Trois semaines de tremblements : quid des Népalais ? par Quentin Bernard

La Terre tremble toujours au Népal. Et les Népalais vivent avec. Quentin Bernard est un étudiant français expatrié sur place. Ce mercredi 20 mai 2015, il revient sur les trois dernières semaines passées dans le pays depuis les premières secousses survenues le 25 avril 2015, causant plus de 7.000 morts et plus de 14.000 blessés selon un bilan provisoire. 

« La vie retourne à la normale à Barpak », lit-on dans le Repùblica du 7 mai 2015 alors que les recherches des victimes viennent de s’interrompre, douze jours seulement après la secousse qui a fait trembler le Népal (7 .9 sur l’échelle de Richter). Les photos du journal montrent trois femmes, robe longue et foulard sur la tête, le front cerclé par une lanière, un panier en bambou dans le dos. A l’intérieur : des couvertures, du bois ou un bébé. Toutes portent la tête basse. Ce sont là des scènes qui pourraient paraître banales si on ne distinguait pas en arrière-plan des gravats ou les palles d’un hélicoptère indien qui achemine en urgence des sacs de riz.

Crédits photo : CrossWorlds/Quentin Bernard

Crédits photo : Nepali time avant les tremblements, en novembre 2014, Bodnath. CrossWorlds/Quentin Bernard

Katmandu – Depuis trois semaines, rien ne semble bouger

Lorsque l’on marche dans les rues de Katmandu, la vie semble reprendre son cours, les toits des maisons en moins. Il n’y a pas moins d’électricité qu’avant (jusqu’à 14 heures de coupure par jour) et les problèmes d’approvisionnement en eau sont toujours à la limite de l’acceptable. La circulation, moins fournie, reste chaotique. Certes, les voyageurs ont fui laissant derrière eux un quartier touristique morne. Il devient difficile de sortir boire un verre après 23h. Un magasin sur deux est fermé, alors que la ville s’est vidée d’une grande partie de ses habitants, tous rentrés au village pour s’inquiéter de leurs parents et de la maison familiale. On remarque quelques baraques dont il ne reste plus rien ; et la vie qui se déroule toujours au ralenti.

C’est à se demander si rien n’a jamais changé pour les Népalais. Le Népal, lui, a la fièvre depuis trois semaines. Et les anticorps s’activent. Des Chinois en uniforme ou en combinaison blanche distribuent des tentes, les Indiens sont au premier rang dans la logistique de l’aéroport et Allemands, Pakistanais, Turcs, Français et autres militaires ou volontaires sont sur tous les fronts. « La diplomatie du désastre humanitaire » fera long feu encore. Mais quid des autres, de ceux qui vivent là et qui ont tout perdu ? Leur apparente passivité me laisse croire qu’il ne s’est rien passé pour eux. Je ne ressens ni excitation ni colère chez les gens que je côtoie. De la peur parfois, mais aucun ne se retrousse les manches franchement. Les écoles sont fermées et les maçons ont repris le travail, mais pour personne le rythme ne semble avoir changé. Ils se laissent vivre. Ce n’est pas de l’insouciance pourtant. De fait, les gens semblent avoir compris qu’on ne change pas un destin à coup de pioche. Peut-être sont-ils encore sous le choc, pas bien remis d’avoir tant perdu et désemparés devant l’ampleur du chantier. Peut-être… A bien y regarder c’était comme ça il y a une semaine, et déjà comme ça il y a trois mois. Et il y a fort à parier que ce sera ainsi pour un long moment.

