Coupe du Monde – Ce Brésil qui n’aimait pas le foot

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014).

Ce thème, je l’ai effleuré au cours de l’année tout en essayant de garder mon impartialité, un regard objectif et pragmatique sur les évènements qui ont bouleversé le Brésil entre l’été 2013 et aujourd’hui. Nous somme à quelques heures de l’ouverture, il est venu le temps pour moi de faire un bilan sur cette Coupe du Monde qui déchaine les passions au Brésil et pousse chaque jour un peu plus le pays vers le gouffre du doute et du chaos.

Je commençai mon enquête il y a un mois. Je voulais trouver une réponse claire à une question essentielle : « Que deviendra le Brésil pendant et après la Coupe du Monde ? ».

Ce que le football peut faire au Brésil

Un ami m’a un jour dit: « pour prendre le pouls d’un pays, discute avec les taxis ». En hommage au premier regard croisé de CrossWorlds j’ai pris l’initiative de discuter sur la question avec tous les chauffeurs de taxis que je pouvais rencontrer. A l’image de la population brésilienne, leurs avis étaient partagés.

A Rio, l’un d’eux me dit : « tu sais, je suis sûr qu’à partir du premier match, tout sera fini ». A São Paulo, on me dit : « il est temps que les gens se réveillent, on doit être plus regardants sur ce qui se passe, il faut punir les pourris ». A Belo Horizonte, il y a quelques mois, j’ai enfin pris la mesure du moment historique que vivait le Brésil lorsque le chauffeur de taxi me confia :

« Moi, j’espère que le Brésil sera éliminé pendant la phase de groupes »

Comment comprendre la phrase de ce troisième chauffeur de taxi dans un pays qui respire le football, où des villes entières sont bloquées lors de simples finales de championnats régionaux ? Un pays où le monstre sacré de la musique brésilienne, Jorge Ben Jor, chante son amour pour sa muse Tereza en précisant en fin de chanson : « Après toi, il n’y a que le Flamengo », club de foot légendaire de Rio de Janeiro.

De mon enfance passée ici, j’avais gardé le souvenir de supporters hypnotisés, dévoués corps et âmes à une cause qu’ils considéraient comme dépassant leurs simples soucis quotidiens, une religion. « L’opium du peuple » : c’est ce blâme marxien que l’on pouvait lire dans les journaux d’époque contre la venue de Charles Miller, le papa du futebol qui apporta d’Angleterre dans ses valises, le ballon de cuir qui bouleverserait à jamais la destinée d’un pays.

Le football joue effectivement un rôle social ici plus que nulle part ailleurs. La catharsis qu’il est capable d’offrir pour les masses brésiliennes de supporters est unique. Un but décisif devient une cause de bonheur similaire ou supérieure à celle de la naissance de votre fille alors qu’un penalty raté reste aussi traumatisant que la perte d’un parent proche. La vie d’un Brésilien est ponctuée des joies et des désespoirs que sa vie de supporter a pu lui provoquer.

Certains peuvent trouver cela critiquable, d’autres peuvent y voir une manière comme une autre de congédier les malheurs individuels, une illusion acceptable au nom du bien-être du plus grand nombre. En 1970, lors de la conquête du « Tri », le tendre baiser sur le trophée du capitaine Carlos Alberto avait donné au pays un élan d’espoir et d’union retrouvée dans l’un des moments les plus difficiles de l’histoire du pays avec ses coups d’Etat récurrents et répression politique. Voilà ce que le football peut faire au Brésil.

 

Carlos Alberto, capitaine de l'équipe de Brésil vainqueur de la coupe du monde en 1970. Crédits photo: flickr/CC/ Felipe Quintanilha

Carlos Alberto, capitaine de l’équipe de Brésil vainqueur de la coupe du monde en 1970. Crédits photo: flickr/CC/ Felipe Quintanilha

 

Mais alors pourquoi le chauffeur de taxi a-t-il dit :

« Moi, j’espère que le Brésil sera éliminé pendant la phase de groupes » ?

Que voulait-il dire ?

Des nœuds dans la gorge et la Coupe du Monde comme élément déclencheur

Le mouvement protestataire dont on parle dans les médias internationaux a donné une fausse idée de la situation. Sur les réseaux sociaux, chacun va de son petit avis sur la question mais on ne saisit souvent pas ce qui est en jeu réellement.

Le noyau dur des manifestations de l’été 2013 qui protestait contre l’augmentation du prix des transports en commun a éclaté depuis, en des milliers de groupes plus ou moins importants, aux revendications multiples. Le mouvement protestataire n’est ni organisé, ni uni, comme a pu le présenter la presse internationale.

