Un café en U.R.S.S, par Claire Guyot

La perspective Nevski, centre névralgique de Saint-Pétersbourg. Les voitures accélèrent, les passants se pressent. Dans cette agitation générale, au bout de l’avenue, on s’arrête face à une petite entrée latérale. Un panneau rouge, peu imposant, invite les passants à pénétrer dans le Kvartirka. Ce qui intrigue ? La mention « Soviet café » sur le panneau. Quoi ? Un café soviétique? Certains décident de s’aventurer derrière cette enseigne intrigante. Véritable retour dans le passé, ou fausse imitation ?

La perspective Nevski. Crédits pohtos : CrossWorlds/Claure Guyot

La perspective Nevski. Crédits photos : CrossWorlds/Claire Guyot

Les cafés soviétiques : un concept nouveau à Saint-Pétersbourg

L’idée de cafés soviétiques est née récemment à Saint-Pétersbourg et concerne surtout deux restaurants, chacun à un bout de la perspective Nevski. Détenus par le même propriétaire, ces cafés promettent de recréer « l’ambiance soviétique ». Mais de quoi se compose-t-elle ? Entrons dans ces deux lieux.

Le premier s’appelle Datcha. Comme son nom l’indique, le décor pris comme base est celui des maisons de campagne très populaires en Russie, surtout durant l’ère soviétique. Au niveau du décor, le kitsch domine : imitation des fenêtres de campagne, rideaux à fleurs et nappes à carreaux. La pièce est éclairée par des abat-jours vieillots à franges. Les étagères sont remplies de livres, de photos en noir et blanc, de vaisselle et d’ustensiles de cuisine complexes. Sur quelques planches défilent des rangées de bocaux de cornichons, prunes, et autres fruits et légumes.

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A l’intérieur du restaurant Datcha. Crédits photos : CrossWorlds/Oriane Chemin

 

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L’intérieur du restaurant Datcha, la maison de campagne. Crédits photos : CrossWorlds/Oriane Chemin

 

Le serveur nous apporte le menu. Très classique, on retrouve les mêmes plats que dans n’importe quel restaurant local. Je commande un thé aux fruits rouges, mon amie des gâteaux ukrainiens. Si le goût reste le même, la présentation est plus originale et personnelle. Le thé est servi dans une vaisselle traditionnelle russe, un podstakannik, (littéralement « ce qui est sous le verre », il entoure la boisson et sert à la porter sans se brûler). Je balaie du regard l’établissement. Au plafond, des télévisions diffusent un programme semblant dater des années 1930s. Aux couleurs pastel, il met en scène un groupe de paysans dans un village au sein des montagnes.  Après cette expérience bucolique au sein du café Datcha, nous nous rendons à Kvartirka, à l’autre bout de la perspective Nevski.

Le restaurant Datcha pendant les fêtes de Noël, décembre 2015. Crédits photos : CrossWorlds/Claure Guyot

Le restaurant Datcha pendant les fêtes de Noël, décembre 2015. Crédits photos : CrossWorlds/Claire Guyot

 

Kvartirka diffère légèrement de Datcha. On retrouve le parti-pris d’ancienneté, mais le concept de maison de campagne n’y est pas présent. Valentina, une étudiante russe vivant à Saint-Pétersbourg, est très familière de ces cafés soviétiques. Elle nous explique le principe de chacune des enseignes.

« L’esprit est le même mais le décor est différent. Kvartika recrée l’atmosphère des appartements de nos grands-parents : tapisseries avec des cerfs, des héros, la radio, etc. A Datcha, les meubles ressemblent à ceux de nos habitations de vacances, l’ambiance est détendue et familiale ». 

A l'intérieur du café Kvartika : recréer un appartement de l'époque soviétique. Crédits photos : CrossWorlds/Claire Guyot

A l’intérieur du café Kvartika : recréer un appartement de l’époque soviétique. Crédits photos : CrossWorlds/Claire Guyot

 

Décalage avec le passé ? 

Les deux « cafés soviétiques » visités sont bien différents de ce à quoi on aurait pu s’attendre.  Est-ce vraiment comme cela que vivaient les Soviétiques, quand ils allaient prendre un verre ? Eh bien, tout simplement, ils n’allaient pas au café. A leur arrivée au pouvoir, les Bolcheviks ont tenté de mettre fin à ces enseignes, ainsi qu’à tout type de restaurants privés. Ces derniers, contraints de fermer, devaient être remplacés par des cantines collectives ou stalovaya, modèle socialiste de la restauration. Avec la croissance urbaine, nombre de ces cantines ont été construites, aménagées et gérées par le pouvoir central. Du fait de leur qualité médiocre, des restaurants privés « secrets » se sont développés en marge du système légal.

