Tata Madiba, par Tifenn Kergosien

Asimbonang’ uMandela thina (We have not seen Mandela) / Laph’ekhona (In the place where he is). Et nous ne le verrons plus.

 

nelsonmandela

 

Écrire à propos de Tata Madiba me paraît presque déplacé. Parce que je ne connais pas sa vie aussi bien que la dizaine de biographes qui ont écrit sa nécrologie dans les journaux. Parce que mon passeport dit que je suis française et non sud-africaine. Parce que je n’ai jamais connu l’Apartheid, que je suis blanche et que le racisme ne m’a jamais touchée directement. Et pourtant, au fond, je n’ai pas besoin de ça pour que Mandela, sa vie, sa lutte et ses idées me parlent. Je ne peux pas vous raconter ce que le peuple sud-africain ressent, mais je peux écrire ce que je vois et entends.

Ni effusion de larmes, ni explosion de tristesse

Il est mort le 5 décembre à 20h50. A cette heure là, je dînais avec des amis et la nouvelle n’est tombée que bien plus tard, vers minuit, nous étions alors dans un bar. C’est Simone, une brésilienne, qui a vu l’information sur Twitter, et nous a appelées, Tamara (une japonaise) et moi-même. Toutes les deux étudiantes internationales, je pense que nous étions les seules au courant dans la pièce. Nos amis sud-africains disputaient une partie de billard, le reste du bar discutait plus ou moins tranquillement, un verre à la main.

Ni effusion de larmes, ni explosion de tristesse. Nous avons répandu la nouvelle parmi notre groupe d’amis, l’atmosphère est devenue un peu plus morose et évidemment, il est devenu le sujet de discussion. Et la première pensée a été commune : sa mort était inévitable, il avait assez souffert et méritait de partir en paix. Il a eu la chance d’avoir été entouré de sa famille jusqu’au bout, dans sa maison. Nous sommes également tous tombés d’accord pour dire que son message perdurera et qu’il restera à jamais une inspiration. Le bar fermait et nous sommes sortis. Les rues étaient désertes, rien d’anormal, pas de foule en pleurs, pas de rassemblement. Une soirée comme les autres.

Les rassemblements ont commencé le lendemain, Soweto, sa maison, le Freedom Square. Pas seulement à Johannesburg mais aussi Prétoria, Cape Town, Durban. Un peuple qui a besoin de se retrouver dans le deuil, et un État qui organise un deuil protocolaire impressionnant, avec des prières nationales et un mémorial organisé au Soccer City Stadium de Johannesburg.

Discussion avec une enfant de l’Apartheid : « C’est comme un ami que l’on a vu souffrir »

J’ai discuté avec Fahmida. Elle est indienne et métisse, avait 10 ans lors de la fin de l’Apartheid. Elle a vécu les écoles non-mixtes, les lieux fermés aux « non-européens », mais elle n’en avait qu’une vague compréhension à l’époque. Elle me raconte donc ce que ses parents lui ont rapporté par la suite et tente de me faire réaliser ce que Mandela représente pour cette génération-là.

« – Il était plus qu’un homme, les gens de cette génération ont vécu à travers lui, ils …
− S’identifient ?
− Oui, s’identifient à lui, sa lutte c’était la lutte de milliers, il n’a jamais été seul à combattre, et tous ces gens, la génération de mes parents, ont combattu avec lui. Sans le connaître personnellement, il y avait un lien particulier entre Mandela et son peuple. Ils ont vécu les mêmes choses.
− Et donc aujourd’hui, comment tes parents, cette génération, vivent le deuil ?
− C’est paradoxal. Il y a du soulagement, c’est comme un ami que l’on a vu souffrir, on préfère qu’il soit en paix. Mais il y a aussi de la tristesse, comme on est triste de laisser partir un ami. Enfin, il y a de l’inquiétude: que sera la suite? le futur politique de l’Afrique du Sud? Pour beaucoup, c’est comme si l’on retirait la clé de voûte du pays. »

Cette même amie a posté ce matin sur Facebook : « A nation united in mourning now imagine if we were united in making our country a powerhouse of the world … then we will achieve a dream » (Une nation unie dans le deuil aujourd’hui, imagine si nous étions unis pour faire de notre pays une puissance mondiale … Alors nous accomplirons le rêve).

