Ne ratez surtout pas le bus équatorien ! par Anne Desfontaines

Une de nos lectrices en Equateur joue le jeu de CrossWorlds et se lance dans l’analyse d’un objet apparemment banal : le bus. Bonne route.

S’il existait un concours international de bus, je voterais pour le bus équatorien. Avec enthousiasme. Bien sûr et malheureusement, cela n’existe pas, les concours de bus. Qu’est-ce qu’un transport en commun ? Rien d’autre qu’un moyen – de déplacement, en l’occurrence. Ça n’intéresse personne. C’est vide, c’est sans âme, c’est impersonnel, c’est purement utilitaire. C’est du moins vrai en France, sans aucun doute à Paris. Par chance, la RATP n’est pas encore arrivée jusqu’en Equateur.

Bus

Bus guayaquileño. Crédits photos : CrossWorlds / Anne Desfontaines

S’ennuyer ? Pas le temps

Vous vous ennuyez dans les transports en commun ? Venez à Guayaquil, vous ne serez pas déçus. Petit guide pratique en cinq étapes.

1. Attendre le bus, debout et réactif

Ici, même attendre son bus n’a rien à voir avec la routine. Pour la simple raison que rien ne vous garantit qu’il va s’arrêter aujourd’hui. On n’attend pas son bus sur un banc, mais debout. Et on surveille activement la route. Parfois c’est simple : différencier le bus vert du bus jaune peut se faire de loin. Parfois, ça demande d’avoir 10/10 à chaque œil. Une fois le bus repéré, il reste à lui faire signe. Descendre sur la route est la manière la plus logique pour qu’il vous voie. A moins, et c’est souvent le triste cas, qu’un autre bus ou camion s’intercale entre vous et l’objet de votre attente. Dans ce cas, vous prendrez le suivant. Il arrive même parfois que le conducteur vous ait vu mais ne s’arrête pas. Ne vous vexez pas, et souriez la prochaine fois.

2. Une fois entrés, accrochez-vous

Une fois réussie la première étape, les choses amusantes commencent. Après avoir donné 25 cts au chauffeur qui redémarre tout en vous rendant la monnaie, un seul conseil : accrochez-vous. Au sens littéral : attrapez ce qui se présente. Au sens figuré aussi : ne regardez la route que si vos nerfs sont solides. La conduite équatorienne est… surprenante. (Le concept de clignotants, notamment, ne semble pas être nécessaire pour appréhender les routes de Guayaquil.)

3. A l’intérieur, spectacle son et lumière

Si vous êtes parvenu à une place sans tomber, il reste à trouver de quoi vous occuper pour les quinze minutes qui arrivent. Ne sortez pas de livre, l’animation est incluse dans le prix du ticket. Il y a toujours de la musique, le genre variant en fonction des goûts du chauffeur, maître à bord incontesté. A la grande joie des oreilles de l’étranger en quête de pittoresque, c’est très souvent de la salsa. Les yeux ne sont pas en reste : c’est animé, les rues de Guayaquil. Le spectacle son et lumière est systématiquement complété par une page de publicité : le vendeur de bus, personnage inconnu sous nos latitudes, se charge de réveiller les passagers qui s’endormiraient (on reviendra sur le spectacle sonore, il en vaut la peine).

4. Pour descendre, tapez sur la porte

Autant ne pas s’endormir, d’ailleurs. Car on descend du bus comme on y monte : au bon-vouloir du chauffeur. Première leçon apprise par la gringa que je suis : le bus ne s’arrête que sur demande (insistante). Si vous voulez descendre à un arrêt existant (notion relative), il devrait suffire de vous poster devant la porte. A supposer que vous soyez bien visible dans le rétroviseur – si vous êtes petit, évitez les heures de foule. En revanche, si vous entendez créer un arrêt personnalisé, faites entendre votre voix ; ou tapez sur la porte, c’est encore le plus efficace.

