Au Brésil, la corruption se paie en mensualités

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

Depuis huit ans maintenant, les superlatifs s’accumulent pour qualifier cette opération « mains propres » qui bouleverse la classe politico-financière brésilienne et qui met fin à l’un des systèmes de corruption les plus élaborés que le pays ait connu dans son histoire. Alors oui, il est possible, comme l’annoncent les médias, que le procès du Mensalão soit le « procès du siècle ». Retour sur le scandale politique qui entache la tunique immaculée du président Lula.

Hier, on apprenait qu’un mandat d’arrêt international et une enquête de l’Interpol étaient lancés pour mettre la main sur un fugitif. Comme beaucoup d’hommes d’Etat corrompus avant lui, Henrique Pizzolato, ex-directeur marketing de la Banque du Brésil se serait enfui en Italie, en passant par le Paraguay. Dans une lettre adressée à son avocat, il clame son innocence et dit vouloir « demander un nouveau procès en Italie devant un tribunal non soumis aux diktats des médias ». Pizzolato fait partie des 25 condamnés par le Tribunal Suprême Fédéral dans le cadre du procès du Mensalão. Mensalão ? C’est le nom que la presse a donné au système de versement de pots-de-vin qui a sévi au sein de la Chambre des députés au cours du premier mandat du président Lula (2003-2005). L’image forte, véhiculée par certains journalistes zélés, d’enveloppes arrivant tous les mois dans la boite aux lettres de certains députés est restée dans l’imaginaire collectif et a baptisé le procès pour l’éternité : le Mensalão ou La Mensualité.

Le lever de rideau

Le Tribunal Suprême Fédéral - Crédits photo : Ed Ferreira/Estadão

Le Tribunal Suprême Fédéral – Crédits photo : Ed Ferreira/Estadão

 

Tout a commencé par une histoire de courrier. En mai 2005, Roberto Jefferson, député fédéral et président du Parti Travailliste Brésilien est accusé de détourner de l’argent public à travers l’Empresa Brasileira de Correios e Telégrafos, entreprise d’Etat qui détient le monopole sur les courriers dans le pays. Dans l’un de ses interrogatoires, Jefferson laisse entendre que les députés de la coalition avec le PT (parti du président Lula) recevraient un « salaire » de 30 000 reais (soit 10 000 euros) pour voter selon les orientations du gouvernement.

L’enquête parlementaire chargée de l’affaire des Courriers comprend qu’une anguille beaucoup plus effrayante se cache sous le rocher. Elle commence alors a enquêté aussi sur ce système dénoncé par Jefferson. En juin 2005, une esquisse du schéma frauduleux se dessine et le terrible tableau se montre au grand jour, hérissant l’échine des médias et de l’opinion publique.

Le procureur général de la République, Roberto Gurgel, annonce la couleur : le schéma de corruption sur lequel vont se pencher les juges est « le plus audacieux » que le Brésil ait jamais connu. Pendant trois ans durant, Gurgel enquête et ficèle un dossier qu’il ne finira par transmettre au Tribunal Suprême Fédéral qu’en août 2007. Un procès monstre s’ouvre alors : 50 000 pages de dossiers accumulés et 600 témoins entendus. Le Brésil retombe dans ses travers, tourmenté par ses anciens démons. Des manifestations éclatent partout dans le pays, les journaux s’acharnent, les télévisions s’exclament, le peuple brésilien est une nouvelle fois déçu, dépité après tant de promesses, le serpent de mer de la corruption a encore frappé et envenimé la fragile relation de confiance que le PT avait tissée avec les Brésiliens. L’estimation que tout un peuple attend tombe enfin : près de 115 millions de reais auraient été détournés entre 2002 et 2005, soit environ 40 millions d’euros.

Une machine bien huilée

José Dirceu qui a affirmé qu’il continuera au PT malgré sa condamnation - Crédits photo: Eliana Andrade / Agência Globo

José Dirceu qui a affirmé qu’il continuera au PT malgré sa condamnation – Crédits photo: Eliana Andrade / Agência Globo

 

Ici, tout est une histoire de plomberie. Quatre canalisations drainent l’argent de banques d’Etat et de fonds d’investissements publics. Tout cela retombe comme de simples paiements de contrats dans les réservoirs de quatre entreprises de publicité ou des cabinets d’avocats qui travaillent pour l’Etat. Ces réservoirs se vident dans l’entonnoir de Marcos Valério, dit « L’Opérateur », celui qui se charge de blanchir l’argent et de le redistribuer sereinement par les tuyaux de l’Assemblée aux députés fédéraux des quatre principaux alliés du PT : le Parti Libéral, le Parti progressiste, le Parti du Mouvement Démocratique Brésilien et le Parti Travailliste Brésilien de Jefferson, soit une vingtaine de personnes.

