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La sauvage Nouvelle-Zélande face au tourisme de masse

Depuis qu’ils ont transformé leur minibus en camping-car, Bob et Sheena, la soixantaine, passent l’été sur les routes de Nouvelle-Zélande. Côté passager, sous le GPS flambant neuf du pare-brise, leur atlas à spirale indique ces pistes parallèles et ces terrains vagues où les camping-cars peuvent s’arrêter le temps d’une nuit. Autour de Wanaka, petite bourgade au sud de l’île où ils possèdent une maison de vacances, ils connaissent tous les recoins où s’aventurer quand les beaux jours arrivent, courant octobre.

Bob, qui conduit ici le long du lac Hawea en novembre dernier, a réaménagé un ancien bus pour ce long, spacieux et astucieux camping-car. Le “do-it-yourself”, ou bricolage, est une autre activité très appréciée dans le pays. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

Bob, qui conduit ici le long du lac Hawea en novembre dernier, a réaménagé un ancien bus pour ce long, spacieux et astucieux camping-car. Le “do-it-yourself”, ou bricolage, est une autre activité très appréciée dans le pays. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

 

Une terre sauvage et isolée aux antipodes de l’Europe

Le couple de retraités Néo-Zélandais vadrouille sur les routes de ce pays aux antipodes de l’Europe depuis des décennies. Mais depuis quelques années, leur terrain de jeu s’est transformé. Les limitations de camping sauvage se sont étendues, de nombreux refuges de montagne doivent être réservés, et les moutons qu’ils admiraient depuis leur maison à Wanaka ont été remplacés par des lotissements. La Nouvelle-Zélande accueille aujourd’hui un tourisme de masse qui menace autant sa biodiversité qu’un certain mode de vie.

Depuis le début du XXe siècle et la création, en 1901, du Departement of tourist and Health Resorts, première agence nationale de promotion du tourisme créée dans le monde selon son site, l’ex-colonie britannique se promeut comme terre sauvage et isolée.

Chaque année, selon le gouvernement, près de 4 millions de touristes atterrissent sur un pays de moins de 5 millions d’habitants, dont seulement 1.5 million dans l’île du Sud, la plus touristique.

Nombreux sont ceux qui, comme Bob, Sheena et beaucoup de leurs compatriotes, apprécient la Nouvelle-Zélande pour ses paysages immaculées et viennent les admirer de plus près avec leur campervan.

Accommoder un tourisme de masse à un tourisme de nature

Principalement utilisés par les touristes européens en manque de road-trip, les vans sont partout. Ils représentent la liberté totale : l’esprit à la fois “On the road” de Kerouac, et pionnier des locaux. Mais, par milliers, ils délaissent derrière eux des kilomètres de papier toilette usagé, abandonnés sur le bord des routes et dégradant l’environnement à mesure que les parkings se transforment en campings.

Le camping de White Horse Hill fait face au Mt Sefton, dans la vallée du Mt Cook, le point culminant de la Nouvelle-Zélande, en novembre 2017. Quelques tentes sont cachées au milieu des dizaines de camperan. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

Le camping de White Horse Hill fait face au Mt Sefton, dans la vallée du Mt Cook, le point culminant de la Nouvelle-Zélande, en novembre 2017. Quelques tentes sont cachées au milieu des dizaines de camperan. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

 

Au détour d’un voyage en autostop, une Ranger (garde de parc) du Department of Conservation, en charge des parcs nationaux et de la protection de la biodiversité, met en évidence toute la difficulté de son travail : accommoder un tourisme de masse à un tourisme de nature.

Les refuges des randonnées les plus populaires sont depuis longtemps déjà soumis à réservation, et, précise-t-elle, ils fournissent désormais les plaques de gaz ; plus besoin d’amener son propre réchaud, jugé “trop dangereux”. “On fait cela pour préserver ces itinéraires magnifiques”, justifie-t-elle, se rappelant tout de même son enfance dans la région, quand l’idée même de réserver un refuge paraissait saugrenue. L’été, l’effectif du parc national du Fiordland, tout au sud du pays, est multiplié par trois pour entretenir les chemins, garder les refuges et informer les visiteurs.

