Emmène-moi en Crimée

 

Le 16 mars 2014, la petite péninsule de Crimée décide de changer d’air. Elle ne change ni de nom, ni d’emplacement. La Crimée change de drapeau, de langue, de loi, de frontières, de monnaie. La Crimée change de pays. Deux ans après l’un des plus gros conflits diplomatiques opposant Moscou au monde occidental, notre correspondante en Russie s’est rendue sur cette île.

Sur la vitre des caisses de la gare routière de Yalta, des autocollants sur lesquels sont inscrits "J'ai voté pour", témoignent du soutien en faveur du rattachement de la Crimée à la Fédération de Russie. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Sur la vitre des caisses de la gare routière de Yalta, des autocollants sur lesquels sont inscrits « J’ai voté pour », témoignent du soutien en faveur du rattachement de la Crimée à la Fédération de Russie. Crédits photo: CrossWorlds/Jeanne Richard.

 

Depuis mon arrivée en Russie, je ne sais plus vraiment qui croire. L’un diabolise l’autre, tandis que l’autre discrédite l’un dans un discours de sourd cacophonique. Je voulais voir la réalité que l’on dépeint dans les grands discours, celle des articles accusateurs et des bulletins d’informations alarmistes.

La Crimée, péninsule russe ?

Petite remise en contexte. Historiquement, nombreuses furent les puissances à se disputer les 26 000 kilomètres carrés de reliefs montagneux qui forment la Crimée, et ce bien avant la Russie. Grecs, Romains, Bulgares, Tatares, Mongols, Goths et Ottomans se succèdent au fil des siècles. Ce n’est qu’à la fin du 18ème siècle, suite à la défaite de l’Empire Ottoman dans la guerre russo-turque, que le destin de la Crimée se scelle à celui de l’Empire tsariste. A l’issue de la guerre de Crimée de 1853-1856, l’Empire Ottoman et ses alliés européens reprennent le contrôle du territoire, désormais ravagé. La Crimée devient autonome en 1921 et signe son ralliement à la République Socialiste Soviétique Autonome de Russie (RSFSR), pour en devenir une simple région administrative vingt-quatre années plus tard.

L’année 1954, clé de voute des événements actuels, marque un moment charnière dans l’Histoire contemporaine de la Crimée. D’un simple traité -de huit lignes seulement-, Khrouchtchev, alors Secrétaire général du Parti, fait don de la Crimée à l’Ukraine, à l’occasion du tricentenaire du traité de Pereäslav, déclarant l’allégeance des cosaques d’Ukraine à Moscou. Ce don, alors symbolique entre deux Etats de l’URSS, ne va poser problème qu’à l’éclatement de cette dernière, en 1991, avec l’apparition d’une forte contestation de l’appartenance politique à l’Ukraine des russes « ethniques ». La réalité démographique est telle, que la Crimée se compose en majorité de russes « ethniques », dont la nationalité (russe) diffère de la citoyenneté (ukrainienne). En langue russe, on distingue en effet национальность (nationalité au sens ethnique) de гражданство (nationalité au sens citoyen). La suite, nous la connaissons… Les forces pro-russes s’emparent du parlement, l’armée russe est dépêchée en Crimée et un référendum d’autodétermination est organisé le 16 juin 2014.

Des tanks, et un calme ennuyeux

A peine arrivée sur le territoire de Crimée, dans le bus rejoignant Feodosia à Simferopol, je dois avouer que ce que j’ai vu ne m’a pas rassurée. Du tout. Croisant notre chemin, pas moins de vingt tanks se suivent à la queue-leu-leu, suivis de près par une dizaine de camions de l’armée. Je ne suis visiblement pas la seule que cela inquiète. Samson, un jeune aspirant à la milice, effectuant son premier séjour en Crimée laisse entendre entre deux rires nerveux : « Je veux déjà rentrer à la maison ». Le voisin de Samson, Sacha, un Russe « ethnique » de 28 ans habitant Simferopol, déclare (non sans amusement) :

« La Crimée entière est une base militaire ! ».

