mumbai par voie maritime ne peut être que frappé par tant d’opulence.

Dans un pays où environ 22% de la population, selon des données de 2011 de la Banque Mondiale, vit en dessous du seuil de pauvreté – soit avec moins d’un dollar et quatre-vingt-dix centimes par jour – une nuit dans la chambre la moins chère de cet hôtel revient à environ 180 dollars (11 500 roupies).

Mahalaxmi, où l’on lave le linge sale en famille

Vendredi 24 novembre 2017. Malgré un désordre apparent, chaque pièce a sa place puisque le linge est méticuleusement trié par couleurs dans les lavoirs des Dhobi Ghats. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Vendredi 24 novembre 2017. Malgré un désordre apparent, chaque pièce a sa place puisque le linge est méticuleusement trié par couleurs dans les lavoirs des Dhobi Ghats. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Mahalaxmi, au plein coeur de Mumbai, est l’endroit où on lave le linge sale en famille. La profession de dhobi wallah, blanchisseur, se transmet de père en fils au sein de ce Dhobi Ghat : laverie en plein air.

Ces hommes lavent le linge des hôtels et hôpitaux de la ville dans les quelques 1 000 lavoirs vieux de 140 ans. Leur activité est menacée par des promoteurs immobiliers, tels que Omkar Realtors, souhaitant racheter ce terrain qui vaut désormais de l’or dans une ville où l’espace se fait rare.

Vendredi 24 novembre 2017. Sur le Mandlik Bridge, un homme pousse son vélo où sont entassés des sacs de légumes, faisant face à un immeuble de la HDFC Bank. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Vendredi 24 novembre 2017. Sur le Mandlik Bridge, un homme pousse son vélo où sont entassés des sacs de légumes, faisant face à un immeuble de la HDFC Bank. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

À Mumbai, les inégalités de richesses et de développement sont visibles dans la façon même d’occuper l’espace.

Alors que les plus riches habitent des tours de plus en plus hautes, les mumbaikars les plus pauvres s’agglutinent au sol.

Ainsi, la densité de population de la ville est d’environ 21 000 habitant.e.s par kilomètre carré contre 365 habitant.e.s par kilomètre carré dans le reste du Maharashtra.

Marine Drive et ses tours qui côtoient le ciel

Samedi 25 novembre 2017. Marine Drive est une des zones les plus riches de Mumbai où l’on retrouve quelques uns des édifices les plus imposants de la ville. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Samedi 25 novembre 2017. Marine Drive est une des zones les plus riches de Mumbai où l’on retrouve quelques uns des édifices les plus imposants de la ville. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Marine Drive. Située entre l’ancien quartier colonial de Coloba et la non moins prospère, Malabar Hill, cette promenade est le lieu de sortie de nombreuses familles indiennes aisées visitant la ville, rejointes, à la tombée du jour, par des touristes du monde entier.

Hormis les hôtels cinq étoiles tels que l’Oberoi Hilton (au centre de l’image), le quartier général de la compagnie aérienne Air India (à gauche) ainsi que le Centre National des Arts du Spectacle (à droite) font partis de ces tours qui jaillissent de terre et que l’on distingue depuis des kilomètres au large de la côte.

En face, Dharavi, le bidonville

Dimanche 26 novembre 2017. Dharavi, un des plus grands bidonvilles du monde s’étend sur les zones marécageuses de la ville de Mumbai. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Dimanche 26 novembre 2017. Dharavi, un des plus grands bidonvilles du monde s’étend sur les zones marécageuses de la ville de Mumbai. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

De l’autre côté de la baie, Dharavi : l’un des plus grands bidonvilles au monde avec plus de 200 hectares et près d’un million d’habitant.e.s, selon la Slum Rehabilitation Authority (SRA), autorité de réhabilitation des bidonvilles, créée en 1995 par le gouvernement de l’état du Maharashtra pour y améliorer les conditions de vie.

Le Dharavi Redevelopment Project, initié en 2004 par la SRA et validé par le gouvernement du Maharashtra en 2007, prévoit de reloger les habitant.e.s de ce bidonville dans des immeubles pour permettre à des promoteurs immobiliers d’exploiter les terres sur lesquelles s’étend Dharavi. Un complexe de logements sociaux a également été construit à Mankhurd, en périphérie de Mumbai, en 2009.

Car le terrain sur lequel se trouve Dharavi a gagné en intérêt depuis l’établissement du “Bandra Kurla Complex”, centre financier international, situé à moins de six kilomètres dans le sud de la ville.

Dimanche 26 novembre 2017. Le recyclage de déchets plastiques est une source de revenus majeure pour les habitant.e.s de Dharavi. Ici, les éléments en plastique récoltés jonchent le sol. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Dimanche 26 novembre 2017. Le recyclage de déchets plastiques est une source de revenus majeure pour les habitant.e.s de Dharavi. Ici, les éléments en plastique récoltés jonchent le sol. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Le programme de re-développement de Dharavi devait s’achever en 2014 mais a pris du retard du fait de nombreuses oppositions.

Le Comité pour le Développement de Dharavi (Dharavi Vikas Samiti), collectif de représentation des habitant.e.s du bidonville, note deux points majeurs de désaccord suscités par le programme, selon le Centre for Education and Documentation de Mumbai : le nombre de bénéficiaires potentiel.le.s ainsi que la surface des appartements de substitution.

En effet, les habitant.e.s de Dharavi exercent en général leurs professions à l’intérieur même de leurs logements. C’est le cas du recyclage du plastique et de l’aluminium dans cette zone du bidonville.