Une personne âgée à Bakhtapur. Désormais la ville royale historique est rasée à moitié. Crédits photo : CrossWorlds/Quentin Bernard

Une personne âgée à Bakhtapur. Désormais la ville royale historique est rasée à moitié. Crédits photo : CrossWorlds/Quentin Bernard

Hinduing, Dhading District – Chanter ses morts

Deux heures après le tremblement de terre, lorsque une autre étudiante, notre guide et moi-même arrivons dans ce village de la Ruby Valley, dans les Ganesh Himal, nous ne trouvons rien. Les maisons en pierre sèche ancestrales se sont effondrées et les habitants sont attroupés en silence sur la place du village. Ils attendent, anxieux, le retour de ceux qui étaient aux champs, coupaient du bois ou gardaient les troupeaux. Cinq tentes sont montées pour passer la nuit à l’abri de la pluie. Les pleureuses inondent le camp de leurs larmes et de leurs cris. Elles chantent leurs morts, six en tout dont on n’a pas retrouvés les corps ; parmi eux, deux enfants de cinq et six ans. Le silence règne et la pluie tombe tandis que nous entendons à nouveau les coups de semonce de la terre qui tremble.

Puis vient le jour de deuil, durant lequel la famille du défunt ne peut pas manger pas de sel. Et tout le village participe aux cérémonies funéraires qui durent deux jours et une nuit. Les femmes sont assises dans les tentes et vont chercher des couvertures. Les hommes, eux, sont cramponnés à la radio et font le décompte des victimes. Ce sont trois jours pendant lesquels la vie s’est arrêtée. Trois jours auxquels succède une période qui me semble plus détendue. Les enfants jouent, blaguent et tous sont repartis dans les champs pour cueillir le blé ou faire paître le bétail. Je fais la sieste dans les champs, en attendant. Puisqu’il n’y a que ça à faire, attendre. Lorsque je quitte la vallée pas une pierre n’a été déplacée. Les tentes sont dressées pour subir la mousson. On mange, on fume et on boit le soir et la moisson continue. Coûte que coûte. La ronde des hélicoptères qui porte l’écho des morts d’ailleurs est la seule note qui tranche avec la vie d’avant.

En arrivant nous avions pensé aider à déblayer, à reconstruire, le temps qu’on vienne nous chercher. Mais Tek Gurung, notre guide m’a arrêté : « Ils ne commenceront rien maintenant. D’abord il faut attendre les aides du gouvernement. Et puis on verra. Ils ne savent pas comment reconstruire. Peut-être qu’une ONG viendra. »

Narayanthan, Katmandu District – « Nos dirigeants n’ont rien fait, sinon parler »

Heureusement les ONG arriveront. Le soulagement à Katmandu, c’est que ça aurait pu être pire. La vie n’a pas changé à Narayanthan, au nord de la capitale, où peu de maisons ont été touchées. C’est comme dans une bulle ici, et le seul moyen d’en sortir c’est de lire le journal. Aujourd’hui dans Repùblica, comme les jours précédents, le gouvernement est attaqué pour sa gestion de la crise. Dans le courrier des lecteurs, intitulé « After The Fall » – qu’on peut traduire autant par ‘après la chute’ que par ‘après l’automne’ – Shyam Guragain s’indigne :

« Alors que nos forces de sécurité et les secours venus de l’étranger se démènent, nos dirigeants n’ont rien fait, sinon parler ».

L’immobilité de la classe politique frise l’immobilisme, dans ce pays qui n’a toujours pas rédigé sa Constitution. De la même manière, cette « caste » politique entrave le processus des secours, alors que dans le même temps le gouvernement entend centraliser et coordonner toute l’aide « post-crise ». Cette incompétence paralyse un pays, pour lequel la prise d’initiative semble inconnue au bataillon et où, dans la panique, on préfère appeler au secours que de réfléchir. « Je ne suis pas le pilote, mais un passager » dit Arati, 27 ans, pour se défendre de ne pas avoir repris les activités en cours avec les internes de son école. Elle ne dort que 5 heures par nuit depuis les premières secousses, dans la peur que la maison s’écroule pendant son sommeil.