Après l’époque stalinienne et surtout sous l’ère gorbatchévienne, des établissements, restaurants et cafés privés sous forme de coopératives, ont été autorisés. Néanmoins, le café comme place de repos, où l’on peut s’asseoir et discuter, restait assez rare. Le système de restauration soviétique était marqué par une hiérarchisation. En haut de celle-ci se trouvaient les restaurants, réservés aux membres du Parti. A l’étage intermédiaire, les cafés proposaient des glaces, gâteaux, bonbons et autres produits sucrés. En théorie ouverts à tous, ils correspondaient en pratique à une population relativement aisée. Enfin, les stalovaya proposaient une nourriture de mauvaise qualité pour une population plus pauvre.

Aujourd’hui, on peut voir à Saint-Pétersbourg de nombreuses enseignes dénommées « stalovayas ». Par leur décor et la qualité de leur nourriture, elles se rapprochent des cafés de l’époque soviétique. Dans la même veine, une chaine appelée Pichka s’est développée à Saint-Pétersbourg. Elle offre une expérience plus similaire à la réalité sous la période soviétique. Tables et chaises standard, prix bas, Pichka est surtout connue pour ses donuts bon marché. Le choix de boisson est limité : du thé, des sodas, des jus, et un café unique, très sucré, sortant d’une grosse bombonne.

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Notre commande, typique du café Pitchka. Crédits photos : CrossWorlds/Claire Guyot

 

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Le décor général du café pitchka. Crédits photos : CrossWorlds/Claire Guyot

Miser sur la nostalgie

Les Soviets cafés ne sont qu’un exemple d’une forme de « consumérisme soviétique » qui s’est progressivement développé dans les années 2000. Le souvenir de l’Union soviétique fait vendre : cela passe par la commercialisation de produits alimentaires typiques de l’époque (le plombir, par exemple, une marque de glace soviétique), de babioles touristiques y faisant référence (t-shirts et chapkas parés du symbole de la faucille et du marteau) ou encore par le développement d’un tourisme spécifiquement dédié au communisme.

Les années 2000 ont marqué un tournant dans l’image, la mémoire, la place de l’Union soviétique dans l’histoire russe. Dénigrée dans les années 1990s, vue comme une parenthèse ayant empêché le développement du pays, l’URSS est progressivement devenue un objet de nostalgie. Tout en reconnaissant le manque de libertés politiques et civiques sous le communisme, une partie de la population russe regrette la perte d’un statut de superpuissance qui était alors reconnu à la Russie. Lié au nationalisme et à la fierté nationale, cette nouvelle approche du passé a trouvé un écho au sein de la population notamment avec les grandes transformations à la chute du communisme. L’introduction du capitalisme a déçu beaucoup de Russes, attendant une prospérité immédiate. Depuis l’arrivée de Vladimir Poutine à la tête de l’Etat, une politique de re-légitimation du passé soviétique a été conduite, favorisant cette nostalgie au sein de la population.

Se sentir « comme chez ses grands-parents »

Si les cafés soviétiques participent à ce mouvement de nostalgie de l’URSS, ils étonnent par le public qu’ils attirent : des jeunes qui n’ont pas connu cette période. Fascination romancée pour des temps révolus ? Les jeunes russes ont une vision plus « dépolitisée » de l’Union soviétique que les générations qui les précèdent. N’ayant pas vécu sous le communisme, ils ne peuvent que par des mots, des témoignages, se figurer les contraintes s’imposant à la population dans ce système. D’où la recherche par ces jeunes d’un certain « esprit soviétique ».

 « Le concept des cafés soviétiques est de ressembler à de vrais appartements soviétiques », poursuit Valentina. « On doit se sentir comme chez ses grands-parents. Je ressens quelque chose de ‘natif’ quand je vais dans ces cafés, des sentiments intérieurs, assez durs à expliquer. »  

Rappel de la famille, des souvenirs d’enfance, l’Union soviétique évoque plus largement pour les jeunes un ensemble de valeurs positives expliquant l’attractivité des Soviet cafés. Le communisme est vu comme une période de stabilité, de simplicité dans les relations humaines, celles-ci étant guidées par des principes justes tels que l’amitié, le bon voisinage, la solidarité.  L’Union soviétique conserve une charge affective : l’espoir que la situation s’améliore, que la société tende vers plus de morale et vers un bien-être pour tous.

Claire Guyot

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