Les 21 mètres carrés proposés par la SRA sont donc insuffisants pour permettre à ces familles de poursuivre leur activité une fois relogées.

Dimanche 26 novembre 2017. Deux canalisations acheminant l’eau potable vers Mumbai traversent Dharavi, zone marécageuse et ses amoncellements de déchets. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Dimanche 26 novembre 2017. Deux canalisations acheminant l’eau potable vers Mumbai traversent Dharavi, zone marécageuse et ses amoncellements de déchets. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Le bidonville de Dharavi est situé sur une zone marécageuse. Les pêcheurs initialement installés dans la région ont procédé à l’assèchement de la zone en y empilant des déchets organiques. La pollution et le traitement sommaire des eaux usées sont les causes de l’insalubrité de l’eau qui est une des causes majeures de maladie dans le pays.

Dimanche 26 novembre 2017. Deux immenses canalisations permettent d’acheminer l’eau potable au coeur de Mumbai depuis six lacs en périphérie. Celles-ci apparaissent dans la scène d’ouverture du film Slumdog millionaire (2008) dans laquelle les enfants, personnages principaux, tentent d’échapper à la police. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Dimanche 26 novembre 2017. Deux immenses canalisations permettent d’acheminer l’eau potable au coeur de Mumbai depuis six lacs en périphérie. Celles-ci apparaissent dans la scène d’ouverture du film Slumdog millionaire (2008) dans laquelle les enfants, personnages principaux, tentent d’échapper à la police. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Outre le manque d’espace, la surpopulation de Mumbai entraîne un manque d’eau potable. À l’occasion de la Journée mondiale de l’eau 2018, le journal indien Firspot est revenu sur la division par presque six de la part annuelle d’eau par habitant.e dans le pays entre 1951 et 2010.

La sécheresse et la mauvaise gestion de l’eau ont d’ailleurs poussé les fermiers de l’état du Maharashtra à protester au coeur même de Mumbai le 12 mars dernier.

Samedi 25 novembre 2017. La pelouse de l’Azad Maidan Park est relativement verte malgré la chaleur de ce jour et cela grâce au système d’arrosage automatique qui fonctionne en continu. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Samedi 25 novembre 2017. La pelouse de l’Azad Maidan Park est relativement verte malgré la chaleur et cela grâce au système d’arrosage automatique qui fonctionne en continu. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

Au nord de Marine Drive, Azad Maidan Park est réputé pour ses étendues de verdure accueillant les parties de cricket des riches familles de Mumbai le dimanche. Le Club House flambant neuf du Pressclub de la ville, inauguré le 28 mars 2008 par le Chief Minister (équivalent indien d’un.e Président.e de Conseil régional) Vilasrao Deshmukh, bénéficie d’une perspective imprenable sur le parc et ses pelouses arrosées abondamment.

Samedi 25 novembre 2017. Sortant tout juste de l’école dont ils portent encore les uniformes, ces garçons jouent au cricket sur un terrain en terre battue. © Crossworlds/ Cécile Marchand Ménard

Samedi 25 novembre 2017. Sortant tout juste de l’école dont ils portent encore les uniformes, ces garçons jouent au cricket sur un terrain en terre battue. © CrossWorlds/ Cécile Marchand Ménard

 

En remontant vers le Nord de Mumbai, le jeu est le même mais la pelouse est moins verte. Dans ce quartier, proche de Byculla Station, les immeubles, en éternelle construction, sont rongés par l’humidité et la pollution. Les anciens discutent à l’ombre d’un arbre en regardant les enfants s’entraîner.

Cécile Marchand Ménard

Beyrouth : refuge pour la communauté LGBT du Moyen-Orient ?

En février dernier, un membre de la Sécurité d’Etat libanaise est arrêté. Son crime ? Être homosexuel. En 2017, le Liban accueille pourtant la première Gay Pride du monde arabe. Figures de proue d’un Liban tiraillé entre valeurs familiales et jeunes générations avides de changement, notre correspondante a rencontré ceux et celles qui luttent au quotidien pour affirmer leur identité.

Beyrouth, capitale du Liban, est perçue comme l'un des villes les plus accueillantes des pays arabes avoisinants pour les personnes gays malgré un cadre législatif flou. Cette photo est un montage de notre correspondante. © CrossWorlds / Anaïs Richard

Beyrouth, capitale du Liban, est perçue comme l’un des villes les plus accueillantes des pays arabes avoisinants pour les personnes gays malgré un cadre législatif flou. Cette photo est un montage de notre correspondante. © CrossWorlds / Anaïs Richard

 

« Tout acte sexuel contre-nature est illégal », dispose l’article 534 du Code pénal libanaisAucune mention à l’homosexualité n’est faite dans ce texte de loi, datant du mandat français (1920-1943). Il devient dès lors un outil manipulable à souhait.  

L’homosexualité est-elle « un acte sexuel contre-nature », impliquant donc une sanction pénale ? Sandra Melhem, manager d’Ego, club gay réputé de Beyrouth et militante LGBT+ (Lesbiennes, Gays, Bisexuel.le.s, trans) engagée dans « tout ce qui touche la communauté » explique que « cela dépend de l’interprétation que l’on fait de la loi, et donc des juges eux-mêmes ».

Bien que ces dernières années, certains juges ont considéré dans leurs jugements que l’homosexualité ne tombait pas dans le champ de l’article 534, la situation est à nuancer.

« La police utilise souvent d’autres charges pour l’arrestation des gays, la drogue ou la prostitution par exemple, puis y ajoute celle de l’homosexualité », explique Sandra.

Dans les secteurs militaires et dépendants du gouvernement, les arrestations sont en outre beaucoup plus arbitraires. « Tout y est plus flou, » d’après Kevork, 21 ans et assistant personnel de Sandra, lui aussi fortement impliqué dans la communauté. Des médias locaux ont ainsi récemment fait part de soupçons de campagne de recherche et dénonciation des gays dans les forces armées et d’intelligence du pays. Récemment, une source travaillant à la Sécurité d’Etat, interrogée par le Daily Star, n’hésitait pas à parler de l’homosexualité comme d’un « crime » ou d’une « maladie mentale » pour justifier ces arrestations.

« Coming out », valeurs familiales et ostracisation

La société libanaise se fonde sur les valeurs familiales et religieuses. « Nous ne sommes pas une société très individualiste », constate la jeune manager d’Ego, « les valeurs familiales sont au coeur de la vie en société. Que va-penser la famille… Que vont penser les voisins… »

Les questions sexuelles sont encore taboues, pour les couples hétérosexuels comme pour les couples de même sexe. Faire son coming-out devient dès lors une tâche ardue. Sandra a eu la chance d’avoir été « bien acceptée ». Pas son jeune assistant Kevork, Libano-arménien, « Quand tu as cette culture, cette identité arménienne, ton entourage est très dur sur ce sujet . Ils ont eu beaucoup de difficultés à m’accepter et à me ré-adresser la parole », confie-t-il. Selon lui, cela a contribué à forger son fort caractère,

« Au Liban, si tu n’imposes pas qui tu es, tu ne peux pas continuer ta vie. »

Mahmoud, étudiant en médecine de 19 ans, n’ose quant à lui pas le dire à sa famille. Quand on lui demande s’il souhaite le faire un jour, il réfléchit un instant. Quitter le pays lui semble la meilleure option. « Peut-être quand je m’installerai à l’étranger, en Europe ou en Amérique du Nord, où ma famille ne pourra pas me juger au quotidien. Mon père, musulman, est très religieux et réagira mal. » Selon lui, les gays chrétiens ont les mêmes peurs. La réaction face à la nouvelle dépendrait moins des différences religieuses que du fait même d’être religieux.

Beyrouth, moins religieuse que les plus petites villes composant la mosaïque libanaise, est plus tolérante que le reste du Liban. Les discriminations auxquelles doivent faire face les personnes LGBT+ y sont moins fortes que dans les zones plus rurales.

Discriminations au quotidien

Mahmoud, médecin en herbe, explique que « la violence est verbale plus que physique ». Une insulte, un regard haineux, cela ne va souvent pas plus loin. Du moins tant que l’on n’appartient pas à l’armée. Le jeune étudiant continue, hésitant, « Un de mes amis, gay lui aussi, était dans l’armée, ils ont commencé à le suspecter, ont trouvé Grindr (ndlr: application de rencontre entre hommes) dans son téléphone. Il a été tabassé et poursuivi en justice. Il s’en est sorti, mais est resté 6 mois en prison. »

Les discriminations sont également présentes lors d’une recherche d’emploi, en particulier pour les personnes trans*(transgenres et transexuels), comme l’explique Ameen Rhayem, de l’Arab Foundation For Freedoms and Equality. Le problème auquel les individus trans*  font face est que leur apparence physique ne correspond pas toujours au sexe inscrit sur leurs papiers d’identité. « Pour changer tes papiers, tu dois connaître les bonnes personnes… » ajoute énigmatiquement Sandra Melhem, faisant référence à la corruption, très répandue  au Liban.

Des initiatives ont été mises en place pour offrir aux personnes de la communauté LGBT+ des espaces sécurisants et de dialogue. Helem, association n’en ayant pas le statut légal, est pionnière en la matière.

Structures d’aide et activisme

Helem débute en 1998, en tant que mouvement LGBT+ clandestin en ligne. Les membres organisent peu à peu des rencontres physiques. En 2002, ils décident de s’atteler à l’activisme et de commencer à combattre pour leurs droits, luttant principalement pour l’abolition de l’article 534, m’explique Joseph Aoun, en charge du centre communautaire.

Non reconnus par le Ministère de l’intérieur malgré leurs demandes, mais pas non plus interdits, ils n’ont pas d’identité légale et donc pas de possibilité d’ouvrir un compte en banque ou d’obtenir des fonds dédiés, regrette Joseph. Ils peuvent néanmoins exercer leurs activités.

L’association a développé divers programmes, allant de la prévention sur le VIH à l’aide juridique, en passant par la formation professionnelle. Elle a également un important volet de promotion des droits LGBT+, « Je ne pense plus que ce soit un tabou aujourd’hui, nous avons réussi à attirer l’attention des médias », se félicite Joseph.

La tolérance grandissante de la société civile quant aux LGBT+ n’est néanmoins pas sans conséquences. « Au niveau de la police ou de l’armée, on note un retour de feu important dû aux figures religieuses, qui poussent pour une criminalisation accrue », affirme Joseph.

Pour continuer sur la bonne voie, il est indispensable selon lui de « sensibiliser le public, en ayant plus de personnes faisant leur coming-out et réclamant leurs droits par exemple », mais également d’user de lobbying intense auprès des pouvoirs publics.

Il souligne également la nécessité de créer des coalitions avec d’autres mouvements de défense des droits.

A l’occasion de la Journée internationale des droits de la femme, souhaitant apporter sa pierre à l’édifice de ce combat, Helem a créé son Women’s committee. Celui-ci vise à soutenir les femmes mais plus spécifiquement les femmes LBT (Lesbiennes, bisexuelles, trans), en créant plus d’espaces d’aide et discussion réservés aux femmes au sein du centre.