Quand le paysage paye la rançon du succès

Cet attachement au sauvage et à l’inhabité s’envole d’un coup, d’un seul, quand on débarque à Franz Joseph Glacier, village au pied d’un de ces long corps blancs et froids qui arrache la montagne d’une force tranquille, des pics aux vallées. Ici, de huit heures du matin à huit heures du soir, tous les jours de l’année, un ballet d’hélicoptères bourdonne sans arrêt. Tel un pont aérien sur une citée assiégée, les touristes par dizaines s’envolent sur le glacier, lequel fond si rapidement que seuls ces oiseaux d’acier permettent l’accès à ses neiges éternelles.

C’est aussi un glacier qui, il y a 15 000 ans, a sculpté le lac Wakatipu le long duquel s’étend la ville de Queenstown. Sorte de Gstaad de l’hémisphère Sud, entourée de montagnes majestueuses, elle se donne une réputation de capitale des sports extrêmes. Partout, dans les quelques rues du centre-ville, on vend du saut à l’élastique, en parachute ou encore du jet-ski pendant les mois d’été (novembre-avril), héli-ski en hiver.

Le gouvernement prévoit que, d’ici quelques années, les touristes chinois seront ceux qui dépenseront le plus dans le pays. Ici, le lac Matheson avec le Mt Tasman, en décembre. © CrossWorlds/ Ulysse Bellier

Le gouvernement prévoit que, d’ici quelques années, les touristes chinois seront ceux qui dépenseront le plus dans le pays. Ici, le lac Matheson avec le Mt Tasman, en décembre. © CrossWorlds/ Ulysse Bellier

 

Au cœur d’espaces naturels protégés parmi les plus beaux et sauvages de l’île, on croise tout de même dans les rues quelques randonneurs, achetant leurs vivres pour quelques jours sur les sentiers, ou reposant leurs chevilles échaudées. Mais ils sont bien peu au milieu d’une masse de touristes comme on en trouve partout dans le monde, très européens et  de plus en plus asiatiques.

Les quais de Queenstown, quelques jours avant le Nouvel An 2017. La capitale touristique de l’île du sud ne parvient pas à soutenir la croissance rapide du tourisme, tout est réservé des mois à l’avance. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

Les quais de Queenstown, quelques jours avant le Nouvel An 2017. La capitale touristique de l’île du sud ne parvient pas à soutenir la croissance rapide du tourisme, tout est réservé des mois à l’avance. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

 

Tout est là : une boutique qui vend des Rolex, des hôtels et restaurants de luxe, des croisières en bateau sur le lac et des bars par dizaines. En permanente extension, Queenstown manque de logements pour accueillir ses touristes autant que ses travailleurs. Impossible de trouver un seul lit ou même un emplacement de tente pour le Nouvel An, et ce dès novembre, alors que partout en ville les cafés cherchent de la main d’œuvre.

Des résistances locales

Il ne faut cependant pas voir Queenstown, peu fréquentée par les locaux qui essayent d’échapper à sa frénésie, comme le reflet de ce petit bout de paradis situé à 19 000 kilomètres de la France. Milford Sound, petit port aussi merveilleux que connu, n’a développé ni ville ni réseau téléphonique. Seuls y existent un petit café et un hôtel, malgré la noria de bus qui amène les touristes pour des courtes croisière dans le fjord.

Le parc national Abel Tasman, avec ses plages de sables idylliques, a attiré l’an dernier environ 230 000 visiteurs, selon le Departement of Conservation, qui gère le parc. Des kayaks de mer à Bark Bay, le long du sentier côtier. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

Le parc national Abel Tasman, avec ses plages de sables idylliques, a attiré l’an dernier environ 230 000 visiteurs, selon le Departement of Conservation, qui gère le parc. Des kayaks de mer à Bark Bay, le long du sentier côtier. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

 

À Elaine Bay, tout au nord de l’île, Neal loue une poignée de canoës de mer. « Certaines années, je distribue des brochures à l’office de tourisme, d’autres non. Je refuse d’en faire un vrai business », raconte-t-il dans son salon. Il invite les clients à prendre une douche chez lui après avoir pagayé dans les vagues. Ni comptoir, ni caisse :  il laisse partir les clients en leur demandant simplement de payer au prochain commerce, à 20km, qui encaisse pour lui. Sans prendre ni numéro et adresse, il reste en toute confiance au bord de sa fenêtre, les jumelles à la main, pour admirer la mer et, de temps en temps, un canoë qui passe.

