« Attrape-moi si tu peux » : l’Iran face à sa scène underground, par Joséphine Parenthou

Joséphine a voyagé en Iran en « couchsurfing ». Sa dernière étape : Téhéran, où elle rencontre Milad qui l’introduit dans l’univers subversif de l’underground engagé iranien. 

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Musée d’Art moderne de Téhéran. Crédits photos : CrossWorlds/Joséphine Parenthou

 

Dix jours. Dix jours que nous voguons à travers l’Iran. Nous sommes sales, puants et fatigués lorsque le bus nous dépose à Téhéran. On a déjà vu beaucoup de choses, on a rencontré beaucoup de personnes. Dix jours que tous nos préjugés sont balayés d’un revers de main. Là, pourtant, c’est différent. Nous faisons la connaissance de notre hôte, Milad. Il est étudiant en architecture. Et nous lui devons la plus belle découverte de ce voyage. A mon sens. Une heure à peine que nous sommes ici, et nous découvrons enfin cet Iran caché que nous touchions du doigt depuis le début sans jamais n’en percevoir plus que de vagues ombres.

Téhéran, c’est d’abord cet atelier de peinture clandestin dans lequel nous avons été introduits. Dans le sous-sol d’un immeuble résidentiel, derrière une porte ridiculement banale s’ouvre à nous toute une société d’artistes qui a choisi l’illégalité comme socle de ses créations. Il n’est pas interdit de peindre en Iran, toutefois les règles imposées aux artistes limitent de facto les thèmes abordés. Les « valeurs de la République islamique d’Iran » n’empêchent pas les représentations figurées : on trouve dans les bazars de nombreux portraits du Prophète Muhammad ou de son gendre Ali. En revanche, le nu ou l’illustration du sexe opposé sont tout à fait contraires à ces valeurs. Des planches anatomiques, des dessins au fusain, des reproductions picturales de Van Gogh et d’Odilon Redon couvrent les murs de la petite pièce. Mais, si l’accès nous a paru très (trop ?) simple pour les touristes que nous sommes, il ne faut pas se méprendre : Milad nous confie que seul un réseau d’initiés, de téméraires, d’amoureux de l’art y parviennent.

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Le groupe « Rock in the street » et ses fans, à Téhéran. Crédits photo : CrossWorlds/Joséphine Parenthou

 

Une fourmilière de libre penseurs

D’ailleurs, si ces jeunes décident de braver les interdits, ce ne sont pas les seuls. Téhéran est une fourmilière de libres penseurs, presque autant qu’à Chiraz, et c’est avec eux que nous évoluons dans le bruit, la circulation, les autorités, les flots de hijabs. Au milieu d’écrivains inconnus, d’étudiants en médecine, de photographes à faire pâlir un Théo Gosselin, nous passons nos soirées à discuter politique, à philosopher sur le gouvernement idéal, à déguster de la musique iranienne. C’est cette dernière, en particulier le rock persan, qui bénéficie d’une belle réputation à l’extérieur des frontières. À l’intérieur en revanche, jouer de la guitare électrique peut s’accompagner de lourdes conséquences.

Milad continue de nous éblouir. Nous assistons à la performance musicale des frères Shams et d’Amin Rafiei Nia, les trois membres de « Concert in the street« . Devant un café français, ils installent tranquillement batterie, amplis et micros. Une petite foule se forme autour des notes de musique, les policiers passent trois fois en voiture… rien. Ne les ont-ils pas vus ? Ils ont pourtant bravé la censure.

Un aller simple pour la case prison

De quelle censure parle-t-on ? Les concerts de rue sont interdits, c’est vrai. Mais chanter du Manu Chao représente-il un danger pour le régime ? Désobéir à la loi, dessiner dans l’illégalité sont des actes répréhensibles. Toutefois il vaut mieux laisser passer quelques infractions et s’attarder sur ceux qui dérangent réellement : lorsque l’underground se mêle au subversif.

Car là, c’est un aller simple pour la case prison. Cinquante-huit artistes kurdes ont été emprisonnés en 2013. Majoritairement des musiciens, on y retrouve également la peintre Atena Farghadani, pour qui Amnesty International se bat et exige la libération. Suite à son incarcération, la jeune artiste a décidé d’entamer une grève de la faim et se trouve aujourd’hui entre la vie et la mort. Elle n’est pas la seule dans ce cas : en 2012, le danseur Davoud Zare avait exposé à la face du web les conséquences dramatiques d’une absence d’alimentation dans une vidéo, « La tension authentique ». Protestation contre les méthodes d’emprisonnement du régime et soutien à ses congénères.

 

Un cheval de Troie au musée d’Art moderne de Téhéran

Bref. De toute manière, le régime n’en fait qu’à sa tête, il ne les libèrera pas. L’art underground semble n’avoir que deux possibilités : rester vide de sens et couché ou subir l’enfermement. Et pourtant… si la censure fait son œuvre, certains petits rusés réussissent à passer au travers des mailles du filet. Milad tenait à nous faire visiter le Musée d’art moderne de Téhéran, qui accueillait pour l’occasion la Biennale de la photographie. D’une médiocrité exquise, tout y est ridicule, n’étant qu’un simulacre d’art placé sous le regard de l’éternel Ayatollah Khomeiny, trônant dans la grande entrée.

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Au-dessus de la porte d’entrée du Musée d’Art moderne de Téhéran, un portrait de l’Ayatollah Khomeini, premier Guide suprême et chef de la révolution de 1979, à côté de celui de Ali Khameini, l’actuel Guide suprême. Crédits photo : CrossWorlds/Joséphine Parenthou

 

Sauf. Sauf. Koorosh Asgari a eu le talent de flouer la censure et d’exciter la réflexion, enfin de devenir « officiel » sans être « pour ». « Evolution » est une photographie  et, produit de l’Iran, elle se lit de droite à gauche. Sur un fond noir et impersonnel se succèdent quatre femmes. Quatre femmes censées n’en être qu’une, de l’enfance à la veille de l’au-delà.

L’évolution n’y est finalement que physique, simple fruit de la nature humaine. Le voile qui les enveloppe complètement, exception faite du visage et des pieds, le voile symbole de la religion et de son institutionnalisation politique, gouvernementale, lui, ce voile, ne change pas. Comme si ce régime édicté par les hommes ne changeait ou n’allait pas changer.

En tant que femme, femme chanceuse d’être française, femme ayant « expérimenté » l’obligatoire port du hijab, les visages voilés de cette enfant, adolescente, de cette vieille, de la femme elle-même me sont apparus comme une résignation désespérée. Si notre photographe tenait à louer le régime, on ne doute pas un seul instant qu’il s’y serait pris bien différemment. Certains de ses camarades suivent le même chemin par divers moyens : photographie, peinture, installations, tout se légitime par l’interprétation matérielle qu’ils en font.

Mêlant la subversion au talent, ceux-là ont ouvert une porte royale à l’underground contestataire au sein même de l’art officiel. Ni plus ni moins qu’un cheval de Troie se moquant cyniquement d’une République islamique parfois bien ignorante en matière d’art.

Joséphine Parenthou

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