« Nous avons la conviction que les droits LGBT+ sont indissociables, tout d’abord des droits de l’Homme, mais surtout des droits des femmes. Nous croyons en l’intersectionnalité de ce combat, du fait que nous sommes, les LGBT et les femmes, les deux minorités principales victimes du patriarcat », explique Joseph.

L’activisme s’associe bien à la vie nocturne libanaise. Plusieurs bars et clubs gays ont ainsi fait surface au fil des années, même si les rencontres peuvent se faire “absolument partout” d’après Sandra. « Depuis quatre ou cinq ans, c’est beaucoup moins restreint ! » s’enthousiasme-t-elle.

S’aimer la nuit

Sandra a ainsi ouvert son propre Club, Ego, il y a deux ans. En jetant un oeil à la page Facebook du club, impossible cependant d’y trouver la mention “gay”. Sandra nous explique.

« On ne le promeut pas ouvertement comme un club gay, il y a toujours une notion d’illégalité vis-à-vis de l’homosexualité dans le pays. Mais le bouche à oreille le transforme indéniablement en un club gay. »

Ainsi, dans un souci de protection des clients, les photos et baisers sont interdits une fois la porte de l’ascenseur menant au club franchie. Les rapprochements physiques éventuels devront se faire dans le cadre privé. « Le meilleur aspect de ce club, c’est que les gens ne sont pas là seulement pour forniquer, ils sont là pour la musique avant tout ! » défend Sandra. Comme Joseph, manager du centre communautaire Helem, elle souhaite briser cette image du gay « débauché » parfois véhiculée par les médias.

Les rencontres peuvent également se faire au gré de conversations en ligne. Mahmoud, le jeune étudiant n’ayant toujours pas fait part à sa famille de son homosexualité, rencontre ses « dates » au travail, mais aussi beaucoup à travers les applications mobiles, telles que Grindr ou Tinder. Il passe ainsi des heures à glisser frénétiquement sur les profils des nombreux hommes inscrits sur l’application et vivant à Beyrouth.

Comme dans les clubs, la prudence est toujours de mise. Mahmoud ne montre jamais son visage sur ses photos de profil, privilégiant des photos prises de loin. « J’attends de parler pendant un certain temps avec un garçon avant de lui envoyer mon visage, par précaution », confie-t-il.

Un pays en avance sur le reste de la région

Beyrouth, malgré un cadre légal flou en la matière, laisse une place grandissante à l’expression de sa communauté LGBT+, devenant un véritable lieu de pèlerinage pour les communautés arabes alentour.

La ville attire en effet de nombreux étrangers LGBT+, venant profiter de la vie nocturne beyrouthine, mais fuyant parfois également les persécutions dans leur pays d’origine.  

Sandra Melhem affirme que de nombreux clients étrangers foulent le dancefloor de son club Ego. Joseph, manager du centre communautaire Helem ajoute, « de par la proximité du Liban avec des pays en guerre comme l’Irak ou la Syrie, notre association est également beaucoup amenée à travailler avec des réfugiés ».

D’après Sandra, Beyrouth est en effet la ville la plus ouverte d’esprit, à cet égard, au Moyen-Orient. « Avec le temps, Beyrouth pourrait se revendiquer comme une ville gay-friendly pour attirer des touristes. » Elle nuance, « Mais pas le Liban dans son ensemble. »

Elle demeure néanmoins optimiste en voyant se développer, jour après jour, une communauté de plus en plus visible. Sandra  faisait ainsi partie des organisatrices de la première Gay Pride du monde arabe, née à Beyrouth en juin 2017.

Kevork, s’émerveille encore, à posteriori, du symbole de l’événement : « Pendant une semaine, il y avait des drapeaux gays sur toutes les devantures des bars de Mar Mikhail ! » se rappelle-t-il. « Ce n’est pas la seule chose dont tu te souviens, j’espère », le remet gentiment en place Sandra, avant d’ajouter, « chaque jour, des activités étaient organisées, gratuites pour la plupart. A force d’acharnement, nous avons réussi à obtenir les autorisations nécessaires pour que cet événement se produise enfin. » Discussions, projections, performances, et ateliers divers prirent ainsi place dans la capitale. La militante souligne cependant une volonté de s’éloigner des gay prides existant dans certains pays.

« Notre but n’est pas d’avoir les parades que l’on peut voir au Brésil, où tout le monde est à moitié-nu et s’embrasse, » juge-t-elle bon de préciser. Pour Sandra, l’affection relève du privé, que l’on soit homosexuel ou hétérosexuel. L’exubérance de ces parades correspond selon la jeune femme à un besoin de vouloir surcompenser une différence.

« Je suis vraiment contre l’idée d’une minorité demandant la permission d’exister. A la seconde où tu sollicites la permission, cela signifie que tes détracteurs sont plus importants que toi. Il faut juste exister, qu’importe le reste. »

Et Kevork de conclure avec engouement, « Nous sommes là, nous serons toujours là, et nous devenons de plus en plus importants ! »

Anaïs Richard

 

Manifestion de femmes à Beyrouth : « Différentes causes, rage partagée »

“Différentes causes, rage partagée” : une marche a été organisée dans les rues de Beyrouth dimanche pour montrer l’unité entre les femmes au Liban, mais sans objectifs concrets communs déterminés. Notre correspondante les a suivies. 

Les douze coups de midi donnent le feu vert : quelques mille femmes et hommes, munies de pancartes en arabe, en anglais, en espagnol, sortent dans la rue. Et le très calme rond point de Adlieh, dans le sud-est de la capitale libanaise, s’anime.

