Au Brésil, les ballons de la colère

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

« Cette violence va contre tout ce que l’on considère comme étant le football, un sport de passion mais aussi de tolérance ». C’est par cette déclaration que la présidente Dilma Rousseff a réagi aux rixes de supporters qui ont éclaté à l’Arena Joinville dans le sud du pays, pendant le match entre le Vasco de Gama et l’Atlético Paranaense. Retour sur cet évènement d’une violence rare qui a secoué le pays et l’a mis face à ses vieux démons.

Crédits photo: Giuliano Gomes / Agência Estado

Crédits photo: Giuliano Gomes / Agência Estado

 

  • « On leur demandait d’arrêter, mais ils ne nous écoutaient pas »

Des larmes coulent sur l’herbe desséchée du terrain, le joueur s’effondre comme un Hercule après ses travaux, il regarde le ciel et murmure des prières inaudibles. Non, il ne vient pas de marquer le but salvateur, il ne vient pas de fêter une victoire historique sur un rival, il ne vient pas de réaliser le rêve du petit enfant qu’il était… Ses larmes, il les verse par désespoir, il est à genoux par impuissance, il regarde le ciel pour implorer miséricorde.

Son équipe vient de descendre en Deuxième Division mais ce n’est pas cela non plus qui le tourmente au moment où il contemple avec horreur le spectacle terrifiant qui se déroule sous ses yeux. Des supporters s’affrontent, dans une barbarie impensable. Ces dents serrées, ces cris rageux, ces regards gorgés de haine, ces poings foudroyants d’ire l’effraient. Les gradins ressemblent à un champ de bataille, un massacre sauvage.

La passion ravageuse du football a encore frappé, l’homme brésilien est corruptible par cette passion absolue et inconditionnelle, cet amour du ballon rond qui le ronge et le possède. Le Brésilien vit football, respire football, jour et nuit, comme une drogue, une religion dont il ne peut se passer car elle le soulage de ses maux, lui procure les émotions transcendantales qu’il ne retrouve pas ou plus dans son quotidien.

Alors quand il glorifie ses saints, prie ses dieux, respecte ses rites superstitieux, chante à la gloire du blason et entre dans son temple, le supporter part en croisade aux côtés de ses soldats en crampons. Il est habité pendant le match et est prêt à tout pour cette tunique sacrée.

Résultat de ce fanatisme généralisé : cette année au Brésil, d’après le journal sportif Lance, 30 personnes sont décédées au cours d’affrontements de supporters, sept de plus que l’an dernier.

Sans aucune force de sécurité, des dizaines de supporters de l’Atlético se sont rendus dans les gradins réservées aux supporters du Vasco (Crédits photo: Geraldo Bubniak/Estadão Conteúdo)

Sans aucune force de sécurité pour les séparer, des dizaines de supporters de l’Atlético se sont rendus dans les gradins réservés aux supporters du Vasco (Crédits photo : Geraldo Bubniak / Estadão Conteúdo)

 

  • La Coupe du Monde de la discorde

Mais cet évènement n’a eu heureusement qu’un bilan « léger » (quatre blessés dont un grave) si on le compare à d’autres drames de l’histoire du football brésilien ou même du football européen (cf. le drame de Heysel en 1985 qui a fait 39 morts et plus de 600 blessés). Il a pourtant eu une répercussion beaucoup plus lourde que les précédentes tragédies. Cette fois, les yeux du monde sont rivés sur le Brésil, hôte de la prochaine Coupe du Monde en 2014. Alors rien n’a été laissé au hasard, les deux clubs ont reçus de lourdes sanctions, le stade a été fermé et la présidente en personne, a organisée une conférence de presse pour annoncer des réformes nécessaires. A Joinville, une entreprise privée avait la responsabilité d’assurer la sécurité et avait séparé les supporters rivaux par une simple corde, mesure d’une absurdité accablante étant donné l’enjeu capital que ce match représentait pour les deux équipes. Les clubs avaient d’ailleurs anticipé de possibles troubles en délocalisant le match dans cette Arena Joinville (stade n’appartenant à aucune des deux équipes).

Le ministre des Sports, Aldo Rebelo, en accord avec les volontés de “Dilma”, a décidé de rendre obligatoire la présence de policiers dans les stades, ainsi que la prison en cas de flagrant délit pour les supporters violents et, a envisagé la création d’un commissariat du supporter. Cette fermeté et réactivité ne sera peut-être pas effective mais vise surtout à rassurer à court-terme la FIFA ainsi que les fédérations, délégations, journalistes, joueurs et les quelques 3 millions de visiteurs qui ont déjà acheté leurs billets pour l’évènement qui se déroulera dans ­six mois maintenant.

Crédits photo: Giuliano Gomes / Estadão

Crédits photo: Giuliano Gomes / Estadão

 

La FIFA, elle, a aussitôt exprimé sa confiance absolue et a précisé que « pour la Coupe du monde 2014, des mesures de sécurité très strictes ont été mises en place dans le cadre des opérations entre forces de sécurité publiques et privées pour assurer la sécurité des supporters, des joueurs et des gens qui participent à l’évènement ». Cette confiance aveugle, est en partie le fait de l’action de la police tout au long de l’été, pendant les mouvements de manifestations massives qu’a connu le pays. La capacité de « gestion » des mouvements de foule et la fermeté parfois violente démontrée par les forces brésiliennes a rassuré la FIFA. Reste à rassurer les Brésiliens qui manifestaient notamment contre cette Coupe du monde. L’évènement de Joinville alimente encore leur longue liste d’arguments (cf. « Le calme après la tempestade »).

En tous les cas, le gouvernement est bien décidé à ne pas jouer cette Coupe du monde en « petits bras » et a d’ores-et-déjà garanti des gros moyens financiers pour bâtir sa « dream team » à lui. Au total, ce seront près de 150.000 soldats et policiers qui seront mobilisés dans tout le pays. D’ici 2016, le ministère de la Justice, compte investir plus de 600 millions d’euros  en équipements et infrastructures de commandement et contrôle pour garantir le bon déroulement des grands évènements.
Les Brésiliens sont conscients que l’évènement sera tout autre, que l’union sacrée se fera autour de la « Seleção » et plus largement, de l’organisation de la « Copa » quoiqu’il arrive, quoiqu’on en dise. Parce qu’ils savent qu’est venu le temps de montrer un visage positif du nouveau Brésil une bonne fois pour toutes, un Brésil capable de rivaliser avec les plus grandes puissances mondiales.

Malgré tout, le doute persiste ; chacun, dans son for intérieur, craint les débordements. Le Brésil connaît bien ce sentiment, ce moment où le sambista est prêt à entrer dans le Sambodromo, où le policier attend l’ordre de monter dans la favela, où le joueur traverse le couloir du vestiaire, cette angoisse d’avant match, les mains moites, le nœud dans la gorge, le silence assourdissant. Il est nerveux mais concentré, il sait ce qu’il a à faire mais ses jambes tremblent. Il sait que quand il foulera la toison verte, il n’y aura pas de retour en arrière, son doute est permanent mais il est confiant et a envie de montrer qu’au bout du compte, toute cette crainte était vaine.

Paul.

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