Une plaque d’égout vient chapeauter le tout, composée de José Dirceu, ministre de la Maison civile (équivalent du ministre de l’Intérieur en France) et du trésorier du PT, Delúbio Soares, directeur financier de la petite entreprise. Autres boulons de premier plan : José Genoino (président du PT), Sílvio Pereira (Secrétaire du PT), João Paulo Cunha (Président de la Chambre des Députés), Luiz Gushiken (Ministre des Communications), Anderson Adauto (Ministre des Transports) et Antonio Palocci (Ministre des Finances).

Pour un schéma complet : http://g1.globo.com/politica/mensalao/infografico/platb/caminho

Au total, ils sont 38 sur le banc des accusés, 38 personnes qui doivent répondre aux multiples accusations de détournement de fonds, blanchiment d’argent, association de malfaiteurs, corruption active et passive… Tous ont été écartés de leurs fonctions à commencer par José Dirceu qui a remis sa lettre de démission dès 2005 pour éviter la foudre populaire et médiatique. En mai 2012, les avocats de la défense ont même avancé dans leur plaidoirie cette pression écrasante sur les épaules des juges suite aux manifestations qui ont surgi dans le pays. Ils ont signé une pétition où ils affirmaient « leur confiance sur le fait que le Tribunal Suprême Fédéral ne se courberait à aucune pression et ne prendrait aucune décision avec un couteau sous la gorge ».

L’épine dans le pied du messie

Crédits photo : globo.com.br

Crédits photo : globo.com.br

 

En novembre 2012, après cinq ans d’attente, José Dirceu est condamné à dix ans et dix mois de prison et à une amende de 676 000 reais (260 000 euros) alors que son accolyte, Delubio Soares, reçoit une peine de huit ans et onze mois de prison et une amende de 325 000 reais (125 000 euros). 25 des 37 accusés ont été reconnus coupables.  Plusieurs d’entre eux connaissent des conditions d’emprisonnement particulières comme Dirceu, qui peut travailler à l’extérieur pendant la journée mais rentre dans sa cellule à l’heure du couvre-feu. Mais ils sont aussi pour la plupart sous la menace de procès en cours qui ont emergés avec les enquêtes du Mensalão.

L’une des principales victimes de cette affaire a sans doute été la réputation du président Lula, jusque là adulé par les foules et marchant sur les eaux tranquilles de la croissance économique. Il fut entendu en tant que témoin, toujours en criant haut et fort son ignorance des petits arrangements que menait son bras droit Dirceu. En août 2005, dans une solennelle allocution télévisée, Lula avait dit : « Je veux vous dire, en toute franchise, je me sens trahi. Trahi par des pratiques inacceptables desquelles je n’ai pris connaissance à aucun moment. Le PT doit demander des excuses. Le gouvernement, où il a failli, doit demander des excuses ». Lui, le charisme incarné, le messie brésilien aux 1000 miracles présentait sa mine la plus grise, un genou à terre. Quand le monstre politique titube, sa démocratie chancelle.

Avec cette nouvelle insulte, ce n’est effectivement pas seulement le PT qui est discrédité mais l’ensemble de la classe politique brésilienne qui reçoit le rejet et l’amertume des électeurs. Un dégoût auquel s’est jointe la présidente Dilma Rousseff dès son arrivée au pouvoir lorsqu’elle affirma vouloir « faire le ménage ». Une position difficile à tenir alors que son parti, le PT continue a dénoncé dans ses communiqués « un procès injuste » et réaffirmé sa« conviction qu’aucun de (ses) membres n’a acheté de voix au Congrès ».

« L’Opérateur » Valerio a reçu la peine la plus forte du procès, 37 ans d’emprisonnement. Un exemple pour l’Histoire, un pendu qu’on laissera sur la potence de la place publique pendant longtemps pour effrayer les téméraires de la politique, les sangsues de la démocratie.

 

Paul.

Pour em savoir plus : http://g1.globo.com/politica/mensalao/infografico/platb/reus

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *