Des mouvements étudiants à la mairie, découvrez celui qui promet un « Valparaíso aux citoyens »

Il y a moins d’un mois, les urnes défiaient encore une fois les sondages en France lors de l’élection du candidat aux primaires de la droite et du centre, à travers le choix du candidat conservateur, François Fillon. Récemment, au Chili, la surprise a également été de mise mais de l’autre côté de l’échiquier politique. Retour sur l’élection du maire de Valparaiso que personne n’avait vue venir.

Mercredi 7 décembre sur le coup de 16h, une foule se forme sur le perron de la mairie. Jeunes parés de sac à dos et drapeaux à la main, la ferveur politique au coin de l’œil, familles, personnes plus âgées, ils n’attendent qu’une seule chose : la cérémonie d’investiture du nouveau maire de leur port chéri, Jorge Sharp.

Jorge Sharp. Discours à l’intérieur de la mairie après la cérémonie de passation. Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

L’aventure commence le 23 octobre lors du résultat des élections municipales de Valparaíso. Tout le pays découvre avec une immense surprise la victoire du jeune avocat Jorge Sharp, candidat indépendant et affilié au mouvement politique de la Izquierda Autónoma (Gauche Autonome). Il remporte l’élection avec 53,8% des voix laissant le goût amer d’une sévère défaite aux candidats des deux partis politiques traditionnels : Leopoldo Méndez Alcayaga représentant de la Nueva mayoria, coalition du centre et de la gauche menée par l’actuelle présidente Michelle Bachelet, et Jorge Castro Muñoz candidat de l’Union Demócrata Independiente (UDI) représentant de la droite conservatrice et successeur du maire sortant.

Derrière l’homme, la victoire des mouvements sociaux

Jorge Sharp est  populaire, c’est un fait : un simple coup d’œil à la marée humaine présente lors de son investiture officielle suffit pour s’en convaincre. Les deux étages du bâtiment municipal frémissent sous les slogans scandés avec ferveur: « C’est possible » et « Sharp, ami, le peuple est avec toi ». L’émotion est palpable, les sourires se dessinent, les poings se lèvent. Des drapeaux de la Izquierda Autónoma et d’autres mouvements amis s’agitent comme des cerfs-volants survoltés. On écoute avec attention et fierté le discours du nouveau maire. Le message est clair, il ne s’agit pas d’une victoire personnelle : « Le succès électoral historique du 23 octobre n’est pas celui de la personne qui lit ces lignes devant vous, il est celui de toutes les volontés qui ont lutté durant des années pour une ville et un pays plus justes et qui aujourd’hui sont les acteurs principaux de ce projet », scande Jorge Sharp.
Ce triomphe politique ne se résume pas à un individu, ni à une municipalité ; il incarne un sentiment bien plus large d’espoir pour tout le pays et ses organisations sociales. En effet, le groupement politique de la Izquierda Autónoma, dont Jorge Sharp est membre fondateur, naît directement des mouvements sociaux étudiants chiliens.

 

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Un enfant, vêtu en clown, regarde avec admiration les militants du second étage dans la mairie. Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

Depuis 2011, apogée des manifestations pour une réforme du système éducatif, les fédérations étudiantes ne cessent de revendiquer le droit à une éducation publique gratuite et égalitaire et s’élèvent contre la marchandisation de celle-ci. Très vite, la mobilisation prend de l’ampleur et d’autres corps sociaux s’unissent à cette lutte afin de dénoncer un système néolibéral hérité de la dictature où l’éducation, les retraites, les ressources naturelles sont privatisées.

L’ignorance des gouvernements, et les réponses peu satisfaisantes données aux revendications qui animent cette lutte sociale, ont permis l’émergence de nouvelles forces politiques de gauche qui s’émancipent des partis politiques traditionnels. Ce contexte singulier laisse à penser que l’élection de Jorge Sharp initie une « révolution silencieuse », d’après les termes d’un récent article du journal britannique The Guardian.
Le nouveau maire semble avoir pleinement conscience de l’influence que pourrait avoir son mandat à l’échelle nationale et termine son discours sur ces mots : « Notre message et témoignage se transmettront, sans aucun doute, à tout le pays. Car nous savons que tout le long du territoire national existent également des centaines de personnes qui comme nous rêvent d’une patrie plus digne et plus juste ».

Vers une démocratie participative : l’idée de la “Mairie Citoyenne”

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Superposition photographique: un danseur de cueca lors du concert de clôture de la cérémonie et le sac à dos décoré d’un militant. Crédits photo : CrossWorlds / Cyndi Portella

 

La campagne de Jorge Sharp s’est construite autour de l’idée d’une « Mairie Citoyenne » qui donne directement le pouvoir aux habitants de Valparaíso sur les décisions et initiatives politiques à prendre pour améliorer leur quotidien. Dès lors, il parcourt la ville et organise des rencontres ouvertes aux citoyens afin d’élaborer un programme participatif où les idées sont débattues et les conclusions qui en émanent sont ajoutées au programme politique municipal. Il est également possible d’envoyer des propositions sur la page internet de Jorge Sharp pour tout ceux qui n’ont pas pu se déplacer.

La phrase emblématique de la campagne « Récupérons Valparaíso avec les mains propres » veut dénoncer un pouvoir corrompu et détenu depuis longtemps entre les mains des mêmes hommes et intérêts politiques. Aujourd’hui, Valparaíso serait entre les mains de ses citoyens, selon Jorge Sharp, et ce dernier se décrit lui- même comme un canal permettant de transmettre leur volonté. La marche vers une démocratie participative a débuté: des rencontres de voisins ont été organisées dans les différents secteurs de la ville afin de définir les priorités de la nouvelle municipalité.

Pour le moment, les problématiques les plus urgentes concernent la question de l’hygiène publique et celle des risques d’incendie. Jorge Sharp hérite d’une ville dont le bilan ne pousse pas à l’optimisme : 8,1% de taux de chômage, des problèmes de transport en commun, de saleté généralisée dans les rues et un conséquent déficit budgétaire. Mais, à entendre le chant des citoyens exaltés ce 7 décembre, journée d’investiture, « C’est possible! » et on a envie d’y croire.

 

Cyndi Portella

 

 

 

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