Birmanie – “Hé, vous cherchez les Frères Moustache ?”

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014).

Un homme nous hèle dans la rue. Il nous emmène dans une petite salle aux couleurs bigarrées. Il n’y a qu’une vingtaine de personnes assises, toutes étrangères. D’ailleurs on nous propose des bières, le seul alcool que les touristes peuvent se procurer sans trop de difficultés.

Crédits photo : page Facebook officielle des Frères Moustaches

Image trouvée sur la page Facebook officielle des Frères Moustache.

 

Nous sommes à Mandalay, deuxième plus grande ville de Birmanie. Les Frères Moustache ont improvisé un théâtre chez eux car ils sont interdits de performance publique. Ils y jouent une comédie satirique destinée à réveiller les rares étrangers qui passent par ce pays, à leur expliquer ce qui se passe vraiment. Le but : dénoncer le régime actuel à travers des farces. Des gardes font la ronde autour de l’appartement pour s’assurer que la police ne débarque pas.

C’est que les Frères Moustache ont déjà payé le prix fort pour leurs blagues. En 1996, quand ils ont joué devant la maison de l’opposante Aung San Suu Kyi à Rangoun, deux des trois frères avaient été condamnés à sept années de prison puis envoyés en camps de travail. L’aîné a de nouveau connu la prison en 2007 lors de la “révolution safran” menée par les moines bouddhistes à l’encontre du gouvernement. D’ailleurs ce même homme, Par Par Lay, est mort l’an dernier des suites d’une maladie des reins. Il ne reste donc plus que deux frères sur trois, mais bien décidés à continuer leur combat jovial.

Les Frères Moustache sont devenus une institution. Avec leurs habits colorés, leurs danses extravagantes, leurs jeux de mots farfelus, ils sont un mythe que le gouvernement ne peut plus remettre en question. Leurs longues moustaches sont devenues un emblème. Un seul des frères parle un peu anglais, il agite des panneaux de bois avec des mots clés pour se faire comprendre : “CORRUPTION”, “MILITARY DICTATORSHIP”, “NO FREEDOM”… Il aime également raconter cette histoire au sujet de ses voyages en Thaïlande pour se faire soigner les dents : “Le dentiste me demande: ‘Pourquoi ne pas te faire soigner les dents dans ton propre pays ?’ Et je lui réponds : ‘Car au Myanmar, je n’ai pas le droit d’ouvrir ma bouche’ !

Le sérieux de ces sujets contraste avec la légèreté d’un spectacle qui tourne parfois au ridicule. Quand par exemple le cousin se travestit en femme ou joue au singe pour amuser la galerie, certains parmi l’audience semblent peu convaincus. Par contre quand la petite fille de quatre ans danse sur une chorégraphie traditionnelle, l’assemblée s’attendrit. Finalement cette performance se rapproche parfois des fameux “puppet shows” très populaires dans la culture birmane où des marionnettes font des cabrioles. On en vient à oublier que ces comiques sont des opposants politiques. Sûrement car ils se sont assagis, et qu’ils ont appris à craindre le régime. Le billet coûte 10 US$, une somme plutôt considérable dans un pays où le salaire minimum est de 15 US$ par mois. On ne paie donc pas réellement pour le spectacle, dérisoire pour la majeure partie, mais surtout pour le symbole d’une résistance. L’assemblée prend conscience que la cause birmane mérite d’être soutenue mais n’apprend pas grand chose. Du reste, des t-shirts à l’effigie des Frères Moustache sont vendus à la fin ; les clients financent avec enthousiasme les comédiens, sans trop savoir l’issue de tout cela.

Crédits photo : BBC/Getty images

Spectacle des Frères Moustache. Crédits photo : BBC/Getty images

 

S’adresser directement à la communauté mondiale est la seule manière pour ces opposants de se faire entendre. Lu Maw le dit clairement lors du spectacle : Du moment que les touristes viennent, le gouvernement ne nous embête pas. La façade clownesque est donc une manière de divertir les touristes pour garder leur attention. Il faut amuser la galerie tout en donnant un minimum d’information sur le pays, mais ne jamais tomber dans le discours politique pur.

Comme la plupart des résistants politiques birmans, les Frères Moustache misent tous leurs espoirs sur la LND (Ligue Nationale pour la Démocratie). Les progrès sont déjà visibles pour ce parti. Mené par Aung San Suu Kyi, il a remporté les élections partielles l’an dernier et les espoirs sont grands pour les “véritables” élections l’an prochain.

Détracteurs politiques déguisés en bouffons, les Frères Moustache sont difficiles à cerner. Ils ont le mérite d’attirer l’attention sur un pays qui commence à peine à s’ouvrir. 2010 a été un tournant dans l’histoire du Myanmar car c’est l’année où “The Lady” Aung San Suu Kyi, symbole du combat pour la démocratie, a été libérée après sept années enfermée chez elle. La junte militaire a d’ailleurs voulu signifier un nouveau départ en changeant le nom du pays en “Myanmar” au lieu de “Birmanie”. Il s’agit toujours du 3e pays le plus corrompu du monde ex-aequo avec l’Afghanistan (d’après The Economist) : les prochaines élections sont attendues avec impatience.

Camille Azoulai

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