Street art : une réalité, des murs et des songes en Argentine, Kenza Useldinger

Une de nos lectrices a vécu un semestre à Buenos Aires en tant qu’étudiante française expatriée. Elle s’est laissée emporter par les graphes ornant les murs de la ville, dessins miroir d’une société dynamique et pleine d’antithèses.

Il suffit d’une promenade le long d’une voie ferrée, en périphérie du quartier de la Boca, pour voir surgir un amoncellement de peintures inattendues.

Sur la gauche, s’étend une fresque murale de plus de 15 mètres de hauteur, nous plongeant dans une perspective surréaliste. Au sommet, un seul homme. Il porte un masque de robot et sa silhouette aux allures futuristes se distingue parmi le reste du paysage. Il survole un village uniforme teinté de rose et bleu aux tonalités douces. A travers cette peinture aux influences cubistes, l’artiste nous fait pénétrer dans les songes du protagoniste.

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« L’homme qui plane »: La Boca, septembre 2014, Grande peinture murale le long d’une voie ferrée. Crédits photo: CrossWorlds/Kenza Useldinger

 

Sur le mur d’en face, on voit la représentation d’un couple se tenant par le bras, marchant côte à côte. L’homme accompagne sa femme à l’autel, en tenue de mariage ; chacun d’eux porte un masque à gaz. Le dessin se différencie par son style chaotique et sans couleur, dénonçant une qualité de vie dégradée suite à la pollution croissante et incontrôlée de la capitale argentine.

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Couple de mariés en masque à gaz, La Boca, septembre 2014. Crédits photos: CrossWorlds/Kenza Useldinger

 

La Boca, connu pour son Caminito bercé par le son du tango, ses statues pittoresques et ses maisons aux couleurs chatoyantes, est l’un des nombreux quartiers de Buenos Aires qui reflètent l’émergence d’un art des temps modernes : le street art. Néanmoins, ce coin touristique ne représente qu’une infime partie du quartier. Une fois la nuit tombée, on ne voit plus un seul promeneur dans les parages, car c’est avant tout la résidence de « Porteños » – habitants de Buenos Aires – victimes de la crise. L’insalubrité des bâtiments et la simplicité modeste des commerces en témoignent. Cependant, l’art donne des couleurs à ce paysage urbain désolé, ce qui fascine davantage les amateurs d’art contemporain que l’espace étroit réservé aux touristes.

Colorer la ville

Le « street art » ou « art de rue » s’est considérablement développé cette dernière décennie, et ce dans toutes les grandes villes du monde [ndlr : CrossWorlds l’avait constaté lors de son regard croisé « La rue se raconte »  quand notre correspondant nous avait parlé du street art berlinois.] A Buenos Aires, les graphes s’y affichent sans complexe et aspirent à une contemplation artistique, des quartiers les plus touristiques aux lieux parfois les plus sinistres et improbables. Dans le quartier central de Palermo, célèbre pour ses boutiques extravagantes et pour sa vie nocturne incessante, les bars et restaurants se font concurrence quant à celui détenant le concept le plus original.

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Singe et figure ethnique à l’entrée d’un magasin de vêtements, San Telmo, septembre 2014. Crédits photo: CrossWorlds/Kenza Useldinger

 

En flânant dans le centre, on observe un colibri dépeint de mille couleurs comme surgissant d’un arc en ciel, allant de pair avec les desserts colorés et confiseries de ce lieu adulé pour les « brunches » du dimanche. Dans le même croisement on assiste à une scène festive mais plus macabre : le profil d’une vieille nonne au buste prépondérant dont le corps s’échappe dans une fumée grise. Au sommet de la peinture est détaillée la mécanique d’une horloge. Le visiteur, intrigué, s’introduit ainsi dans une minuscule boutique de petit-déjeuner à l’anglaise, qui n’est autre que l’entrée d’un bar caché au design étudié. A l’intérieur,  on retrouve les mêmes mécaniques en bronze, nous plongeant au cœur de l’horloge peinte.