Étrangement, j’ai trouvé la Crimée d’un calme presque ennuyeux. Les sueurs froides engendrées par cette rencontre fortuite se sont avérées être totalement isolées. Même à Sébastopol, où se trouve la base navale de la flotte de la Mer Noire, l’atmosphère est on ne peut plus paisible. A 300 roubles la place (3,75 euros), de petites embarcations proposent une excursion dans la baie : 3 sous-marins nucléaires d’attaque émergés, une dizaine de navires de guerre et de luxueux yachts se font face. Et c’est tout ! En un quart d’heure, l’affaire est bouclée. Pour un petit quart d’heure, la Russie s’est mis le monde occidental à dos. D’autant plus que, depuis 1954, les Russes n’ont en fait jamais quitté la base navale de Sébastopol.

Excursion dans la base navale militaire de Sébastopol. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard

Excursion dans la base navale militaire de Sébastopol. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard

 

En effet, la ville s’étant détachée de l’oblast de Crimée quelques années avant le rattachement de cette dernière à l’Ukraine, elle répondait de jure à l’autorité de la RSFSR, ouvrant ainsi l’accès aux flottes soviétiques toutes confondues. En 1992, l’importance stratégique de la ville lui confère un statut spécial, indépendant de la République autonome de Crimée, nourrissant ainsi les ambitions de la Russie. Cinq années plus tard, le traité « Paix et Amitié » institutionnalise un système de bail, permettant à la Russie de maintenir sa flotte, en cohabitation avec la flotte ukrainienne.

Pourquoi la Russie a-t-elle donc risqué autant pour ce port, alors qu’elle y était déjà implantée ? La réponse repose dans l’analyse du comportement ukrainien, qui, des années durant, ont brandi la menace de mettre fin au bail comme une arme afin de peser dans les négociations avec la très puissante voisine. Malgré la reconduite du bail jusqu’en 2042 en 2010, les Russes ont saisi l’opportunité de s’y implanter pour de bon. Le drapeau russe flotte aujourd’hui fièrement sur l’ensemble des pavillons du port de Sébastopol. Mais ce n’est pas le plus surprenant.

Poutine, ce héros

Particulièrement apprécié par les habitants de Crimée, le Président Poutine est omniprésent, quitte à frôler le culte de la personnalité. On boit Poutine, on porte Poutine, on vote Poutine. L’omniprésence de l’image présidentielle, bien plus importante qu’à Saint-Pétersbourg ou Moscou, ne peut que surprendre un non-averti.

A Sébastopol, les statuette à l'effigie de Vladimir Poutine s'arrachent dans les échoppes longeant la promenade du bord de mer. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

A Sébastopol, les statuette à l’effigie de Vladimir Poutine s’arrachent dans les échoppes longeant la promenade du bord de mer. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

 

Il est là, sur d’énormes panneaux publicitaire, le menton entre les doigts, un sourire bienveillant au coin de la bouche. Sur la moitié gauche de l’affiche, trois mots et un drapeau suffisent : « Crimée. Russie. Pour toujours. ». Sur les routes, à l’entrée des gares, en plein milieu du centre-ville, l’affiche a autant de tailles que d’emplacements. Sébastopol dispose d’ailleurs de son affiche personnalisée : le même Poutine mais avec ces mots : « Sébastopol. Russie. Pour toujours. ».

