À la recherche de l’identité hongkongaise « Under the Lion Rock »

À l’heure où parodier l’hymne chinois pourrait devenir un crime passible de trois ans de prison, selon une loi débattue à partir de cette semaine par le parlement hong-kongais, notre correspondant revient sur un symbole identitaire propre à l’ancienne colonie britannique, devenue en 1997 Région Administrative Spéciale de la République Populaire de Chine.

Aujourd’hui, Hong Kong est une des places fortes de la finance et de l’économie mondiale ; de fait, c’est aussi l’une des contrées les plus internationales au monde, les expatriés y représentant près de 5% de la population totale. Pourtant, l’identité hongkongaise existe bel et bien et se nourrit de ces caractéristiques. Une chanson populaire, « Under the Lion Rock », fait notamment figure d’hymne officieux pour le peuple hongkongais.

Le générique d’une série télévisée sur la vie sous le Lion Rock au début des années 1950

À partir des années 1950, le petit port de Hong Kong connait une immigration massive en provenance de la Chine continentale, conséquence des troubles liés à la Seconde Guerre mondiale puis à la politique de Mao Zedong. Des centaines de milliers de familles d’origines différentes se retrouvent alors à devoir repartir de zéro depuis la petite enclave britannique.

Les temps sont durs pour ces travailleurs qui triment jour et nuit pour gagner de quoi vivre. La zone de Kowloon, située en plein cœur de Hong Kong, est celle qui concentre la grande majorité des nouveaux arrivants. Sous la montagne du Lion Rock, qui domine Kowloon, tout le monde se serre les coudes et met la main à la pâte pour s’en sortir.

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C’est ce quotidien difficile des hongkongais que s’efforce de retracer la série télévisée « Under the Lion Rock » au milieu des années 1970. À cette date, Hong Kong a réussi à s’imposer comme un acteur économique majeur en Asie. Sa réputation et sa prospérité florissantes attirent toujours plus de personnes et la région se transforme à grande vitesse pour devenir la mégapole que le monde connait aujourd’hui.

La série télévisée, produite par le gouvernement local, prétend mettre à l’honneur les racines de ce succès en suivant l’évolution d’un groupe de jeunes hongkongais dans les années 1950. En 1979, la série, déjà célèbre, se dote d’un générique musical qui devient très vite un incontournable de la culture populaire hongkongaise.

Le générique de la série avant un épisode datant de 2016. La série a en effet continuer d’être produite, le thème musical traversant les saisons. 

Solidaires face aux difficultés, généreux dans l’effort : les valeurs fondamentales hongkongaises

« Bien sûr que je la connais ! Comme tous les hongkongais ! », s’exclame aussitôt Matthew, un étudiant de 20 ans à la Chinese University of Hong Kong, lorsque je lui pose la question. Même son de cloche du côté de son camarade Hinson, qui évoque spontanément « la chanson du peuple hongkongais ». En effet, les paroles de « Under the Lion Rock » renvoient aux valeurs fondamentales des habitants de Hong Kong ; persévérance et solidarité sont ainsi particulièrement mis à l’honneur.

« Hong Kong n’est pas très étendu et pourtant de nombreuses personnes y vivent, il faut donc travailler très dur et sans relâche pour y mériter sa place », explique Hinson. Pour autant, « cette chanson nous rappelle aussi l’importance d’être unis. Qu’importe les difficultés, les hongkongais n’abandonnent pas et surmontent ensemble les obstacles », complète Matthew. « Nous sommes dans le même bateau », une des phrases qui revient le plus au cours de la chanson, prends alors tout son sens.

« Under the Lion Rock » est un symbole incontestable d’unité « nationale » pour Hong Kong. « Quand il m’arrive de devoir présenter Hong Kong à des chinois du continent, je commence toujours par leur passer cette chanson », sourit Hinson. Matthew lui, se souvient de l’importance de la chanson pendant l’épidémie du SRAS en 2003 (une maladie respiratoire foudroyante qui fit plusieurs centaines de victimes à Hong Kong). « Les gens avaient peur, ils n’osaient plus sortir de chez eux, alors le gouvernement diffusait cette musique pour redonner du courage aux habitants ».

La même année, alors qu’il faisait face à de sérieuses difficultés sur le plan économique, le gouvernement avait aussi directement fait référence aux paroles de la chanson dans un discours officiel ayant pour but de redonner confiance à la population.

« Oui, je suis fier d’être hongkongais quand j’entends cette chanson », répondent de concert les deux étudiants, « elle fait partie de notre identité et les hongkongais y sont particulièrement attachés », ajoute Hinson.

« Under the Lion Rock » : en passe de devenir l’hymne officiel ?

Le « Lion Rock’s spirit » est ainsi invoqué par les hongkongais chaque fois que la région traverse une période difficile.

En août 2014, les autorités de Chine continentale annoncent que les candidats au poste de chef du gouvernement hongkongais ne pourront se présenter que si Pékin valide leur candidature, une manière pour la Chine de resserrer son emprise sur Hong Kong.

Cette décision met en péril la fameuse règle « un pays, deux systèmes » en vigueur à Hong Kong et entraîne une vague de manifestations de la part de la population hongkongaise, notamment estudiantine – un mouvement qui prend rapidement le nom de Révolution des parapluies.

Depuis, les partisans d’une démocratie libérée de tout contrôle chinois entendent incarner ce symbole culturel. Le 23 Octobre 2014, un groupe d’étudiants réalise l’exploit de suspendre au sommet du Lion Rock une bannière longue de plusieurs mètres sur laquelle est inscrit ce slogan :

« Je veux un vrai suffrage universel ».

Un fossé générationnel s’est créé entre la génération des années 1980 pour qui le « Lion Rock’s spirit » renvoie avant tout à la réussite socio-économique, alors qu’une partie de la nouvelle génération lui donne désormais un sens beaucoup plus politique.

Les jeunes activistes de la révolution des parapluies tentent ainsi de redéfinir le Lion Rock’s Spirit, estimant qu’il n’y a plus lieu de s’inquiéter de la survie au jour le jour grâce à un dur labeur des hongkongais, mais que les règles du vivre ensemble (et par là même le système politique) à Hong Kong doivent évoluer. Certains associent alors cette revendication en faveur du suffrage universel à la chanson « Under the Lion Rock », à l’image d’Hinson, qui par exemple la chante lors de la commémoration annuelle du massacre de la place Tiananmen.

Mais beaucoup préfèrent mettre en avant le caractère fédérateur de la chanson. Elle « cherche avant tout à rassembler tous les hongkongais, quelles que soient leurs opinions politiques. Même les adversaires d’une démocratie autonome à Hong Kong se trouvent sous le Lion Rock », affirme Matthew.

Quant à la question de savoir si « Under the Lion Rock » devrait devenir l’hymne officiel de Hong Kong, à la place de celui de la République Populaire de Chine dont beaucoup de hongkongais ne connaissent même pas les paroles puisqu’ils ne parlent pas mandarin, les deux étudiants optent pour la négative. « Hong Kong fait partie de la Chine », maintient Hinson, « même si j’aime beaucoup cette chanson, nous devons garder l’hymne officiel chinois ». « Under the Lion Rock » apparaît donc être avant tout un symbole de l’identité culturelle hongkongaise.

Colin Moriniaux

 

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