Spoiler : le parti d’extrême-droite finlandais aux portes du gouvernement

Depuis deux semaines, la vie politique finlandaise ressemble de près à une saison de la série politique à suspense danoise, Borgen.

La série danoise Borgen. Crédits photo: Flickr /CC/TG4

La série danoise Borgen. Crédits photo : Flickr /CC/TG4

 

Episode 1 : les Vrais Finlandais en deuxième place 

Lundi 20, la confirmation des résultats a lieu : le Centre – dont le président est Juha Sipilä – remporte 21,1% des suffrages et confirme les prévisions des sondages en réalisant une progression de 14 sièges (ce qui fait au total 49 sièges au Parlement).

Mais surprise : le parti d’extrême-droite, les Vrais Finlandais, arrive en deuxième place. Il réalise 17,6%, ce qui le crédite de 38 sièges. La coalition sortante conservatrice de droite, Kokoomus, subit une défaite en arrivant troisième. Le plus grand camouflet est pour la gauche sociale-démocrate réalise le plus mauvais score de son histoire : le PSD n’obtient que 34 sièges. Par la suite, les petits partis – L’alliance Verte, l’alliance des gauches, le parti suédois et les chrétiens démocrates – réalisent tous plus ou moins leurs scores habituels… Qui doivent être pris en compte. Avec leurs quelques sièges, ils peuvent jouer  un rôle déterminant pour la suite.

Composition du Parlement au 20 avril 2015. Crédits Graphique : CrossWorlds/Candice Batellier

Composition du Parlement au 20 avril 2015. Crédits Graphique : CrossWorlds/Candice Batellier

 

 

A la fin de l’épisode, gros plan sur Juha Sipilä. Le président du Centre déclare aux journaux principaux locaux qu’il place la « confiance » en critère numéro un pour les prochains épisodes et ne veut exclure d’office aucun parti de son gouvernement. La voix grave, il prévient que les temps « sont et seront durs » mais qu’il se doit de créer un gouvernement réunissant des opinions différentes « pour faire face à ces défis ».

Juha Sipilä – président du Centre. Crédits photo Flickr / CC/FinnishGovernmen

Juha Sipilä – président du Centre. Crédits photo : Flickr / CC/FinnishGovernmen

Le système des tractations… ou comment l’épisode 2 n’est pas encore écrit

La liste de huit questions 

En Finlande, le gouvernement est formé en fonction des résultats législatifs dans un premier temps, mais également en fonction des tractations qui suivent dans les jours suivants. Le président du parti sortant gagnant – ici Juha Sipilä – distribue une liste de huit questions à chacun des partis et aux grands syndicats. Ces questions tournent autour des enjeux économiques, sociaux, et internationaux auxquels est confrontée la Finlande… et de l’actualité. Comme le plan d’aide à la Grèce, qui accorde tous les bords politiques qui s’y opposent. Sur la question de la dette européenne, les partis politiques finlandais – dont les sociaux-démocrates – s’accordent pour demander le retrait de la Finlande de cette dette, et pour la dette nationale, la solution de la rigueur ne rencontre pas d’opposition farouche.

En fonction de ces réponses, le futur premier ministre construit un programme avec les réponses de son parti et celles des autres partis en essayant de les concilier dans un gouvernement cohérent. C’est pourquoi, bien que les Vrais Finlandais arrivent deuxièmes aux élections et qu’ils ont, sans conteste, une grande chance d’accéder au gouvernement, ils pourraient en être exclus si la plupart de leurs réponses données vont à l’encontre du programme présenté par Juha Sipilä.

C’est là que ça devient vraiment intéressant. N’est-il pas étonnant que le programme ne soit pas défini et annoncé avant les élections mais bien après, en fonction des résultats et des opportunismes politiques ? J’ai posé la question à des étudiants. Ils préfèreraient le système français qu’ils jugent plus honnête envers les électeurs. Mais… l’herbe est toujours plus verte dans le pré du voisin !

Synopsis possibles
  •  L’électorat centriste semble préférer une coopération entre le Centre et la Gauche. Mais il n’est pas non plus exclu que le parti de gauche préfère rester dans l’opposition afin de se reconstruire après le camouflet subi.
  • De plus, une coopération entre le Centre et le conservateur Kokoomus paraît plus intéressante en raison du score de ce dernier.
  • Une coalition avec le Centre, le Kokoomus et les Vrais Finlandais serait possible vu les résultats et les opportunismes politiques. Par ailleurs, le libéral Parti populaire suédois de Finlande – réunissant en moyenne 5% des suffrages et appartenant à tous les gouvernements depuis plus de 20 ans – pourrait faire office de balance de dernière minute.
Dans les épisodes suivants…

Les groupes parlementaires élisent leurs présidents, et donc interlocuteurs pour la formation du gouvernement ; le Parlement fait sa rentrée officielle et élit son président intérimaire. En l’occurrence, Juha Sipilä devient le président temporaire et Timo Soini, leader des Vrais Finlandais, en devient vice-président. Il accèdera très probablement à la présidence du Parlement comme le veut la tradition, une fois que le gouvernement sera formé. Timo Soini sera alors le deuxième homme de l’Etat. Les échéances s’accélèrent : le programme a été défini hier, le 4 mai et le gouvernement sera officiellement annoncé le 22 mai.

 

Timo Soini – Chef des Vrais Finlandais. Crédits photo: Flickr/CC/FinnishGovernment

Timo Soini – Chef des Vrais Finlandais. Crédits photo : Flickr/CC/FinnishGovernment

 

Un avenir « pimeä » : suspense et pronostics

Sondant l’atmosphère sans avoir peur des spoilers, j’ai longuement discuté avec des étudiants finlandais de bord différents et leur ressentiment est relativement proche. Certains me disent quils voient lavenir «pimeä» (sombre) et qu’ils ne reconnaissent plus le paysage politique de la Finlande : il y a encore quelques années, la droite et la gauche étaient fortes, le centre faisait office de balance et les Vrais Finlandais n’existaient à peine. D’autres me demandent :

« Et toi, tu en penserais quoi si Marine Le Pen arrivait en tête au second tour de l’élection en 2017 ? Rien n’est encore joué mais c’est très probable que les Vrais Finlandais rentrent au gouvernement et qu’ils aient un vrai poids sur les affaires européennes. ».

Il est vrai que l’extrême-droite finlandaise contient beaucoup d’aspects qui ne nous sont pas étrangers mais que nous n’envions pas pour autant : ses dirigeants saouls dans les médias, ses déclarations racistes ou incohérentes – comme ce député, Jussi Halla-aho, condamné pour avoir déclaré que l’islam était une religion pédophile -, leur volonté de sortir de l’euro et de fermer les frontières – même à leurs voisins les Suédois, dont la langue est officielle en Finlande. Et ce même si la Finlande est le pays le moins densément peuplé de l’Union Européenne et où 3% de la population seulement est étrangère, Timo Soini joue la carte de l’immigration en temps de crise. Pas étonnant pour celui qui a écrit sa thèse de master sur le populisme…

Dans la série Borgen, l’extrême-droite, aux portes du gouvernement, est évincée au cours d’un ultime rebondissement. A Helsinki, le suspense demeure : est-ce que la réalité osera dépasser la fiction ?

Candice Batellier 
@batellier

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