Futur politique du pays

Le futur politique du pays est aujourd’hui un véritable sujet de préoccupation. L’actuel président – Jacob Zuma – est très contesté, pour sa pratique de moins en moins démocratique du pouvoir. De la rénovation de sa maison à 20 millions de dollars, au passage de la loi sur le E-toll (tarification de l’utilisation des routes). Et pourtant l’ANC risque fort de gagner les prochaines élections, parce que la génération qui a subi l’Apartheid est encore majoritaire et que son attachement à ce parti est irrationnel, tout comme leur peur de voter pour Helen Zille, leader de l’opposition, et blanche.
De fait cela fait 20 ans que l’ANC est au pouvoir, sans alternance. Cela conduit à une conduite parfois abusive du pouvoir, détournement de l’argent publique et népotisme. De plus, sans réelle menace de perdre les élections, le parti n’a que très peu d’incitations à mener des politiques tournées vers le peuple et privilégie l’avancement personnel de ses grands pontes.

Ce que Zee et Nape, deux sud-africains avec lesquels j’ai discuté, espèrent, c’est que la mort de Mandela ramènera cette génération dans la réalité, lui fera comprendre que l’ANC est un parti du passé et que le laisser vivre et gouverner sur des bases de corruption et de clientélisme ne sert en rien le pays. Zee m’explique qu’il existe d’autres alternatives au DA (Democratic Alliance, premier parti d’opposition) parfois vu comme trop libéral. Les Economic Freedom Fighters (EFF), menés par Julius Malema, adoptent une position socialiste centrée sur les inégalités économiques et ne cessent de gagner en popularité.

La mort de Nelson Mandela n’a pas été un choc, elle était attendue. Mais on peut espérer qu’un pays uni à ce point dans le deuil, célébrant l’esprit de justice, de liberté et d’intégrité de l’homme, puisse trouver l’inspiration nécessaire pour accomplir son rêve. Et donner à l’Afrique du Sud la pleine mesure de son potentiel.

 

Tifenn Kergosien.

Une réflexion au sujet de « Tata Madiba, par Tifenn Kergosien »

  1. Mandela était un grand homme oui… avant d’aller en prison. Ce qu’il faut comprendre c’est qu’il a été utilisé comme leader pour que l’Afrique du Sud transite vers une dite « démocratie » sans que les vrais problèmes du pays soit résolu. Autrement dit on a choisi de donner le pouvoir politique à la majorité noire du pays pour qu’ils en oublient qu’ils ne contrôlent pas du tout l’économie et les richesses du pays. Mandela a été choisi en prison et on a planifié son accession au pouvoir. On lui a donné la liberté, il ne l’a pas prise.

    Je ne dis pas que l’Afrique du Sud ne connaît pas aujourd’hui des évolutions positives dans certains domaines. Mais concernant ses problèmes, je pense que le plus gros aujourd’hui n’est pas la pratique douteuse du pouvoir par l’ANC mais plutôt le fait que 10% de la population (les blancs) possèdent 80% des richesses (mines, terres agricoles, etc.), les gigantesques townships où on relègue la population à l’extérieur des villes, la gentrification des quartiers mixés du centre et donc l’expulsion encore aujourd’hui de personnes du centre vers les townships (non plus expulsion forcée mais expulsion par l’augmentation des prix des loyers), le manque de transports pour les habitants de ces townships, des communautés qui ne se connaissent pas, ignorent tout l’une de l’autre.

    Mandela est admirable certes mais il a énormément compromis. Et je pense qu’une partie des sud-africains aujourd’hui commencent à s’en rendre compte. J’espère qu’ils trouveront une solution alternative. J’aime ce pays et je leur souhaite.

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