La Thaïlande fait son cinéma : censurez-la ! par Manon Dubois

Appuyée de l’interview du critique de films thaïlandais, Kong Rithdee, pour le magazine français en ThaÏlande Gavroche, notre lectrice Manon vous propose une plongée dans le septième art thaï.

Le cinéma thaïlandais est avant tout une expérience, celle d’un silence brutal qui interrompt les bandes annonces précédant le film à l’affiche. Les spectateurs se dressent comme un seul homme. Quelques mains se posent sur le cœur. Le silence se fait avant que ne s’élèvent les premières notes : Sansoen Phra Barami. L’hymne royal thaïlandais.

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En Thaïlande, une séance de cinéma débute avec le chant de l’hymne royal thaïlandais. Voici une capture d’écran prise des images du film qui défile lors de chant. Ici, la famille royale dans les années 60.

 

Cette coutume pré-projection est à l’œuvre dans tous les cinémas du royaume. S’il n’est pas attendu des farangs (étrangers) qu’ils entonnent les paroles en thaï, mieux vaut se tenir sur ses deux jambes et observer un silence de marbre par marque de respect. Tandis que défilent les images de l’actuel roi Rama IX, des paroles exaltées clament la grandeur du souverain et l’immuable dévotion de ses sujets. Nombreux sont les Thaïlandais qui s’adonnent à l’exercice avec une réelle ferveur, sans considération pour les travers propagandistes de la pratique. A voir la Thaïlande revêtir le jaune monarchique lors de l’anniversaire du roi, il est aisé de comprendre que le culte voué à la famille royale est (souvent) sincère.

Reste toutefois qu’il cède peu de place au libre arbitre : en 2008, deux citoyens thaïlandais ont été écroués pour ne pas s’être levés au moment fatidique. Motif : crime de lèse-majesté. Peine encourue : 5 à 15 ans de prison. Quoique les charges fussent abandonnées en 2012, ce délit est de loin le plus moralement répréhensible au sein d’une société maintenue depuis le 22 mai 2014 sous la tutelle d’un gouvernement ultra-royaliste, qui a resserré la bride autour des sphères d’expression.

Pour en savoir plus sur le crime de lèse-majesté.

Le 7e art : tableau d’une nation tiraillée

Une créativité boitillante

La superficialité de ses productions est l’une des principales caractéristiques du cinéma thaïlandais, dûment soulignée par le journaliste thaïlandais et critique de films Kong Rithdee. D’après celui qui a été récemment décoré Chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres, l’épine dans le pied du 7e art national n’est autre que la faible diversité de son offre.

« Nous ne savons pas comment appréhender une forme de cinéma exigeante, tant du point de vue des spectateurs que des productions» explique le critique Kong Rithdee.

Le cinéma thaïlandais étouffe, manque d’un espace qui serait à la fois physique dans la démocratisation de salles soutenant ses réalisateurs indépendants, et moral au travers du questionnement des préjugés le réduisant à un simple objet de distraction. Sa diversité créative s’en trouve estropiée.

A l’instar d’Apichatpong Weerasethakul, dont le film Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures s’est vu décerner la Palme d’Or à Cannes en 2010, certains réalisateurs sont parvenus à tirer leur épingle du jeu sur la scène internationale ; la renommée dont ils jouissent sanctionne malgré tout un parcours qui est moins le reflet d’une culture nationale que celui d’une expérience personnelle. Contrairement au cinéma coréen, dont la qualité est reconnue indépendamment de ses réalisateurs, le cinéma thaïlandais n’est porteur d’aucun label à l’étranger.

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Capture d’écran d’un extrait du film Oncle Boonmee, d’Apichatpong Weerasethakul.

Le cinéma sera divertissement ou ne sera pas

En réalité, son épanouissement domestique se heurte aux vues officielles défendant la culture comme une institution sacro-sainte. Nul n’est prophète en son pays dit l’adage, dont on croirait qu’il a été taillé sur mesure. Faire bouger les lignes ? Belle mise au défi ! De nombreuses productions nationales indépendantes écopent d’un accueil glacial sur le territoire ; d’autres poussant trop loin la métaphore du régime thaïlandais en sont tout simplement bannies, comme ce fut le cas pour Syndrome of a Century d’Apichatpong Weerasethakul ou Shakespeare Must Die d’Ing Kanjanavanit. En substance, les acteurs étatiques s’évertuent à baliser un cadre officiel auquel doit se conformer tout élément aspirant à la dénomination de « culture nationale ».

Or, il fut décidé que le cinéma serait divertissement ou ne serait pas. Ce discours en imprègne, de la diffusion à la réception, toutes les étapes de la promotion médiatique. Kong Rithdee en est la preuve. « De mes articles d’opinions engagés ou critiques de film, c’est le second aspect de mon travail qui me vaut étonnement le plus de reproches » souligne-t-il. « C’est le serpent qui se mord la queue : à quoi bon faire de grandes phrases autour d’un objet de pure distraction ? » La seule discussion qui trouve un écho populaire relève finalement de la pertinence des critiques de film elles-mêmes. Brassage d’air, chuchote la rumeur.

