En Irlande, rencontre avec celles qui militent pour la légalisation de l’avortement

Et si nous n’avions pas eu Simone Veil ? Et si avorter était toujours puni par la loi ? Et si nous n’avions pas la possibilité de décider pour nous-mêmes ? Et si notre corps appartenait à l’Etat ou à l’Eglise ? Cette réalité, qui en France a été changée en 1975 par la promulgation de la loi Veil, est aujourd’hui encore celle des femmes irlandaises. Notre correspondante a rencontré trois militantes qui la combattent.

Rassemblement pro-choix à Dublin. © Flickr / CC / William Murphy

Rassemblement pro-choix à Dublin. © Flickr / CC / William Murphy

 

Ce week-end s’est tenu un grand rassemblement anti-avortement, nommé le Rallye for Life (Rallye pour la vie), à Dublin. Selon la police, 10 000 à 20 000 personnes ont défilé dans les rues de la capitale, menées par des associations anti-avortement telles que Life Insitute (L’institut de la vie), Youth Defence (Défense de la jeunesse, qui se revendique comme étant le premier groupe pro-vie irlandais) et l’organisation d’Irlande du Nord Precious Life (Précieuse vie). Leur but : préserver le huitième amendement pour maintenir l’interdiction d’avorter.

Ce que dit la loi irlandaise

« L’Etat reconnaît le droit à la vie des enfants à naître, et en tenant dûment compte du droit égal à la vie de la mère, garantit dans ses lois et, dans la mesure du possible et de la loi, de défendre et justifier ce droit. »

Voici le huitième amendement de la constitution irlandaise établie en 1983. Ce laïus juridique signifie simplement que la vie d’un embryon ou d’un fœtus est tout aussi importante que celle de la mère qui le porte.

Ainsi, par ce texte de loi, voté par référendum avec 67% d’approbation dans les années 80, l’avortement reste illégal en Irlande. Bien qu’aujourd’hui ce ne soit plus la peine de mort ou la prison à perpétuité que risquent les femmes se faisant avorter sur le sol irlandais, elles encourent toujours jusqu’à 14 ans d’emprisonnement.

Nous sommes allées à la rencontre de trois militantes en faveur de l’avortement. Elles viennent de Tralee et de Galway, deux villes de l’ouest du pays, ont des parcours différents mais toutes luttent pour une même cause : le retrait du huitième amendement de la constitution irlandaise.

Roesia Foley : « Je veux décider pour moi-même »

Roesia est une étudiante irlandaise de vingt ans. Le regard doux, la voix basse, elle semble bien loin des « barbares hérétiques » décrits par certains membres des groupes « pro-vie » (groupes anti-avortement). Il y a bientôt un an, elle a décidé de s’engager pour la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) et a ainsi rejoint l’association « Kerry for Choice » (Le Kerry pro choix). Lorsqu’on lui demande pourquoi, elle répond du tac au tac :

« Je veux décider pour moi-même. Il est complètement injuste que cette loi ait été votée à un autre siècle par des personnes très âgées et souvent du sexe opposé. »

Avoir la possibilité d’être maîtresse de son destin sans risquer de mourir. Pour Roesia, cela passe par l’organisation d’un nouveau référendum. En Irlande, de nombreuses femmes approuvent et haussent le ton pour une légalisation de l’interruption volontaire de grossesse en cas de handicap avéré du foetus ou de risques pour la mère. Il y a déjà eu quelques changements : en 2013, l’avortement a été légalisé dans les cas de mort imminente (ceci incluant le risque de suicide).

Les femmes qui s’engagent comme militantes en faveur de la dépénalisation de l’avortement vont plus loin et demandent le retrait de l’intégralité du huitième amendement, espérant ainsi donner aux femmes un accès sans restriction à l’IVG. Roesia veut mobiliser les troupes pour faire pression sur le gouvernement. Dès qu’elle peut, elle passe son samedi sur la place principale de la petite bourgade de Tralee pour distribuer des tracts et discuter avec les habitants. « C’est un par un que ça se fait. Il faut prendre le temps de discuter, d’argumenter mais surtout d’écouter. »

« Parfois des gens qui se disent contre l’interruption volontaire de grossesse, nous racontent leur histoire, nous donnent leurs arguments, mais finissent par se contredire eux-mêmes. Ils se rendent compte tout seul de l’importance de la légalisation de cet acte. »

D’après elle, toucher le plus de personnes possible est essentiel afin d’avoir une chance de faire retirer le huitième amendement, le jour où le référendum se tiendra.