Dans les foules processionnaires se mêlent anarchistes, communistes, socialistes déçus, syndicalistes enragés, sociaux-démocrates, électeurs de droite, nostalgiques de la dictature militaire, bandits, hooligans, ONG humanitaires, défenseurs des droits de l’homme, de l’environnement, jeunes, vieux, hommes, femmes, riches, moins riches, pauvres, diplômés, analphabètes, hétéros, homos, lesbiennes, trans, Noirs, Blancs, Métisses, Asiatiques, Indiens… Bref, toute la société brésilienne y est représentée et le mouvement concentre toutes les frustrations, les soucis, les craintes trop longtemps étouffés. Tout explose au même moment, en mondovision.

 De la contestation au Brésil : pourquoi maintenant ?

Les Brésiliens ont tendance à se considérer comme un peuple docile, peu contestataire. De fait, dans son histoire, le pays n’a pas connu de soulèvement populaire de grande ampleur contre la violence exercée par les différents dictateurs militaires. Des mouvements limités dans leurs nombres et dans le temps se sont battus pour obtenir des droits mais n’ont jamais été capables d’annexer les masses.

Il y a eu des mouvements syndicalistes qui ont vu l’émergence de Lula dans les années 1970-1980, des maquisards résistants desquels faisaient partie Dilma Rousseff à la même époque. Il y eu ensuite des mouvements « Diretas Já ! » pour demander le suffrage direct aux élections présidentielles et même un impeachment mené contre le Président en 1992. Mais on ne peut noter dans l’Histoire brésilienne, une véritable révolution qui regrouperait toutes les classes sociales, toutes les régions, tout le peuple brésilien.

La plupart des Brésiliens a subi silencieusement les tragédies de son histoire, entre dictatures militaires, injustices sociales, corruption, impuissances de la Justice, violence urbaine, trafics de drogues, famine, prostitution, mauvaise qualité des systèmes de santé et d’éducation publics, déceptions politiques… La réaction brésilienne a été souvent celle du rejet. On a perdu peu à peu confiance en la politique, les institutions. Les scandales se sont multipliés pour finir par devenir banaux. La plupart des Brésiliens se sont contentés d’avaler toujours un peu plus le nœud qui serrait leurs trachées.

Puis vinrent les années Lula, des années de croissance économique, d’émergence internationale, d’emplois, d’augmentations du salaire minimum, de programmes d’allocations familiales, d’explosion des exportations, de découverte d’énormes réserves de pétrole, d’élection du Brésil comme pays-hôte de la Coupe du Monde 2014 et des JO 2016. Le pouls brésilien palpitait à un rythme effréné alors que l’avenir semblait brillant. Une injection d’adrénaline.

Mais toute montagne russe fait suivre à l’euphorie, un instant de torpeur. Le gourou a un genou à terre (Lula est diagnostiqué d’un cancer de gorge en 2012), la crise frappe enfin le Brésil, des scandales de corruption organisée sous le mandat Lula éclatent, le Brésil prend du retard dans la construction de ces stades et on commence à critiquer les dépenses pharaoniques engagées pour la Coupe du Monde au vue de la qualité médiocre du système d’écoles, de crèches, d’hôpitaux, de routes du pays, le Brésil s’incline en finale des JO 2012 face au Mexique…

L’ambiance morose s’installe rapidement. A l’une des périodes les plus fastes de l’histoire moderne brésilienne va succéder le moment de l’explosion des contestations dans tout le pays. Les nœuds ne peuvent plus être avalés, au contraire, ils se desserrent et les manifestations prolifèrent, les grèves se multiplient. Le Brésilien ne veut pas de ce gouvernement, ne veut plus faire partie d’un pays qui dévie de l’argent et dépense ce qui reste dans des projets inutiles depuis bien trop longtemps. Le Brésil ressent enfin cette rage nécessaire et suffisante pour descendre dans la rue.

« Moi, j’espère que le Brésil sera éliminé pendant la phase de groupe »

Un nœud qui se desserre ?

Le peuple brésilien : un animal en cage qu’on a laissé sortir 
"FIFA go home" - manifestations au Brésil contre la Coupe du Monde. Crédits photo: flickr/CC/Ninja Midia

« FIFA go home » – manifestations au Brésil contre la Coupe du Monde. Crédits photo: flickr/CC/Ninja Midia

 

La rage brésilienne doit être crainte. Elle est souvent disproportionnée par rapport à sa cause, et déchaine une violence inouïe.

Aux manifestations contre la Coupe du Monde se joignent tous ceux qui ont brisé leurs chaines et laissent parler leur rage étouffée. Des mouvances anarchistes comme les Black Bloc ou les PCC (Le Primeiro Comando da Capital que l’on dit vouloir attaquer les bars diffusant le match d’ouverture demain), des jeunes armés et cagoulés se mêlent aux manifestations, brûlent des bus, tirent sur la police et promettent que des attentats auront lieu pour empêcher que cette Coupe du Monde se réalise.

