Jantar Mantar Road, cette rue unique de contestation à Delhi

Jantar Mantar Road est une longue et large rue, située au coeur de Delhi, dans un des quartiers les plus huppés : celui des ambassades, des riches résidences sécurisées avec jardins luxuriants et haies de hauts palmiers. L’accès en est contrôlé par une quinzaine de militaires et policiers, ainsi que par des barrières interdisant l’entrée de tout véhicule motorisé. C’est un îlot de contestations, secoué par de violents slogans et des cris de révoltes. Un îlot perdu, caché, au milieu de la capitale indienne.

Des manifestants demandent la révision du procès de leur guru spirituel. Jantar Mantar Road, New Delhi, novembre 2015. Crédits photo: CrossWorlds/Anouch Carracilly

Des manifestants demandent la révision du procès de leur guru spirituel. Jantar Mantar Road, New Delhi, novembre 2015. Crédits photo: CrossWorlds/Anouch Carracilly

Sous l’oeil vigilant du gouvernement

Jantar Mantar Road illustre un concept ambigu de la démocratie indienne. Chaque grande ville dédie un lieu  central – une place, un square, une esplanade… – à la population afin qu’elle y organise ses manifestations. Il suffit de demander une autorisation aux autorités locales, et un stand est attribué au groupe de contestataires, ainsi qu’une date limite pour l’occuper. Le gouvernement justifie ce système par la nécessité de protéger la population, d’encadrer d’éventuels débordements. Des aménagements, tels que des toilettes publiques, permettent aux manifestants d’être dans de bonnes conditions. Mais le matériel est aussi fourni, ce qui crée une dérangeante similitude entre les différents stands : une scène protégée par une toile de tente, une moquette verte, des rangs de chaises en plastique, un micro et des emplis qui crachotent…

Ainsi, en marchant entre les différentes manifestations qui se succèdent le long de la route, on a une désagréable impression de tourner en rond. Pourtant, les demandes sont variées : création d’un nouvel Etat, restitution des corps de victimes civiles, demande de justice pour un viol, lutte pour la hausse de la retraite des militaires, demande de suppression des quotas en faveur des intouchables…

Demande de la création d'un nouvel état. Jantar Mantar Road, New Delhi, novembre 2015. Crédits photo: CrossWorlds/Anouch Carracilly

Demande de création d’un nouvel état dans la partie nord du Bengale-occidental destiné aux populations d’origine ethnique népalaise. Jantar Mantar Road, New Delhi, novembre 2015. Crédits photo: CrossWorlds/Anouch Carracilly

 

L’atmosphère est étrange. Les militaires chargés de la sécurité errent mollement entre les manifestants, lisent le journal, papotent. Dans un coin, l’un d’eux s’est endormi, la tête posée sur le canon de son fusil. Mais parmi ces hommes armés se mêlent aussi des vendeurs ambulants en tout genre, donnant un air de fête foraine à la rue. Les fameux chai-vala slaloment entre les manifestants, leur énorme bouilloire de thé épicé sur la tête.

Sur une des scènes, un homme vocifère dans un micro face à une audience amorphe. Les manifestants écoutent distraitement, certains pianotent sur leurs téléphones, prennent des selfies, discutent ou même s’endorment. Régulièrement, une jeune homme au premier rang se lève avec énergie et incite la foule à applaudir au moment opportun. Un peu plus loin, un groupe de musique illustre leur lutte par un poème chanté et accompagné de tambourins.

Discours animé d'un orateur demandant l'abolition des quotas en faveur des minorités et des castes oppressées. Jantar Mantar Road, New Delhi, novembre 2015. Crédits photo: CrossWorlds/Anouch Carracilly

Discours animé d’un orateur demandant l’abolition des quotas en faveur des minorités et des castes oppressées. Jantar Mantar Road, New Delhi, novembre 2015. Crédits photo: CrossWorlds/Anouch Carracilly

 

Certains stands sont vides. D’autres ne sont occupés que par une ou deux personnes qui  se relaient au fur et à mesure de la journée. Quelques groupes de manifestants se sont carrément installés : quelques matelas, des vêtements qui sèchent, des ustensiles de cuisine et bien entendu, des pancartes indiquant le sujet de leur lutte.

Dans cette confusion de pancartes, de slogans et de hurlements, une question vient quand même aux lèvres : 

Est-ce que ça marche ?

