Beyrouth : refuge pour la communauté LGBT du Moyen-Orient ?

En février dernier, un membre de la Sécurité d’Etat libanaise est arrêté. Son crime ? Être homosexuel. En 2017, le Liban accueille pourtant la première Gay Pride du monde arabe. Figures de proue d’un Liban tiraillé entre valeurs familiales et jeunes générations avides de changement, notre correspondante a rencontré ceux et celles qui luttent au quotidien pour affirmer leur identité.

Beyrouth, capitale du Liban, est perçue comme l'un des villes les plus accueillantes des pays arabes avoisinants pour les personnes gays malgré un cadre législatif flou. Cette photo est un montage de notre correspondante. © CrossWorlds / Anaïs Richard

Beyrouth, capitale du Liban, est perçue comme l’un des villes les plus accueillantes des pays arabes avoisinants pour les personnes gays malgré un cadre législatif flou. Cette photo est un montage de notre correspondante. © CrossWorlds / Anaïs Richard

 

« Tout acte sexuel contre-nature est illégal », dispose l’article 534 du Code pénal libanaisAucune mention à l’homosexualité n’est faite dans ce texte de loi, datant du mandat français (1920-1943). Il devient dès lors un outil manipulable à souhait.  

L’homosexualité est-elle « un acte sexuel contre-nature », impliquant donc une sanction pénale ? Sandra Melhem, manager d’Ego, club gay réputé de Beyrouth et militante LGBT+ (Lesbiennes, Gays, Bisexuel.le.s, trans) engagée dans « tout ce qui touche la communauté » explique que « cela dépend de l’interprétation que l’on fait de la loi, et donc des juges eux-mêmes ».

Bien que ces dernières années, certains juges ont considéré dans leurs jugements que l’homosexualité ne tombait pas dans le champ de l’article 534, la situation est à nuancer.

« La police utilise souvent d’autres charges pour l’arrestation des gays, la drogue ou la prostitution par exemple, puis y ajoute celle de l’homosexualité », explique Sandra.

Dans les secteurs militaires et dépendants du gouvernement, les arrestations sont en outre beaucoup plus arbitraires. « Tout y est plus flou, » d’après Kevork, 21 ans et assistant personnel de Sandra, lui aussi fortement impliqué dans la communauté. Des médias locaux ont ainsi récemment fait part de soupçons de campagne de recherche et dénonciation des gays dans les forces armées et d’intelligence du pays. Récemment, une source travaillant à la Sécurité d’Etat, interrogée par le Daily Star, n’hésitait pas à parler de l’homosexualité comme d’un « crime » ou d’une « maladie mentale » pour justifier ces arrestations.

« Coming out », valeurs familiales et ostracisation

La société libanaise se fonde sur les valeurs familiales et religieuses. « Nous ne sommes pas une société très individualiste », constate la jeune manager d’Ego, « les valeurs familiales sont au coeur de la vie en société. Que va-penser la famille… Que vont penser les voisins… »

Les questions sexuelles sont encore taboues, pour les couples hétérosexuels comme pour les couples de même sexe. Faire son coming-out devient dès lors une tâche ardue. Sandra a eu la chance d’avoir été « bien acceptée ». Pas son jeune assistant Kevork, Libano-arménien, « Quand tu as cette culture, cette identité arménienne, ton entourage est très dur sur ce sujet . Ils ont eu beaucoup de difficultés à m’accepter et à me ré-adresser la parole », confie-t-il. Selon lui, cela a contribué à forger son fort caractère,

« Au Liban, si tu n’imposes pas qui tu es, tu ne peux pas continuer ta vie. »

Mahmoud, étudiant en médecine de 19 ans, n’ose quant à lui pas le dire à sa famille. Quand on lui demande s’il souhaite le faire un jour, il réfléchit un instant. Quitter le pays lui semble la meilleure option. « Peut-être quand je m’installerai à l’étranger, en Europe ou en Amérique du Nord, où ma famille ne pourra pas me juger au quotidien. Mon père, musulman, est très religieux et réagira mal. » Selon lui, les gays chrétiens ont les mêmes peurs. La réaction face à la nouvelle dépendrait moins des différences religieuses que du fait même d’être religieux.

