CHINE – L’essoufflement des parapluies hongkongais

Pas plus tard qu’avant-hier soir à Hong Kong ont eu lieu de violentes altercations entre manifestants et forces de l’ordre. La tension monte entre les militants pro-démocratie, qui se distinguaient à l’origine par leur pacifisme, et le gouvernement. La police semble prête à utiliser la force pour débloquer les quartiers occupés. Car cela fait maintenant plus de 40 jours que Hong Kong assiste au mouvement de désobéissance civile le plus important de son histoire depuis la rétrocession à la Chine en 1997.

Revendiquant une véritable démocratie à Hong Kong, Occupy Central with Love and Peace a rassemblé des centaines de milliers de Hongkongais –principalement des étudiants- dans les quartiers d’affaires de Central et d’Admiralty ainsi que dans le quartier plus populaire de Mongkok. Mais aujourd’hui, aucun accord n’a été trouvé. Quel avenir prédire au mouvement alors que les tensions entre activistes et policiers s’attisent, que les quartiers occupés se vident peu à peu et que les espoirs d’avancées concrètes disparaissent lentement ?

L’élément déclencheur : « aimer la Chine »

Afin de clarifier la situation, un bref retour en arrière s’impose. Hong Kong, ancienne colonie britannique, fut rendue à la Chine en 1997. L’accord entre le Royaume-Uni et la République Populaire stipulait que durant 50 ans, il serait laissé à Hong Kong un degré d’autonomie élevé. Ce régime, intitulé « Un pays, Deux systèmes », permet aujourd’hui à Hong Kong de se gérer seule, exception faite de la politique extérieure et de la défense. La ville a ainsi conservé les libertés politiques et économiques dont elle jouissait sous le gouvernement britannique, inexistantes en Chine continentale.

Hong Kong obtint alors, une sorte de mini-Constitution, la Basic Law. Celle-ci déclare que « l’objectif ultime est la sélection du chef de l’exécutif par suffrage universel » avec des candidats choisis « par un comité de nomination représentatif en accord avec les principes démocratiques ». Cela est loin d’être encore le cas. Le Chief Executive est actuellement élu par un comité électif composé de 1200 membres. Les membres du comité électif sont quant à eux élus par les résidents de Hong Kong, mais le droit de vote n’est pas universel. Une ou plusieurs voix sont accordées aux membres de 28 catégories socio-professionnelles. Pour faire simple, un docteur ou un avocat pourra avoir deux voix, une femme de ménage ou un chômeur n’en aura aucune. En plus d’être contesté pour son manque de démocratie, le comité électif est souvent accusé d’être pro-Pékin.

En 2007, en accord avec les principes énoncés dans la Basic Law, la Chine déclara que le suffrage universel serait mis en place à Hong Kong en 2017. Mais Pékin est en partie revenu sur sa promesse l’été dernier en précisant que les candidats en lice pour devenir chef de l’exécutif devront être « patriotes » et « aimer la Chine ». Des critères arbitraires qui permettront à Pékin de disqualifier les candidats qui ne lui plaisent pas. Le gouvernement chinois ajouta qu’il pouvait amender la Basic Law comme il le désirait. Ces déclarations furent perçues comme une ingérence de la Chine dans les affaires de Hong Kong et un reniement des promesses de 1997. Ce fut l’élément déclencheur des manifestations.

Le drapeau de Hong Kong accroché sur un panneau publicitaire à Central. Crédit photo : Crossworlds/Candice Altmayer

Le drapeau de Hong Kong accroché sur un panneau publicitaire à Central. Crédit photo : Crossworlds/Candice Altmayer

L’utilisation de gaz lacrymogènes : un choc

Le mouvement de contestation était au départ uniquement pro-démocratique et principalement étudiant. Occupy Central with Love and Peace organisa en juin dernier un référendum non officiel auquel 700 000 Hongkongais participèrent, afin de prouver la détermination des Hongkongais à un mode démocratique de nomination des candidats.

Des mouvements étudiants ont ensuite appelé au boycott des cours à partir du 22 septembre. Mais un véritable tournant eut lieu le dimanche 28 septembre. A Hong Kong, les gaz lacrymogènes n’avaient pas été utilisés depuis près de 10 ans ! De nombreuses personnes n’ayant jusque là pas participé au mouvement se sont publiquement opposées à une telle réponse de la part du gouvernement, et des critiques quant à l’inaction de celui-ci face aux manifestations et au boycott se sont élevées.

Central occupé, au plus fort de la manifestation. Crédit photo : Crossworlds/Candice Altmayer

Central occupé, au plus fort de la manifestation. Crédit photo : Crossworlds/Candice Altmayer

 

C’est à partir de là que le nombre de personnes occupant les rues de Hong Kong le soir devint incalculable. Mais c’est aussi à partir de ce moment-là que les revendications du mouvement perdirent en clarté. La contestation devint un mélange  de militants pro-démocratie, de personnes choquées par l’utilisation de gaz lacrymogènes, d’opposants au gouvernement actuel et d’habitants effrayés du pouvoir que la Chine revendique de plus en plus sur Hong Kong.