À gauche, "Se figer n'est pas consentir". À droite, "Je sourirai quand on arrêtera de nous violer". Mars 2018, Beyrouth.

À gauche, « Se figer n’est pas consentir ». À droite, « Je sourirai quand on arrêtera de nous violer ». Mars 2018, Beyrouth. © Wendolyn Trogneux

 

Une raison commune lie les manifestantes : malgré leurs différences, les « femmes libanaises sont unies », et veulent le signifier.

D’où le choix d’un dimanche pour marcher pour leurs droits, au lieu de la Journée internationale de la femme du 8 mars qui tombait un jeudi cette année : marcher un dimanche garantit que les personnes employées, les étudiants, toute catégorie sociale puissent participer à la manifestation, prêtes à élever leurs voix.

Ainsi, différentes associations féministes ont donné rendez-vous ce dimanche 11 mars à tous ceux et celles qui voudraient s’exprimer sous le slogan « différentes causes, rage partagée ».

"Nous sommes imbattables", pancarte dénonçant la violence sexiste et souvent conjugale au Liban. Mars 2018, Beyrouth.

« Nous sommes imbattables », pancarte dénonçant la violence sexiste et souvent conjugale au Liban. Mars 2018, Beyrouth.  © Wendolyn Trogneux

 

Cette manifestation vient avant les élections parlementaires qui auront lieu en mai au Liban. Le message de la manifestation était plus politisé que les années précédentes, puisque les demandes appelaient pour une vraie mobilisation et changement dans les droits des femmes du pays. Ainsi, certaines instances gouvernementales, comme la Commission Nationale pour les Femmes Libanaises (NCLW) avaient conseillé, plus tôt dans la semaine, l’annulation ou son report.

Ce message n’ayant pas été pris en compte, les quelques mille personnes réunies à cet évènement, qui a eu lieu pour la deuxième fois depuis l’année dernière, ont exprimé haut et fort leurs revendications en cette belle journée de mars. L’organisation a été menée par des associations étudiantes de l’American University of Beirut (AUB), comme Secular Club et Gender and Sexuality Club, ainsi que Kafa, organisation luttant contre la violence sexiste, ou encore le Mouvement Anti-Raciste.

"Si ton féminisme n'est pas intersectionnel, n'essaie même pas." Pancarte représentant l'esprit de la manifestation. Mars 2018, Beyrouth.

« Si ton féminisme n’est pas intersectionnel, n’essaie même pas. » Pancarte représentant l’esprit de la manifestation. Mars 2018, Beyrouth. © Wendolyn Trogneux

 

L’appel a été lancé à tous les groupes souhaitant faire partie de cette manifestation, sous une idéologie intersectionnelle.

L’intersectionnalité vise à réunir les différentes identités et expériences des femmes dans un pays où les barrières entre groupes sociaux sont loin d’avoir disparu.

Ainsi, des militants prônant différentes causes, se tiennent côte à côte dans ce parking qui attendent les derniers manifestants. À gauche, des pancartes en arabe et en anglais, tenues par des femmes syriennes. Le message est clair : solidarité avec les femmes de la Ghouta, une région pilonnée ces dernières semaines par les forces syriennes.

En face, trois drapeaux palestiniens, droits et bien hissés, décorent  le haut de la scène, soulignant la présence de la communauté palestinienne au Liban, qui réclame plus de droits.

Plusieurs drapeaux palestiniens décoraient la manifestation. Mars 2018, Beyrouth.

Plusieurs drapeaux palestiniens dans la manifestation. Mars 2018, Beyrouth. © Wendolyn Trogneux

 

Des pancartes en anglais, français, arabe et même espagnol s’étalent dans l’avenue Pierre Gemayel, qui s’étend devant plusieurs immeubles gouvernementaux, comme la résidence de l’ambassadeur français au Liban, le tribunal militaire et le musée national de Beirut.

Femmes, hommes. Jeunes et âgés. Etudiants et travailleurs migrants. Trans et cis.Religieux et athés. Bien qu’on ne puisse dire que la population libanaise était représentée dans sa totalité, les plus grandes minorités, comme la diaspora syrienne et les ouvrières immigrées, étaient présentes et bien audibles. Le but ultime étant celui de montrer à quel point la société libanaise est diverse, mais peut être unie sous une même cause :

il n’y aura jamais de justice si ce n’est pour tous les groupes.

Outre les pancartes, les chants étaient à l’ordre du jour. “Min Beirut ila el 3alam” (de Beirut à tout l’univers), “thaoura” (révolution), scandent les voix fortes et claires des manifestants,  appelant les spectateurs depuis leurs balcons à descendre avec eux. Le long de la rue Basta, dans le quartier de Barbir, les foyers, enfants comme adultes, observent la manifestation depuis leurs sièges au premier rang.

Infatigables, les manifestants chantent et dansent au rythme de tambours improvisés pendant deux heures, jusqu’à arriver au parc Haoud Al-Wilaya, qui marque la fin de l’euphorie dominicale.

Devant de manifestation. Mars 2018, Beyrouth.

Devant de manifestation. Mars 2018, Beyrouth. © Wendolyn Trogneux

 

Wendolyn Trogneux

La sauvage Nouvelle-Zélande face au tourisme de masse

Depuis qu’ils ont transformé leur minibus en camping-car, Bob et Sheena, la soixantaine, passent l’été sur les routes de Nouvelle-Zélande. Côté passager, sous le GPS flambant neuf du pare-brise, leur atlas à spirale indique ces pistes parallèles et ces terrains vagues où les camping-cars peuvent s’arrêter le temps d’une nuit. Autour de Wanaka, petite bourgade au sud de l’île où ils possèdent une maison de vacances, ils connaissent tous les recoins où s’aventurer quand les beaux jours arrivent, courant octobre.

