Du religieux et du nationalisme : pèlerinage dans l’Anneau d’Or russe

« L’Anneau d’Or » a tout d’un titre de roman fantastique. Rien qu’à l’entendre, on se méprendrait aisément pour Frodon Sacquet en route vers le Mordor afin de détruire le précieux. Mais comme à son habitude, la morne réalité, cette rabat-joie, vient nous rappeler que, jusqu’à preuve du contraire, les Hobbits n’existent pas. Dans ce monde bien terre-à-terre, l’ « Anneau d’Or » n’est autre que le nom poétique donné à un circuit touristique au nord-est de Moscou.

En 1967, Youri Bytchkov, littéraire et historien de l’art, publie une série d’essais sur les anciennes villes à la périphérie de Moscou sous le titre d’Anneau d’Or dans le journal « Culture soviétique » – devenu « Culture » aujourd’hui. Berceau de la Russie contemporaine, bordé par la Volga, la Kliazma et la Moskova, l’Anneau d’Or renvoie, à coup de kremlins (fortifications à vocations politiques et militaires) et de coupoles dorées, à l’inestimable richesse du patrimoine historique et religieux, avant que que Moscou ne devienne la capitale d’une monarchie autocratique à la fin du 15ème siècle.

Les huit pierres de l’Anneau que sont ces villes, tantôt ternes, tantôt étincelantes, tantôt démesurées tantôt étriquées constituent un pèlerinage historique et religieux, où nationalisme embrasse à bras portants les coupoles des églises.

J’en ai sélectionné trois aux ambiances bien différentes. En leur sein, des églises. Chaque bâtiment présente un intérêt particulier pour souligner le nationalisme et pour illustrer l’importance de l’Eglise orthodoxe au sein de la société.

A Pereslavl-Zalessky, le panneau officiel du circuit de l'Anneau d'Or indique le chemin vers la place Rouge, "musée à ciel ouvert" grâce aux quatre églises que l'on y trouve.

A Pereslavl-Zalessky, le panneau officiel du circuit de l’Anneau d’Or indique le chemin vers la place Rouge, « musée à ciel ouvert » grâce aux quatre églises représentées.  Crédits Photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Les conditions au voyage

Avant d’entamer ce pèlerinage, partons avertis. L’Anneau d’Or apporte dans toute sa diversité une vue d’ensemble sur l’état du nationalisme et de la foi orthodoxe russe. Et pour mieux le saisir, rien de tel qu’un décryptage de ce dernier hiver 2016.

Le 6 janvier dernier, la Russie célébrait le Noël orthodoxe. Les églises faisaient salle comble, et sur le canal Россия 1, chaine très proche du pouvoir, on pouvait visionner la retransmission de la messe à laquelle Vladimir Poutine assistait. Entouré d’enfants, au milieu de ses concitoyens bien distraits, l’homme politique affichait ouvertement sa foi. Bien que l’Eglise et l’Etat soient séparés depuis la révolution d’Octobre 1917, le concept de laïcité tel que nous le connaissons en France ne s’applique pas en Russie. La religion orthodoxe n’a pas le statut de religion d’Etat mais elle est reconnue comme religion dominante et le pouvoir n’a pas peur de travailler main dans la main avec cette dernière.

Avec la chute de l’URSS, l’ensemble de la société russe s’est vue dépourvue de valeurs, de codes et d’idéologie du jour au lendemain, ce qui explique ce retour vers l’ « opium du peuple » de la société post-soviétique. Aujourd’hui, la classe politique russe, de plus en plus encline au conservatisme, va dans la lignée de la nouvelle identité russe, définie comme puissance conservatrice.

I étape : Soudzal, la touristique

Difficile de croire que la petite bourgade de Souzdal et ses quelques 12.100 habitants furent un jour la capitale de la Russie. Centre religieux proéminent et puissance politique incontournable, Souzdal, à la manière du village gaulois de Goscinny, s’est relevé des invasions tatares-mongoles de la fin du 13ème siècle pour devenir une principauté indépendante jusqu’au 14ème siècle.

L’église Saint-Nicolas, d’une sobriété apaisante, dépeint parfaitement l’atmosphère de Souzdal, ville classée monument historique depuis 1967 . Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

 

Suite à son annexion par Moscou, la ville reste néanmoins centre épiscopale de la Russie du Nord-Est et les églises poussent à tire-larigot. Le village n’entame son déclin qu’au milieu du 19ème siècle, alors que le tracé de la voie ferrée reliant Moscou à Nijni-Novgorod, la cinquième plus grande ville du pays, la contourne. Epargnée par l’industrialisation, Souzdal est un musée à ciel ouvert où les coquettes « isbas », maisons rurales traditionnelles construites en rondins de bois, côtoient monastères, bulbes et clochers sous le regard émerveillé des nombreux touristes.

