Danemark – Des ballons pour l’éducation

Dans une cuisine du Tietgenkollegiet, résidence universitaire emblématique de Copenhague à deux pas du campus des humanités (KUA), CrossWorlds a rencontré des étudiants qui se battent pour la survie de leurs filières.

Lâchers de ballons sur les campus des humanités des universités danoises. Une kermesse ? Non, une révolte. Un ballon pour une place d’étudiant perdue. Voilà comment les jeunes danois ont voulu alerter les politiques, mais aussi l’opinion publique, sur ce qui se passe en ce moment.

Le gouvernement veut réduire ses dépenses. Et ces jours-ci, c’est la ministre de l’éducation qui prend les choses en main. Elle a lancé son dimensionering (« redimensionnement ») : fermer les programmes dont les taux de chômage après le master sont les plus élevés. Concrètement, ce plan attaque les départements les plus pointus des humanités. 3 500 places en licence ne seront pas renouvelées, et jusqu’à 2 400 en master. L’idée est d’imposer un numerus clausus aux filières les plus spécifiques, dont les débouchés sont moins évidents.

Crédits photo : Laura Bech Hansen

Le lâcher de ballons depuis le parvis de l’université de Copenhague, campus des humanités (Amager), lors du sit-in des 3-4 novembre. Crédit photo : CrossWorlds/Laura Bech Hansen (instagram : laurabechhansen)

Les études inter-culturelles : la place du Danemark dans le monde

Pourtant, un tel plan provoque colère et indignation dans la communauté académique danoise. Les étudiants, les universitaires, certains politiques et personnalités publiques et même du monde de l’entreprise, sonnent l’alarme.

Kelly, une jeune danoise impliquée dans le mouvement étudiant, nous explique que la fin des études inter-culturelles au Danemark serait terrible pour « un si petit pays ». « Dans l’avenir, les négociations avec les puissances émergentes se feront selon leurs termes. Si personne au Danemark ne parle leur langue ou ne comprend leur culture, nous serons mis à l’écart. »

La crainte de Kelly est partagée par ceux qui s’expriment contre la réforme. Les départements et filières qui seront amenés à fermer sont certes pointus, mais ils concernent des régions du monde peu étudiées et qui montent en puissance. Et dans le milieu de l’import-export danois, on craint de ne plus avoir de spécialistes de l’Amérique du Sud, de l’Asie, ou d’autres contrées qui font peu à peu leur nid sur la scène mondiale. À l’université, on craint aussi une fuite des cerveaux. Les professeurs et spécialistes des questions qui ne seront bientôt plus enseignées ici iront porter leur savoir là où il sera mieux valorisé.

Une protestation à la danoise

Pas de violence, de blocus, ou de poubelles brûlées. Au Danemark, on proteste avec des ballons. D’après Kelly, ils symbolisent « la diversité des facultés d’humanités, diverses et pleines de couleurs ». Des talents que le gouvernement laisserait s’échapper dans les airs. Au-delà des ballons, les étudiants, en collaboration avec l’université, ont organisé un sit-in de vingt-quatre heures dans leur campus. « On veut montrer à quel point on aime notre université. La violence décrédibiliserait notre propos ». Passer plus de temps à l’école pour montrer « qu’on ne veut surtout pas avoir à la quitter! ».

Le discours de Kelly est le même que celui des représentants étudiants. D’après l’événement Facebook du sit-in, ces derniers veulent montrer ce qu’ils valent. Les vingt-quatre heures passées à l’université, du 3 au 4 novembre, sont donc très studieuses. Pas de « hygge » (le mot danois pour un rassemblement entre amis, douillet et convivial), mais des conférences sur des thèmes variés, de l’archéologie au Moyen-Orient en passant par la culture dans le système académique danois. Le mot d’ordre : sérieux.

Tract contre la ministre de l'éducation distribué par l'un des mouvements étudiants membre de la manifestation - Source : Page Facebook officielle (Unge Kræver Handling)

Tract contre la ministre de l’éducation distribué par l’un des mouvements étudiants membre de la manifestation – Source : Page Facebook officielle (Unge Kræver Handling)

Mais ils ne sont pas seuls dans cette lutte. Ils travaillent en collaboration avec les universitaires. Kelly, par exemple, monte une vidéo dans laquelle des étudiants et professeurs du monde entier, contactés par les employés de l’université, expliquent pourquoi le redimensionnement doit être repensé. De même, les lycéens et collégiens se sont joints à la manifestation qui a eu lieu devant le parlement la semaine dernière. « Ils savent que ce qui nous affecte les affecte aussi. Après tout, sans nous, qui va leur construire des manuels scolaires valables ? » raconte-t-elle.

Au cœur du débat : la générosité de l’Etat vis-à-vis des étudiants

Les étudiants qui n’habitent pas avec leurs parents reçoivent une aide, le SU, qui monte à 70 068 couronnes par an (9 465 euros). C’est plus de 50% supérieur à l’aide du gouvernement finlandais (si on combine les aides à l’éducation et au logement), le deuxième plus généreux au monde en la matière.

Mette Fjord Sørensen, le responsable des politiques d’éducation de la chambre du commerce danoise, invite les étudiants à « arrêter de geindre ». « Regardez à quel point la société investit en vous. Acceptez que parfois, vous devez aussi vous pliez à ce que l’on attend de vous ». Une opinion qui semble de plus en plus populaire, alors que le SU a justement été remis en cause l’année dernière. Un changement des mentalités dangereux pour le Danemark qui devrait, selon Kristoffer Dannefer Rasmussen, membre de l’organisation étudiante principale HUMrådet, « être fier d’être un pays qui reconnaît l’importance de l’éducation et qui sait que l’on a besoin de personnes brillantes pour être compétitifs dans le marché global ».

Ainsi, l’heure n’est pas à la fête au Danemark. Si la ministre de la recherche, Sofie Carsten Nielsen, est parvenue à un accord avec les universitaires, les étudiants ont peu d’espoir. Le compromis donne plus de liberté aux universités dans le choix des places qui seront supprimées, et retarde légèrement la mise en place de redimensionnement, mais le nombre de places à supprimer, lui, reste ferme.

La réforme est d’abord critiquée parce qu’elle semble précipitée, et imposée d’une façon unilatérale qui ne correspond pas à la culture danoise. D’après Kristoffer, les étudiants ne prétendent pas avoir toutes les solutions en main, mais la politique choisie devrait avant tout être le résultat d’un vrai dialogue entre les universités, les étudiants et les employeurs. Il ne s’agit pas de dire quelles filières sont meilleures, mais de décider ensemble de ce qui correspond à la société danoise actuelle et ce qui permettra au Danemark de se développer d’une façon plus durable.

Ce souhait ne semble pas être entendu par la ministre… Pourtant, les étudiants et universitaires continuent leur lutte et cherchent d’autant plus de soutien, notamment à l’international. Comme cette pétition lancée par Jan-Ulrich Sobisch, professeur à l’université de Copenhague, qui demande à la ministre de préserver les humanités.

Laure.

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