F. M. Corrao : « Ce n’est pas juste de devoir adapter son comportement à celui des hommes. En Italie, c’est dû à la période Berlusconi »

Née en Sicile, Francesca Maria Corrao est considérée comme l’une des plus grandes expertes italiennes du monde arabo-musulman. Elle enseigne à Sciences Po et  fait partie de la minorité de femmes professeurs à la LUISS (Libera Università Internazionale degli Studi Sociali, Rome).  Aujourd’hui, elle reçoit notre correspondante, Isabel Del Real Corral-Humbert.

Avec un chapeau sur la tête. « C’est un chapeau de mec, mais ça m’est totalement égal », lâche-t-elle en riant.

"C'est un chapeau de mec, mais ça m’est totalement égal", dit en riant la Professeure Corrao. 8 mars 2017. © CrossWorlds / Isabel Del Real Corral-Humbert

« C’est un chapeau de mec, mais ça m’est totalement égal », dit en riant la Professeure Corrao. 8 mars 2017. © CrossWorlds / Isabel Del Real Corral-Humbert

 

CrossWorlds – On a célébré cette semaine la Journée internationale des droits des femmes. Quels sont-ils pour vous ?

Les droits des femmes sont liés à la grande trinité de Liberté- Égalité- Fraternité, déclarée en France il y a de cela trois siècles. Aujourd’hui, c’est encore un idéal difficile à atteindre, surtout en Italie. Certes, nous avons le droit de vote, le droit à un salaire égal, mais dans les faits… ce n’est pas toujours vrai. Voilà, les hommes et les femmes n’ont pas les mêmes opportunités. Plus qu’une question de droits que l’on accorde aux femmes, c’est une question de comportement humain : la société italienne est encore très machiste et patriarcale.

– Et pourtant, il y a eu du progrès durant le XXième siècle !

Il y a eu de grandes avancées.

Tenez par exemple, je peux vous raconter l’histoire de mon père. Ludovico Corrao, il était l’avocat de la sicilienne Franca Viola, la première femme à se rebeller contre le « mariage réparateur » en 1965. Sous cette expression, se cachait en réalité le mariage forcé d’une victime avec son violeur.

Mon père, en tant que sénateur en 1981, à changé la loi à ce sujet, en soutenant l’abrogation de l’article 544 du Code pénal italien, une étape fondamentale pour l’émancipation de la femme en Italie.

– La pression sociale contre Franca Viola et votre père était-elle forte à l’époque ?

Mon père n’a pas subi de pressions à cette époque, de toute façon, il avait déjà été excommunié [rires]. C’était un démocrate-chrétien, très catholique, mais aussi très modéré, moderne et pacifiste. Il ne voulait plus de la pensée vieillotte de l’Église, alors il a quitté les démocrates-chrétiens et créé un parti social en Sicile. Alors bon, les pressions sociales…

En vérité en Sicile, en Italie, les temps étaient mûrs pour permettre à Franca Viola de se rebeller, son action restant incroyablement admirable. L’élite voulait s’émanciper des comportements patriarcaux médiévaux et elle a été encouragée. Une quinzaine d’années plus tard, quand mon père a changé la loi sur le mariage forcé après un viol, il a été très soutenu. C’était un homme progressiste, très courageux, qui m’a donné beaucoup de liberté. Grâce à lui, j’ai pu aller étudier seule sept ans au Caire. Aujourd’hui, c’est courant, mais il y a quarante ans, c’était tabou en Sicile.

– Quels droits devraient avoir les femmes ?

D’être respectées. D’être écoutées. D’avoir la possibilité de pouvoir décider pour elles-mêmes. Parce qu’aujourd’hui, nous ne décidons pas.

Quand une femme obtient le pouvoir, elle tend à se comporter comme un homme, et ce n’est pas de l’émancipation.

C’est un pas en avant, mais ce n’est pas encore l’égalité. Nous sommes différents, hommes et femmes, les femmes ne sont pas agressives de nature. Pourtant, quand elles ont un poste à responsabilité, elles peuvent facilement le devenir. Et puis, les femmes ne devraient pas utiliser leurs corps pour devenir des femmes de pouvoir.

– Alors, que voudriez-vous de plus pour les femmes ?

Je voudrais qu’elles soient plus écoutées. Je voudrais qu’il y ait une plus grande harmonie dans le rapport hommes-femmes. Les femmes deviennent agressives quand elles veulent quelque chose, et je ne veux pas cela, ça ne va pas.

Professeure Corrao. 8 mars 2017. © CrossWorlds / Isabel Del Real Corral-Humbert

Professeure Corrao. 8 mars 2017. © CrossWorlds / Isabel Del Real Corral-Humbert

 

– En Italie, les femmes sont-elles aujourd’hui particulièrement prisonnières d’un schéma familial encore très patriarcal ?

Ce n’est pas seulement être prisonnière de la famille : c’est du consumérisme, ce qui est bien pire. Cela regarde les hommes et les femmes certes, mais c’est particulièrement grave en Italie. Nous, les Italiennes, étions très conscientes du fait d’être une femme avant d’être un objet de consommation. Mais nous retournons dans le vieux rôle de la femme séductrice et non respectée parce qu’elle montrerait trop son corps. C’est un changement négatif.

– Selon vous, il y a une régression des conditions de la femme en Italie ?

Oui, et c’est notamment dû à toute la période Berlusconi : une régression de la condition de la femme due au retour du patriarcat venant de la remise en scène de la femme-objet.

J’explique ceci avec la politique culturelle de Berlusconi. Il avait ouvertement des prostituées, c’est devenu une normalisation de la prostitution. Pour moi, c’est une folie, une honte. Pour ces jeunes filles, c’est normal. Elles ne comprennent pas qu’elles sont utilisées, qu’on les abuse dans cette histoire. L’image de la femme n’est pas constante. Ce sont des schémas en mouvement : dans le monde arabe, les femmes se couvrent et nous, on se dénude.

– En tant que spécialiste du monde arabo-musulman, quelle est votre image de la condition féminine au Moyen-Orient ?

J’ai la chance d’être née en Europe, et d’avoir grandi dans les années 70, où il y avait le boum du féminisme en Italie. Donc j’ai eu de la chance d’être consciente de mes droits, de ma dignité, de mes différences. Puis, au Caire, j’ai appris que je pouvais accepter qu’une femme porte le voile. Même si c’est renoncer à sa propre liberté, elles prennent le voile pour pouvoir aller à l’université ou avoir le droit de sortir en ville.

– Selon vous, quelle sera l’évolution de la condition des femmes ?

Rien ne peut arrêter le féminisme. Même si nous sommes dans une phase de crise, nous continuons.

– Vous dites que : « Rien ne peut arrêter le féminisme », c’est pourtant un concept décrié !

On peut changer les mots, c’est sans importance. Ce qui compte, ce sont les droits. Les droits et les devoirs.

Si les hommes continuent avec leurs comportements dominateurs, les femmes doivent, en réaction, avoir de l’humour ou leur crier dessus. Ce n’est pas juste de devoir adapter son comportement.

Propos recueillis par Isabel Del Real Corral-Humbert

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