Brexit : quelles conséquences pour la République d’Irlande ?

Le mardi 17 janvier, la Première ministre britannique Theresa May exposait pour la première fois son plan de sortie de l’Union européenne suite au vote en faveur du Brexit. Dans un discours ferme, la Première ministre a présenté ses douze objectifs. En République d’Irlande, aussi connue comme l’Irlande du Sud ayant acquis son indépendance par rapport au Royaume-Uni, cette allocution a été suivie attentivement. Le maintien de la Zone Commune de Voyage (Common Travel Area) avec l’Irlande du Nord, le contrôle de l’immigration et la sortie du marché unique, ont suscité le plus d’interrogations.

 

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Entre petits chemins et petites routes: à 10 minutes à pied de Tralee, la capitale du comté Kerry qui compte près de 25 000 habitants, on est déjà en pleine campagne. Crédits photos: CrossWorlds/ Olga Lévèsque

La Zone Commune de Voyage, ou une frontière presque fictive entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord

 

Aujourd’hui, il est très simple de passer d’une Irlande à l’autre. Theresa Regner et Janine Hellwig, toutes deux assistantes d’allemand dans le nord de la République d’Irlande, racontent que lorsqu’elles traversent la frontière pour se rendre au Royaume-Uni, rien n’indique le changement de pays, à l’exception d’un panneau annonçant l’entrée dans un nouveau county (comté) et l’affichage des limitations de vitesse en miles par heure.

Si se rendre d’un pays à l’autre est aussi facile, c’est grâce à l’accord sur la Zone Commune de Voyage (Common Travel Area). Mis en place en 1923, juste après l’indépendance officielle de la République d’Irlande du Royaume-Uni, cet accord permet aux citoyens irlandais de se déplacer sur le territoire britannique avec un minimum de contrôle aux frontières même si la paix ne sera véritablement établie qu’en 1998. Ils n’ont pas besoin de disposer d’un passeport, expliquant ainsi l’absence de démarcation visible entre les deux Irlande, dont la jonction est la seule frontière terrestre entre le Royaume-Uni et la République irlandaise (et aujourd’hui avec l’Union Européenne).

Ainsi la déclaration de Theresa May mardi 17 janvier 2017, qui affirme vouloir « travailler pour arriver à délivrer une solution qui permette le maintien de la Zone Commune de Voyage avec la République » apparaît comme une bonne nouvelle pour les Irlandais du Nord. Comme l’avaient relevé certains journaux, ces derniers avaient pris d’assaut les mairies afin de se faire délivrer un passeport irlandais suite à l’annonce du Brexit, de peur de ne plus pouvoir se rendre en Irlande du Sud. En effet, après des décennies de guerre entre les royalistes protestants du Nord et les républicains catholiques du Sud, l’accord de Good Friday (Vendredi Saint), signé en 1998 et assurant en premier lieu la paix, permettait également aux Irlandais du Nord de jouir de la double nationalité irlando-britannique. La détention d’un passeport issu de la République d’Irlande, leur garantirait la possibilité de passer d’un pays à l’autre sans besoin de visa en cas de suppression de la Zone Commune de Voyage et de ré-instauration d’un contrôle strict à la frontière.

 

Le contrôle de l’immigration : « Ce qui me préoccupe, c’est de voir une nouvelle barrière réapparaître »  

Cependant, lors de son discours, Theresa May a réaffirmé son projet de régulation et de « protection de l’intégrité du système de l’émigration au Royaume-Uni ». Ces mots inquiètent les Irlandais résidant actuellement sur l’île voisine.

Depuis la crise économique de 2008, les jeunes Irlandais du Sud sont de plus en plus nombreux à quitter leur terre natale dans l’espoir de sortir d’un environnement très rural et de trouver un emploi plus facilement (en Irlande, sur la période 1983-2016, le taux moyen de chômage des jeunes actifs s’élève à 18,5%).

 

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Entre petits chemins et petites routes: à 10 minutes à pied de Tralee, la capitale du comté Kerry qui compte près de 25 000 habitants, on est déjà en pleine campagne. Crédits photos: CrossWorlds/ Olga Lévèsque

 

De plus, cette affirmation inquiète l’industrie du tourisme. Mary, employée à l’office de tourisme de Tralee (comté Kerry) raconte :

« Près d’un huitième des visiteurs qui foulent le sol de la République d’Irlande sont d’Irlande du Nord. Et si on regarde plus globalement, un tiers des touristes sont citoyens du Royaume-Uni. » Les migrations ne sont pas unilatérales. « Avant l’été, beaucoup de gens d’ici [Tralee], viennent me voir pour préparer leurs vacances en Irlande du Nord. » Elle ajoute sur un ton fataliste :

« Ce qui me préoccupe avec le contrôle de l’immigration qui va être mis en place, c’est de voir une nouvelle barrière réapparaître. »

Interviewés par Rté, la première chaîne d’information irlandaise, certains parlementaires de la République décrivent les mesures annoncées comme « un pas agressif » à l’encontre de leur pays, certains d’entre eux attendaient même un statut spécial en faveur de l’Irlande du Nord.

 

La sortie du marché unique européen et de l’union douanière de l’Union européenne et ses conséquences pour la République d’Irlande 

 

Le huitième point abordé par Theresa May dans son discours concerne la sortie du marché unique européen, ainsi que la fin de l’adhésion britannique à l’union douanière de l’Union européenne. Selon Rté, les échanges économiques entre les deux Irlande représentent jusqu’à 80% du marché dans certains domaines. Ainsi, le rétablissement d’une douane entre l’Union européenne et le Royaume-Uni signifierait probablement une baisse des échanges commerciaux entre les deux pays en raison de la concurrence de niveau international. De plus, afin de contrôler l’entrée et la sortie de biens et de marchandises sur le territoire britannique, l’instauration d’une frontière physique entre le nord et le sud de l’île verte semble être une possibilité à envisager. Pour la plupart des citoyens de la République irlandaise à qui nous avons posé la question, cette idée reste impensable. Ils évoquent le long et sanglant combat de leurs parents et grands-parents (3 480 morts entre 1969 et 1998) qui a mené à l’indépendance irlandaise en 1920, puis à la paix entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande en 1998.

 

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« Mon sang d’Ulster est mon héritage le plus précieux ». L’Ulster est la province irlandaise correspondant à l’Irlande du Nord. Fresque murale dans le quartier Sankhill de Belfast. Crédits photos: Flickr/ CC/ Suart Caie

 

En attendant l’avancée de négociations concernant la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, Sinn Féin, le parti républicain irlandais guidé par l’ancien premier ministre d’Irlande du Nord Martin McGuinness, appelle à un référendum sur la réunification de l’île « considérant que […] le vote des gens du Nord était à 55,77% de rester dans l’Union européenne, ce serait la prochaine étape logique ».

 

Les Irlandais du sud interviewés évoquent quant à eux de trop grandes différences avec les Irlandais du nord et rejettent les valeurs auxquelles ils les associent (comme le catholicisme qu’ils jugent exacerbé). Le projet de réunification des deux Irlande, tout comme le Brexit à ses premières heures, semble donc actuellement n’être qu’une irréaliste chimère.

Olga Lévesque.

 

Une réflexion au sujet de « Brexit : quelles conséquences pour la République d’Irlande ? »

  1. C’est très intéressant d’avoir la vision des Irlandais sur le Brexit! Je connais bien la position de presque la moitié des Britanniques qui sont anti Brexit et par conséquent atterrés par cette situation. Mais je n’avais pas d’échos côté irlandais. Merci!

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