Une isba bleue à Kostroma. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Une isba bleue à Kostroma. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Une isba traditionnelle de Pereslavl-Zalesski. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Une isba traditionnelle de Pereslavl-Zalesski. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Un monastère recyclé en prison, puis en musée

Inscrit au patrimoine Mondial de l’UNESCO, le monastère du Sauveur Saint-Euthyme, fondé au 14ème siècle, fait partie des attractions principales de la ville. Comme de nombreux monastères, il fut, dès les années 1920, transformé en prison à vocation d’isolation politique, pour le plus grand malheur des libre-penseurs.

Lors de la Seconde Guerre Mondiale, le monastère devint un camp de prisonniers de guerre pour se transformer jusqu’en 1967 en camp de rééducation et de travail pour les jeunes délinquants. Depuis, le monastère est un musée, abritant une exposition permanente consacrée à Dmitri Pojarski, héros national, originaire de Souzdal. On y trouve aussi une exposition consacrée à la vie au monastère, ainsi que de nombreux éléments relatifs à l’époque communiste.

Un magasin de souvenirs à Souzdal. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Un magasin de souvenirs à Souzdal. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Les touristes, plus ou moins appréciés

Vitrine de l’ « Anneau d’Or », les touristes affluent à Souzdal et transforment ses édifices en parc d’attraction à la découverte du berceau de la nation. Derrière ce village aux apparences bucoliques, un vrai débat fait rage.

Les villes de l’Anneau d’Or misent beaucoup sur le tourisme et tentent d’améliorer leur ouverture à l’internationale en implantant des panneaux en anglais, en soutenant l’ouverture d’offices du tourisme dans chacune des villes étapes. Comme le démontre un article paru en 2011 dans le journal « Anneau d’Or » de la région de Yaroslavl, une des régions que couvre l’Anneau d’Or, cette volonté des autorités à vouloir absolument développer le secteur du tourisme n’est pas soutenue par tous : « les villes de l’Anneau d’Or sont avant tout pour les habitants, par pour les touristes« .

II étape : Rostov, en attendant le réveil

Rostov-le-Grand est une des plus anciennes villes de Russie, mentionnée dans des chroniques datant de 862. Bâtie sur les vestiges d’un village païen, la ville se construit autour du monastère Saint-Abraham. Comme sa copine Souzdal, Rostov a un passé de village gaulois : elle se refuse à la principauté et créé sa propre assemblée du peuple.

Les fortifications du Kremlin de Souzdal. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Les fortifications du Kremlin de Souzdal. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Tous les chemins mènent… au kremlin

Au 13ème siècle, Rostov la rebelle devient Rostov-le Grand mais la fête sera de courte durée puisque la ville est annexée par Moscou puis anéantie par les troupes polono-lithuaniennes au début du 17ème siècle. Lors de la reconstruction de la ville, Catherine II ordonna que l’on bâtisse la ville, de telle sorte que toutes les rues mènent au kremlin. Cet ensemble de fortifications des villes de l’ancienne Russie abritait en son sein le siège du pouvoir politique et spirituel. A l’intérieur des murailles, percées de meurtrières, on y trouve églises, chapelles, palais et clochers.  Aujourd’hui, le kremlin est le cœur battant de la ville à l’apparence bien morte. Lorsque les températures s’y prêtent, petits et grands investissent la cour intérieure et déboulent à toute vitesse d’un toboggan sur une piste de glace.

Quelques isbas, blotties sur le bord du lad Néro, laissent apparaître la silhouette enchanteresse des bulbes du Kremlin de Rostov-le-Grand. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Quelques isbas, blotties sur le bord du lad Néro, laissent apparaître la silhouette enchanteresse des bulbes du kremlin de Rostov-le-Grand. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

 

L’église de la Dormition, au cœur du cœur, précède la construction du kremlin d’un siècle. Édifiée au 16ème siècle, ses murs de pierres reposent sur les cendres de trois prédécesseurs, toutes détruites par des incendies. Après la Révolution bolchévique, l’église perdit son statut de propriété de l’Eglise pour être ensuite fermée et fort heureusement épargnée. En 1953, une violente tempête lui arrache les coupoles ; on s’empresse donc de la recoiffer. Mis à part ce passage chez le coiffeur, les dégâts causés par tant d’années d’abandon ont poussé l’Eglise orthodoxe à entamer des travaux de réparation en 2004.