Un enfant sur un terrain vague de Katmandu, sur sa moto de fortune. La plupart des écoles resteront fermées pour deux semaines encore. Crédits photo : CrossWorlds/Quentin Bernard

Un enfant sur un terrain vague de Katmandu, sur sa moto de fortune. La plupart des écoles resteront fermées pour deux semaines encore. Crédits photo : CrossWorlds/Quentin Bernard

Le problème du Népal c’est justement qu’il n’y a pas de pilote aux commandes. L’afflux d’aide internationale n’incite d’ailleurs pas le gouvernement à reprendre les manettes. Et il semble bien qu’il ait les mains liées. Par l’Inde déjà, qui a imposé sa gestion des secours en envoyant dix hélicoptères de l’armée dès les premières heures après le séisme. Par la communauté internationale ensuite. Cette dernière se saigne, à l’image du Royaume-Uni dont le gouvernement a déjà envoyé 3,5 Mds de Roupies népalaises, soit 9,77 % du PIB de ce petit pays himalayen. 

Le pays vit sous tutelle, de fait, mais par manque de compétences et de logistique la majeure partie de cette aide internationale s’avère sous-employée. Ce, sans compter la partie de l’aide qui aurait disparu, comme me le laisse entendre un employé de la Sécurité Civile, faisant référence à l’aide envoyée par le gouvernement français.

Dahachok, Katmandu District – « Ici, les gens sont fatalistes et fainéants »

Le pays va mettre du temps à sortir la tête de l’eau, mais les habitants donnent l’impression de n’avoir jamais coulé. A Dahachok, à une heure au sud-ouest de Katmandu, les trois-quarts des maisons sont détruites ou inutilisables. Dans le ward n°7, l’une des parties du village, plus de 150 personnes vivent sous des bâches, alors que le soir de grands feux sont allumés pour tenir les tigres à distance. Et pourtant, il aura fallu l’impulsion d’une association française qui leur apporte des tôles ondulées pour que certaines familles se décident à fabriquer des abris en bambou et terre séchée, au moins le temps que la mousson passe. Qui sait, sinon, si la situation ne serait pas restée comme ça pendant un mois encore pour certains, jusqu’à ce qu’il ne soit trop tard ? L’état d’urgence n’existe pas ici et tout se fait pas à pas. Il faut laisser le temps au temps. Et ce n’est pas un problème de moyens financiers, pas pour la majorité des familles, témoigne Sarita Rokka, la correspondante locale d’Himalayan Sunrise (association française qui soutient au quotidien deux des écoles du village et fournit depuis le tremblement une aide d’urgence). Le rythme reste paisible en apparence.

Et comme à Hinduing, depuis une semaine rien n’a changé, pas une brique n’a bougé. Les habitants attendent les pelleteuses qu’un éventuel industriel voudrait bien leur prêter. Ou bien celles dont dispose le  gouvernement. Qui sait quand elles viendront, ou même si elles arriveront ? En attendant, quelques jeunes se démènent et tirent le village de son inertie. Le gouvernement leur a promis un lakh (100 000 NRs) par foyer. Mais personne n’est dupe.

Et ni la tristesse ni la fatigue ne se lisent sur les visages de ces vies jetées à la rue. Les gens s’adaptent, ne disent rien, ne protestent même pas, ils acceptent, ou se résignent. Dans le taxi pour aller dans ce village, Saru Khakurel, la directrice de l’école Victor Hugo Manjushree Vidyapith, dépeint d’un air détaché la mentalité des népalais : « Ici, les gens sont fatalistes et fainéants ». « Ici », c’est le Népal, un pays où l’on demande à celui que l’on croise, en guise de salutation, s’il a mangé du riz. Un pays où l’on peut dormir entassés les uns sur les autres plusieurs nuits durant.