Ulysse Bellier

Cuba, comme dans un miroir

Notre correspondant aux Etats-Unis s’est rendu de l’autre côté du détroit de Floride, de l’autre côté de l’Histoire. Grâce à ce billet d’opinion, illustré de ses photographies, plongez dans ses pensées tout au long de son séjour, découvrez avec lui le miroir déformant dans lequel il nous a vus, nous.

image4Les immeubles à l’architecture ancienne et aux couleurs vives de la vieille ville de la Havane. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

Je suis arrivé à Cuba seul, début mars, avec une petite valise et de vagues souvenirs d’un pays plutôt triste hérités d’un vieux voyage en famille. Je devais retrouver deux amis pour se trimbaler en voiture de location de La Havane à la Bajada, point ultime de l’ouest de l’île, en passant par la vallée de Viñales. Voir un peu de ville, un peu de cambrousse, fumer, boire et se perdre sur les routes.

J’y ai trouvé autre chose. A Cuba, j’ai cru voir un visage étiré de nos démocraties européennes, comme dans un miroir déformant.

Ma première journée, je la passais dans les rues de La Havane. Je me suis fait embarqué par deux Cubains fort charmants, musiciens de profession et guides pour touristes naïfs à mi-temps. Pour deux mojitos et un billet de 10 pesos, j’ai pu profiter d’un tour de la ville et d’une bonne dose d’anti-castrisme. J’aime à appeler ça une « pigeonnade honnête ».

Spontanément, les deux hommes me décrivent le régime des Castro : un gouvernement à son propre service, une presse sous ordonnance, des déplacements contrôlés. Très critiques de leurs dirigeants, ils parlent avec beaucoup d’éloquence et de passion de l’histoire de leur pays et du peuple cubain. Cette lucidité quant à la nature du régime cubain et cette ferveur quand vient le temps du roman national, je devais les retrouver souvent durant mon séjour.

_DSC4110Mes deux arnaqueurs sympathiques dans un bar de la Havane. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

Gisèle nous hébergeait à La Havane et elle avait une toute autre vision de Fidel. Elle piratait des chaînes américaines et s’enorgueillissait de se savoir informée des nouvelles du Monde. A Cuba, moins de 5% des foyers ont accès à Internet. Elle déplorait la couverture occidentale du Venezuela, injuste à son goût, et défendait la révolution et ses acquis. A nos doutes quant à la démocratie cubaine, elle opposait l’éradication de la pauvreté, le logement pour tous, et l’emploi universel. Sans porter aux nues son gouvernement, elle l’aimait pour ce que la Révolution lui avait apporté et ne reconnaissait pas dans les démocraties occidentales une quelconque supériorité.

« Ici c’est Cuba et chez vous, c’est chez vous », répétait-elle. Chaque pays voient les choses différemment et c’est mieux ainsi. Doutant de tout, sauf de l’impressionnante finesse et culture de nos rencontres cubaines, nous avons quitté La Havane pour Viñales. Sur la route : les fameuses affiches de propagandes pro-gouvernement, et des larges pancartes dénonçant l’embargo américain ou le « bloqueo », comme un génocide.

image6Triage et séchage des feuilles de tabac dans la vallée de Viñales. © CrossWorlds / Adrien Lac

image2Dixon, cultivateur de tabac dans la vallée protégée de Viñales. © CrossWorlds / Adrien Lac

image7Labour d’un champ dans la Vallée de Viñales. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

La vallée de Viñales ayant été un temps le refuge du Che, Ernesto Guevara s’y retrouve placardé partout. J’ai du mal à voir dans ces portraits gigantesques et ces slogans définitifs plus que du folklore, et j’imagine mal les Cubains que j’ai rencontrés idolâtres devant ces icônes.