Dessiner pour revendiquer

D’une manière générale, la législation argentine est très permissive au regard du street art, l’accord du propriétaire étant la seule condition à honorer. Couramment, les propriétaires font eux-mêmes la demande aux artistes de dessiner afin de donner vie à leur commerce ou de rendre leur demeure plus attrayante aux yeux du voisinage. Cette spontanéité informelle propre à la culture sud-américaine laisse libre cours à la créativité de nombreux artistes locaux et internationaux venus des quatre coins du monde.

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Mona Lisa revisitée, La Boca, septembre 2014. Crédits photo: CrossWorlds/Kenza Useldinger

 

Ce mouvement pictural dénote majoritairement un message contestataire, notamment depuis la crise de 2001 qui a plongé une partie de la population argentine dans une précarité financière. A cette époque, 13,2 millions d’Argentins sur 33,6 millions vivaient en dessous du seuil de pauvreté.

"Che vive en el pueblo " - Septembre 2014. Crédits photo : CrossWorlds/Kenza Useldinger

« Che vive en el pueblo  » – Septembre 2014. Crédits photo : CrossWorlds/Kenza Useldinger

 

Illustrations des facettes de la société argentine

Les artistes dépeignent la singularité de la société argentine dans la rue par des représentations de scènes de misère, aussi bien que par des revendications politiques ou culturelles. Dans un des quartiers aisés au Nord de la ville, sont représentés deux jeunes enfants jouant dans la boue sur un fond de guerre et de chaos.

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Deux enfant jouant dans leur bulle au milieu du chaos, Coghlan, septembre 2014. Crédits photo: CrossWorlds/Kenza Useldinger

 

D’autres tagueurs, plus engagés, écrivent des messages politiques en faveur d’un parti ou d’un autre, s’affichant dans tous les recoins de la ville. A la Boca, la propagande présidentielle perpétrée par le gouvernement actuel de Cristina Kirchner s’étend sur des kilomètres le long de la route principale ; d’autres messages plus culturels se distinguent, comme ce discours intitulé « El Che vive en nuestros pueblos » près du fameux stade de football La Bombonera.

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Reflet chronologique de l’histoire argentine à Plaza Mayo, Microcentro, septembre 2014. Crédits photo: CrossWorlds/Kenza Useldinger

 

On y trouve aussi des allusions historiques ; notamment à travers la représentation de minorités ethniques, très peu présentes aujourd’hui dues à leur exclusion passée. La population argentine possède de profondes racines européennes dues à une forte immigration au 19ème siècle venant principalement d’Espagne et d’Italie, favorisée par la constitution de 1853. L’écrivain mexicain Octavio Paz aimait comparer les Argentins à « des Italiens qui parlent espagnol et qui se prennent pour des Français ». En comparaison, les Afro-Argentins ne représentent qu’une infime part de la population aujourd’hui, en contraste avec l’époque coloniale où les proportions atteignaient 50% dans certaines régions, d’après le recensement de 1778.

Il existe deux hypothèses complémentaires expliquant ce phénomène. La première est qu’une épidémie de fièvre jaune en 1871 aurait décimé les Afro-Argentins confinés et abandonnés à une extinction sûre. L’autre est que les Argentins descendant d’esclaves ont été envoyés prioritairement au front lors de conflits menés au 19ème siècle tels que la guerre d’indépendance (1810-1825). Dans tous coins de la ville, sont dessinés des visages féminins d’origine africaine, souvent ornés de symboles ou traits sur le visage. Hommages à cette classe marginalisée et victime de politiques de blanchiment passées.

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Visage africain aux peintures ethniques signé Primo, Coghlan, septembre 2014. Crédits photo: CrossWorlds/Kenza Useldinger

 

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Femme africaine ornée d’une peau de lion, Coghlan, septembre 2014. Crédits photo: CrossWorlds/Kenza Useldinger

 

Les murs ont des oreilles dit-on. Ici, j’aime surtout leur langue bien pendue.

Kenza Useldinger

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