Bob, qui conduit ici le long du lac Hawea en novembre dernier, a réaménagé un ancien bus pour ce long, spacieux et astucieux camping-car. Le “do-it-yourself”, ou bricolage, est une autre activité très appréciée dans le pays. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

Bob, qui conduit ici le long du lac Hawea en novembre dernier, a réaménagé un ancien bus pour ce long, spacieux et astucieux camping-car. Le “do-it-yourself”, ou bricolage, est une autre activité très appréciée dans le pays. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

 

Une terre sauvage et isolée aux antipodes de l’Europe

Le couple de retraités Néo-Zélandais vadrouille sur les routes de ce pays aux antipodes de l’Europe depuis des décennies. Mais depuis quelques années, leur terrain de jeu s’est transformé. Les limitations de camping sauvage se sont étendues, de nombreux refuges de montagne doivent être réservés, et les moutons qu’ils admiraient depuis leur maison à Wanaka ont été remplacés par des lotissements. La Nouvelle-Zélande accueille aujourd’hui un tourisme de masse qui menace autant sa biodiversité qu’un certain mode de vie.

Depuis le début du XXe siècle et la création, en 1901, du Departement of tourist and Health Resorts, première agence nationale de promotion du tourisme créée dans le monde selon son site, l’ex-colonie britannique se promeut comme terre sauvage et isolée.

Chaque année, selon le gouvernement, près de 4 millions de touristes atterrissent sur un pays de moins de 5 millions d’habitants, dont seulement 1.5 million dans l’île du Sud, la plus touristique.

Nombreux sont ceux qui, comme Bob, Sheena et beaucoup de leurs compatriotes, apprécient la Nouvelle-Zélande pour ses paysages immaculées et viennent les admirer de plus près avec leur campervan.

Accommoder un tourisme de masse à un tourisme de nature

Principalement utilisés par les touristes européens en manque de road-trip, les vans sont partout. Ils représentent la liberté totale : l’esprit à la fois “On the road” de Kerouac, et pionnier des locaux. Mais, par milliers, ils délaissent derrière eux des kilomètres de papier toilette usagé, abandonnés sur le bord des routes et dégradant l’environnement à mesure que les parkings se transforment en campings.

Le camping de White Horse Hill fait face au Mt Sefton, dans la vallée du Mt Cook, le point culminant de la Nouvelle-Zélande, en novembre 2017. Quelques tentes sont cachées au milieu des dizaines de camperan. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

Le camping de White Horse Hill fait face au Mt Sefton, dans la vallée du Mt Cook, le point culminant de la Nouvelle-Zélande, en novembre 2017. Quelques tentes sont cachées au milieu des dizaines de camperan. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

 

Au détour d’un voyage en autostop, une Ranger (garde de parc) du Department of Conservation, en charge des parcs nationaux et de la protection de la biodiversité, met en évidence toute la difficulté de son travail : accommoder un tourisme de masse à un tourisme de nature.

Les refuges des randonnées les plus populaires sont depuis longtemps déjà soumis à réservation, et, précise-t-elle, ils fournissent désormais les plaques de gaz ; plus besoin d’amener son propre réchaud, jugé “trop dangereux”. “On fait cela pour préserver ces itinéraires magnifiques”, justifie-t-elle, se rappelant tout de même son enfance dans la région, quand l’idée même de réserver un refuge paraissait saugrenue. L’été, l’effectif du parc national du Fiordland, tout au sud du pays, est multiplié par trois pour entretenir les chemins, garder les refuges et informer les visiteurs.

Quand le paysage paye la rançon du succès

Cet attachement au sauvage et à l’inhabité s’envole d’un coup, d’un seul, quand on débarque à Franz Joseph Glacier, village au pied d’un de ces long corps blancs et froids qui arrache la montagne d’une force tranquille, des pics aux vallées. Ici, de huit heures du matin à huit heures du soir, tous les jours de l’année, un ballet d’hélicoptères bourdonne sans arrêt. Tel un pont aérien sur une citée assiégée, les touristes par dizaines s’envolent sur le glacier, lequel fond si rapidement que seuls ces oiseaux d’acier permettent l’accès à ses neiges éternelles.

C’est aussi un glacier qui, il y a 15 000 ans, a sculpté le lac Wakatipu le long duquel s’étend la ville de Queenstown. Sorte de Gstaad de l’hémisphère Sud, entourée de montagnes majestueuses, elle se donne une réputation de capitale des sports extrêmes. Partout, dans les quelques rues du centre-ville, on vend du saut à l’élastique, en parachute ou encore du jet-ski pendant les mois d’été (novembre-avril), héli-ski en hiver.

Le gouvernement prévoit que, d’ici quelques années, les touristes chinois seront ceux qui dépenseront le plus dans le pays. Ici, le lac Matheson avec le Mt Tasman, en décembre. © CrossWorlds/ Ulysse Bellier

Le gouvernement prévoit que, d’ici quelques années, les touristes chinois seront ceux qui dépenseront le plus dans le pays. Ici, le lac Matheson avec le Mt Tasman, en décembre. © CrossWorlds/ Ulysse Bellier

 

Au cœur d’espaces naturels protégés parmi les plus beaux et sauvages de l’île, on croise tout de même dans les rues quelques randonneurs, achetant leurs vivres pour quelques jours sur les sentiers, ou reposant leurs chevilles échaudées. Mais ils sont bien peu au milieu d’une masse de touristes comme on en trouve partout dans le monde, très européens et  de plus en plus asiatiques.