« Absolument, nous sommes au cœur de la ville, pas loin du Parlement, le gouvernement ne peut pas nous ignorer« , répondent des vétérans de l’armée indienne qui manifestent pour une augmentation de leur retraite depuis plus de six mois. Une ancienne Docteur de l’armée de terre précise : « Nous sommes l’armée indienne, nous sommes disciplinés, organisés. Notre manifestation est absolument pacifique ». Ce groupe de cinq amis se retrouvent régulièrement pour manifester ensemble, certains d’entre eux font plusieurs centaines de kilomètres pour participer aux principaux rassemblements. Dans leurs propos, le thème de la discipline et de la non-violence revient régulièrement, comme si l’unique alternative à un soulèvement anarchique était de manifester à Jantar Mantar.

Vétérans de l'armée votant à main levée la continuation de leur manifestation demandant une retraite proportionnelle au grade militaire acquis. Jantar Mantar Road, New Delhi, novembre 2015. Crédits photo: CrossWorlds/Anouch Carracilly

Vétérans de l’armée votant à main levée la continuation de leur manifestation demandant une retraite proportionnelle au grade militaire acquis. Jantar Mantar Road, New Delhi, novembre 2015. Crédits photo: CrossWorlds/Anouch Carracilly

Manifester dans un espace clos

Mais cette réponse positive n’est pas partagée par tous. Athif et Ashima, étudiants en Master d’Education, sont venu spécialement de Bangalore pour soutenir leur professeur qui est l’organisateur d’une manifestation contre l’accord avec l’OMC sur l’éducation qu’ils dénoncent comme une menace pour l’accès gratuit et démocratique aux études supérieures. Quand vient la question de l’utilité de manifester dans un espace clos comme Jantar Mantar, ils sont amers et unanimes : « Ça ne sert à rien ».  Athif souligne :

« Aucun journaliste n’est venu, alors à quoi bon ? On n’a aucune visibilité ! Les médias n’en parlent pas, et les gens du commun ne nous voient pas. On est déjà marginalisés : notre combat vise l’éducation supérieure, ce qui ne concerne qu’une minorité de la population indienne. Alors si en plus on est caché du grand public, comment peut-on obtenir un soutien de la population ? ».

Ashima, déçue, observe : « De toute façon, le principe d’une manifestation organisée et ‘protégée’ par l’Etat, ça n’a aucun sens ». Athif précise :  « On pensait venir ici pour se battre, on pensait qu’on allait camper, occuper un endroit stratégique jusqu’à ce qu’on soit écouté par le gouvernement. En réalité, on fait une journée de 8 heures comme les fonctionnaires. Et la date de fin de manifestation est déjà fixée depuis plusieurs semaines : il faut laisser la place aux suivants ».

Un emploi du temps fixe

En effet, chaque groupe de manifestants  suit les mêmes horaires. On s’installe vers 10 heures du matin: les pancartes rangées soigneusement dans des caisses sont sorties et distribuées aux manifestants, on règle les micros, on installe les chaises en rangées ordonnées. Après plusieurs heures de cacophonie, vers 14 heures, les micros crient moins, les drapeaux gisent sur le trottoir : c’est la pause déjeuner. L’essentiel des manifestants se dirige vers les Darbhas, petits restos de rue qui se sont installés tout autour. Puis vers 18heures, on remballe les pancartes, les micros, on empile les chaises et en moins d’une heure la rue devient déserte. Seuls les plus aguerris qui ont fait de cette rue leur domicile restent, imperturbables, dans leur campement de fortune, exposé aux quatre vents.

Campement de fortune de manifestants. Jantar Mantar Road, New Delhi, novembre 2015. Crédits photo: CrossWorlds/Anouch Carracilly

Campement de fortune de manifestants. Jantar Mantar Road, New Delhi, novembre 2015. Crédits photo: CrossWorlds/Anouch Carracilly

Le « gars des services secrets »

Un homme s’approche d’un groupe de jeune manifestants et posent quelques questions abruptes : qui organise l’évènement ? Combien sont-ils de manifestants? Depuis combien de temps occupent-ils les lieux ? Après avoir obtenu de froides et évasives réponses des adolescents, il s’en va et se dirige vers un autre rassemblement. Manish, un lycéen originaire de l’Haryana explique: « C’est un gars des services secrets, il fiche les gens qui participent aux manif’, ceux qui les organisent, il essaie d’obtenir leurs contacts. C’est pratique pour le gouvernement de nous avoir comme ça sous la main, ils ont juste à envoyer des agents pour collecter les informations« . Un de ses amis relève que les agents en question ne semblent pas vouloir se cacher de leur activité, il semblerait qu’il y ait une part d’intimidation de la part des autorités: « Ils veulent qu’on se sente observés« .

Anouch Carracilly

 

N.B. Les prénoms mentionnés dans l’article ont été changés. 

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