Un roi, un prince et une République espagnole, par Julien Bonnefont

Le roi Felipe sera sacré le jeudi 19 juin prochain. CrossWorlds propose un décryptage des événements qui l’ont mené au trône espagnol grâce au papier d’un de nos lecteurs à Grenade.

Lundi 2 juin 2014, dans la fraicheur d’une matinée andalouse, mon téléphone se met à sonner. Je viens de recevoir  un texto d’un camarade espagnol : « El rey ha abdicado ». Durant la journée aucune liesse populaire à Grenade, mis à part quelques affiches collées à la hâte annonçant un rassemblement en début de soirée ou quelques drapeaux républicains attachés aux volets. Ce n’est qu’en fin de journée que le peuple espagnol a eu rendez-vous avec son Histoire.

La monarchie, fille du franquisme

Pour comprendre l’importance que représente l’abdication de Juan Carlos en faveur de son fils le prince d’Asturies, il faut faire un retour en arrière de près de 70 ans.
En 1931, la monarchie a fui l’Espagne Républicaine et regardé le pays s’effondrer sous les coups de l’insurrection franquiste. En 1938, Juan Carlos naît. Il faudra attendre 1948  et la prise de pouvoir par Franco pour que les Bourbons puissent revenir en Espagne. Franco a des projets pour le nouveau descendant des Bourbons… et le désigne officiellement comme successeur.

A la mort du dictateur en 1975, Juan Carlos ne suit pas le chemin tracé par Franco. Il favorise le processus de transition démocratique et permet l’adoption  par référendum d’une nouvelle constitution en 1978. L’Espagne est alors, et  pour de nombreuses années encore, pro-monarchiste, soutenant son roi comme symbole du compromis et d’une Espagne démocratique.

Pourquoi avoir abdiqué ?

Toutefois, en 2014, près de 40 ans ont passé depuis le temps où le roi contrecarrait les coups d’Etats militaires comme en février 1981. Ainsi, c’est un vieil homme de 76 ans, fatigué et malade, qui s’est exprimé devant les Espagnols le lundi 2 juin 2014.


Le discours de Juan Carlos en vidéo par Lemonde.fr

Beaucoup pensent que le roi a voulu laisser sa place à son fils aîné Felipe d’Asturies, qui représenterait l’Espagne du XXIe siècle. L’argument est recevable, mais ce n’est sans doute pas la seule raison. En effet, une série d’affaires et de scandales politico financiers ont ébranlé la couronne ces dernières années.

Tout d’abord la mise en examen de l’infante Cristina, la seconde fille de Juan Carlos soupçonnée par la Justice d’avoir participé, avec son mari,à un détournement de 6.5 millions d’euros de fonds publics. Ensuite, les révélations des parties de chasses en Afrique du roi aux frais des sujets de la couronne, pour la modique somme de près de 45 000 euros. Enfin, la fortune personnelle du roi – estimée à plus de 1.8 milliards d’euros – de même que la contribution au salaire annuel du roi par le contribuable espagnol (salaire estimé à plus de 290 000 euros annuel) sont considérés comme indécents dans un pays où le SMIC s’élève a 752, 85€ et où le chômage touche 25.3% de la population active. (source Eurostats  mars 2014)

Bilan: aujourd’hui, moins d’un Espagnol sur deux accorde son soutien à la monarchie et seulement 46.5% des 18-30 ans (El Pais 08/06/2014).

Quel avenir pour la monarchie ?

Comme l’a annoncé le chef du gouvernement Mariano Rajoy, l’exécutif  a eu recours à la procédure prévue par l’article 57.4 de la Constitution espagnole, à savoir adopter une loi organique. Cette loi organique, adoptée par une écrasante majorité du Parlement et du Sénat, constitutionnalise ainsi l’abdication  de Juan Carlos et prévoit le sacrement du roi Felipe VI le 19 juin prochain.

Pour autant, si le bipartisme, représenté par le Parti Socialiste (PSOE) et le Parti Populaire (PP), soutient largement la monarchie, le peuple espagnol semble exprimer le contraire. Suite à l’annonce du roi le 2 juin, plusieurs centaines de milliers d’opposants  à la monarchie se sont réunis dans la plupart des grandes villes de Madrid, à Barcelone en passant par Séville, Zaragoza ou Bilbao pour demander la tenue d’un référendum sur l’abolition de la monarchie. Mais en démocratie ce n’est pas la rue qui gouverne.

