Carnaval de Rio : le défilé du combattant, par Julie Cocheteux N’diaye

Française et étudiante en échange à Rio, Julie a réussi un exploit: elle a intégré une école de Samba et a dansé lors du Carnaval de Rio. Retour sur son aventure et éclairage sur cette danse qui fait la réputation du Brésil.

Quand on pense Rio, certaines images nous viennent immédiatement à l’esprit : les plages, le football, les favelas et les danseuses de samba aux costumes éclatants et dénudés.  Ainsi en arrivant dans la Cidade maravilhosa, j’avais la ferme intention d’expérimenter par moi-même tous ces aspects de la supposée culture carioca (exception faite du football) , et en particulier la danse. Quel merveilleux pays que le Brésil pour un danseur toujours à la recherche de nouveaux styles,  nouveaux rythmes et nouveaux mouvements ? Le syncrétisme des trois cultures fondatrices de ce pays, indienne, luso-européenne et africaine a donné naissance à des rythmes et des danses singulières, seulement « do Brasil », et qui laisse le monde entier ébahi. Hormis la samba la plus connue (qui se décline elle-même en plusieurs branches bien distinctes), citons la « Musica Popular Brasileira » MPB avec son « Mas que nada », ou encore la Bossa nova et l’indétrônable «  Garota de Ipanema ». Moins connu par nous « gringos », le Brésil est également le pays de nombreux rythmes importés directement par les esclaves du continent africain et qui sont encore largement pratiqués  au cours des célébrations de candomblé, la religion des afro-brésiliens.  Mon arrivée au Brésil est donc marquée par cette excitation : « Je veux danser la Samba, apprenez moi ! » (en réalité, ici, on dit « le » Samba, mais c’est perturbant donc je vais rester dans l’erreur de la grammaire française)

  • Objectif 1 :  trouver une école de Samba

Seulement, entrer dans la sphère intime des danseurs cariocas n’est pas chose aisée. Certes, il est possible de s’inscrire à une heure de cours de samba, dans les multiples écoles de Copacabana, et se retrouver sans surprise aves tous les intercambistas (étudiants en échange) fraichement arrivés, et qui, pour la plupart,  anti-culture occidentale de la danse populaire oblige, ont de gros problèmes de synchronisation entre leur volonté et la réalisation de leurs mouvements sur le rythme hyperrapide qu’est la samba. Non, je veux être plus ambitieuse ! Le Big Dream, c’était de trouver une Escola de Samba, une vraie, de celles qui défilent au Sambodromo !

Or, première difficulté, nous les élèves en échange on habite dans la zone sud, c’est à dire les plages, c’est-a-dire pas du tout le terreau de la samba carnavalesque. Google Maps m’indique rapidement que la majorité des écoles se situent très loin de chez moi, dans la zone Ouest et Nord, et il faut avouer que ces lieux peuvent être risqués en rentrant seule la nuit. Et oui, traditionnellement, les écoles de samba se sont développées au cœur des zones populaires et des favelas où l’âme afro-brésilienne est vive ! Il existe tout de même, des école de samba dans la zone sud, comme celle de Rocinha, la plus grande favela du Brésil.

Samba 1

Source : Article « Rocinha » sur pt.wikipedia.org

C’est finalement par une heureuse rencontre que j’ai réussi à obtenir un contact. Fin août je me suis aventurée pour la première fois en bas de la gigantesque favela accompagnée de mes deux compères Laurène et Julien. Nous rencontrons le responsable des passistas, Raphael. Il nous explique que le principe d’une école de samba n’est pas de donner des cours, les passistas savent déjà samber et ont déjà, pour la plupart, plusieurs carnavals derrière eux. Cependant, il accepte de nous laisser participer aux entrainements. Heureux de cette première (grande) victoire, il nous reste maintenant à le convaincre.

  • Mais finalement, c’est quoi la samba ?

Hormis le pas principal (celui des pieds très rapide) et encore dans sa forme la plus schématique et simplifiée, je n’avais aucune expérience. Ce fut donc sept mois d’observation, de persévérance et de sueur afin d’apprendre cette danse incroyable. En voici les étonnantes particularités :

1) « Samba de seu jeito » ou une danse marquée par son informalité.

Premièrement, ce fut  le déconcertement : on oublie la rigueur du cours de danse segmenté à l’européenne avec une partie échauffement, apprentissage et chorégraphie. Ici c’est « free style » ! On nous explique que chaque danseur « tem seu jeito », c’est-à-dire, sa propre manière de danser, et donc  que chacun est libre de samber au son de la batterie comme il le souhaite. D’accord… mais nous on fait comment ?