Les forêts, les monts de terre rouge et les champs de tabac dans la vallée de Viñales nous assomment. Cette enclave protégée de l’agriculture folle, nous offrira nos plus beaux paysages et notre plus belle rencontre : un ancien soldat de l’armée cubaine qui laissa sa jambe en Angola. L’Angola, c’est encore une guerre qu’on préfère taire entre Cubains, un souvenir noir de soldats envoyés au front pour aider le Mouvement populaire de libération de l’Angola à se maintenir. Assis devant sa télé, l’ancien soldat rêve de visiter d’autres pays. Il chérit les discussions avec les touristes que lui et sa femme hébergent car ce sont le seuls moments durant lesquels il peut, d’une certains façon, voyager. Si depuis 2013 le gouvernement autorise les sorties pour « tourisme », les Cubains qui les demandent se voient souvent refuser le visa par les administrations étrangères de peur qu’ils s’installent chez elles pour de bon. Et la procédure coûte cher. Avec un salaire aussi faible que 20 euros par mois, les visas pour l’étranger restent des sésames chimériques.

Encore une fois, je vois cette lucidité, cette conscience de son statut et de l’existence d’alternative. Mais pourquoi rien ne se passe-t-il ? Des gens si conscients, si politisés : comment acceptent-ils leur encloisonnement et leur précarité ? Je doute que les portrait de Fidel, peints à même les falaises, fournissent une réponse suffisante. Alors quoi ? Une répression écrasante, très certainement. Ou est-ce encore autre chose ?

D’après nos rencontres, la jeunesse cubaine rêve d’une chose : l’iPhone 7.

image5Un vendeur en vrac dans les rues de la Havane. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

En 2017, la révolution permanente ennuie plus qu’elle ne révolte et l’espoir se porte à l’ouest. La consommation fait fantasmer une jeunesse qui a vécu d’accommodements et de bricolages toute sa vie pour atteindre un revenu décent. Qu’ils y soient allé illégalement par la mer ou légalement à l’issu d’un marathon administratif, quand de jeunes Cubains reviennent des Etats-Unis, ils exposent leurs trophées. Colliers, portables, sapes arrachés aux Wal-Marts au prix d’une servitude que beaucoup de leurs amis ignorent. Alors on rêve d’exode et plus de réformes.

« Quel gâchis… », nous dit Claude,  Français marié à un Cubain, il tient une maison d’hôte dans ce pays où l’homophobie est encore prégnante. Néanmoins, Mariela Castro, la fille de l’actuel président, a fait de la défense de la communauté gay son cheval de bataille. Après avoir persécuté les homosexuels en les envoyant dans des camps de travail dans les années 60-70, le régime castriste a signé un appel de 66 pays de l’ONU en faveur d’une dépénalisation universelle de l’homosexualité.

Entrepreneur depuis toujours, sarkozyste de son temps et nouvellement insoumis derrière Mélenchon, le Français Claude conchie les dirigeants cubains pour n’avoir su offrir au monde une alternative au capitalisme. Sur cette île, tellement de choses aurait pu être tentées, mais il fallut que la même corruption, le même racisme, la même incompétence qu’ailleurs s’enracinât, estime-t-il. Il fallut que l’égoïsme de certains parvienne à dégoûter les Cubains des quelques acquis providentiels que la Révolution leur avait apportés ; pour que ceux-ci ne rêvent plus finalement que d’aller s’asservir ailleurs.

J’ai vu beaucoup de nos propres maux dans ceux du peuple cubain.

image1Un marchand de fruits dans les rues de la Havane. © CrossWorlds / Adrien Lac

image8Un enfant avec un balais dans une cour intérieur de la Havane. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

La propagande ; nous en avons et, bien que dans un genre différent, elle y est toute aussi grossière. Les violences policières ; nous avons chaque mois le rappel de leur arbitraire. Je ne parlerai pas de corruption. Je ne parlerai pas de l’immobilité forcée de certaines populations. Je ne parlerai pas du départ de la jeunesse pour l’étranger. Tout cela existe aussi bien à Cuba qu’en France, c’est une affaire de degré mais ce n’est pas ce qui m’a pas le plus choqué. Voir l’abandon par une population si éduquée de la volonté de changer son pays, voilà qui m’a profondément remué, car je nous y ai reconnus. Dans notre incapacité à penser une alternative. Dans notre immobilisme face aux injustices. Dans notre ambition de partir plutôt que d’essayer de changer quoique ce soit.

Une indifférence crasse et une inertie organisée. Par-delà les déformations autoritaires, les absurdités idéologiques ;

Je nous ai vus dans le miroir cubain.

 

image3La rue ‘La Infanta’ dans la Havane avec ses vieilles américaines et son bus jaune aux indications en français. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

Adrien Lac