Grossesses adolescentes en Afrique du Sud (PREMIER VOLET) : les racines du fléau

En Afrique du Sud, de très nombreuses jeunes filles deviennent mère avant d’atteindre la majorité. Ces mères adolescentes font face à de nombreux défis et souvent cela peut les entraîner dans un cercle vicieux de la précarité. Pour comprendre les racines de ce phénomène et ses conséquences, notre correspondante a rencontré deux d’entre elles à Johannesburg. Retrouvez leurs portraits dans une enquête en deux temps.

Paulina affiche un sourire rayonnant et a le rire facile. Elle est venue profiter du wifi de la bibliothèque pour faire des demandes de bourses universitaires car elle n’a pas de connexion chez elle. Elle habite à deux heures de l’université. A 26 ans, Paulina a déjà deux filles de 9 et 6 ans. Et elle se bat chaque jour pour subvenir à leurs besoins ainsi que pour terminer ses études.

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Paulina, devant la bibliothèque de l’Université de Johannesburg, juin 2016. Crédits photo : CrossWorlds / Esther Meunier

 

Son cas est loin d’être unique. Selon différentes études, environ 30% des jeunes sud-africaines entre 15 et 19 ans déclarent avoir déjà été enceintes. Pourtant l’Afrique du Sud possède une législation résolument moderne concernant les droits reproductifs et sexuels : les mineures sont autorisées à demander un moyen de contraception sans l’accord de leurs parents et l’avortement est autorisé sans conditions jusqu’à 12 semaines.

Au centre médical de l’Université de Johannesburg, une femme supervise la prise en charge de ces jeunes étudiantes avec bienveillance et attention. Sister Geya a le sourire doux de celle à qui l’on peut confier sa situation sans être jugée. Selon elle, ces adolescentes et jeunes adultes « rencontrent toutes les mêmes problèmes face à une grossesse non désirée ». Ce qu’elles cherchent à éviter en priorité est que la grossesse ne les pousse à arrêter les études. Mais ce qui préoccupe également Sister Geya dans ce phénomène est le rôle de révélateur qu’il joue sur le faible usage du préservatif, dans un pays où en 2014, 18,9% des personnes âgées de 15 à 49 ans étaient estimées séropositives.

 

Des filles délaissées par leurs familles et en perte de repères

Qu’est-ce qui explique ce surprenant décalage entre la réalité de la situation et la législation progressive en vigueur ? A la sortie de l’Apartheid, les droits des femmes, comme ceux de toutes les catégories de population opprimées, ont obtenus reconnaissance, mais la société peine encore à s’aligner sur ces standards. En particulier dans les milieux les plus défavorisés et ruraux.

Paulina déplore ces grossesses qui n’étaient pas planifiées et les impute directement à sa situation familiale. « Rien n’aurait pu changer le cours des choses à ce moment-là car ma mère est alcoolique et je n’ai jamais rencontré mon père. Quand il est arrivé dans ma vie, l’idiot avec qui j’ai eu des enfants a simplement eu besoin de me mentir, de me dire que j’étais belle et à quel point il m’aimait. C’était des choses que je n’avais jamais entendu et ça a suffi pour que je le vénère ».

Cela contraste grandement avec le soutien qu’a reçu Cari, 22 ans et maman comblée d’une petite fille de trois ans. Blanche, issue d’une famille Afrikaner de classe moyenne, elle m’explique : « C’était un accident mais tout mon entourage m’a soutenu, et finalement nous étions tous impatients qu’elle arrive ». Aujourd’hui, elle vit encore avec ses parents et le père de l’enfant à Pretoria.

En comparaison, la position d’infériorité dans laquelle s’est retrouvée Paulina dans sa relation est l’archétype décrit par l’étude A review of Teenage Pregnancy in South Africa, Partners in Sexual Health, qui date de 2013. Selon l’enquête, les jeunes filles auraient des difficultés à s’imposer dans leurs relations sexuelles et notamment concernant l’usage du préservatif. Par extension, elles perdent tout contrôle  sur les potentielles grossesses non désirées.

 

Accéder à la médecine sexuelle : mission impossible pour beaucoup de ces jeunes filles

Paulina va de nouveau dans le sens de l’étude quand elle met en cause le prix de l’accès à la médecine sexuelle, aussi bien concernant la contraception que l’IVG.

L’avortement ? « Trop cher » me répond-elle. Et quand je parle de l’existence de cliniques gouvernementales où l’on peut y accéder gratuitement, elle ouvre de grands yeux ronds : « Je ne savais pas que ça existait à ce moment-là ». De toute façon, « [sa] mère ne l’aurait jamais laissée avorter par rapport à ses croyances religieuses ».

D’où les nombreux panneaux au bord des routes clamant « Safe and pain free abortion » (« Avortement sans risques et sans douleurs »). Pourquoi ces cliniques illégales ? « Parce que la société met trop de pression sur les filles enceinte, le personnel médical a tendance à juger et les nouvelles vont vite. Du coup les filles préfèrent aller là-bas car ça ne se sait pas » me répond Grace, étudiante congolaise vivant en Afrique du Sud depuis 8 ans.

 

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Dans les rues de Johannesburg, les panneaux indiquant des cliniques d’avortement illégales sont légion. Crédit photo : CrossWorlds / Esther Meunier

 

L’avortement, selon l’expérience de Sister Geya, demeure loin d’être la norme. « On ne dispose pas de chiffres exacts, mais je pense que moins de 50% des jeunes filles qu’on diagnostique enceintes sur l’ensemble des campus mettent un terme à leur grossesse » explique-t-elle. Et quant à la possibilité de confier l’enfant à un orphelinat à la naissance, là encore Paulina m’explique qu’on ne l’aurait pas laissée faire.

L’éducation sexuelle au rabais : mère de tous les maux ?

Un autre facteur déterminant du problème est sans doute la qualité de l’éducation sexuelle en Afrique du Sud. Si des cours basiques sont fournis à l’école et que l’usage du préservatif notamment dans le cadre de la prévention du SIDA est encouragé, les jeunes sont toujours mal informés. Ils déplorent souvent que personne ne leur ait jamais expliqué comment utiliser un préservatif dans la pratique. Quant aux autres moyens contraceptifs, les adolescentes les connaissent relativement mal aussi.

Sister Geya considère en effet qu’il y a de réels progrès à faire en matière d’éducation sexuelle. « On a la structure adaptée puisqu’une éducation de base est déjà dispensée en biologie dans un premier temps et dans un cours appelé ‘Life orientation’ dans un second temps. Mais on doit donner plus de clés aux professeurs sur la manière de dispenser cette éducation : que faire, comment et à quel moment aborder ces questions ? »

Les causes de la prévalence des grossesses adolescentes en Afrique du Sud sont donc connues. L’important désormais serait de les traiter, ainsi que de fournir un réel suivi et des portes de sortie aux adolescentes touchées. Car une fois le bébé mis au monde, les inégalités s’aggravent encore et c’est un cercle vicieux difficile à enrayer qui démarre.

Pour comprendre la dynamique de ce cercle vicieux, lisez la deuxième partie de l’article ici.

 

Esther Meunier.

 

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