Attentats à Copenhague : un hygge du deuil

Lundi 16 février, notre correspondante à Copenhague a assisté à la manifestation de soutien aux morts de samedi dernier, qui se tenait devant la salle de conférence où a eu lieu l’une des deux fusillades. Son récit, éclairé de témoignages de jeunes Danois récoltés au cours de la semaine.

La nuit est calme ce soir. Il fait froid, très froid. Des dizaines de milliers de personnes se tiennent debout sur une petite esplanade et pourtant, le seul murmure qu’on entend est celui de l’hélicoptère, haut dans la nuit.

Autour de nous, des enfants, des parents, des vieux et des étudiants, serrés les uns contre les autres. Beaucoup de grands, beaucoup de blonds. Et leurs visages sont calmes, pas exactement tristes, mais respectueux. On voit peu de pancartes, on n’a pas l’impression d’être à une manifestation. À la place, il y a beaucoup de flambeaux, et quelques fleurs. Ça et là, des drapeaux.

Un hygge contre la terreur

Une chanteuse danoise ouvre la scène. Elle commence avec une vieille chanson du pays qui fait référence à l’occupation allemande de la Seconde Guerre mondiale… Et aux liens du mariage. Toutes ces choses qu’on laisse nous emprisonner. La terreur, la prochaine ? Puis elle enchaîne avec Imagine, et l’assemblée chante avec elle. La nuit après les fusillades, les Danois chantent les Beatles. Un murmure, un frisson parcourt la foule.

Entre les chansons et les discours, le ronronnement de l’hélicoptère cadence la soirée. Il dérange un peu la minute de silence demandée par la Première ministre, Helle Thorning-Schmidt. Les dispositifs de sécurité sont visibles, pourtant on ne ressent pas de peur. Sauf peut-être Abdu, un jeune Danois musulman d’origine turque. Lui me confie avoir demandé à son ami blanc aux yeux bleus de ne pas le laisser seul. « Je suis venu parce que je suis désolé et triste ; mais je n’ai juste pas envie d’être seul avec des gens qui sont en colère après les attaques ».

Est-ce que les Danois ressentent de la colère, de la peur ? Ce n’est pas ce qui transparaît sur la place. Non, cette soirée a presque des airs de feu de camp de fin de colo. On chante la version danoise de Qui peut faire de la voile sans vent. « Je ne peux quitter mon ami, sans verser de larme », entonne la foule. Il y a des guirlandes sur la scène. Ce rassemblement, c’est presque un hygge contre la terreur. Le hygge (prononcer « hugueu »), cet art danois du repos entre amis, du moment convivial et chaleureux. Certains, comme Sigrid, ont l’espoir qu’on « utilise cette tragédie pour créer plus de solidarité dans ce beau pays qui est le nôtre».

Des attaques redoutées

Car beaucoup s’y attendaient. Après « Charlie Hebdo », il y avait comme un sentiment diffus que le Danemark serait la prochaine cible. « Samedi soir, après l’attaque contre le centre culturel dans l’après-midi, continue Sigrid, personne ne savait ce que c’était ou ce que ça pourrait devenir. Nous étions tous encore en train de nous remettre des attaques à Paris ». Cette nuit-là, la peur était présente. Les yeux étaient rivés sur la télévision, sur Twitter. Et à 1h du matin, une synagogue fut attaquée, provoquant la mort d’une personne de confession juive.

Mais dès dimanche matin, ce sentiment s’est transformé. Il y avait de nouvelles victimes certes, mais aussi « quelqu’un à blâmer ». Et c’est avec la diffusion de l’identité du tueur que tout a changé. « Même si ça ressemblait à une « terror attack » un peu abstraite que l’on avait imaginée mille fois, ça paraissait aussi moins « terroriste » que ce à quoi on pensait. Qui était cet homme ? Je ne suis pas sûre qu’il soit un symbole des ‘sombres pouvoirs qui veulent nous blesser’ comme le clament beaucoup de politiciens ». Sigrid n’est pas la seule à refuser de voir deux visions du monde s’affronter. Isabella voudrait éviter une guerre « nous contre eux ». « La question ce n’est pas la religion, mais les individus. J’aimerais qu’on se concentre sur les quelques fous radicaux, et pas sur les communautés ».

