Une marche pour la dignité espagnole, par Julien Bonnefont

Le 22 mars dernier, 2 millions de personnes venues de toute l’Espagne se sont rassemblées à Madrid pour protester contre la politique d’austérité, menée depuis 2 ans par le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy.

La plaza Colón à Madrid, le 22 mars dernier - Crédits photo : www.publico.pt

La plaza Colón à Madrid, le 22 mars dernier – Crédits photo : www.publico.pt

 

Avant tout chose une piqûre de rappel s’impose pour comprendre le contexte socio politique de l’Espagne depuis le début de la crise. En  2008, le pays entre en récession avec l’explosion de la bulle immobilière et contracte une dette sans précédent. Dès lors le chômage explose, l’économie s’effondre malgré les cures d’austérité menées à la fois par la troïka et par le parti socialiste (PSOE) et le parti conservateur (PP). En quelques chiffres, l’Espagne de 2014 c’est 6 millions de chômeurs (26% des actifs) dont plus de 55% des 18-25 ans, mais aussi 5 millions d’Espagnols vivant désormais dans l’extrême pauvreté, soit deux fois plus qu’en 2007.

Dans une telle situation la « marche de la dignité » entamée fin février qui a vu converger 8 colonnes parties d’Andalousie, des Asturies, de Catalogne  et d’Estrémadure et qui s’est achevée le 22 mars dernier à Madrid devait souligner l’urgence sociale provoquée par la politique du gouvernement.

Le front d'une des colonnes - Crédits photo : www.20min.ch

Le front d’une des colonnes – Crédits photo : www.20min.ch

 

Un Parti Populaire qui renoue avec les démons du passé

Pourtant cette marche aussi impressionnante fut elle par son ampleur, n’est que la partie émergée de l’iceberg espagnol qui s’enfonce chaque jour un peu plus dans une crise sociale mais aussi, politique. Ironie de l’Histoire, la plupart des médias n’ont guère traité cette énième manifestation dans la capitale (si ce n’est pour parler des quelques débordements), car au même moment (ndlr le 23 mars) Adolfo Suarez, l’architecte de la transition démocratique succombait à une longue maladie. La mort de Suarez représente quelque part la fin d’une période, celle de l’ère post franquiste. Aujourd’hui s’ouvre un nouveau chapitre, celui d’un virage idéologique de la démocratie conduit sous l’égide du Parti Populaire.

En effet, ces 8 derniers mois le PP s’est illustré par la mise en place d’une politique réactionnaire  conduisant  à une mobilisation massive des espagnols. Parmi les différentes réformes entreprises, deux mesures apparaissent comme symptomatique :

  • La loi de sécurité citoyenne ou « ley mordaza » : un tout nouvel arsenal répressif

La « ley mordaza » ou « loi bâillon », présentée par le ministre de l’intérieur Jorge Fernandez Diaz, vise à réduire de manière drastique le droit à manifester. Elle distingue deux types d’infractions :

–          Les infractions « graves » pour lesquelles les peines encourues sont de 1000 à 30 000 €. Ces  infractions regroupent divers éléments comme  les « menaces ou insultes envers un policier »  ou encore « disposer des éléments qui empêchent la libre circulation des véhicules et des personnes »

–          Les infractions dites « très graves » pouvant s’élever jusqu’à 600 000€. On peut citer notamment « La captation ou la diffusion d’images attentant à l’honneur, l’image ou la sécurité de membres des forces de l’ordre ».  Sont également interdites les manifestations spontanées devant les institutions de l’Etat, comme le Congrès, le Sénat ou les hauts tribunaux etc.

Il faut encore ajouter à ce panel répressif des interprétations très surprenantes, comme le fait que  tout acte de résistance à l’autorité, par exemple une chaine humaine, pourra être assimilé à un attentat et donc puni de 4 ans de prison. Cette liste non exhaustive traduit le virage dangereusement autoritaire pris par le gouvernement qui tente tant bien que mal de museler la grogne sociale. A cet égard le conseil de l’Europe s’est déclaré hautement réservé quant à l’application de cette loi doutant que “ces restrictions soient nécessaires dans une société démocratique”.