La violence se propage alors au camp d’en face. La police, repousse à coups de boucliers et à tirs de flash-ball la foule désorientée. La panique vient, le chaos jette son voile obscure sur le pays. Les télévisions du monde entier diffusent les images de ce pays en guerre avec lui-même et apeurent les touristes qui s’empressent de revendre leurs billets d’avion. On explique que le mouvement et les manifestations qui se déroulent dans tout le pays sont toutes organisées sous la banderole du groupe « Não Vai Ter Copa » (« Il n’y aura pas de Coupe ») qui ne représentait selon un rapport IBOPE de juillet 2013 que 30% des manifestants. On fait croire que le pays tout entier ne veut pas de cette Coupe du Monde. La chanson d’Edu Krieger, « Desculpe Neymar » (« Excuse-moi Neymar ») devient l’hymne de ce mouvement qui reprend son refrain : « Pour cette Coupe du Monde, je ne vous supporterai pas ».

« Moi, j’espère que le Brésil sera éliminé pendant la phase de groupe ». Tout est dit.

Je pourrai finir cet article ici. J’y ai sincèrement pensé. Néanmoins, ma conviction demeurait et je ne pouvais conclure mon enquête sur une idée qui irait à l’encontre de tout ce que je pense sur la passion brésilienne pour le football. Il m’est inconcevable de penser qu’un Brésilien désire au plus profond de lui-même que son équipe nationale s’effondre.

Car un argument revenait souvent dans mes discussions avec les chauffeurs de taxis : les Brésiliens sont trop facilement manipulés par les médias. Certains disaient surtout que les Brésiliens avaient à tort, étaient menés à penser que la Coupe du Monde était la cause de tous leurs soucis. La Coupe du Monde n’a finalement été que la déchirure du voile qui aveuglait le peuple brésilien. Elle a permis de montrer les incohérences et les injustices politiques et institutionnelles. Je reste convaincu que les médias étrangers passent à côté du véritable état d’esprit de la majorité des Brésiliens à la veille de cet évènement sportif qu’ils ont tellement désiré.

Plusieurs milliards de reais ont été gâchés et détournés par la FIFA et ses standards, par les gouverneurs des ville-hôtes, par la Fédération brésilienne, mais la majorité des Brésiliens sait que le foot en tant que simple sport n’y est pour rien. On a néanmoins cherché à tourner les rancœurs et la rage incontrôlée vers le ballon, écran de ceux qui prennent les vraies décisions.

Le foot et le pouls du Brésil

C’est en visitant le Museu do Futebol de São Paulo que j’ai compris. A un moment de la visite, on entre dans une salle obscure, on ne voit rien. Soudain, on entend les battements d’un cœur. Lent, pendant de longues secondes, ils résonnent dans la salle plongée dans le noir comme des échos de l’histoire. Sur de longues banderoles de soie qui descendent du plafond, se projettent soudain des figures de légende. Tout parut plus clair : dans l’obscurité apparurent tels des fantômes de batailles glorieuses, les seuls héros nationaux dont le Brésil croit bon de se rappeler. Ronaldo, Rivaldo, Romario, Falcão, Rivelino, Socrates, Zico, Garrincha, Ronaldinho et le plus grand de tous, le « Roi Pelé ». Ils apparaissent balle au pied, figés comme des statues. Des dieux immortalisés.

Le roi Pelé, le 16 mai 2007. Crédits photo: flickr/CC/ Patrick Szymshek Szaferman Benegone

Le roi Pelé, le 16 mai 2007. Crédits photo: flickr/CC/ Patrick Szymshek Szaferman Benegone

 

L’épiphanie me vint :  le pouls du Brésil connait aussi ses sursauts au rythme des roulettes, des virgules, des crochets, des doubles-contact, des talonnades, des lobs, des sombreros, des frappes du droit, du gauche, de l’extérieur du pied, enroulées, des coups de tête, des petits ponts, des grands ponts et de l’ébranlement des filets. Ce qui fait aussi battre le cœur du Brésil c’est cette folie géniale qui a été surnommée pour l’éternité : « Joga Bonito ». Les médias étrangers nous font croire que les Brésiliens ne veulent pas de leur Seleção mais le moment venu, lors du moment décisif, le véritable, le cœur de chaque Brésilien battra à l’unisson avec celui de Neymar.

 

Paul.

 

Une réflexion au sujet de « Coupe du Monde – Ce Brésil qui n’aimait pas le foot »

  1. Article très intéressant, on ressent plein d’émotions et de vécu au fil du texte. Les anecdotes sont au top! :)

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