Aylan : la reine de Jordanie répond à Charlie Hebdo

Comment oublier Aylan Kurdi, jeune enfant de trois ans, originaire de Kobané, dont la photo avait fait le tour du monde en septembre dernier ? Découvert noyé sur une plage turque après que le bateau pneumatique, sur lequel il se trouvait avec sa famille afin de rejoindre l’Europe pour fuir la guerre, ait échoué, sa photo avait ému le monde entier, relançant le débat sur l’accueil des réfugiés syriens.

Que serait devenu Aylan, s’il avait survécu ?

Quatre mois plus tard, dans son numéro du 13 janvier 2016, le journal satirique Charlie Hebdo crée la polémique en s’appropriant une nouvelle fois la figure de cet enfant, s’interrogeant sur l’avenir qu’il aurait eu s’il avait survécu et grandi en Allemagne, premier pays européen d’accueil des réfugiés syriens. Riss, caricaturiste et directeur de publication du journal, répond par un croquis montrant l’enfant sous les traits d’un adulte, désormais « tripoteur de fesses en Allemagne ». Une référence aux multiples agressions sexuelles qui se sont déroulées la nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne.

La polémique ne se fait pas attendre et enflamme les réseaux sociaux dès la parution du journal. Alors que les autorités françaises restent silencieuses, les critiques fusent à l’étranger, dénonçant le « caractère cruel et inhumain » du dessin de manière plus ou moins explicite.

En Jordanie, la reine Rania a décidé de répondre à Charlie Hebdo en relayant le 15 janvier un dessin croqué par le caricaturiste jordanien Osama Hajjaj, sur ses comptes Facebook et Twitter.

« Merci Osama de dessiner ce que je ressens », commente la reine pour accompagner sa publication.

Publié en arabe, en français et en anglais, le dessin emprunte le titre du journal polémique, « Que serait devenu le petit Aylan s’il avait grandi ? », mais la réponse apportée est radicalement différente : en grandissant, l’enfant aurait pu devenir « un médecin, un enseignant ou un père affectueux ».

 

Très active sur ses comptes Facebook, Twitter et Instagram, la reine de Jordanie feint d’une influence majeure sur les réseaux sociaux. Son compte Twitter à lui seul est suivi par 4,5 millions de personnes (soit plus que Michelle Obama). Ses prises de parole régulières sont toujours très largement relayées par la presse jordanienne et régionale. Ainsi, sa réaction face à la publication de Charlie Hebdo a reçu un large écho, le quotidien pro-gouvernemental Al Ra’i la qualifiant de réponse « civilisée » à un dessin « raciste ». Pour ce média, « La réponse à ce terrorisme intellectuel n’est pas le terrorisme sanglant pratiqué par des groupes terroristes, mais la pensée et la lutte idéologique. C’est exactement ce qu’a fait Sa Majesté la Reine Rania (…)« .

Le Jordan Times, quotidien jordanien édité en langue anglaise, a quant à lui répertorié les commentaires sur la publication de la Reine Rania sur sa page Facebook. Tous condamnent le dessin de Charlie Hebdo, et saluent la réponse « civilisée » de leur reine. « Merci de montrer au monde que la Jordanie a une voix lorsque d’autres restent silencieux à la souffrance et à l’humiliation continues de certains d’entre nous. Merci de nous montrer qu’une réponse à un dessin est un autre dessin. Merci de nous donner de l’espoir (…). Merci de montrer aux faibles ce qu’est être élégant », salue ainsi une internaute, Dana Badran.

D’autres caricaturistes du Moyen-Orient se sont également munis de leurs crayons pour répondre au dessin de Charlie Hebdo sur les réseaux sociaux, et défendre, selon eux, la mémoire de Aylan ainsi que la cause des migrants.

C’est le cas notamment de Hani Abbas, dessinateur syrio-palestinien réfugié en Suisse, et pour qui le dessin de Charlie Hebdo tue une nouvelle fois le jeune enfant syrien.

Capture d'écran de la publication du caricaturiste Hani Abbas sur sa page Facebook.

Capture d’écran de la publication du caricaturiste Hani Abbas sur sa page Facebook.

L’enfant symbole du drame migratoire

En Jordanie, et plus largement au Moyen-Orient, le petit Aylan semble être devenu un symbole presque sacré du drame humain qui se joue derrière les statistiques de la crise migratoire en Europe. En s’emparant une seconde fois de son image, Charlie Hebdo devient pour beaucoup de personnes, qu’elles soient artistes, politiques ou autres, délibérément cruel. A la « liberté d’expression », argument phare défendu par les lecteurs du journal satirique, la reine Rania et de nombreux Jordaniens répondent en mettant en avant les valeurs d' »humanité » et de « respect » de la famille du jeune enfant, et de tous les réfugiés traversant les mêmes épreuves.

Maÿlis de Bantel.

@Maylispdb

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