5. Savourez votre victoire !

Le bus à Guayaquil est imprévisible. Dans tous les sens du terme. Pour prévoir son trajet, il n’y a pas de fiches d’horaires, encore moins de plans des lignes. Il faut être renseigné, ou téméraire. Conséquence : on n’y croise jamais le moindre touriste (à supposer qu’il y en ait à Guayaquil). Le gringo initié s’y sent donc seul, mais content, fier de prouver par sa seule présence qu’il a domestiqué cette grosse bête vrombissante. Il répond aux regards étonnés des locaux en prenant un air détaché, qu’il s’efforcera de maintenir pendant le prochain virage.

Si tout cela ne vous a pas donné envie de monter dans un bus équatorien, voilà deux autres raisons de le prendre.

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Un exemple extrême de bus équatorien : la chiva, customisée et personnalisée. 
Crédits photos : CrossWorlds / Anne Desfontaines

Kitsch ? Très peu.

Les Equatoriens, comme nombre de leurs voisins latino-américains, ont un goût prononcé pour ce qu’en France on appelle le kitsch. Ca fatigue un peu les yeux, quand on arrive. Notre « bon goût » n’est pas le leur, question primaire de relativité culturelle. Mais on s’y fait vite. C’est coloré, un bus équatorien. A la différence de nos intérieurs gris et uni-modèles, ceux d’ici sont décorés. Et dans ce domaine aussi, il semble que le chauffeur ait carte blanche. Totalement. Ce qui donne lieu à des résultats aussi étranges que réjouissants.

Dans tout bus qui se respecte, on trouvera des autocollants de football, les noms des enfants en lettres argentées, probablement quelques cœurs, et Garfield ou les Simpsons. Sans oublier Jésus, clé de voûte du décor. Au degré supérieur de customisation, on ajoute les guirlandes électriques synchronisées aux pédales – rouge : accélération ; bleu : frein. Ou l’inverse, c’est au choix, l’important étant que ça clignote. Le rétroviseur intérieur, quant à lui, se doit d’être entouré de peau de lapin. Et la Vierge Marie fait face au portrait du Che. Le tout est peu harmonieux, mais fortement sympathique.

Bienvenidos

Un mélange culturel réjouissant : « Bienvenidos al neuf-trois ». 
Crédits photos : CrossWorlds / Anne Desfontaines

Espace commercial ambulant

Le bus équatorien est plus qu’un moyen de transports, c’est un espace commercial. En dehors des publicités, qui ne diffèrent pas franchement de celles du métro parisien, c’est aussi un endroit de vente où s’achètent médicaments en tous genres, crayons HB avec gomme offerte, bouteilles d’eau, caramels avec goût au choix et empanadas les jours de chance. Ce sont souvent des hommes, plutôt des jeunes, parfois une femme et son bébé. Ils prennent leur temps. Cinq minutes au moins sont nécessaires pour vanter les mérites de la médecine traditionnelle chinoise, dix minutes pour faire l’éloge des crayons à mine indestructible, dix aussi pour convaincre un auditoire que la réussite scolaire est une question de pastilles. Il n’y a que les vendeurs d’eau qui n’aient pas de discours introductoire : « aguaaguaagua »  suffit bien.

Parfois ce n’est pas un vendeur, mais un chanteur venu avec sa guitare et sa voix abîmée. Des rappeurs, une fois, sono sous le bras. Personne n’arrive sans rien dans les mains. On ne mendie pas, dans le bus équatorien.

On a beau le prendre deux fois par jour, on ne se lasse pas du bus à Guayaquil. On y voit des choses fascinantes, pour qui prête un peu attention. On fronce les sourcils une fois sur deux, l’autre fois on rit. Il y a de tout. C’est bruyant, c’est varié, c’est un mélange absurde. C’est très équatorien.

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Guayaquil depuis le phare du Cerro Santa Anna, Décembre 2014. Crédits photos: CrossWorlds / Anne Desfontaines

 

 

Anne Desfontaines

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