Pourtant en refusant l’option référendaire, la monarchie et le pouvoir en place courent le risque de faire de Felipe un roi illégitime aux yeux de bon nombre de citoyens. En effet un sondage réalisé pour El Pais daté du 8 juin montrait que près de 62% des personnes interrogées pensaient qu’un référendum devrait être organisé « à un moment ou à un autre » pour décider si l’Espagne devait demeurer une monarchie ou redevenir une république. Légitimer le monarque par la voix du peuple serait le meilleur moyen de restaurer la confiance entre les espagnols et leur  souverain.

Les partis PP et PSOE dépendants du devenir de la Couronne

Cette prise de position partisane du PP mais aussi du PSOE, à soutenir corps et âmes le régime, reflète leur peur de sombrer dans une profonde crise politique.

Ainsi, pour expliquer son refus du référendum, Mariano Rajoy invoque le respect du texte constitutionnel qui ne prévoit pas de consultation du peuple en cas d’abdication. Or cette interprétation de la constitution est tout à fait personnelle. En effet, l’article 92.1 de la Constitution dispose que « les décisions politiques d’une importance particulière pourront être soumises à tous les citoyens par la voie d’un référendum consultatif ». La question du régime politique de l’Espagne n’est-elle donc pas une « décision politique d’une importance particulière » ? En réalité le gouvernement et la monarchie craignent surtout un camouflet sans précédent en cas de victoire de la République, qui constituerait un véritable séisme politique.

Une nouvelle force politique : Podemos

Pourtant la rupture du peuple avec ses élites dirigeantes, qu’elles soient royales ou oligarchiques, est déjà consommée. Les résultats des élections européennes du 25 mai dernier ont signé le début de la fin de la main mise du PP-PSOE. Les deux partis affichent en effet un recul historique en tombant sous la barre cumulée des de 50% des voix : le PP passe de 42,12% à 26,05% et le PSOE de 38,78% des voix à 23%.

Plaza Carmen, Grenade, le 7 juin 2014. Crédits photo - Julien Bonnefont

Plaza Carmen, Grenade, le 7 juin 2014. Crédits photo – Julien Bonnefont

 

A l’inverse, sont renforcées des forces politiques nouvelles nées du mouvement des Indignés et qui s’étaient déjà exprimées lors de la marche de la dignité du 22 mars dernier. Ainsi la plateforme « Podemos » devient la 4ème force politique du pays,  et « IzquierdaUnida » (équivalent du Front de Gauche) conforte sa place de 3eme force.

« Ce drapeau est le seul légitime »

La passation de pouvoir se fera donc sans que le peuple espagnol ait été concerté. Pour autant le nouveau roi ne jouira pas de la légitimité populaire de son père en son temps et il est fort à parier que les manifestations en faveur de la République continueront à se multiplier…

En atteste un peu partout dans le pays, et cela depuis plusieurs mois, des manifestations. La volonté d’en finir avec les vestiges du franquisme que la monarchie continue d’incarner a saisi la rue. Les jeunes sont particulièrement présents dans ce mouvement.

Des retours que je reçois sur place, il semble que la jeunesse espagnole, née sous la démocratie, aura à coeur d’en finir avec les rois et de « les envoyer au musée » si les élites dirigeantes ne prennent pas conscience de la situation.

L’exemple le plus frappant sans doute, parmi les centaines de manifestations de ces dernières semaines, a eu lieu à Grenade, province andalouse. Dans la soirée du lundi 2 juin, une foule de près de 15 000 personnes s’est spontanément rassemblée à l’annonce de l’abdication.

Les manifestants ont symboliquement renversé la monarchie en  arrachant le drapeau royal pour le remplacer par l’étendard tricolore de la République. Les trois militants responsables de « l’outrage au drapeau » sont aujourd’hui dans les mains de la justice et risquent de lourdes peines.

Tout ça sur la place du Triunfo, où les rois catholiques signèrent la reddition des Maures, marquant  la fin de la Reconquista en 1492… Comme quoi, il y a des lieux qui savent écrire l’Histoire.

Rassemblement spontané sur la Plaza Triunfo, à Grenade, le 2 juin 2014. Crédits photo - Julien Bonnefont

Rassemblement spontané sur la Plaza Triunfo, à Grenade, le 2 juin 2014. Crédits photo – Julien Bonnefont.

 

Julien Bonnefont.

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