Devant la gare routière de Kertch, "Crimée. Russie. Pour toujours." Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Devant la gare routière de Kertch, « Crimée. Russie. Pour toujours. » Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

 

A Sébastopol, dans les échoppes du bord de mer, les « fans » peuvent se procurer une ribambelle de produits à l’effigie de Poutine. Tasses, T-shirts, aimants, pulls, statuettes et même serviettes de bain, tout y passe. Au milieu des traditionnelles images de Poutine chevauchant un ours, tenant un petit chien dans ses bras ou encore muni de ses lunettes de soleil, la collection du printemps 2014 connaît un succès particulier. Elle oppose d’un côté l’image de Khrouchtchev, sur fond de drapeau soviétique et de l’autre Poutine, sur fond de drapeau russe. La punchline est sans équivoque :

« [Khrouchtchev] a livré la Crimée, [Poutine] a repris la Crimée ».

A Sébastopol, les petits magasins du bord de mer proposent un vaste choix de T-shirt à l'effigie de Vladimir Poutine. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

A Sébastopol, les petits magasins du bord de mer proposent un vaste choix de T-shirt à l’effigie de Vladimir Poutine. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

 

A l’entrée du port de Yalta, un pan de mur est décoré en son honneur. Le Président, tenant la barre d’une main ferme observe serein l’horizon qui se reflète dans ses lunettes de soleil, devenues mythiques depuis le International Aviation and Space Sow de 2011. A sa gauche, un avion de chasse semble le dépasser, laissant échapper les couleurs de la Russie. En bas à gauche, le #НАШ, signifiant «le nôtre» fait référence au slogan «Крым наш » (la Crimée est à nous).

Une fresque portant l'inscription #НАШ fait référence au slogan "Крым наш" (la Crimée est à nous). Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

A Yalta, une fresque portant l’inscription #НАШ  fait référence au slogan « Крым наш » (la Crimée est à nous). Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

 

Enfin, chaque ville a vu s’installer en son cœur un nouvel arrivant. Russie Unie, le parti majoritaire de Vladimir Poutine a investi de nombreux nouveaux locaux à travers la Crimée. A nouveau pays, nouveau paysage politique ! Il semble alors tout à fait normal de croiser des minibus, entièrement décorés aux couleurs de Russie Unie.

A Yalta, un minibus porte les couleurs de Russie Unie. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

A Yalta, un minibus porte les couleurs de Russie Unie. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Les plaques d’immatriculation, seules traces de l’Ukraine

« On n’efface pas soixante ans d’appartenance à un pays en à peine deux ans », pensais-je, persuadée d’être le témoin d’une constante opposition de symboles russes et ukrainiens. A peine sortie du port de Kerch, d’où arrivent les ferrys en provenance de Russie continentale, le drapeau russe flottant sur le port se voit rapidement chassé par deux drapeaux ukrainiens, accrochés aux vitres d’un poste de sécurité ferroviaire abandonné.

A Kerch, le drapeau russe flotte au dessus de l'inscription "République de Crimée". Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

A Kerch, le drapeau russe flotte au dessus de l’inscription « République de Crimée ». Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

 

Je réalise plus tard que si ces-derniers sont encore là, c’est bien parce que le bâtiment est déserté. Après quelques heures en Crimée, je ne m’extasie pas devant les drapeaux russes, omniprésents, mais plutôt devant les rares signes attestant du passé ukrainien de la péninsule. Les plaques d’immatriculation ukrainiennes, amenées à disparaître, en sont avec les affiches publicitaires délaissées, les seules traces. Présomption erronée donc : on peut bel et bien effacer soixante ans d’appartenance à l’Ukraine.

Une plaque d'immatriculation ukrainienne est recouverte d'un autocollant aux couleurs du drapeau russe. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Les plaques ukrainiennes font partie des rares indices attestant du lien unissant la Crimée à l’Ukraine. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

 

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Une plaque d’immatriculation ukrainienne est recouverte d’un autocollant aux couleurs du drapeau russe. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

 

Des noms de rues, aux menus dans les restaurants, la Crimée se veut russe. Consciente qu’il existe en Crimée une majorité ethnique russe (65% de la population), je n’imaginais pas son ampleur. Je me sens en Crimée comme en Russie.

Jeanne Richard.

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