Elections en Argentine : Cordoba dit adieu au kirchnérisme avec allégresse

L’Argentine rompt avec douze années de Kirchnérisme : le pays a un nouveau président. Mauricio Macri, conservateur, a été élu le 22 novembre, avec 51,6% des suffrages, après une mise en ballotage contre le progressiste Daniel Scioli, soutenu par le pouvoir en place. Il incarne un changement duquel attendent beaucoup les Cordobeses. Retour sur son élection et sur les enjeux d’un mandat qui s’annonce difficile.

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Le Patio Olmos, lieu de rassemblement des Cordobeses après la victoire de Mauricio Macri 22 Novembre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/ Marine et Alicia

 

Victoire de la droite libérale : une dénonciation populaire du gouvernement

Cristina Kirchner était à la tête de l’Argentine depuis 2007. Elle a pris la succession de son mari, Nestor Kirchner, élu en 2003 et décédé en 2010. Tous les deux se revendiquent du Péronisme, c’est-à-dire de la politique socialiste et populiste de Juan Perón, président de l’Argentine et figure politique incontournable du XXème siècle. La présidente sortante a effectué deux mandats de 4 ans, n’ayant pas réussi à modifier la constitution pour pouvoir se représenter. Les cacerolazos (manifestations où l’on tape sur des casseroles) de juin, septembre et novembre 2012 pour l’en empêcher ont réuni plusieurs dizaines de milliers de manifestants (entre 50 000 et 200 000 selon les sources).

Les années 2014 et 2015 ont été marquées par de nombreuses manifestations populaires notamment pour dénoncer la corruption du gouvernement. La plus significative est « La marche des parapluies » en février 2014, qui a éclaté après le décès aux circonstances douteuses du juge Alberto Nisman et baptisée en hommage aux protestations contre les attentats antisémites de 1994 qui avaient eu lieu sous une pluie battante. Le juge Nisman entendait révéler des vérités choquantes sur ces attentats et l’implication de la présidente : il soupçonnait notamment Cristina Kirchner d’avoir fait obstruction à la justice et d’avoir dissimulé des preuves qui auraient pu permettre de condamner les responsables de l’attentat contre la mutuelle juive AMIA. Suicide ou assassinat politique ? La lumière n’a pas encore été faite sur les causes de sa mort.

Ces événements ont mené à une nouvelle vague de critiques de la présidence et au renforcement de l’opposition. L’incapacité du gouvernement à retrouver et à condamner les responsables de la mort du juge a montré que « la lutte contre l’impunité » (celle des responsables de la dictature, en particulier), principal cheval de bataille du parti kirchnériste, était loin d’être gagnée après une décennie « d’efforts ».

 

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Au Patio Olmos, à Cordoba, le 22 Novembre 2015, une affiche anti-kirchnériste lors de la victoire de Macri . On peut y lire « Corruption, mensonge, Orgueil. Merci Macri pour l’espèrance » ainsi que « enfin tu t’en vas » et « justice pour Nisman »/ Crédits photo : CrossWorlds/Marine Segura et Alicia Arsac

 

Un ballotage à enjeux

Les élections présidentielles de cette année ont été cruciales car elles mettaient en scène le parti Frente para la Victoria, progressiste et au pouvoir depuis 12 ans contre le parti Cambiemos, conservateur. Le premier est défendu par le poulain de Kirchner, vice-président pendant le mandat de son mari entre 2003 et 2007, aujourd’hui gouverneur de la province de Buenos Aires, Daniel Scioli. Mauricio Macri, maire de la ville de Buenos Aires depuis 2007, entrepreneur et descendant d’une riche famille argentine, ancien président du club de football Boca Rivers, représente quant à lui la coalition de droite Cambiemos.

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Tableau réalisé par Alicia Arsac d’après les sites électoraux des candidats

 

Le premier enjeu a d’abord été de savoir s’il y aurait un second tour. La majorité de la population, kirchnériste ou non, était persuadée de voir Scioli gagner du premier coup, notamment à cause des fraudes électorales enregistrées pendant les primaires obligatoires d’août 2015. Depuis les résultats du premier scrutin remporté de très près par Scioli (36,86% contre 34,33% des voix), le 22 novembre a pris une toute autre dimension.

