Le conte aquatique du Chili, par Louis Messager

L’eau se prête a priori difficilement à l’exercice de style cinématographique. Mais selon l’un de nos lecteurs, Patricio Guzman a su relever le défi dans son documentaire Le Bouton de Nacre (El Boton de Nacar). Élevant l’eau comme le miroir mémoriel du Chili, Guzman conte un voyage onirique, entamé parmi les astres et poursuivi à travers l’histoire de son pays. Le film suit l’eau comme un fil conducteur guidant le spectateur à travers un tissu d’évènements a priori indépendants.

Vidéo d’un chant indien inspiré par le bruit de l’eau, tirée du film, publiée sur la chaîne Youtube du Monde. A écouter en lisant l’article !

Une cosmologie de l’eau

Le film s’appuie sur l’eau comme un élément indispensable et silencieux, central et secondaire de l’histoire humaine. Les missions spatiales témoignent de son importance cruciale : sans eau, pas de vie. Une théorie astronomique avance qu’une comète, en percutant la Terre, y aurait apporté l’eau. Descendue des étoiles et du passé cosmique, la matière aquatique forme un tout qui s’évapore, se condense, se glace ou se liquéfie, dessine mers et océans et permet le développement de la vie ; du cosmos à la cosmologie, Guzman franchit le pas dans un élan poétique.

Le sud de la voie lactée, vu de l'observatoire ALMA, dans la région chilienne de l'Atacama. Crédits photo : ESO/B. Tafreshi/TWAN

Le sud de la voie lactée, vu de l’observatoire ALMA, dans la région chilienne de l’Atacama. Crédits photo : Flickr/CC/ESO/B. Tafreshi/TWAN

 

Cette origine galactique est le fruit des découvertes d’observatoires spatiaux tel celui d’Atacama, à l’extrême nord du Chili, désert hyperaride aux paysages lunaires. Du désert d’Atacama à l’archipel de plusieurs milliers d’îles de Patagonie Occidentale, le Chili serpente sur près de 4000km jusqu’à son autre extrémité, l’archipel de plusieurs milliers d’îles de Patagonie Occidentale, la Terre de Feu et ses paysages hostiles, le Cap Horn et ses eaux tumultueuses. La bande de terre repose ainsi en équilibre entre les cimes de la cordillère des Andes et l’Océan Pacifique.

Un voyage mémoriel des premiers Indiens…

En dépit de sa situation géographique exceptionnelle, le Chili contemporain est dominé par les héritiers des colons européens, que Guzman oppose aux peuples indigènes, habitants premiers des confins de la Patagonie occidentale. Ces ethnies marines, comme les Kaweskar, cohabitaient en osmose avec une nature pourtant peu hospitalière (les températures s’élevant rarement au-dessus de 0°C) ; ils vivaient de la pêche, migraient sans cesse sur de frêles embarcations, démontrant des qualités de navigation tout à fait exceptionnelles leur permettant de défier les flots déchaînés des mers du Sud et de se repérer sur des distances importantes grâce aux seules étoiles et à leur connaissance ancestrale des mers. Le mode de vie et la culture des Indiens étaient alors inséparables de leur environnement aquatique.

Par cette même mer qu’ils parcouraient, les Indiens virent arriver au 19ème siècle les colons européens, décidés à coloniser le continent sud-américain et à évangéliser ses habitants ; la Patagonie occidentale n’y fit pas exception. Les conquérants convoyaient sur leurs bateaux des armes bien plus redoutables que leurs munitions : des bactéries qui décimèrent une grande majorité des Indiens. Pour les survivants, ce fut le mépris, l’assimilation forcée et douloureuse et l’arrachement à pas forcés à leur culture. Alcoolisme, parcage ou conversion forcée au christianisme furent le lot commun des Indiens de Patagonie. Par le prisme de l’eau, Guzman se plonge dans les cultures ancestrales des peuples indigènes, habitants premiers de ce qu’il appelle une Terre d’eau, dont le Chili contemporain a volontairement écarté le souvenir, celui d’un péché originel que le pays se refuse à affronter.

Le parc national Torres del Paine, dnas la région des Magallanes et Antarctique. Crédits photo : Flickr/CC/Jon Mould

Le parc national Torres del Paine, dans la région des Magallanes et Antarctique. Crédits photo : Flickr/CC/Jon Mould

… aux victimes de la dictature de Pinochet

Guzman redécouvre dans les mers la mémoire de la période Allende-Pinochet, qui traverse l’ensemble de son œuvre cinématographique. Il considère que cette période l’a défini comme homme et comme artiste (il fut un soutien d’Allende) mais a également généré la matrice politique et sociale du Chili contemporain. Allende fût un espoir et le premier à reconnaître les droits et la richesse des cultures amérindiennes. Son renversement par Pinochet et l’instauration d’un régime dictatorial basculèrent le Chili dans une période sombre (1973-1990) pendant laquelle Indiens et hommes d’Allende sont regroupés dans des camps de détention, théâtres d’exactions et de tortures. Puis, nombre d’entre eux disparaissent et jamais ne réapparaissent : la loi du silence appose son sceau sur le tragique destin des victimes de la dictature et interdisent le deuil des proches.

Un « trou de la mémoire » résulte de cette période troublée et la société chilienne reste marquée par ce problème identitaire. Le devoir de mémoire auquel s’astreint Guzman le conduit au fond du Pacifique ; suite à l’élimination des opposants dans des salles de torture, les corps, témoignages encombrants des abus du régime, lestés de métaux, enveloppés dans des sacs plastiques et enfermés dans des cercueils en carton, étaient largués par hélicoptères au large des côtes. Ils reposent aujourd’hui au fond de l’eau, fosse commune de la dictature, l’immensité de l’Océan couvrant d’un voile les assassinats et condamnant à l’oubli les disparus.

La dictature voulait effacer ces victimes de la mémoire commune, mais ne peut effacer celle de leurs assassins. Les militaires de l’époque se confient dans leurs vieux jours à leurs curés et réenclenchent ainsi le processus mémoriel. On plonge pour remonter les cercueils. Les corps sont identifiés. Le voile se soulève progressivement sur les jours les plus sombres du Chili.

La mémoire se reconstitue et se perd dans cette « Terre d’eau » qu’est le Chili. Seuls sept Indiens ont survécu et portent les dernières traces d’une culture ancestrale aujourd’hui vouée à s’éteindre. Leurs témoignages filmés sont les derniers maillons d’une chaîne qui disparaitra avec eux. Ces « monuments vivants » (Guzman) revendiquent leur identité indienne. Les victimes de Pinochet rappellent une autre histoire du Chili. Toujours écrite au fil de l’eau.

Louis Messager

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