Le roi thaïlandais Rama IX. Crédits photo : Getty images/CC/Athit Perawongmetha

Le roi thaïlandais Rama IX. Crédits photo : Getty images/CC/Athit Perawongmetha

De la censure, pour le « bonheur » du peuple

L’examen de la mentalité thaïlandaise permet alors de comprendre comment le Bureau du Film applique ses décisions de censure sans faire de vagues. Reposons les bases. Toujours limité dans sa liberté d’expression, le Pays du Sourire expérimente depuis le 22 mai 2014 un régime dictatorial portant le sceau de la loi martiale, invisible ou presque à l’œil farang. Sa constitution de 2007 a été déclarée caduque par son général putschiste devenu Premier Ministre, Prayuth Chan-ocha. Ce dernier entend réinitialiser la démocratie à la sauce ultra-royaliste, en réconciliant chemises jaunes et chemises rouges dans une optique dite désintéressée de « bonheur des Thaïlandais ».

Pour en savoir plus 
- sur les clivages entre Chemises Rouges et Chemises Jaunes
- sur le putsch de l'armée
- sur les effets de la loi martiale sur la société thaïlandaise
Le Premier Ministre Prayuth Chan-Ocha, le 20 décembre 2014. Crédits photo : Flickr/CC/Trong Khiem Nguyen

Le Premier Ministre Prayuth Chan-Ocha, le 20 décembre 2014. Crédits photo : Flickr/CC/Trong Khiem Nguyen

 

Si la place tenue dans ce discours par la démagogie et la propagande est évidente, il convient de ne pas porter trop vite sur la situation un regard d’Occidental meurtri dans sa chair par des comportements liberticides. Le gain de popularité dont a bénéficié Prayuth après son gros coup de filet contre les plus hauts gradés de la police (gangrénée par la corruption) souligne que les Thaïlandais ne s’élèvent pas d’une seule voix contre leur leader ;  ce, malgré une hausse importante des arrestations arbitraires qui, selon Amnesty International, s’inscrit dans la « spirale du silence » d’un autoritarisme dangereux. Pourquoi cette tolérance de la censure, qui s’apparente à une dépossession culturelle ? La Thaïlande est un pays à l’ADN patriarcal. Kong Rithdee explique que, pour beaucoup de ses compatriotes, le contrôle politique sur la sphère artistique n’éveille aucun instinct protestataire. La conjugaison thaïlandaise de la liberté ne recoupe pas les mêmes priorités que notre corpus de valeur griffé 1789.

« Le jour où nous sortirons des cases dans lesquelles nous avons pris l’habitude de penser est encore loin, affirme Kong, critique thaïlandaisUn cinéma à visées politiques, sociales ou philosophiques : pour quoi faire ? »

Froncer des sourcils sur une fin de film en queue de poisson n’est pas très heureux. En tout état de cause, censurer une œuvre qui se rêvait en prophète de la démocratie ne sonne pas le glas du 7e art. « Les Thaïlandais aiment souvent regarder vers le haut dans leur quête de vérité, se tourner vers leurs leaders comme référents d’opinion. Pourtant, si questionner l’autorité n’est pas un choix de confort, c’est la seule marche à suivre pour n’être plus spectateurs de notre société, poursuit-il. Alors, seulement, nous en serons les vrais acteurs ».

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Le critique de cinéma Kong Rithdee au côté de l’ambassadeur de France en Thaïlande lors de la remise des insignes de Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres. Crédits photo : Ambassade de France. Avec l’autorisation de l’ambassade pour l’utilisation de la photo.

Le (timide) élan des appels à la liberté d’expression

Le chemin semble long sans être impraticable. Malgré un renforcement du contrôle politique sur le monde cinématographique, et bien que la majorité des Thaïlandais chérissent leur souverain, certaines protestations ne parviennent plus à être étouffées. Des appels à la liberté d’expression se font entendre, même s’ils restent souvent cantonnés à une petite communauté d’intellectuels qui opte parfois pour une parole anglaise afin d’échapper au contrôle trop rapproché des autorités. Bien qu’encourageante, cette démarche met en exergue le morcellement social d’une nation dont une petite partie revendique sa liberté de pensée quand une autre se retrouve, pour son « bonheur » officiel,  sous la tutelle d’un gouvernement maternisant qui choisit ses films et réécrit son histoire – en octobre dernier, le nom de l’ancien premier ministre et figure de proue des chemises rouges Thaksin Shinawatra a été éradiqué de tous les manuels scolaires.

Pour en savoir plus sur la « moralisation » de la Thaïlande et ses manifestations quotidiennes

Si les réalisateurs indépendants sont loin d’être tous antiroyalistes, la vision officielle des autorités, plaçant modernité et tradition culturelles sur des plans antinomiques, ne permettra pas de sitôt une cohabitation harmonieuse de ces éléments. Le coup d’état militaire du 22 mai n’arrange rien à l’affaire : un détour par le monde cinématographique thaïlandais suffit à comprendre que « le bonheur » sur lequel lorgne Prayuth se fera à sens unique, sans que ce dernier consente à mettre de l’eau dans son vin.

Manon Dubois

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