Les quais de Queenstown, quelques jours avant le Nouvel An 2017. La capitale touristique de l’île du sud ne parvient pas à soutenir la croissance rapide du tourisme, tout est réservé des mois à l’avance. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

Les quais de Queenstown, quelques jours avant le Nouvel An 2017. La capitale touristique de l’île du sud ne parvient pas à soutenir la croissance rapide du tourisme, tout est réservé des mois à l’avance. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

 

Tout est là : une boutique qui vend des Rolex, des hôtels et restaurants de luxe, des croisières en bateau sur le lac et des bars par dizaines. En permanente extension, Queenstown manque de logements pour accueillir ses touristes autant que ses travailleurs. Impossible de trouver un seul lit ou même un emplacement de tente pour le Nouvel An, et ce dès novembre, alors que partout en ville les cafés cherchent de la main d’œuvre.

Des résistances locales

Il ne faut cependant pas voir Queenstown, peu fréquentée par les locaux qui essayent d’échapper à sa frénésie, comme le reflet de ce petit bout de paradis situé à 19 000 kilomètres de la France. Milford Sound, petit port aussi merveilleux que connu, n’a développé ni ville ni réseau téléphonique. Seuls y existent un petit café et un hôtel, malgré la noria de bus qui amène les touristes pour des courtes croisière dans le fjord.

Le parc national Abel Tasman, avec ses plages de sables idylliques, a attiré l’an dernier environ 230 000 visiteurs, selon le Departement of Conservation, qui gère le parc. Des kayaks de mer à Bark Bay, le long du sentier côtier. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

Le parc national Abel Tasman, avec ses plages de sables idylliques, a attiré l’an dernier environ 230 000 visiteurs, selon le Departement of Conservation, qui gère le parc. Des kayaks de mer à Bark Bay, le long du sentier côtier. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

 

À Elaine Bay, tout au nord de l’île, Neal loue une poignée de canoës de mer. « Certaines années, je distribue des brochures à l’office de tourisme, d’autres non. Je refuse d’en faire un vrai business », raconte-t-il dans son salon. Il invite les clients à prendre une douche chez lui après avoir pagayé dans les vagues. Ni comptoir, ni caisse :  il laisse partir les clients en leur demandant simplement de payer au prochain commerce, à 20km, qui encaisse pour lui. Sans prendre ni numéro et adresse, il reste en toute confiance au bord de sa fenêtre, les jumelles à la main, pour admirer la mer et, de temps en temps, un canoë qui passe.

Ulysse Bellier

Cuba, comme dans un miroir

Notre correspondant aux Etats-Unis s’est rendu de l’autre côté du détroit de Floride, de l’autre côté de l’Histoire. Grâce à ce billet d’opinion, illustré de ses photographies, plongez dans ses pensées tout au long de son séjour, découvrez avec lui le miroir déformant dans lequel il nous a vus, nous.

image4Les immeubles à l’architecture ancienne et aux couleurs vives de la vieille ville de la Havane. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

Je suis arrivé à Cuba seul, début mars, avec une petite valise et de vagues souvenirs d’un pays plutôt triste hérités d’un vieux voyage en famille. Je devais retrouver deux amis pour se trimbaler en voiture de location de La Havane à la Bajada, point ultime de l’ouest de l’île, en passant par la vallée de Viñales. Voir un peu de ville, un peu de cambrousse, fumer, boire et se perdre sur les routes.

J’y ai trouvé autre chose. A Cuba, j’ai cru voir un visage étiré de nos démocraties européennes, comme dans un miroir déformant.

Ma première journée, je la passais dans les rues de La Havane. Je me suis fait embarqué par deux Cubains fort charmants, musiciens de profession et guides pour touristes naïfs à mi-temps. Pour deux mojitos et un billet de 10 pesos, j’ai pu profiter d’un tour de la ville et d’une bonne dose d’anti-castrisme. J’aime à appeler ça une « pigeonnade honnête ».

Spontanément, les deux hommes me décrivent le régime des Castro : un gouvernement à son propre service, une presse sous ordonnance, des déplacements contrôlés. Très critiques de leurs dirigeants, ils parlent avec beaucoup d’éloquence et de passion de l’histoire de leur pays et du peuple cubain. Cette lucidité quant à la nature du régime cubain et cette ferveur quand vient le temps du roman national, je devais les retrouver souvent durant mon séjour.

_DSC4110Mes deux arnaqueurs sympathiques dans un bar de la Havane. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

Gisèle nous hébergeait à La Havane et elle avait une toute autre vision de Fidel. Elle piratait des chaînes américaines et s’enorgueillissait de se savoir informée des nouvelles du Monde. A Cuba, moins de 5% des foyers ont accès à Internet. Elle déplorait la couverture occidentale du Venezuela, injuste à son goût, et défendait la révolution et ses acquis. A nos doutes quant à la démocratie cubaine, elle opposait l’éradication de la pauvreté, le logement pour tous, et l’emploi universel. Sans porter aux nues son gouvernement, elle l’aimait pour ce que la Révolution lui avait apporté et ne reconnaissait pas dans les démocraties occidentales une quelconque supériorité.