« Et s’il avait été blanc, est-ce qu’on aurait parlé de terrorisme ? »

Derrière ces réactions se dessine la question des minorités au Danemark, cristallisée par la question de Kelly et ses proches : « Et s’il avait été blanc, est-ce qu’on aurait parlé de terrorisme ?». Ça et là, on se souvient de Breivik, en Norvège. « Lui, on le considérait comme un cas à part, parce qu’il était blanc ». Il est encore trop tôt pour savoir comment le Danemark va traiter sa population musulmane. Il y a de l’espoir ; il y a une grande communauté qui refuse la catégorisation, qui refuse d’entacher l’unité d’un pays fier de son peuple.

Mais en cette année électorale, il y a aussi des présages qui rassurent peu. Isabella est «triste que la Première ministre n’ait dit qu’à la communauté juive qu’elle est importante, et pas à la communauté musulmane. Parce qu’elle l’est ». Depuis dimanche, la peur n’est pas liée à la terreur. La peur, c’est celle des nationalistes, de ceux qui vont utiliser les attaques pour craqueler encore un peu l’intégration à la danoise, comme le parti d’extrême-droite Dansk Folkeparti.

Danois, et forts derrière nos principes

Mais lundi, au rassemblement de soutien, c’est l’union qui prévalait. Les partis politiques étaient rangés derrière la Première ministre, qui n’a pas laissé place à la terreur. Intervenante la plus acclamée de la soirée, elle a parlé de fierté, d’unité. Au lieu de parler de ceux qui attaquent, elle a parlé de ce qui est à défendre. On reste danois, forts derrière nos principes ; et ce lundi soir, droits dans le calme et dans le froid. Même dans le fond, où la scène est peu visible et où le son ne porte pas très bien, pas d’agitation. On se tient ensemble, entend-on de partout : Vi stå sammen.

Et ce « ensemble » va au-delà des frontières. La ministre continue son adresse en anglais, pour exprimer sa reconnaissance envers la communauté internationale. « Nous sentons que nous ne sommes pas seuls ». L’assemblée approuve avec force acclamations. Et pour finir, quelques mots en français, pour nous « remercier de tendre la main dans ce moment difficile ». Au milieu des applaudissements, un « Vive la France » retentit.

Charlie et la Petite sirène

France, Danemark, même combat ? Sur le chemin du retour, j’aperçois une pancarte « Je suis danois ». Est-ce que Charlie et la Petite sirène sont frères ? C’est ce que beaucoup pensent, dont l’ambassadeur français, présent à la conférence sur la liberté d’expression où tout a commencé. La liberté d’expression, chère aux scandinaves… L’ambassadeur, depuis la scène, demande : « Jusqu’où devons nous mettre nos vies en danger ? Jusqu’où aller ? ». Cette question ne fait pas l’unanimité. On entend en France comme au Danemark qu’ils « n’auraient pas dû dessiner le prophète ».

Le dessinateur Hervé Baudry a réagi aux attentats de Copenhague du samedi 14 février 2015. Ce dessin a circulé sur les réseaux sociaux.

Le dessinateur Hervé Baudry a réagi aux attentats de Copenhague du samedi 14 février 2015, représentant le Danemark par une petite sirène, l’icône de sa capitale Copenhague, qui dit « Je suis Charlie », en référence aux attentats contre le journal Charlie Hebdo en France. Ce dessin a circulé sur les réseaux sociaux.

 

Alors que la question de dessiner ou non Mohammed fait toujours débat en France et au Danemark, Abdu me confie que « Ca fait mal quand ils se moquent de notre religion. Mais ce sont des Danois – ils ne sont pas assez religieux pour comprendre le respect du sacré. Cela ne veut pas dire qu’un vrai Musulman, même en colère, s’en prendrait à la vie des autres ». Des propos qui résonnent avec ceux de Magnus, un autre Danois : « j’ai peur que les esprits se cristallisent sur la défense de la liberté d’expression. Je ne crois pas que ce soit très malin à l’heure actuelle ».

Ce n’est pas le discours de l’ambassadeur, acclamé par la foule. Il fait de la défense des activistes un devoir. Il en appelle au droit de rire, au droit à la futilité, à « l’insouciance » (en français). Pour lui comme pour beaucoup, cette liberté fondamentale est au coeur de l’art de vivre danois. La défendre, c’est « le plus grand cadeau que la France et le Danemark font au monde ».

Laure Vaugeois

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