Inde : une touche de rouge à lèvres pour la Journée internationale des droits des femmes

L’une troque sa burqa contre un jean, à l’insu de ses parents ; l’autre doit vivre avec un mari lui interdisant la contraception… A l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, retour sur un film jugé trop « orienté femmes » en Inde, censuré, pour finalement sortir en salle en juillet dernier.

Capture d'écran du film "Lipstick under my burkha", sorti en salle en Inde en juillet 2017.

Capture d’écran du film « Lipstick under my burkha », sorti en salle en Inde en juillet 2017.

 

Bollywood : les femmes dans l’ombre de leurs maris

Lipstick under my burkha, en français « Du rouge à lèvres sous ma burqa », dresse le portrait de quatre femmes, de différentes générations et différents milieux socio-culturels, poussées par la même envie de s’affranchir du poids des contraintes sociales, dans un quartier de Bhopal.

Rehana Abidi troque sa burqa contre un jean, à l’insu de ses parents ;  Usha Parmar, veuve de 55 ans se remémore, avec légèreté, ses jeunes années ; Leela voit son amant en secret en attendant son mariage et Shireen Aslamdoit doit vivre avec un mari lui interdisant la contraception.

Censuré à ses débuts, le film d’Alankrita Shrivastava se distingue des films traditionnellement produits par l’industrie bollywoodienne. Une étude du Geena Davis Institute on Women in Media révèle en effet que :

Entre 2010 et 2013, seulement un quart des actrices possédaient des rôles parlants dans les films indiens et aucune d’elles ne jouait un rôle principal.

De plus, moins de 8% d’entre elles jouaient des femmes exerçant des métiers techniques tels que scientifique, ingénieure ou professeure. Au contraire, le cinéma indien a tendance à représenter des femmes dans l’ombre des hommes, comme faibles et nécessiteuses.

Le male gaze n’est pas en reste puisque l’attrait physique des femmes est une qualité majeure pour apparaître sur le grand écran indien. Ce concept, développé par Laura Mulvey dans son essay Visual pleasure and narrative cinema, désigne une tendance de la culture visuelle consistant à représenter les femmes d’un point de vue masculin hétérosexuel.

Les désirs de quatre Indiennes sur grand écran

Le cinéma peut toutefois se révéler une arme culturelle en Inde. La lutte féministe dans le pays l’utilise. Lipstick under my burkha n’est pas le premier film à chambouler la représentation du couple à l’indienne en mettant en scène des femmes luttant pour leur indépendance et à la recherche de plus d’égalité.

Mother India, sorti en 1957 et réalisé par Mehboob Khan, est considéré comme l’un des plus grands films indiens. Il raconte l’histoire de Radha, mère abandonnée par son mari, qui doit alors élever seule ses enfants dans une Inde patriarcale et conservatrice.

De même, des actrices telles que Madhuri Dixit, font de leurs rôles des armes face au patriarcat traditionnellement illustré par les films bollywoodiens. Alors qu’à ses débuts, l’actrice incarnait des femmes reléguées au second plan et considérées majoritairement pour leur plastique, elle joue désormais des femmes se battant pour leurs droits telles que Rajjo dans Gulaab Gang d’Anubhav Sinha sorti en 2014 qui est à la tête d’un groupe de femmes luttant contre les violences domestiques.

La grande nouveauté de « Lipstick under my burkha » est la représentation, sans filtre, du désir et du plaisir sexuels féminins à l’écran.

Capture d'écran du film "Lipstick under my burkha", sorti en salle en juillet 2017 après avoir d'abord été censuré dans le pays.

Capture d’écran du film « Lipstick under my burkha », sorti en salle en juillet 2017 après avoir d’abord été censuré dans le pays.

 

Dans l’une des premières scènes du film, un couple échange un baiser sur les lèvres. Geste anodin dans de nombreux pays du monde mais tabou dans la société et le cinéma indiens. En abordant ouvertement, et sur un ton léger, des thèmes comme la pornographie, la masturbation et la sexualité féminines, Lipstick under my burkha jette un pavé dans la mare conservatrice du cinéma et de la société indienne.

Dans une nation hétérogène où différentes religions, castes et langages cohabitent, Bollywood est profondément fédérateur. Au-delà des musiques et chorégraphies entraînantes, des romances mielleuses et des effets spéciaux bricolés, les films de cette industrie ont une profonde portée politique puisque suivie par des millions de citoyen.ne.s.

Une œuvre telle que « Lipstick under my burkha » est donc un outil d’émancipation féminine et de redéfinition de la vision traditionaliste du couple indien.

La censure de l’émancipation féminine

Néanmoins, dans l’Inde de Narendra Modi, Premier Ministre, chef du parti conservateur hindou, la redéfinition du couple via cette émancipation n’est pas encouragée. En témoigne la censure dont a été victime Lipstick under my burkha à sa sortie. Le film, réalisé en janvier 2017, n’a pu sortir en salles qu’en juillet 2017. Pourquoi ?

Le Central Board of Film Certification a refusé d’accorder un certificat de diffusion, jugeant le film trop « lady-oriented ».

En mai 2017, le Film Certification Appellate Tribunal a proposé un arrangement à la réalisatrice Alankrita Shrivastava : le film pouvait sortir en salle si quelques scènes étaient coupées. Bien que le film ait été présenté et acclamé dès 2016, dans sa version originale aux festivals de films de Mumbai et Tokyo, entre autres, 17 scènes jugées inappropriées ont été censurées avant que le film ne soit présenté au grand public.

Visiblement, les Indien.ne.s ne sont pas prêt.e.s de voir « des scènes de sexe contagieuses [sic], un langage grossier et de l’audio pornographie » (extrait de la décision du CBFC) à Bollywood, reflet d’une difficulté à accepter l’expression libre des désirs féminins au sein de la société.

Cécile Marchand-Ménard

Découvrez le teaser du film :

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