Dans un pays où le premier tour se remporte avec une avance de 10% des voix et le second à la majorité simple, il était difficile de prédire le vainqueur des élections. On savait seulement que l’enjeu du deuxième tour se portait sur le report des voix données aux candidats non élus. Parmi eux, Sergio Massa, candidat du Frente Renovador, parti à orientation Péroniste, a atteint 21% des voix, le plaçant en 3e position lors du 1er tour des élections. Ce score était suffisant pour, qu’à lui seul, il puisse tout faire changer en se prononçant pour un candidat. Sergio Massa a pourtant préféré rester vague : il a affirmé ne pas soutenir Scioli sans clairement désigner Macri.

 

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Les campagnes des deux candidats se sont intensifiées avec le ballotage. Ici, des militant pro-Macri sur l’une des places principales de Cordoba le 19 Novembre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Marine et Alicia

 

Entre célébration de la victoire et inquiétudes

 Le 22 novembre 2015 dès 19h30, alors que seulement 4% des urnes avaient été dépouillées, les partisans de Mauricio Macri ont commencé à célébrer la victoire à coups de klaxons et de cris dans les rues de Cordoba. Ce n’est qu’après 23h que la victoire a été confirmée, et que la fête a commencé.

 

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Des jeunes sympathisants de Macri au Patio Olmos de Cordoba suite au résultat des élections. Crédits photo : CrossWorlds/Marine et Alicia

 

La province de Cordoba est celle qui a le plus voté en faveur de Macri, réunissant 74,89% des suffrages. Dès le début d’après-midi, des policiers étaient placés à tous les coins de rue, en particulier autour du Patio Olmos, lieu de rassemblement favori des Cordobeses. Les chansons pop d’Enrique Iglesias résonnaient sur la place, tandis que flottait une masse de drapeaux aux couleurs du vainqueur. Jusque dans la célébration de la victoire de Macri, on retrouvait les traditions argentines, entre l’asado, représenté par les vendeurs de chorripanes (sandwich typique) aux abords de la place, et l’hymne national qui retentissait au rythme des batucadas.

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Après les élections, les Cordoboses fêtent la victoire au Patio Olmos en s’aspergeant de mousse, le 22 novembre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Marine et Alicia

« Macri veut libéraliser le dollar »

Cet enthousiasme est pourtant loin d’être aveugle. « On ne sait pas ce qu’il va se passer, si toutes les réussites culturelles, éducatives et industrielles acquises durant le Kichnérisme vont continuer », nuance Bélen, une étudiante de 25 ans en Sciences de l’éducation. « On a eu un très long gouvernement Péroniste qui a mis en place des politiques populaires. Le gouvernement de Macri a des ambitions totalement différentes. Il veut libéraliser le dollar, ouvrir le libre-échange, ce qui favorise les entreprises et porte préjudice aux acteurs les plus pauvres. ». Comme beaucoup d’Argentins, Bélen craint que ce nouveau président n’abandonne la culture, l’éducation et les personnes les plus défavorisées. Alors pourquoi avoir voté pour Macri ? La voix argentine semble être le fruit d’un vote anti-Kirchner.

Et à Diego Brancadelli, kirchneriste et journaliste de La Nación, d’affirmer que « 12 années de droits, d’efforts, de sacrifices, de travail et de croissance se terminent par la victoire du mage sans dents ».

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Les drapeaux de l’Union-Pro, la coalition soutenant Macri, flottent au-dessus de la foule le 22 Novembre 2015/Crédits photo: CrossWorlds/Marine et Alicia

 

Pour Macri, les débuts s’annoncent difficiles car, au-delà des inquiétudes de sa population, il devra faire face à une forte opposition puisque le Parlement est toujours dominé par les Kirchnéristes. « Les militants de l’opposition ne vont rien pardonner à Macri. Ce sont des bagarres perpétuelles, des insultes, des différenciations, et tout cela ne changera pas », explique Bélen.

Le 10 décembre, Macri prendra ses fonctions de Président de la République Argentine. Pour que l’allégresse de sa victoire perdure, Macri va devoir convaincre les Argentins qui l’ont suivi jusque dans les urnes.

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Panorama du Patio Olmos de Cordoba suite à victoire de Macri, le 22 Novembre 2015/Crédits photo : CrossWorlds/Marine et Alicia

 

Alicia Arsac et Marine Segura

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