Israël – « We are refugees ! »

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

Depuis le début du mois de janvier, une nouvelle actualité défraie la chronique, ici, en Israël. Plusieurs manifestations de « travailleurs immigrés » (« ovdim zarim » en hébreu) ont eut lieu dans les rues de Tel Aviv, bloquant la circulation des rues et paralysant ainsi de nombreuses activités. En parallèle de ces manifestations, les communautés d’immigrants, essentiellement érythréens et soudanais, ont organisé pendant plusieurs jours, une grève ayant très largement affecté les milieux de la restauration. Une grande partie des immigrés est employée en tant que cuisiniers ou employés d’entretien dans des cafés, hôtels ou restaurants…

  • Revendications et identité des immigrés
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Crédits photos – Sébastien Leban

 

Les communautés demandent à ce que la loi israélienne « d’anti-infiltration » soit annulée, que la police cesse l’arrestation de migrants et que les immigrés détenus en raison de cette loi soient relâchés. Ils protestent, en effet, contre la mise en place depuis la mi-décembre d’une nouvelle réglementation quant au statut des immigrés illégaux. Cette dernière instaure la mise en place de « centres de détention ouverts », autorisant les immigrés clandestins à pouvoir circuler librement uniquement la journée (tout en devant respecter un système de pointage trois fois par jour), ainsi que la possibilité de détenir, sans procès, un immigré clandestin pour un maximum d’un an. Ces mesures visent, d’après le gouvernement et plus particulièrement Benyamin Netanyaou, à éloigner les « infiltrés » du centre des villes, et à les empêcher de travailler illégalement.

Face à la résistance du gouvernement, « les travailleurs immigrés » sont complètement démunis. Les banderoles exposées lors des manifestations sont toutes très explicites : « No more prison ! », « Nous sommes humains ! » ou encore «  Nous voulons la liberté ! ». Si les principaux représentants de ce mouvement ont été invités à exprimer leurs revendications à la Knesset, l’entrée leur a été ensuite interdite pour des raisons de sécurité et d’ordre évoquées de manière très vague.

Le nombre de demandeurs d’asile en Israël est estimé à environ 53 000. La plupart d’entre eux sont originaires d’Erythrée. La plupart d’entre eux ont donc fuit l’un des régimes africains les plus durs, parfois surnommé la « Corée du Nord africaine » ( voir l’article du Monde). En effet, ce pays n’a pas vu d’élections présidentielles depuis 1993, et nombre d’ONG dénoncent un grand nombre de violations des droits de l’homme et l’absence de toute liberté pour la presse privée. Cette situation politique implique beaucoup de précaution dans la gestion des immigrés clandestins en Israël, et notamment dans la décision de rapatriement, puisque ces derniers risquent bien souvent de très lourdes peines, pouvant aller jusqu’à la mort, une fois rentrés dans leurs pays natal. Depuis, Israël n’a pas encore précisément défini sa législation concernant le droit d’asile, les immigrés demandeurs d’asile bénéficient simplement d’un statut de « protection collective », soit très concrètement un permis de séjour à renouveler tous les trois mois. L’autre alternative étant de bénéficier d’un contrat de travail avec un employeur israélien, s’inscrivant ainsi dans le système très courant, mais néanmoins très précaire au Moyen-Orient, de la « kafala». Le manque de structures du côté israélien, aussi bien dans l’accueil des immigrants que dans leur intégration légale, est donc en contraste intégral avec l’arrivée massive de demandeurs d’asile politique et d’immigrés.

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Crédits photo – Sébastien Leban

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Crédits photo – Sébastien Leban.

 

Du côté de la population israélienne, de nombreux mouvements se mettent en place. Ainsi, le 19 janvier dernier, plus de quarante restaurateurs ont marqué leur soutien au mouvement en organisant une journée spéciale : concerts, discussions et cuisine locale ont ainsi permis à de nombreux israéliens de découvrir les parcours des immigrés et leurs cultures. Comme au Shaffa, café-restaurant de Yaffo, des Israéliens ont remplacé ces travailleurs en cuisine pendant que ces derniers allaient à la rencontre des clients. De nombreux israéliens ont également pris part aux manifestations alors que d’autres défendent l’expulsion pure et simple des immigrés. Bien sûr, l’immigration et l’intégration des immigrés est ici, comme en France, une actualité sensible qui nourrit le débat à l’intérieur de la société israélienne.

  • Israël, une terre d’immigration depuis plus d’un siècle…

Si l’intégration de ces populations constitue aujourd’hui un vrai enjeu pour la société israélienne, dire qu’Israël n’est pas une terre d’immigration serait une grave erreur. C’est un pays qui s’est essentiellement constitué grâce aux diverses « alyoth » ( immigrations ou dans une traduction plus littérale de l’hébreu « élévation ») depuis le début du XXème siècle. Cependant, cette immigration reste différente de celle des autres pays : c’est une immigration construite autours de critères ethniques mais aussi religieux. Partant du projet d’un Israël comme Terre Promise du peuple juif, l’Etat s’est construit autours d’une identité commune justifiant depuis des années la « Loi du retour » ( principe permettant à n’importe quel juif, ou enfant d’un parent juif, d’acquérir la nationalité israélienne). Identité commune ne signifie pas société homogène, puisque les différentes vagues d’immigration sont très diversifiées et parviennent très progressivement à un certain « vivre ensemble » : Ashkénazes venant d’Europe de l’Est, Séfarades venant d’Afrique du Nord, Russes, Ethiopienne, juives orthodoxes…

Cette immigration doit être distinguée d’une immigration non-juive qui s’est développée depuis le début des années 90 avec la fermeture progressive à la main d’oeuvre palestinienne. Cette immigration est hétérogène : alors que beaucoup de ces immigrés viennent d’Erythrée ou du Soudan, d’autres sont originaires d’Afrique de l’Ouest ( Côte d’Ivoire, du Ghana ou encore du Nigéria), ou encore d’Asie du Sud-Est ( Thaïlande, Philippines). Une grande majorité d’entre eux est employée dans les secteurs des services, de l’hôtellerie ou encore de l’agriculture – souvent de manière illégale – et habite dans le sud de Tel Aviv…

L’intégration de cette immigration, non juive, comme citoyens israéliens par le droit du sol est un réel défi pour l’Etat d’Israël qui compose, déjà aujourd’hui, avec une grande diversité sociale. Comme le souligne William Berthomière, géographe spécialisé dans les notions de frontière sociale en Israël, cette tension entre local et global, opposition entre l’Etat-Nation, les méthodes mises en place pour la conservation de son unité et de son exclusivité et sa nécessaire inscription dans un monde globalisé de multiplication des flux, notamment migratoires, est extrêmement productive, et engendre parfois une société plus ouverte et moins cloisonnée ethniquement.

Pour plus de photos de mon ami photographe-journaliste, Sebastien Leban : http://sebleban.wordpress.com

Sarah.

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