Manque de clarté donc, et manque de leader. En effet, si chaque participant proteste pour des raisons différentes, il est impossible de trouver une voix les représentant tous. La seule organisation clairement identifiée comme organisatrice du mouvement est la Fédération des Etudiants de Hong Kong. Mais les étudiants refusent également de désigner un leader, ce qui rend la communication avec le gouvernement encore plus difficile.

Un manifestant portant un masque anti-gaz lacrymogènes. Crédit photo : Crossworlds/Candice Altmayer

Un manifestant portant un masque anti-gaz lacrymogènes. Crédit photo : Crossworlds/Candice Altmayer

« Hong Kong n’est pas un Etat indépendant » 

Le 21 octobre dernier, des représentants du mouvement étudiant et des représentants du gouvernement ont dialogué durant deux heures. Deux heures retransmises en direct dans tout Hong Kong et porteuses de beaucoup d’espoirs. Malheureusement, aucun accord n’a été trouvé. Les étudiants sont inflexibles : ils refusent que les candidats au poste de Chief Executive soient choisis par Pékin. Ce à quoi le gouvernement répond que « Hong Kong n’est pas un Etat indépendant« , et qu’il n’a pas le pouvoir de décider seul de son système politique.

De son côté, l’actuel Chief Executive C.Y. Leung a également précisé qu’il pensait que le suffrage universel laisserait trop de pouvoir aux plus modestes : « Si c’est entièrement un jeu de nombres et de représentation numérique, alors évidemment vous parlerez à la moitié de la population de Hong Kong qui gagne moins de 1 800 dollars par mois«  . Aucun des deux camps n’étant prêts à faire de concession, tout compromis semble impossible.

Les parapluies, symbole du mouvement surnommé la Umbrella Revolution. Crédit photo : CrossWorlds/Candice Altmayer

Les parapluies, symbole du mouvement surnommé la Umbrella Revolution. Crédit photo : CrossWorlds/Candice Altmayer

Et maintenant ?

L’impasse dans laquelle se trouvent les négociations a découragé beaucoup de manifestants. Ils sont de plus en plus nombreux à rentrer chez eux, convaincus qu’ils n’obtiendront rien. Les plus assidus restent les étudiants. Ainsi le mouvement Scholarism, dirigé par Joshua Wong, un étudiant de 18 ans devenu un symbole à Hong Kong, refuse de libérer les rues avant d’avoir obtenu des résultats concrets. Près de 2500 tentes sont encore plantées dans les trois quartiers occupés.

Mais on sent une certaine lassitude. Après plus d’un mois à camper dans la rue tous les soirs sans obtenir la moindre avancée politique, beaucoup s’interrogent sur l’utilité de leur action. D’autant que l’opinion publique commence à se retourner contre eux. 40 jours de manifestations, c’est aussi 40 jours de rues bloquées et de transports en communs arrêtés. Les Hongkongais veulent revenir à la normale. Ainsi, une campagne de soutien à la police a été lancée afin de récolter des fonds permettant aux forces de l’ordre d’agir. Le but : libérer les rues.

Les tentes encore présentes à Central. Crédit photo : Elise Dedekam

Les tentes encore présentes à Central. Crédit photo : CrossWorlds/Elise Dedekam

 

Le gouvernement attend donc patiemment que le mouvement s’essouffle et que le ras-le-bol des Hongkongais atteigne un niveau assez élevé pour que la police puisse évacuer les quartiers occupés sans indignation générale.

Les leaders d’Occupy Central sont conscients que la situation actuelle ne peut plus durer. Ils proposent une « retraite stratégique », c’est-à-dire de mettre fin à l’occupation des rues afin de continuer l’action sur un plan politique. La Fédération des Etudiants de Hong Kong a, quant à elle, annoncé sa volonté d’engager un dialogue directement avec Pékin, devant l’impossibilité de négocier avec le gouvernement local. Mais les chances de succès d’une telle action sont réduites. Il semble peu probable que le gouvernement chinois écoute les doléances d’un mouvement étudiant hongkongais alors même que les manifestations s’éteignent lentement.

L’issue ? Très certainement une lente extinction du mouvement de désobéissance civile, sans résultat sur le plan politique… Mais la Chine ne sort pas victorieuse non plus de cet affrontement. Car si Occupy Central a prouvé quelque chose, c’est que la jeunesse hongkongaise n’est pas prête à se laisser gouverner par Pékin.Cette génération qui a manifesté avec tant de ferveur acceptera-t-elle que Hong Kong devienne une ville chinoise à part entière dans un peu plus de 30 ans ?

 Candice A.

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