Source : abcdetc.mondoblog.org

Source : abcdetc.mondoblog.org

 

  • Ley anti IVG

Seconde loi qui a provoqué une indignation nationale et européenne : le “projet de loi organique pour la protection de la vie de l’être conçu et de la femme enceinte visant purement et simplement  à supprimer le droit des femmes à avorter librement.

Aujourd’hui, la loi de 2010 permet à toute femme d’avorter librement, c’est-à dire sans avoir à se justifier, pendant les 14 premières semaines de grossesse. Le projet de loi défendu par le gouvernement aspire à abolir cette liberté, et à ne contempler la possibilité d’avorter que sous deux conditions: en cas de viol jusqu’à la douzième semaine, et s’il existe un risque grave pour la santé de la femme enceinte jusqu’à la 22ème semaine. Exit donc les malformations ou maladies incurables de l’embryon ou du fœtus qui ne font plus partie des arguments pouvant autoriser un avortement.  

Malgré les justifications éthiques déployées à tour de bras par le ministre Ruiz Gallardon, cette loi traduit une inclinaison revancharde à la faveur des franges les plus conservatrices du milieu catholique.

Où va donc l’Espagne ?

Affiche de la Jeunesse de la Gauche Unie : "En route vers le futur, la jeunesse marche pour sa dignité" - Source : chiva.eupv.org

Affiche des Jeunes de la Gauche Unie : « En route vers le futur, la jeunesse marche pour sa dignité » – Source : chiva.eupv.org

 

Contrôle autoritaire de l’espace public, retour de la domination patriarcale et de l’Eglise catholique dans la sphère domestique, voilà le cocktail promu par le parti au pouvoir.  Toutefois ce revirement politique ne se comprend en grande partie qu’à la lumière de la perte totale de confiance des Espagnols dans leurs institutions. En effet, depuis 2010 la monarchie est empêtrée dans les scandales financiers de détournement d’argent à tel point qu’aujourd’hui moins d’un Espagnol sur deux lui accorde son soutien et seulement 42% des 18-30 ans. De plusn la classe politique est éclaboussée par une série de scandales, de corruption et de malversations à la tête desquels trône le parti de Mariano Rajoy. En 2 ans le PP aura connu l’affaire Bárcenas, liée au financement occulte du Parti Populaire, le scandale des photos montrant le Président de Galice sur le bateau d’un trafiquant de drogue, et la mise en examen de nombreux de ses élus dans des affaires de corruptions dans l’attribution des marchés publics

Si  le peuple espagnol persiste à exprimer son exaspération, les grandes manifestations de 2011, 2012 et 2013 tout comme le mouvement des Indignés ont perdu de leur vivacité par la difficulté à construire des structures pérennes permettant de répondre à la nécessaire refondation de la lutte sociale. A cela s’ajoute un sentiment de résignation dans une société où les élites politiques de droite comme de gauche reproduisent les mêmes schémas et les mêmes recettes périmées.

Plus grave encore, le parti conservateur dont les liens avec la dictature n’ont jamais été démentis s’enferme dans une négation de la réalité et qui, pour faire face à son discrédit total, tente de restaurer les pièces de l’Etat Franquiste exaltant un âge d’or hypothétique et perdu.

Julien Bonnefont.

Une réflexion au sujet de « Une marche pour la dignité espagnole, par Julien Bonnefont »

  1. Merci julien,de nous faire prendre consciencequ’un Pays qui tant souffert puisse connaitre
    à nouveau l’obscurantisme, et toutes ces fausses valeurs véhiculées par des classes dirigeantes et mm par l’eglise, qui font que les « les petits gens » l’Espagne d’en bas!!! soient
    à nouveau muselés. FBC

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