Incendies en Indonésie : refuser la fumée, refuser le silence

« Refuser la fumée, Refuser le silence ». Affiche à l’Université Gadjah Mada 10 novembre 2015 Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

« Refuser la fumée, Refuser le silence ». Affiche à l’Université Gadjah Mada 10 novembre 2015 Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

 

« Hello Darkness my old friend … » Les premières notes de la mythique chanson ‘Sound of Silence’ s’élèvent. Elles rythment une projection de photos : ciel incandescent, brouillard orange, portraits flanqués de masques, étendues dévastées par le feu. Ce sont des clichés pris au sud de Sumatra et à Bornéo. Le message est clair : l’Indonésie étouffe, et elle étouffe en silence.

L’évènement se déroule dans l’université Gadjah Mada (Yogyakarta). Ce soir se succèdent projections et déclamations de textes engagés, intervenants et débat ouvert. Le but est donc d’inciter à la réflexion, de sensibiliser et d’ouvrir le débat sur les possibilités d’action à toutes échelles et surtout de briser le silence qui entoure la crise que connait le pays.

La saison des feux

Cela fait plus de deux mois que la fumée produite par les 1,7 millions d’hectares incendiés à Bornéo et Sumatra s’étend en Asie du Sud Est, des Philippines à la Malaisie, affectant également la Thaïlande et Singapour. Le constat est catastrophique. Plus de 500 000 infections respiratoires ont été dénombrées. Les conséquences environnementales sont également sans précédents, menaçant les forêts tropicales et la faune qui y vit, notamment les Orang Outans.

Il faut comprendre que l’Indonésie fait face à ces incendies annuellement, et ce depuis plus de 35 ans. En 1980, l’Indonésie a connu une crise comparable à celle d’aujourd’hui. Année après année, c’est devenu la norme ici : la saison des feux précède la saison des pluies. Mais la crise actuelle est unique parce que le désastre est intensifié par le retard de la saison des pluies et la sécheresse provoquée par le courant El Nino. La tension est d’autant plus forte que la presse a, cette fois-ci, décidé de suivre l’affaire de près. Et aussi parce qu’enfin, l’inactivité du gouvernement est pointée du doigt.

D’où l’enjeu d’évènements tels que celui qui se tient aujourd’hui. Yunizar Adiputera, l’un des organisateurs, m’explique que les feux de forêts sont perçus par beaucoup d’Indonésiens comme une « catastrophe naturelle » sur laquelle l’homme ne peut avoir d’emprise. Mais à l’audience il explique qu’ il faut « que nous prenions conscience qu’il ne s’agit pas d’une catastrophe naturelle ; [que] ces feux sont le fait de l’homme, le fait des grandes compagnies d’huiles de palme. Cela veut dire que l’on peut agir ».

Le Docteur Maharani Hapsari (à droite) et un représentant de l’association Link-AR Borneo (à gauche), présentés par l’un des organisateurs de l’évènement. Université Gadjah Mada. 10 novembre 2915. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

Le Docteur Maharani Hapsari (à droite) et un représentant de l’association Link-AR Borneo (à gauche), présentés par l’un des organisateurs de l’évènement. Université Gadjah Mada. 10 novembre 2915. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

 

«Que fait mon gouvernement ? Ai-je toujours un pays ?»

C’est le message qui accompagne, sur Facebook, le partage d’articles sur la non réaction gouvernementale. Après que son inactivité a été dénoncée sur les réseaux sociaux et par la presse internationale, le gouvernement indonésien a fini par réagir et 22 000 soldats ont désormais la mission d’éteindre les incendies. Cependant cela ne règle pas le problème des feux de forêts. « Cette action apparait presque comme un moyen de pallier au retard de la saison des pluies, mais ce n’est en rien un réponse au problème des feux de forêt », réagit Rivi, étudiante en culture interrogée après les débats. Les associations présentes à Gadjah Mada appellent à une législation contre les compagnies d’huile de palme et à une interdiction plus ferme concernant la « culture sur brûlis » et son utilisation à si grande échelle.

« Pourquoi les personnes qui sont censées détenir le pouvoir dans notre pays, ont-elles l’air tout à fait impuissantes dans cette crise? » La question est posée aux intervenants par une étudiante de Gadjah Mada. La réponse sera longue. L’Indonésie représente 44% de la production mondiale d’huile de palme. Le lobby d’huile de palme y est donc très influent. Yunizar Adiputera laisse entendre que la corruption faisant partie du paysage politique indonésien, les liens illégaux entre le gouvernement et les compagnies d’huile de palme, s’ils n’ont pas été révélés, n’en existent pas moins pour autant.

Une autre barrière à l’action législative est qu’elle peut être mal ciblée. En effet, tel que l’explique l’intervenant de Link AR Borneo, les incendies ne sont pas démarrés par les compagnies elles-même. Elles payent de petits producteurs locaux pour les démarrer, « pour faire leur sale boulot ». Pour lui, des mesures d’éducation et de développement dans les régions touchées sont donc tout aussi importantes- voire plus – qu’une législation coercitive.

 « Les héros nationaux étouffent. Défendons le pays contre la fumée » Université Gadjah Mada 10 novembre 2915, Yogyakarta. Portraits masqués de Kartini, Ciut Nyak Chien, Tuanku Imam Bonjol et Martha Christina Tiahahu, tous détenteurs du titre de ‘Héros national’, qui rend hommage à leur contribution dans le développement de la nation Indonésienne. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

« Les héros nationaux étouffent. Défendons le pays contre la fumée » Université Gadjah Mada 10 novembre 2915, Yogyakarta. Portraits masqués de Kartini, Ciut Nyak Chien, Tuanku Imam Bonjol et Martha Christina Tiahahu, tous détenteurs du titre de ‘Héros national’, qui rend hommage à leur contribution dans le développement de la nation Indonésienne. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

 

Un nouveau mouvement social en Indonésie

Pour le Dr. Maharani Hapsari, la réaction doit venir de la société. Avoir un regard critique dans le choix des produits pour éviter l’huile de palme ou simplement prendre conscience du problème et contribuer à sensibiliser l’opinion publique.

Cette intervention rejoint finalement les dires de Rivi « Tout ce que je peux faire, c’est montrer que je me sens aussi concernée, en partageant sur les réseaux sociaux. C’est peut-être pas beaucoup mais c’est important de montrer notre soutien. Si on peut sensibiliser l’opinion publique, alors on peut montrer au gouvernement que nous tous, on attends une vraie solution de sa part. » Pourtant, ce soir, certains étudiants contestent : « Je n’ai pas vu ce soir et ici, la naissance d’un nouveau mouvement social ».

« Il est temps de briser le silence ! » Dernier cliché projeté à l’Université Gadjah Mada. 10 novembre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

« Il est temps de briser le silence ! » Dernier cliché projeté à l’Université Gadjah Mada. 10 novembre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Juliette Brigand

 

L’actualité galopante et la saison des pluies éteignant les incendies vont probablement faire oublier peu à peu la crise des feux de forêts 2015, mais les feux reviendront l’an prochain. Les actions de sensibilisation et la montée d’une opinion publique sont donc plus importantes que jamais pour permettre de comprendre et de tenter de répondre aux feux de forêts sur le long terme.

Pour que finalement quelqu’un vienne donner tort à Simon & Garfunkel : « People talking without speaking, People hearing without listening, People writing songs that voices never share, And no one dared disturb the sound of silence ».

Juliette Brigand

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