Le pays est sans dessus-dessous. Mais relativement au désordre habituel la vie à Katmandu paraîtrait presque plus calme. Ici, un enfant près de Durbar Square à Katmandu en novembre 2014. Crédits photo : CrossWorlds/Quentin Bernard

Le pays est sans dessus-dessous. Mais relativement au désordre habituel la vie à Katmandu paraîtrait presque plus calme. Ici, un enfant près de Durbar Square à Katmandu en novembre 2014. Crédits photo : CrossWorlds/Quentin Bernard

Et au passage je prends une claque dans la gueule. Elle a un goût de décalage culturel pas encore digéré. Décalage entre la réaction de l’occidental que je suis et qui a du mal à se défaire de sa montre et la réalité du pays. Décalage aussi entre la rage forcenée, la colère et le désespoir avec lesquels, j’imagine, j’aurais déblayé ma maison effondrée et l’assurance des Népalais que tout cela est bien vain, ces derniers, un brin passifs et désemparés ne l’oublions pas. Mais surtout c’est leur capacité à se contenter de moins devant l’incertitude et de continuer à sourire qui me déconcerte. C’est cette « Asie minimaliste » de l’auteur Nicolas Bouvier que je découvre, alors que les plus 7.000 morts ne suffisent à éteindre les autres. Et je ne parle pas d’un ou deux moines croisés dans un monastère. Non, je parle de tous les villageois d’Hinduing et de Dahachok, de ce jeune homme de 19 ans qui vient de voir son frère emporté sous ses yeux et qui nous propose une cigarette les yeux rouges d’avoir pleuré. Ou encore de Sarita, une Dalit, une intouchable, qui réussit à mobiliser son village essentiellement composé de brahmanes pour la reconstruction. Et des sourires, encore et encore.

Thundikel, Katmandu –  Un sourire après l’automne

Au milieu de rien, la tour Dharahara, construite au 19ème siècle, était le plus haut monument népalais et un symbole de la prospérité des Raja. Elle s’est effondrée samedi 25 avril sur 140 personnes. Comme sa jumelle, 120 ans plus tôt pour les mêmes raisons. Celle-ci n’a jamais été rebâtie. La dernière le sera. Un peu moins jolie. Un peu moins haute. C’est un compromis bricolé entre les injonctions de l’urbanisme et de la mémoire, pour ne pas laisser filer le temps et l’héritage d’une période regrettée, dans une région où la terre se charge d’effacer les hommes et leur volonté de durer.

Un pont entre le passé et demain, bien fragile et sur lequel le pays semble rester coincé en position de grand écart. Et la reconstruction sera similaire, pas précipitée, un peu moins belle, un peu moins grande.

« Un retour à la normale », disait le journal Repùblica ? Le pays semble n’avoir jamais quitté son rythme, ses habitants un temps paralysés par la peur, un temps résignés. Et je m’agace, je m’agite, je crie et râle parce qu’ils attendent, parce que je ne sais pas ce qu’ils attendent et qu’ils ne le savent pas non plus, parce que j’ai l’impression que leur attentisme nous retarde dans notre mission d’assistance. Et je semble ne pas avoir bien compris qu’ils sont en train de nous donner une leçon.

>> Notre correspondant était au Népal une semaine avant la catastrophe. Il a photographié son voyage.
Nepali time. Bodnath, en novembre 2014.

Une femme Gurung. Ghorepani. Crédits photo : CrossWorlds/Quentin Bernard

 

Je repense à eux, ceux que j’ai rencontrés : à ce vieux clown sous la tente qui faisait du feu avec des pierres, à cette vieille qui m’a accueilli trois jours et deux nuits dans sa cabane. A A., cette jeune femme qui se terre tous les soirs sous sa couverture et B., une mère de 35 ans qui en paraît dix de plus et pleure chaque nuit sa maison écroulée, ses parents malades qu’elle n’a toujours pas revus depuis deux semaines et son mari qui la viole… A ce touriste allemand dont la femme est restée à Langtang et n’en reviendra jamais et à ceux qui, ce soir, n’ont qu’une toile de tente pour maison et une assiette de riz pour repas alors que c’est la tempête… A ceux avec qui j’ai partagé et contemplé le ciel et ses étoiles, parce qu’ils n’avaient plus que ça.

Je repense à tous ces gens qu’un drame n’effraie plus, qui pleurent sans larme, habitués qu’ils sont par une vie difficile et ses drames quotidiens.
Et je comprends seulement maintenant la leçon d’humanité et de dignité qu’ils me donnent. Et en attendant, ils sourient toujours.

Quentin Bernard

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