Beyrouth, moins religieuse que les plus petites villes composant la mosaïque libanaise, est plus tolérante que le reste du Liban. Les discriminations auxquelles doivent faire face les personnes LGBT+ y sont moins fortes que dans les zones plus rurales.

Discriminations au quotidien

Mahmoud, médecin en herbe, explique que « la violence est verbale plus que physique ». Une insulte, un regard haineux, cela ne va souvent pas plus loin. Du moins tant que l’on n’appartient pas à l’armée. Le jeune étudiant continue, hésitant, « Un de mes amis, gay lui aussi, était dans l’armée, ils ont commencé à le suspecter, ont trouvé Grindr (ndlr: application de rencontre entre hommes) dans son téléphone. Il a été tabassé et poursuivi en justice. Il s’en est sorti, mais est resté 6 mois en prison. »

Les discriminations sont également présentes lors d’une recherche d’emploi, en particulier pour les personnes trans*(transgenres et transexuels), comme l’explique Ameen Rhayem, de l’Arab Foundation For Freedoms and Equality. Le problème auquel les individus trans*  font face est que leur apparence physique ne correspond pas toujours au sexe inscrit sur leurs papiers d’identité. « Pour changer tes papiers, tu dois connaître les bonnes personnes… » ajoute énigmatiquement Sandra Melhem, faisant référence à la corruption, très répandue  au Liban.

Des initiatives ont été mises en place pour offrir aux personnes de la communauté LGBT+ des espaces sécurisants et de dialogue. Helem, association n’en ayant pas le statut légal, est pionnière en la matière.

Structures d’aide et activisme

Helem débute en 1998, en tant que mouvement LGBT+ clandestin en ligne. Les membres organisent peu à peu des rencontres physiques. En 2002, ils décident de s’atteler à l’activisme et de commencer à combattre pour leurs droits, luttant principalement pour l’abolition de l’article 534, m’explique Joseph Aoun, en charge du centre communautaire.

Non reconnus par le Ministère de l’intérieur malgré leurs demandes, mais pas non plus interdits, ils n’ont pas d’identité légale et donc pas de possibilité d’ouvrir un compte en banque ou d’obtenir des fonds dédiés, regrette Joseph. Ils peuvent néanmoins exercer leurs activités.

L’association a développé divers programmes, allant de la prévention sur le VIH à l’aide juridique, en passant par la formation professionnelle. Elle a également un important volet de promotion des droits LGBT+, « Je ne pense plus que ce soit un tabou aujourd’hui, nous avons réussi à attirer l’attention des médias », se félicite Joseph.

La tolérance grandissante de la société civile quant aux LGBT+ n’est néanmoins pas sans conséquences. « Au niveau de la police ou de l’armée, on note un retour de feu important dû aux figures religieuses, qui poussent pour une criminalisation accrue », affirme Joseph.

Pour continuer sur la bonne voie, il est indispensable selon lui de « sensibiliser le public, en ayant plus de personnes faisant leur coming-out et réclamant leurs droits par exemple », mais également d’user de lobbying intense auprès des pouvoirs publics.

Il souligne également la nécessité de créer des coalitions avec d’autres mouvements de défense des droits.

A l’occasion de la Journée internationale des droits de la femme, souhaitant apporter sa pierre à l’édifice de ce combat, Helem a créé son Women’s committee. Celui-ci vise à soutenir les femmes mais plus spécifiquement les femmes LBT (Lesbiennes, bisexuelles, trans), en créant plus d’espaces d’aide et discussion réservés aux femmes au sein du centre.

« Nous avons la conviction que les droits LGBT+ sont indissociables, tout d’abord des droits de l’Homme, mais surtout des droits des femmes. Nous croyons en l’intersectionnalité de ce combat, du fait que nous sommes, les LGBT et les femmes, les deux minorités principales victimes du patriarcat », explique Joseph.

L’activisme s’associe bien à la vie nocturne libanaise. Plusieurs bars et clubs gays ont ainsi fait surface au fil des années, même si les rencontres peuvent se faire “absolument partout” d’après Sandra. « Depuis quatre ou cinq ans, c’est beaucoup moins restreint ! » s’enthousiasme-t-elle.

S’aimer la nuit

Sandra a ainsi ouvert son propre Club, Ego, il y a deux ans. En jetant un oeil à la page Facebook du club, impossible cependant d’y trouver la mention “gay”. Sandra nous explique.