Le trac remis par Roesia lors de notre rencontre. Il appelait à se mettre en grève le 8 mars dernier, journée internationale des droits de la femme, et à lutter ainsi pour le retrait du huitième amendement de la constitution irlandaise. © CrossWorlds / Olga Lévesque

Le tract remis par Roesia lors de notre rencontre. Il appelait à se mettre en grève le 8 mars dernier, journée internationale des droits de la femme et à lutter ainsi pour le retrait du huitième amendement de la constitution irlandaise.

 

Les échanges virtuels font écho à ces discussions de vive voix. Les réseaux sociaux jouent un rôle essentiel dans l’avancée de la question des droits des femmes. En 2012 est créée la Campagne pour le Droit à l’Avortement (Abortion Rights Campaign). Plus de 23 000 personnes suivent la page Facebook de la campagne pour le droit à l’IVG le hashtag #repealthe8th (révoquer le huitième amendement) ne cesse d’être utilisé sur Twitter.

Lisa : « En Irlande, j’ai parfois du mal à assumer mes convictions, alors je me tais »

Lisa, 40 ans est aussi une bénévole de l’association « Kerry for Choice ». Elle a rejoint ce jeune groupe dès sa formation en 2016. Grande, brandissant les tracts noirs floqués du slogan « Strike 4 repeal » (la grève pour l’abrogation), elle ne passe pas inaperçue sur la place principale de Tralee. Mais ce combat ne semble pas si facile à mener à visage découvert, nous révèle-t-elle. « Être ici [sur la place] c’est plus facile, parce que nous venons en groupe. C’est dans mon village que les choses se corsent.  »

« Mes voisins sont âgés et catholiques et je ne voudrais pas entrer en conflit avec eux, alors je me tais. »

C’est pour cette raison, que nous ne mentionnerons pas son nom de famille. Lisa accepte toutefois que l’on publie sa photo.

 

 De la gauche, Roesia et Lisa, derrière le stand de Kerry for Choice lors de la journée internationale des droits de la femme / Crédits : Kerry for Choice


De la gauche, Roesia et Lisa, derrière le stand de Kerry for Choice lors de la journée internationale des droits de la femme / Crédits : Kerry for Choice

 

Lisa ressent le poids du tabou sur l’avortement. Elle l’associe à la forte présence catholique (84% des Irlandais se revendiquent comme tels) qui entraverait tout changement en faveur du droit à l’interruption volontaire de grossesse. Les « pro-vie », comme il se définissent eux-mêmes, invoquent le droit à la vie pour tout être humain, déjà né, ou pas encore. Pour eux, toute personne a un potentiel et mérite donc d’être accueilli sur Terre. Un argument souvent entendu dans les rangs des opposants à l’avortement est : « Qui sommes-nous pour décider quand la vie doit s’arrêter ? Nous ne sommes pas Dieu. »

Avorter à l’étranger n’est pas illégal. Sur Internet, des cliniques britanniques privées proposent des informations détaillées sur leurs prix, leurs conditions d’intervention et des conseils pour les femmes venant d’Irlande et d’Irlande du Nord spécialement pour une interruption de grossesse. En 2016, elles étaient 3 265 a en avoir bénéficié.

Le Brexit ajoute à la complexité. Les hôpitaux britanniques seront-ils toujours accessibles pour les Irlandaises souhaitant interrompre une grossesse non désirée à la suite de la sortie de l’Angleterre de l’Union européenne ?

Surtout, une inégalité sociale divise les femmes.

