L’Union Economique Eurasienne divise au Kirghizistan

La place Alo Too, place centrale de Bishkek - novembre 2014. Crédit image: CrossWorlds/Margot Holvoet

La place Alo Too, place centrale de Bishkek – novembre 2014. Crédit image: CrossWorlds/Margot Holvoet

 

Ce 1er janvier 2015 entre en vigueur l’Union Economique Eurasienne (UEE), créant un espace économique commun entre la Russie, le Kazakhstan, la Biélorussie ainsi que l’Arménie et le Kirghizistan (voir carte n°1). L’Arménie et le Kirghizistan ayant rejoint le processus plus tardivement, l’entrée en vigueur complète se fera dans le courant du mois de mai ; en attendant, ils sont intégrés en tant que « pays accédant » et mettent en place les réformes nécessaires au fonctionnement du traité.

Les pays membres de l'Union Economique Eurasiatique au 1er janvier 2015

Les pays membres de l’Union Economique Eurasiatique au 1er janvier 2015. Crédits carte : CrossWorlds/Margot Holvoet

 

Cette union est l’aboutissement d’un long processus d’intégration ; elle est issue d’une idée de rassemblement des pays d’ex URSS (notamment ceux d’Asie  Centrale et Eurasie du Nord) qui a vu sa première réalisation dès l’effondrement du bloc avec la création de la Communauté des Etats Indépendants (CIS)  en 1991, par la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan. A rapidement émergé l’objectif d’un espace économique commun, où les biens et les personnes circuleraient librement. Ainsi à cette première construction ont succédé tour à tour la Communauté Economique Eurasiatique (2000), l’Union Douanière (2010) et le Marché Unique (2012), avec, en plus des trois pays d’origine, le Kirghizistan, l’Arménie et bientôt le Tadjikistan, qui négocie actuellement son entrée dans l’Union.

Une union économique, seulement ?

L’UEE vise à instaurer dans un premier temps des institutions communes permettant le fonctionnement d’un marché commun au sein des pays membres, avec comme second objectif la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes.

Ainsi, bien que le processus de construction de l’Union Economique Eurasiatique ressemble fortement à celui de l’Union Européenne, comme ne s’en cache pas d’ailleurs le Président russe V. Poutine (qui voit dans l’expérience européenne un exemple dont il faut apprendre les réussites et les échecs), les Présidents des autres Etats membres aiment à rappeler le caractère purement économique de l’Union. Et parfois avec insistance, tel le Président du Kazakhstan N. Nazarbayev. Ceci sans doute afin de parer à toute prétention de « néo-impérialisme » de la Russie, pouvant utiliser l’Union comme un moyen de remettre la main sur ses anciens satellites tout en contrebalançant l’Union Européenne économiquement.

Et le Kirghizistan, dans tout ça ?

Ayant ratifié le traité de l’UEE le 23 décembre dernier, le Kirghizistan n’en sera membre à part entière qu’à partir du 9 mai 2015 ; en attendant, il continue à mettre en œuvre la feuille de route pour son entrée dans l’Union douanière approuvée le 12 mai 2014. Elle consiste en l’adaptation des législations du Kirghizistan aux exigences de fonctionnement du traité.

Or, depuis le début des négociations autour de l’entrée du pays dans l’UEE, la question est loin de faire l’unanimité et soulève de vifs débats. Ses opposants soulignent les conséquences économiques négatives directes de l’entrée du Kirghizistan dans l’Union : en effet, favoriser le commerce intra-union signifie diminuer drastiquement le commerce avec sa voisine la Chine, grande fournisseuse de produits et garante des bas prix en vigueur au Kirghizistan. Plus généralement, tous les biens importés de l’étranger risquent de connaître une augmentation de prix menant sur un déficit budgétaire important, le Kirghizistan ayant une balance commerciale structurellement négative (important beaucoup, exportant peu). A ceci s’ajouterait une augmentation des coûts des matières premières, la favorisation des entreprises russes au détriment des locales…  C’est du moins l’analyse d’Aza Mighranyan, experte à l’Institut d’Economie près de l’Académie des sciences russes, citée par le journal Vetcherniy Bishkek. Une sévère inflation s’annonce ainsi rapidement et une perte d’indépendance encore accrue vis-à-vis de la Russie est à craindre.

Pourquoi alors faire le choix de l’UEE ? La réponse est fataliste : « Le Kirghizistan n’a d’autre choix que de rejoindre l’Union douanière de la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan. » a annoncé le Président kirghize A. Atambayev fin octobre, à une session du Conseil national. Ayant conscience du risque d’inflation, il semble faire son choix entre la peste et le choléra ; « nous choisissons le mal le moins grand ». En outre, les promesses de fonds alloués au Kirghizistan par la Russie (1,2 milliards de dollars en vue de l’adhésion et 200 millions de dollars pour la mise en œuvre de la feuille de route, selon le ministre de l’économie kirghize) font miroiter beaucoup d’espoirs, bien que la chute catastrophique du rouble et l’état économique de la Russie actuelle fassent apparaître de nouveaux doutes.

Dans les bouches, on entend souvent des inquiétudes, des attentes de lendemains peu chantant mais dans l’espoir de surlendemains meilleurs. Les personnes aisées disent « se préparer », acheter tout ce qu’elles peuvent conserver dès maintenant, temps que les prix sont encore bas. Beaucoup sont persuadés que le rapprochement avec la Russie est la meilleure option dans la voie du « développement », permettant une industrialisation accélérée et la construction d’infrastructures.

Aussi si le Kazakhstan travaille à éviter de retomber dans l’orbite du plus grand pays du monde, le Kirghizistan ne semble pas reformuler ses vœux d’indépendance, quitte à ré-adopter son vieux grand frère (au détriment des Etats-Unis, qui ont été très présents dans le pays depuis l’indépendance). La date de ratification du traité de l’Union a ainsi suivi de deux jours la date d’anniversaire de l’indépendance de la République en 1991. Ironie de l’histoire ou effacement d’une date par une autre ?

Emblème de l'Union

Emblème de l’Union Economique Eurasiatique

 

Margot Holvoet

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