2) « Queen B » l’identité passista

En fait, on acquière cette habilité d’improvisation en comprenant que,  lorsqu’elle sambe, la passista doit paraitre  la femme la plus attractive, puissante et  captivante de l’espace. J’ai, à chaque répétition, littéralement l’impression de voir apparaitre sous mes yeux une dizaine de Beyoncé en plein show du super bowl. Chacune danse différemment mais elles sont tellement assurées et gracieuses qu’elles sont tout simplement envoutantes. Elles, les meninas des favelas, qui malheureusement ont bien souvent un accès très réduit a l´éducation, occupent des emplois subalternes et pour certaines ont déjà souffert du racisme dû à leur couleur de peau. Ici, elles montrent qu’elles sont fières, qu’elles sont belles, et que ce sont elles que des millions de spectateurs vont admirer au sambodrome.

Crédits photo : globo.com.br

Crédits photo : globo.com.br

 

 3) Le Rythme dans la peau

Enfin, dernière mais cruciale caractéristique, la samba ne peut se dissocier de la musique sur laquelle on la danse ! À l´inverse de notre concept de chorégraphie académique sur huit temps, transposable d’une musique à l’autre, la samba se danse en fonction du rythme que donne la batterie. Cette musique si entrainante se voit personnifiée dans le corps des passistas : les accélérations vont se traduire par le « samba do pé » ultra rapide,  chaque arrêt de la batterie se traduit par un mouvement marqué des hanches, puis vient une séquence plus lente où l’on privilégie les bras aux mouvements sensuels, l’attitude, la marche hollywoodienne, puis ça repart sans prévenir ! C’est une succession de roulement de fesses, de saccade des hanches, de tours, et les pieds s’accélèrent,  on fait  vibrer la poitrine, puis comme par magie, la passista termine par une pose élégante sur la fin de la séquence musicale. Le répertoire de la passista est large et il est libre à chacun de l’enrichir. La seule règle, c’est d’impressionner. Ainsi, en plus d’être née avec le pas de samba aux pieds, les passistas ont cette capacité de comprendre et de traduire la musique. Au contraire des idées reçues, c’est cette qualité qui fait de vous une passista, et non pas la perfection du corps.

Des Répétitions au Sambodrome

Nous avions deux jours d’entrainement par semaine, et c’était à chaque fois un défi à relever, et ce malgré la fatigue physique ; car il s’agit de danser 45 minutes sans coupure, a rythme effréné, et nous ne lâchions pas ! Toujours à  l’affût pour apprendre de nouveaux pas, toujours souriante pour ne pas laisser paraitre la difficulté. Au fil des mois, je me sens plus en confiance, je sens que je progresse et on me félicite, ce qui m’encourage encore plus. Mon corps s’habitue à cet effort et je me sens à chaque fois habitée par le rythme. Finalement, au mois de Janvier, le saint graal tant espéré est atteint : nous sommes sélectionnés pour défiler au sambodrome. Ça y est, nous sommes officiellement passistas de l’école !

Viennent alors les entrainements le long de la plage, pour apprendre à samber en marchant. Il faut savoir qu’une école de samba comporte énormément de personnes, regroupées dans différents groupe biens définis. Chaque école possède ses porta-bandeira (un couple de danseurs exhibant le drapeau de l’école), ses bahianaises (les grand-mères de l’école au groove hilarant), et bien sur ses passistas et sa batterie, les deux groupes les plus appréciés. Ainsi, lors des répétitions, nous sommes portés par la communauté de  Rocinha, qui vient nous encourager. A chaque fois il y a plus de monde, et nous sommes de plus en plus motivés. Le Carnaval approche !

Crédits photo : Julien Vandriesche

Carnaval de Rio. Crédits photo – Julien Vandriesche

 

Le « Jour J » arrive finalement. Jusqu’au début du défilé je ne ressens ni peur ni joie, car je ne réalise simplement pas. J’ai l’impression de rêver. Pourtant tout est là : les costumes « string et paillettes », les chars, les chanteurs…  l’école est au complet, prête à se lancer sur l’avenida noire de monde. Lorsque la batterie commence à jouer l’air de l’école, nous commençons à avancer, et je réalise enfin la situation : aussi incroyable que ça ai pu paraitre, j’ai réussi à atteindre cet objectif, je suis au sambodrome et je vais danser ! Je ne ressens que de la joie, et ces 45 minutes de défilé auront été finalement les plus rapides jamais vécues. Je suis à fond, je me sens à ma place. Je suis heureuse de voir mes parents dans les tribunes, je suis heureuse de danser avec mes nouveaux amis, je suis heureuse de sentir l’admiration du public, admiration qui nous porte. Les corps dansent sans relâche, et la fatigue ne se fait pas sentir. A ce moment nous étions la Samba !

 

Julie Cocheteux N’diaye.

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