« En pratique, très peu de femmes peuvent se permettre de voyager pour un avortement. » 

« Entre le temps que cela prend [21 jours entre la première consultation et celle post-intervention], plus le coup du voyage, de l’hébergement, etc. seules les plus aisées peuvent avoir recours à ce moyen », détaille Lisa. Des pilules abortives sont disponibles illégalement sur internet pour les femmes n’ayant pas les moyens de financer l’intervention en Angleterre. Mais sans suivi médical et sans contrôle des conditions de fabrication, elles peuvent nuire à la santé de celles qui en usent, tout en leur faisant risquer 14 ans d’emprisonnement.

Mathilde Chanfreau : « L’Irlande est paradoxale »

« Pourquoi une telle retenue sur l’avortement alors que l’Irlande a légalisé le mariage pour tous en 2015 ? » Cette question Mathilde Chanfreau se l’est posée maintes fois. 23 ans, ouvertement féministe et pro-choix, elle est venue de France sur l’île émeraude pour suivre un cursus en droit des femmes à l’université de Galway. « Avant de venir en Irlande, je m’étais renseignée, je connaissais les restrictions concernant l’avortement. » Mathilde était donc préparée. Mais les récentes avancées votées par le parlement irlandais suscitent son approbation et son incompréhension.

« Légaliser le mariage pour tous en 2015, mais continuer de bloquer l’accès à l’IVG en 2017, je trouve ça vraiment paradoxal. »

 Mathilde tenant un panneau « abrogez le huitième amendement – pro choix » lors de la marche « pro choix » du 24 septembre 2016 à Dublin / © avec l autorisation de Mathilde Chanfreau


Mathilde tenant un panneau « abrogez le huitième amendement – pro choix » lors de la marche « pro choix » du 24 septembre 2016 à Dublin / © avec l autorisation de Mathilde Chanfreau

 

En septembre dernier, elle a participé à une marche organisée contre le huitième amendement de la constitution. Elle raconte avoir vu dans le cortège de 20 000 personnes, des femmes et des hommes de tout âge, ainsi que des familles. « Des militants des militants du mouvement « pro-vie » arboraient des photos de Jésus en priant pour que les manifestants rentrent dans le droit chemin », raconte-t-elle avec un sourire moqueur au coin.

Mathilde dit ne pas avoir de leçon à donner aux Irlandais mais se sent investie d’un devoir : leur montrer les répercussions positives sur la santé des femmes que la loi Veil a pu avoir en France.

Slogans arborés par des Irlandaises lors de la marche « pro choix » du 24 septembre 2016 à Dublin : « Si je voulais le gouvernement dans mon utérus, je coucherai avec Enda Kenny [Premier Ministre irlandais de 2011 à juin 2017] » - « Jésus n’est pas un pénis, donc gardez-le hors de mon vagin ». © avec l'autorisation de Mathilde Chanfreau

Slogans arborés par des Irlandaises lors de la marche « pro choix » du 24 septembre 2016 à Dublin : « Si je voulais le gouvernement dans mon utérus, je coucherai avec Enda Kenny [Premier Ministre irlandais de 2011 à juin 2017] » – « Jésus n’est pas un pénis, donc gardez-le hors de mon vagin ». © avec l’autorisation de Mathilde Chanfreau

Une avancée prochaine ?

Depuis quelques mois, le nombre d’actions en faveur de la légalisation de l’IVG organisées par les associations féministes étudiantes et les bureaux régionaux de la Abortion Rights Campaign semble augmenter.

Dernièrement des informations de plus en plus précises sur un possible référendum courant 2018 ont été relayées dans les médias irlandais, à la suite d’une déclaration du Premier Ministre Irlandais Leo Varadkar. Sermonnée de nombreuses fois par les Nations Unies ainsi que par la Cour de Justice européenne, l’Irlande se trouve au pied du mur. La récente nomination de la député Catherine Noone, ouvertement « pro-choix », à la tête du comité en charge de la question de l’avortement au Parlement laisse entrevoir un grand débat public qu’elle devra mener. Deux jours après la disparition de Simone Veil, les Irlandaises auraient-elles trouvé leur éclaireuse ?

Olga Lévesque (Tralee, Galway)

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