« On ne le promeut pas ouvertement comme un club gay, il y a toujours une notion d’illégalité vis-à-vis de l’homosexualité dans le pays. Mais le bouche à oreille le transforme indéniablement en un club gay. »

Ainsi, dans un souci de protection des clients, les photos et baisers sont interdits une fois la porte de l’ascenseur menant au club franchie. Les rapprochements physiques éventuels devront se faire dans le cadre privé. « Le meilleur aspect de ce club, c’est que les gens ne sont pas là seulement pour forniquer, ils sont là pour la musique avant tout ! » défend Sandra. Comme Joseph, manager du centre communautaire Helem, elle souhaite briser cette image du gay « débauché » parfois véhiculée par les médias.

Les rencontres peuvent également se faire au gré de conversations en ligne. Mahmoud, le jeune étudiant n’ayant toujours pas fait part à sa famille de son homosexualité, rencontre ses « dates » au travail, mais aussi beaucoup à travers les applications mobiles, telles que Grindr ou Tinder. Il passe ainsi des heures à glisser frénétiquement sur les profils des nombreux hommes inscrits sur l’application et vivant à Beyrouth.

Comme dans les clubs, la prudence est toujours de mise. Mahmoud ne montre jamais son visage sur ses photos de profil, privilégiant des photos prises de loin. « J’attends de parler pendant un certain temps avec un garçon avant de lui envoyer mon visage, par précaution », confie-t-il.

Un pays en avance sur le reste de la région

Beyrouth, malgré un cadre légal flou en la matière, laisse une place grandissante à l’expression de sa communauté LGBT+, devenant un véritable lieu de pèlerinage pour les communautés arabes alentour.

La ville attire en effet de nombreux étrangers LGBT+, venant profiter de la vie nocturne beyrouthine, mais fuyant parfois également les persécutions dans leur pays d’origine.  

Sandra Melhem affirme que de nombreux clients étrangers foulent le dancefloor de son club Ego. Joseph, manager du centre communautaire Helem ajoute, « de par la proximité du Liban avec des pays en guerre comme l’Irak ou la Syrie, notre association est également beaucoup amenée à travailler avec des réfugiés ».

D’après Sandra, Beyrouth est en effet la ville la plus ouverte d’esprit, à cet égard, au Moyen-Orient. « Avec le temps, Beyrouth pourrait se revendiquer comme une ville gay-friendly pour attirer des touristes. » Elle nuance, « Mais pas le Liban dans son ensemble. »

Elle demeure néanmoins optimiste en voyant se développer, jour après jour, une communauté de plus en plus visible. Sandra  faisait ainsi partie des organisatrices de la première Gay Pride du monde arabe, née à Beyrouth en juin 2017.

Kevork, s’émerveille encore, à posteriori, du symbole de l’événement : « Pendant une semaine, il y avait des drapeaux gays sur toutes les devantures des bars de Mar Mikhail ! » se rappelle-t-il. « Ce n’est pas la seule chose dont tu te souviens, j’espère », le remet gentiment en place Sandra, avant d’ajouter, « chaque jour, des activités étaient organisées, gratuites pour la plupart. A force d’acharnement, nous avons réussi à obtenir les autorisations nécessaires pour que cet événement se produise enfin. » Discussions, projections, performances, et ateliers divers prirent ainsi place dans la capitale. La militante souligne cependant une volonté de s’éloigner des gay prides existant dans certains pays.

« Notre but n’est pas d’avoir les parades que l’on peut voir au Brésil, où tout le monde est à moitié-nu et s’embrasse, » juge-t-elle bon de préciser. Pour Sandra, l’affection relève du privé, que l’on soit homosexuel ou hétérosexuel. L’exubérance de ces parades correspond selon la jeune femme à un besoin de vouloir surcompenser une différence.

« Je suis vraiment contre l’idée d’une minorité demandant la permission d’exister. A la seconde où tu sollicites la permission, cela signifie que tes détracteurs sont plus importants que toi. Il faut juste exister, qu’importe le reste. »

Et Kevork de conclure avec engouement, « Nous sommes là, nous serons toujours là, et nous devenons de plus en plus importants ! »

Anaïs Richard

 

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