Cuba, comme dans un miroir

Notre correspondant aux Etats-Unis s’est rendu de l’autre côté du détroit de Floride, de l’autre côté de l’Histoire. Grâce à ce billet d’opinion, illustré de ses photographies, plongez dans ses pensées tout au long de son séjour, découvrez avec lui le miroir déformant dans lequel il nous a vus, nous.

image4Les immeubles à l’architecture ancienne et aux couleurs vives de la vieille ville de la Havane. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

Je suis arrivé à Cuba seul, début mars, avec une petite valise et de vagues souvenirs d’un pays plutôt triste hérités d’un vieux voyage en famille. Je devais retrouver deux amis pour se trimbaler en voiture de location de La Havane à la Bajada, point ultime de l’ouest de l’île, en passant par la vallée de Viñales. Voir un peu de ville, un peu de cambrousse, fumer, boire et se perdre sur les routes.

J’y ai trouvé autre chose. A Cuba, j’ai cru voir un visage étiré de nos démocraties européennes, comme dans un miroir déformant.

Ma première journée, je la passais dans les rues de La Havane. Je me suis fait embarqué par deux Cubains fort charmants, musiciens de profession et guides pour touristes naïfs à mi-temps. Pour deux mojitos et un billet de 10 pesos, j’ai pu profiter d’un tour de la ville et d’une bonne dose d’anti-castrisme. J’aime à appeler ça une « pigeonnade honnête ».

Spontanément, les deux hommes me décrivent le régime des Castro : un gouvernement à son propre service, une presse sous ordonnance, des déplacements contrôlés. Très critiques de leurs dirigeants, ils parlent avec beaucoup d’éloquence et de passion de l’histoire de leur pays et du peuple cubain. Cette lucidité quant à la nature du régime cubain et cette ferveur quand vient le temps du roman national, je devais les retrouver souvent durant mon séjour.

_DSC4110Mes deux arnaqueurs sympathiques dans un bar de la Havane. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

Gisèle nous hébergeait à La Havane et elle avait une toute autre vision de Fidel. Elle piratait des chaînes américaines et s’enorgueillissait de se savoir informée des nouvelles du Monde. A Cuba, moins de 5% des foyers ont accès à Internet. Elle déplorait la couverture occidentale du Venezuela, injuste à son goût, et défendait la révolution et ses acquis. A nos doutes quant à la démocratie cubaine, elle opposait l’éradication de la pauvreté, le logement pour tous, et l’emploi universel. Sans porter aux nues son gouvernement, elle l’aimait pour ce que la Révolution lui avait apporté et ne reconnaissait pas dans les démocraties occidentales une quelconque supériorité.

« Ici c’est Cuba et chez vous, c’est chez vous », répétait-elle. Chaque pays voient les choses différemment et c’est mieux ainsi. Doutant de tout, sauf de l’impressionnante finesse et culture de nos rencontres cubaines, nous avons quitté La Havane pour Viñales. Sur la route : les fameuses affiches de propagandes pro-gouvernement, et des larges pancartes dénonçant l’embargo américain ou le « bloqueo », comme un génocide.

image6Triage et séchage des feuilles de tabac dans la vallée de Viñales. © CrossWorlds / Adrien Lac

image2Dixon, cultivateur de tabac dans la vallée protégée de Viñales. © CrossWorlds / Adrien Lac

image7Labour d’un champ dans la Vallée de Viñales. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

La vallée de Viñales ayant été un temps le refuge du Che, Ernesto Guevara s’y retrouve placardé partout. J’ai du mal à voir dans ces portraits gigantesques et ces slogans définitifs plus que du folklore, et j’imagine mal les Cubains que j’ai rencontrés idolâtres devant ces icônes.

Les forêts, les monts de terre rouge et les champs de tabac dans la vallée de Viñales nous assomment. Cette enclave protégée de l’agriculture folle, nous offrira nos plus beaux paysages et notre plus belle rencontre : un ancien soldat de l’armée cubaine qui laissa sa jambe en Angola. L’Angola, c’est encore une guerre qu’on préfère taire entre Cubains, un souvenir noir de soldats envoyés au front pour aider le Mouvement populaire de libération de l’Angola à se maintenir. Assis devant sa télé, l’ancien soldat rêve de visiter d’autres pays. Il chérit les discussions avec les touristes que lui et sa femme hébergent car ce sont le seuls moments durant lesquels il peut, d’une certains façon, voyager. Si depuis 2013 le gouvernement autorise les sorties pour « tourisme », les Cubains qui les demandent se voient souvent refuser le visa par les administrations étrangères de peur qu’ils s’installent chez elles pour de bon. Et la procédure coûte cher. Avec un salaire aussi faible que 20 euros par mois, les visas pour l’étranger restent des sésames chimériques.