L’église fait aujourd’hui peine à voir. Comme figée dans son sommeil, l’église pourrait passer pour morte si ce n’était pour les quelques cierges attestant des visites de quelques croyants. Les boiseries ternes, dépouillées de leurs dorures semblent attendre la fin des interminables travaux sans trop d’espoirs. Condamnée aux ténèbres pour encore quelques années, l’église de la Dormition attend son heure de gloire.

L'église de la Dormition dort, dépourvue de ses dorures. Quelques cierges brûlent au fond, elle n'est pas morte. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

L’église de la Dormition dort, dépourvue de ses dorures. Quelques cierges brûlent au fond : elle n’est donc pas morte. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

 

III étape : le « Vatican » orthodoxe

 A deux heures en train de Moscou, Sergueï Possad est la last but not least de l’Anneau d’Or, classée patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1993. Cerise sur le gâteau, on la surnomme même le « Vatican » orthodoxe, tant elle symbolise le patriotisme et la foi orthodoxe. A l’instar de Rostov, la ville de Sergueï Possad (le bourg de Serge) se développa autour d’un monastère, ici celui de la Trinité Saint-Serge.

Le monastère devenu « laure »

Dès sa fondation, le monastère se positionne en fervent soutien de l’Etat, accédant ainsi à une sécurité financière inégalée, lui permettant de faire appel à certains des plus grands peintres russes pour la décoration de ses édifices. En 1744, la fille de Pierre le Grand, fondateur de la ville de Saint-Pétersbourg, élève le monastère au rang honorifique de « laure ». Reconnus pour leur spécificité historique ou spirituelle, seuls deux monastères en Russie ont acquis ce titre de « laure »: la laure de Sergueï Possad et celle d’Alexandre Nevsky à Saint-Pétersbourg.

Suite à la révolution bolchévique, la laure est fermée, son patrimoine est nationalisé et ses moines sont pourchassés. Elle ne rouvrira qu’en 1940, après avoir subi de vastes travaux de restauration.

La Chapelle sur la Source, d'un rose éclatant, laisse entrevoir la Cathédrale de la Trinité aux coupoles dorées. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

La chapelle sur la Source, d’un rose éclatant, laisse entrevoir la cathédrale de la Trinité aux coupoles dorées. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

 

La laure est aujourd’hui un lieu de pèlerinage incontournable. Devant la somptueuse cathédrale de la Dormition, dont on distingue les bulbes bleus étoilés de l’autre bout de la ville, les pèlerins viennent boire l’eau miraculeuse de la chapelle de la Source. Certains, bouteilles de cinq litres en main, en ramènent même chez eux.

Dans la cathédrale de la Trinité, perle de l’architecture moscovite du 15ème siècle, les pèlerins attendent en ligne pour se recueillir autour des reliques de Saint-Serge, fondateur du monastère. La douce lumière des cierges et des veilleuses multicolores, vacillant au rythme des psalmodies de moines et de chants religieux, illumine le baldaquin qui recouvre la sépulture. Difficile de ne pas se laisser emporter par la spiritualité des lieux, par le calme et la sérénité qui, comme la neige tombante, recouvrent l’ensemble des cinquante bâtiments affiliés à la laure.

Dans la Cathédrale de la Trinité de Sergueï Possad, les pèlerins embrassent les reliques de Saint-Serge, sous la douce lumière des veilleuses multicolores. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Dans la Cathédrale de la Trinité de Sergueï Possad, les pèlerins embrassent les reliques de Saint-Serge, sous la douce lumière des veilleuses multicolores. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Des moines en 4×4

Outre sa fonction de lieu de pèlerinage incontournable, la laure de la Trinité Saint-Serge est également le monastère le plus actif de Russie, où quelques 300 moines et 50 novices se forment à l’Académie théologique. Omniprésents, les moines en toge noir, souvent vêtus de gros manteaux et de polaires et coiffés en fonction de leur rangs grouillent dans les enceintes de la laure. En centre-ville, on en croise fréquemment, téléphone en main et/ou au volant d’un gros 4×4.

Si au terme de ce curieux pèlerinage, le voyageur, comme tombé dans une marmite d’iconoclastes, succombe à la lassitude devant tant d’icônes, cet étrange mélange de tourisme, de spiritualité et de pouvoir lui donne le sentiment de repartir un peu plus russe qu’il ne l’était en arrivant. L’anneau d’Or, ce précieux.

Jeanne Richard

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