« Ici c’est Cuba et chez vous, c’est chez vous », répétait-elle. Chaque pays voient les choses différemment et c’est mieux ainsi. Doutant de tout, sauf de l’impressionnante finesse et culture de nos rencontres cubaines, nous avons quitté La Havane pour Viñales. Sur la route : les fameuses affiches de propagandes pro-gouvernement, et des larges pancartes dénonçant l’embargo américain ou le « bloqueo », comme un génocide.

image6Triage et séchage des feuilles de tabac dans la vallée de Viñales. © CrossWorlds / Adrien Lac

image2Dixon, cultivateur de tabac dans la vallée protégée de Viñales. © CrossWorlds / Adrien Lac

image7Labour d’un champ dans la Vallée de Viñales. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

La vallée de Viñales ayant été un temps le refuge du Che, Ernesto Guevara s’y retrouve placardé partout. J’ai du mal à voir dans ces portraits gigantesques et ces slogans définitifs plus que du folklore, et j’imagine mal les Cubains que j’ai rencontrés idolâtres devant ces icônes.

Les forêts, les monts de terre rouge et les champs de tabac dans la vallée de Viñales nous assomment. Cette enclave protégée de l’agriculture folle, nous offrira nos plus beaux paysages et notre plus belle rencontre : un ancien soldat de l’armée cubaine qui laissa sa jambe en Angola. L’Angola, c’est encore une guerre qu’on préfère taire entre Cubains, un souvenir noir de soldats envoyés au front pour aider le Mouvement populaire de libération de l’Angola à se maintenir. Assis devant sa télé, l’ancien soldat rêve de visiter d’autres pays. Il chérit les discussions avec les touristes que lui et sa femme hébergent car ce sont le seuls moments durant lesquels il peut, d’une certains façon, voyager. Si depuis 2013 le gouvernement autorise les sorties pour « tourisme », les Cubains qui les demandent se voient souvent refuser le visa par les administrations étrangères de peur qu’ils s’installent chez elles pour de bon. Et la procédure coûte cher. Avec un salaire aussi faible que 20 euros par mois, les visas pour l’étranger restent des sésames chimériques.

Encore une fois, je vois cette lucidité, cette conscience de son statut et de l’existence d’alternative. Mais pourquoi rien ne se passe-t-il ? Des gens si conscients, si politisés : comment acceptent-ils leur encloisonnement et leur précarité ? Je doute que les portrait de Fidel, peints à même les falaises, fournissent une réponse suffisante. Alors quoi ? Une répression écrasante, très certainement. Ou est-ce encore autre chose ?

D’après nos rencontres, la jeunesse cubaine rêve d’une chose : l’iPhone 7.

image5Un vendeur en vrac dans les rues de la Havane. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

En 2017, la révolution permanente ennuie plus qu’elle ne révolte et l’espoir se porte à l’ouest. La consommation fait fantasmer une jeunesse qui a vécu d’accommodements et de bricolages toute sa vie pour atteindre un revenu décent. Qu’ils y soient allé illégalement par la mer ou légalement à l’issu d’un marathon administratif, quand de jeunes Cubains reviennent des Etats-Unis, ils exposent leurs trophées. Colliers, portables, sapes arrachés aux Wal-Marts au prix d’une servitude que beaucoup de leurs amis ignorent. Alors on rêve d’exode et plus de réformes.

« Quel gâchis… », nous dit Claude,  Français marié à un Cubain, il tient une maison d’hôte dans ce pays où l’homophobie est encore prégnante. Néanmoins, Mariela Castro, la fille de l’actuel président, a fait de la défense de la communauté gay son cheval de bataille. Après avoir persécuté les homosexuels en les envoyant dans des camps de travail dans les années 60-70, le régime castriste a signé un appel de 66 pays de l’ONU en faveur d’une dépénalisation universelle de l’homosexualité.

Entrepreneur depuis toujours, sarkozyste de son temps et nouvellement insoumis derrière Mélenchon, le Français Claude conchie les dirigeants cubains pour n’avoir su offrir au monde une alternative au capitalisme. Sur cette île, tellement de choses aurait pu être tentées, mais il fallut que la même corruption, le même racisme, la même incompétence qu’ailleurs s’enracinât, estime-t-il. Il fallut que l’égoïsme de certains parvienne à dégoûter les Cubains des quelques acquis providentiels que la Révolution leur avait apportés ; pour que ceux-ci ne rêvent plus finalement que d’aller s’asservir ailleurs.

J’ai vu beaucoup de nos propres maux dans ceux du peuple cubain.

image1Un marchand de fruits dans les rues de la Havane. © CrossWorlds / Adrien Lac

image8Un enfant avec un balais dans une cour intérieur de la Havane. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

La propagande ; nous en avons et, bien que dans un genre différent, elle y est toute aussi grossière. Les violences policières ; nous avons chaque mois le rappel de leur arbitraire. Je ne parlerai pas de corruption. Je ne parlerai pas de l’immobilité forcée de certaines populations. Je ne parlerai pas du départ de la jeunesse pour l’étranger. Tout cela existe aussi bien à Cuba qu’en France, c’est une affaire de degré mais ce n’est pas ce qui m’a pas le plus choqué. Voir l’abandon par une population si éduquée de la volonté de changer son pays, voilà qui m’a profondément remué, car je nous y ai reconnus. Dans notre incapacité à penser une alternative. Dans notre immobilisme face aux injustices. Dans notre ambition de partir plutôt que d’essayer de changer quoique ce soit.

Une indifférence crasse et une inertie organisée. Par-delà les déformations autoritaires, les absurdités idéologiques ;

Je nous ai vus dans le miroir cubain.

 

image3La rue ‘La Infanta’ dans la Havane avec ses vieilles américaines et son bus jaune aux indications en français. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

Adrien Lac