Encore une fois, je vois cette lucidité, cette conscience de son statut et de l’existence d’alternative. Mais pourquoi rien ne se passe-t-il ? Des gens si conscients, si politisés : comment acceptent-ils leur encloisonnement et leur précarité ? Je doute que les portrait de Fidel, peints à même les falaises, fournissent une réponse suffisante. Alors quoi ? Une répression écrasante, très certainement. Ou est-ce encore autre chose ?

D’après nos rencontres, la jeunesse cubaine rêve d’une chose : l’iPhone 7.

image5Un vendeur en vrac dans les rues de la Havane. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

En 2017, la révolution permanente ennuie plus qu’elle ne révolte et l’espoir se porte à l’ouest. La consommation fait fantasmer une jeunesse qui a vécu d’accommodements et de bricolages toute sa vie pour atteindre un revenu décent. Qu’ils y soient allé illégalement par la mer ou légalement à l’issu d’un marathon administratif, quand de jeunes Cubains reviennent des Etats-Unis, ils exposent leurs trophées. Colliers, portables, sapes arrachés aux Wal-Marts au prix d’une servitude que beaucoup de leurs amis ignorent. Alors on rêve d’exode et plus de réformes.

« Quel gâchis… », nous dit Claude,  Français marié à un Cubain, il tient une maison d’hôte dans ce pays où l’homophobie est encore prégnante. Néanmoins, Mariela Castro, la fille de l’actuel président, a fait de la défense de la communauté gay son cheval de bataille. Après avoir persécuté les homosexuels en les envoyant dans des camps de travail dans les années 60-70, le régime castriste a signé un appel de 66 pays de l’ONU en faveur d’une dépénalisation universelle de l’homosexualité.

Entrepreneur depuis toujours, sarkozyste de son temps et nouvellement insoumis derrière Mélenchon, le Français Claude conchie les dirigeants cubains pour n’avoir su offrir au monde une alternative au capitalisme. Sur cette île, tellement de choses aurait pu être tentées, mais il fallut que la même corruption, le même racisme, la même incompétence qu’ailleurs s’enracinât, estime-t-il. Il fallut que l’égoïsme de certains parvienne à dégoûter les Cubains des quelques acquis providentiels que la Révolution leur avait apportés ; pour que ceux-ci ne rêvent plus finalement que d’aller s’asservir ailleurs.

J’ai vu beaucoup de nos propres maux dans ceux du peuple cubain.

image1Un marchand de fruits dans les rues de la Havane. © CrossWorlds / Adrien Lac

image8Un enfant avec un balais dans une cour intérieur de la Havane. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

La propagande ; nous en avons et, bien que dans un genre différent, elle y est toute aussi grossière. Les violences policières ; nous avons chaque mois le rappel de leur arbitraire. Je ne parlerai pas de corruption. Je ne parlerai pas de l’immobilité forcée de certaines populations. Je ne parlerai pas du départ de la jeunesse pour l’étranger. Tout cela existe aussi bien à Cuba qu’en France, c’est une affaire de degré mais ce n’est pas ce qui m’a pas le plus choqué. Voir l’abandon par une population si éduquée de la volonté de changer son pays, voilà qui m’a profondément remué, car je nous y ai reconnus. Dans notre incapacité à penser une alternative. Dans notre immobilisme face aux injustices. Dans notre ambition de partir plutôt que d’essayer de changer quoique ce soit.

Une indifférence crasse et une inertie organisée. Par-delà les déformations autoritaires, les absurdités idéologiques ;

Je nous ai vus dans le miroir cubain.

 

image3La rue ‘La Infanta’ dans la Havane avec ses vieilles américaines et son bus jaune aux indications en français. © CrossWorlds / Adrien Lac

 

Adrien Lac

Une réflexion au sujet de « Cuba, comme dans un miroir »

  1. Mettre l étrangeté du Même a l épreuve de l Autre …. Ce n est pas l iphone qui est le diable c est la structure mimetique du desir humain qui se cache derriere la marchandise.

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